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CHAPITRE XVII Université de Jeunes Filles : Smith Collège

Je devais, le 26 novembre, donner à Smith Collège, Northampton, Massachusetts, une conférence en anglais sur l'Alsace-Lorraine. Pour en achever la préparation et aussi pour revoir des amis très chers, M. Charles B. et sa famille, je m'arrêtai en route, le 24 et le 25, à Westfield, petite ville des plus agréables dans le même État, où il était convenu que je resterais fort tranquille et presque muet dans l'intimité. Il en fut à peu près ainsi, sauf qu'au début de la première après-midi (j'étais arrivé à onze heures du matin) nous nous rendîmes en auto à Springfield pour saluer l'évêque, d'ailleurs absent, et que le soir après dîner j'allai voir, remercier, exhorter les membres de la Croix-Rouge assemblés dans leur grande salle de travail.

Je ne parle point des quelques visites reçues à la maison et dont la moins intéressante ne fut pas celle d'un jeune homme de quatre ans, accompagné de sa mère et qui me grimpa sans façon sur les genoux dès qu'on lui eut dit que j'étais Français; il consentit même, sans trop se

faire prier, à me chanter la Marseillaise, dans notre langue s'il vous plaît, avec un accent et des gestes délicieux. Ce minime incident, qui n'était nullement préparé, ne laisse pas de présenter aussi quelque signification; les enfants ne seraient pas élevés dans ce culte de la France, si les familles elles-mêmes ne le pratiquaient point.

Westfield eut encore l'avantage de ménager à l'orgueil dont me gonflait peut-être l'accueil de toutes les autres paroisses, une salutaire petite déception. N'ayant pas trouvé chez lui le curé de l'église où je voulais dire la messe le lendemain, je voulus après dîner, m'arranger avec lui par téléphone; il me répondit qu'il ne connaissait ni notre mission ni moi et que dans le diocèse on ne pouvait célébrer, même une fois, la sainte messe sans la permission de l'ordinaire du lieu, qui était l'évêque de Springfield. En vain mes hôtes se mirent-ils à lui faire mon panégyrique; en vain lui assurai-je que je m'étais présenté à l'évêché et que j'y retournerais le lendemain. Il ne voulut rien entendre. Je pris alors le parti de téléphoner à l'évêque en personne et la difficulté fut vite aplanie; si ce n'était pas le moyen le plus protocolaire, c'était certainement le plus américain. Le bon curé, du reste, ne s'en montra pas moins gracieux les deux matins suivants, soit envers moi-même, soit envers les confrères voisins qui, informés de mon

arrivée, vinrent, à sa grande surprise, me saluer chez lui.

Le 28, à deux heures, nous partons pour Northampton en automobile, traversant des bois pittoresques, des champs et des prairies entretenus comme autant de parcs, des villages d'une propreté, voire d'une élégance, qui ne rappelle que de fort loin nos campagnes d'Europe. Quant aux résidences de la classe moyenne, ce sont des villas exquises de bon goût et de simplicité. Ajoutez à ce tableau les blanches églises du style colonial qui se dressent au milieu de larges pelouses au gazon bien vert et entourées d'arbres du xviii^ siècle, vous aurez quelque idée de ce pays unique au monde par son confort, sa finesse et sa distinction, qu'on appelle Nouvelle- Angleterre et qui s'étend presque du nord de New- York à la frontière du Canada. Tant pour l'aspect du pays que pour les mœurs des habitants, c'est ailleurs, et bien loin, que l'on doit chercher une Amérique sauvage.

On ne la trouverait point, en tout cas, dans la petite ville de Northampton. Elle paraît bien plutôt détachée des quartiers neufs de Cambridge et d'Oxford, auxquels sans hésiter je la comparerais, si elle avait quelques chefs-d'œuvre et quelques siècles de plus. Les approches en sont

ravissantes et l'intérieur n'amène aucune déception; je comprends qu'on y ait vu (je n'oserais pas recourir moi-même à si fin langage) « le frontispice du livre de beauté que la Nature montre grand ouvert dans la vallée du Connecticut ».

D'y arriver, en remontant cette jolie vallée, par une claire et un peu froide après-midi d'automne, c'est une jouissance que ne gâte même pas la perspective de parler en public presque à la descente de l'auto. J'ai le temps cependant de prendre une tasse de thé chez la jeune maîtresse de français que le président de Smith Collège a chargée, cette fois, de m'inviter parce qu'il me savait très lié avec sa famille. La négociation, du reste, était d'autant plus aisée qu'à mon dernier voyage d'Amérique j'avais donné là une conférence littéraire. Mais les difficultés, s'il y en avait eu, n'auraient pas arrêté notre intermédiaire de vingt ans. Ancienne étudiante de Sorbonne, ancienne boursière de Bryn Mawr, et depuis trois mois professeur dans le plus grave et, je crois aussi, le plus nombreux collège de jeunes filles qu'il y ait aux États-Unis, par conséquent dans le monde, — 2103 étudiantes cette année, — Mil® X... a su joindre l'initiative américaine aux qualités qui distinguent notre race et à une dignité qui m'intimiderait moi-même sans les souvenirs de sa petite enfance. A en juger par son exemple et par d'autres que j'ai pu connaître, l'invitation

gracieuse faite aux jeunes Françaises de fréquenter un an ou deux les collèges féminins de l'Amérique, aura été bonne pour nos deux pays.

Le président du collège, M. William Allan Neilson, voulut bien faire donner la conférence dans le grand amphithéâtre, ouvert au public, et me présenter lui-même. C'était lui, du reste, qui en avait proposé le sujet, la question d'Alsace- Lorraine, comme premier d'une série sur les plus graves problèmes de la guerre. Problème, à vrai dire, qui avait cessé d'en être un, même en Amérique; mais si nos amis lui donnaient sans hésiter la solution juste, c'était, je pus le constater, beaucoup plus pour nous faire plaisir que par une conviction raisonnée de notre droit. Encore à cette fin de novembre et quinze jours après que l'armistice avait imposé la restitution de la chère province au même titre que celle des autres régions envahies, j'eus le sentiment d'enseigner du nouveau à l'auditoire pourtant éclairé de cette ville universitaire, en lui mettant sous les yeux les protestations de Bordeaux et de Berlin, le résultat constant des élections, le nombre des émigrants et des réfractaires, toutes les preuves notoires qu'a données l'Alsace-Lorraine de sa volonté de rester française. Avec assez d'éclat, au reste, les circonstances favorisaient ma démonstration; je n'avais qu'à citer à mes auditeurs les télégrammes de leurs propres

journaux annonçant, en ce temps-là même, l'accueil triomphal de Metz, de Mulhouse, de Strasbourg, de toutes les villes et de toutes les campagnes, à nos soldats, à nos généraux, à nos ministres, à notre président. Et comme les armées de Pershing s'avançaient, victorieuses, avec celles de Foch vers la ligne bleue du Rhin, à l'honneur ensemble de même qu'ensemble elles avaient été à la peine, il suffisait de quelques allusions, de quelques cris du cœur, interrompant de temps à autre la rigueur de l'argumentation, pour déchaîner dans l'assemblée une émotion qui portait au comble celle de l'orateur. Jamais il n'avait connu de tel enthousiasme. Son éloquence pouvait rester faible; celle des événements se montrait étrangement puissante; et, en vérité, le privilège était admirable, pour un envoyé de la France, de traiter un pareil sujet à une pareille heure.

On m'avait dit qu'après le dîner je rencontrerais, dans une réunion intime, les étudiantes catholiques du Newman Club. L'intimité devait s'entendre du président du collège, de plusieurs professeurs, des cent quarante jeunes filles du cercle et de leur chapelain. Celui-ci, le P. Thomas Cumming, curé de la paroisse Sainte-Marie, — un prêtre aussi recommandable par son zèle que par son intelligence et qui m'avait invité à descendre chez lui, ayant connu de mes amis à

Rome, — ne laissa pas de me surprendre en m'adressant un vrai discours de bienvenue et en annonçant que j'allais exposer quel fut, durant la guerre, l'état religieux de la France. Je m'exécutai. Après quoi, je fus présenté aux cent quarante membres du club individuellement et aux invités. Les clubs catholiques de collèges ou d'universités forment une fédération qui se réunit tous les ans au Summer School du lac Champlain; le Newman Club y tient une place distinguée.

La présence, à cette soirée, du président et de divers professeurs indique l'esprit de religion et de tolérance qui règne à Smith Collège. Voici comment s'exprime, à ce sujet, le texte officiel du Bulletin-Catalogue pour 1918-1919 : « Le collège est chrétien et cherche à réaliser les idéals de caractère inspirés par la religion chrétienne. Il reste, toutefois, entièrement non-sectarien dans son organisation et son enseignement. Comme il n'a pas d'église qui lui soit propre, les étudiantes sont invitées à se rendre aux églises de la ville. Elles sont également invitées à suivre les exercices religieux qui se font chaque jour au collège. Un service libre a lieu le dimanche aprèsmidi dans l'amphithéâtre John M. Greene. La vie religieuse du collège s'exprime, en outre, dans l'Association du Travail chrétien, ouverte à tous, professeurs et étudiantes, quelles que soient leurs

affiliations religieuses. Cette organisation groupe les activités diverses du collège en matière de religion et de philanthropie. »

Je n'eus pas longtemps à jouir de l'hospitalité ni de la conversation de l'aimable P. Cummings. Sitôt après la messe et le petit déjeuner, à neuf heures exactement, je devais parler aux étudiantes qui apprennent le français.

Elles sont, grâce à Dieu, nombreuses : un millier environ, c'est-à-dire la moitié du collège. Celles qui n'ont pas étudié notre langue dans leur famille, suivent les cours élémentaires; un très grand nombre s'y sont mises depuis deux ans. Aux coLU's moyen et supérieur on s'occupe de composition et d'histoire littéraire. L'enseignement est donné par quinze maîtres ou maîtresses, tous diplômés de nos Universités, sous la direction de deux professeurs titulaires, M. Albert Schinz, docteur es lettres, et M^^^ Louise Delpit, licenciée. Il existe un club français où l'on joue des pièces et où se font entendre des conférenciers. Je n'eus point le loisir d'y pai'aître, devant repartir à dix heures; mais dans l'heure précédente, qu'on eut la bonté de m'attribuer sur les cours de la matinée, je pus exposer, en français, cette fois, la psychologie de nos blessés dans la dernière année de guerre, et montrer comment leur courage, leur persévérance (la plupart étant retournés au front plusieurs fois après leurs

blessures), avaient permis aux Américains de faire leur conviction, de se préparer, de venir nous aider à vaincre. L'entretien fut suivi du défilé habituel et de présentations qui durèrent vingt minutes; j'eus le plaisir d'y constater que la plupart des étudiantes entendaient bien notre langue et la parlaient fort convenablement.

Smith Collège, par ce que j'en ai vu dans ce rapide séjour et au précédent voyage, mérite sa haute réputation, et le rêve est réalisé, de la généreuse fondatrice qui lui légua un premier fonds de deux millions « pour mettre à la disposition des jeunes filles les mêmes ressources d'éducation supérieure que possèdent les jeunes gens. » L'idée paraît aujourd'hui très simple et elle est devenue, aux Etats-Unis surtout, d'une application presque générale. C'était, il y a près d'un demi siècle, faire act^ de précurseur, que de la mettre en pratique et de l'énoncer même.

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