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CHAPITRE III En route pour Baltimore

La journée du lendemain commença plus prosaïquement et le chancelier de Baltimore s'en aperçut bien, qui avait à nous emmener tous, nous et nos colis. Il avait recommandé de laisser le plus de choses possible à l'hôtel; mais, ne sachant ni combien durerait l'absence, ni la tenue qui serait nécessaire, ni la difficulté, — presque aussi grande qu'en France, — qu'on éprouvait à se faire suivre de ses bagages, nous lui offrîmes au moment du départ un groupe de choses et de gens peu agréables à contempler. Sans maugréer, toutefois, il en remplit deux voitures et commanda aux chauffeurs : Pennsylvania Station. Mais le cinéma nous veillait et il fallut, bon gré mal gré, se prêter quelques minutes aux exigences des opérateurs, regarder du bon côté, se mouvoir dans le sens indiqué, s'animer à souhait pour la variété des films. L'évêque d'Arras y mit de la bonne volonté; le recteur y mit de la résignation; l'abbé Flynn et moi nous en amusâmes.

Ce petit délai n'en faillit pas moins nous perdre. L'automobile où le chancelier se trouvait

avec les prélats, fila droit sur la vraie station; la seconde, où j'étais moi-même, partit pour une direction fausse : Grand Central, au lieu de Pennsylvania. A la descente, je cherche en vain nos compagnons dans la salle des pas perdus; après une très courte attente, les supposant déjà installés, je commande aux nègres qui avaient pris nos colis à main de nous conduire à l'express de onze heures. Là, personne. Je demande si c'est bien le train pour Baltimore. Étonnement des employés : « Mais il part de Pennsylvania, me disent-ils. — Eh bien? — Vous êtes au Grand Central. » Je regarde ma montre : dix heures quarante cinq. « A quelle distance est Pennsylvania? — A un quart d'heure. » Le rassemblement ne fut pas long. Après une course anxieuse, où chaque ralentissement me faisait frémir, nous arrivâmes juste à temps pour être, — j'allais dire lancés, avec nos colis, dans le wagon-salon qui nous attendait. Le chancelier-fourrier, qui avait téléphoné dans toutes les autres gares, poussa, de soulagement, le plus grand soupir que l'Amérique eût entendu depuis le départ du comte Bernstorff. Quant aux bagages... Mais c'est assez sur pareille histoire. Sachez seulement que certaines malles nous arrivèrent à Baltimore quand nous partîmes pour Washington et d'autres à Washington quand nous reprîmes le train de New-York. La morale est qu'en temps de

guerre, aux États-Unis comme ailleurs, les gens sages emportent à la main ce qu'ils ne veulent pas égarer; nous nous le tînmes pour dit. — N'est-ce point cela, aimable chancelier, que vous m'avez, en riant, défié de mettre dans le prochain livre?

De New-York à Baltimore nous avons cinq heures devant nous; l'on va respirer un peu. Nous passons sous l'Hudson, par un tunnel qui gagne du temps sur le ferry-boat de naguère; nous traversons Jersey-City, presque unie à New- York ; Princeton- Junction, d'où l'on se rend à l'Université de M. Wilson; Trenton, capitale du petit État de New-Jersey; Philadelphie, en Pennsylvanie, la grande cité où nous comptons bien séjourner au retour; Wilmington, chef -lieu du Delaware : autant de villes qui, du chemin de fer au moins, — on aurait tort d'en juger par là, — s'annoncent comme centres industriels dépourvus de beauté. Il n'y a d'agréable pour la vue que les eaux larges des rivières et le coloris des arbres. Mais, à mesure que nous avançons dans le Maryland, les fabriques deviennent plus rares, les forêts s'élargissent et étalent plus magnifiquement leurs pourpres automnales. Aux fleuves bientôt succèdent des échappées de mer, les bleues sinuosités de la baie de Chesapeake. Le paysage

serait tout de repos et de majesté sans les camps et les arsenaux qui çà et là font réapparaître l'image de la guerre, ou du moins eelle de l'activité prodigieuse qu'elle a suscitée. Voici, par exemple, Hog-Island, sur la rivière Delaware, que nous traversons; cette île insignifiante et encore déserte il y a treize mois, compte maintenant cinquante et une cales, 165 kilomètres de rails, et un centre important de population.

La guerre ne se rappelle pas à notre pensée que par des spectacles matériels. En me promenant dans le parlor-car, je fais la connaissance d'une maman dont le fils se trouve « quelque part en France ». Elle est un peu inquiète de lui, car les dernières nouvelles qu'elle a reçues remontent à deux mois, et elle sait, comme tout le monde, que les A. E. F., ou « forces américaines expéditionnaires », donnent beaucoup en ce moment. Mères françaises, que des semaines ou seulement quelques jours d'incertitude rendaient à bon droit si anxieuses au moiTient des grandes actions, pensez à ce qu'éprouvaient les mères américaines, réduites à se passer de nouvelles tellement plus longtemps. Ces pénibles silences n'avaient le plus souvent d'autres causes que les difficultés de correspondre; mais parfois aussi le cher absent se taisait parce qu'il était resté sur le champ de bataille ou parce qu'il s'était éteint dans une chambre d'hôpital. Combien j'en ai vus mourir.

dans notre ambulance, qui avaient, peu avant, écrit des lettres pleines de confiance et de gaité! Tristement nous les conduisions sur les pentes du Mont-Valérien, en songeant que leurs familles, dans le moment même, se réjouissaient de leurs bonnes nouvelles. J'aurai connu, durant cette guerre, peu de cas plus émouvants que celui dont je devais, sur la fin de mon séjour aux États- Unis, rencontrer de trop nombreux exemples : un père ou une mère que la nouvelle de l'armistice avait rassurés sur le fils combattant et auxquels on venait apprendre qu'il avait payé de sa vie la dernière victoire. J'espère que pareille épreuve n'aura point frappé la maman entrevue dans le train de Baltimore et que Dieu lui aura gardé l'aimable garçon dont elle me montrait les photographies : son fils au collège dans une grande Université; son fils au tennis devant une belle villa; son fils en costume élégant de soirée; son fils en soldat; partout souriant et distingué, avec ses yeux francs, sa face imberbe, ses traits honnêtes d'enfant heureux et énergique : — nous disions les hommes, ils disaient les boys, et les nôtres, en effet, paraissaient autrement graves, mûris qu'ils étaient et souvent épuisés par la longue épreuve. Nombreux étaient, ne l'oublions pas, dans l'armée américaine, les étudiants et, si le mot avait cours là-bas, les jeunes gens du monde, bref ceux qui à la maison jouissaient du plus grand

confort; or ceux-là, presque tous, comme ce fut le cas en Angleterre, entrèrent dans l'armée avant la conscription, et ce fut librement que, pour l'amour d'une belle cause, ils vinrent au devant des privations et risquèrent leur vie. C'était l'un d'entre eux, le beau poète Alan Seeger, qui chantait fièrement son rendez-vous, — elle y fut fidèle, — son « rendez-vous avec la mort. ^ »

Les émotions de la guerre, il n'était certes pas un de nous qui demandât à les oublier; trop consolantes étaient les nouvelles qui nous en arrivaient et que nous faisait plus vivement goûter la privation encore récente des jours de traversée. Les dépêches d'hier soir se confirment : en Belgique, dans les Flandres, en Champagne, en Argonne, notre avance triomphante s'accentue; à l'ouest de Gand, à l'est de Cambrai et de Saint-Quentin, autour de Grandpré, toujours les Allemands reculent et nous abandonnent des milliers de prisonniers. Des télégrammes de Londres annoncent que les troupes des puissances centrales ont commencé l'évacuation de la Serbie, de l'Albanie et du Monténégro. Nos amis serbes

^ « J'ai rendez-vous avec la mort, à minuit, dans quelque ville en flammes... Il se peut qu'elle me prenne par la main et me conduise en son noir repaire, qu'elle ferme mes yeux et arrête mon souffle. Il se peut que je passe encore à côté d'elle. Dieu sait qu'il serait plus doux de dormir sur un oreiller de satin... Mais je ne manquerai pas à la parole donnée : j'ai rendez-vous avec la mort.

ont repris Krugewatz, à 35 milles au nord de Nitsch. Si les choses vont de ce train, la guerre pourrait bien finir plus tôt que nous ne pensions.

Mais où en est le grand dialogue entre Berlin et Washington, et qu'a répondu le Président Wilson aux demandes qui furent publiées le jour de notre départ? C'est ce qu'il nous est difficile d'éclaircir, la correspondance s'étant poursuivie depuis lors et le début n'en étant rappelé, dans les journaux actuels, que par allusions.

Un magazine aidant, nous finissons par y voir clair, et presque bruyamment nous nous redisons les uns aux autres, d'abord que l'Autriche aussi bien que l'Allemagne a demandé au Président de conclure un armistice général et de négocier la paix sur la base des principes de son message de janvier, ensuite que M. Lansing, dans ses conversations avec Berlin, a parlé sur le ton d'un vainqueur à des vaincus ou mieux encore d'un juge à des criminels : « Rien à faire, dit-il en substance, tant que vous n'aurez pas retiré vos troupes des territoires envahis ni tant que vous parlerez au nom des autorités qui jusqu'ici ont conduit la guerre. » Et, le 12, l'Allemagne réplique humblement : « Nous acceptons les quatorze points que le Président a posés comme bases de la paix. Nous sommes prêts, ainsi que l'Autriche, à évacuer les territoires envahis. Nous ne parlons

plus au nom de l'empereur, mais au nom du gouvernement, du Reichstag et du peuple allemand. » Devant pareille attitude, M. Wilson consent à s'expliquer sur le mode de l'évacuation et les conditions de l'armistice. Il doit être clairement entendu que ces questions seront « laissées au jugement des conseillers militaires » des Alliés et que tout arrangement, pour être acceptable, devra « sauvegarder le maintien de la présente supériorité de leurs armées » ; il ne peut être question d'armistice « aussi longtemps que les forces armées de rAllemagne continueront de se livrer aux pratiques illégales et inhumaines dans lesquelles elles persistent » ; une démarche préalable, pour l'Allemagne, est de « changer le pouvoir qui jusqu'ici l'a gouvernée et qui est de nature à troubler arbitrairement la paix du monde ». Rien d'étonnant à ce que, d'après les dépêches d'Amsterdam, cette réponse ait causé à Berlin une fâcheuse impression et provoqué une panique de Bourse. Il n'en est pas moins vrai que, satisfait ou non, le haut commandement a interdit aux armées de continuer leurs dévastations, et que la Constitution a été amendée pour faire passer de l'empereur au Reichstag et au Conseil fédéral le droit de déclarer la guerre comme celui de conclure des traités. L'on n'est pas plus docile ni plus empressé. Washington dictant ses ordres à Berlin et à Vienne, voilà un

spectacle qui ne me déplaît pas, et ce sera une belle chance que de pouvoir, dans quatre ou cinq jours, le contempler de tout près.

Pour le moment, c'est à Baltimore, à une heure et demie de la ville fédérale, que nous devons nous arrêter. Demain s'y célébrera le jubilé épiscopal de Mgr Gibbons; il y aura demain cinquante années que fut sacré évêque l'homme qui possède le plus grand prestige moral de toute l'Amérique, celui dont ses concitoyens n'hésitent pas à dire que, « sur les champs immenses de l'action et de la pensée religieuses, toujours il a fait preuve, en ses démarches comme en ses paroles, de largeur, de tolérance, d'humaine sympathie ». A leurs yeux encore, « sa vie pleine de noblesse a rendu plus nobles des milliers d'autres vies. Au soir serein et radieux de sa longue carrière, l'Europe et l'Amérique s'unissent pour l'honorer... Baltimore se sent fière de lui, fière de son cardinal, fière du conducteur d'hommes qui a fait à son peuple une conscience plus droite, un cœur plus pur, un caractère plus élevé ^ ».

Et parce qu'il fait honneur à l'humanité entière,

' Dans l'éditorial du Baltimore Sun, qui est un des premiers journaux de rAmérique (n» du 21 octobre 1918).

et parce que, dans cette crise du monde, il a servi très efficacement notre cause, la cause des Alliés, identique du reste à celle de sa patrie et de la justice, la France nous envoie le saluer en son nom, lui dire que chez nous les catholiques l'aiment, les non-catholiques eux-mêmes le vénèrent, le gouvernement enfin saisit avec empressement l'occasion de lui rendre hommage. En même temps qu'un évêque du front et son vicaire général, un recteur d'Université catholique, membre de l'Académie, deux prêtres aumôniers, un capitaine et un lieutenant de notre héroïque armée viennent officiellement le complimenter jusqu'en son lointain diocèse, l'ambassadeur de France lui annonce de Washington, aux applaudissements de l'Amérique entière, son élévation à la dignité, rarement accordée, de grand-officier de la Légion d'honneur.

Il s'en faut, du reste, que notre pays soit seul à se joindre aux Américains pour manifester de tels sentiments. D'Italie bientôt Mgr Ceretti viendra offrir à l'illustre jubilaire les compliments du Souverain Pontife ; et Benoît XV, dans une lettre affectueuse, l'a déjà félicité tant des beaux services rendus par lui à l'Église de Dieu que de la sympathie unanime dont l'entourent ses concitoyens.

Au nom de la Belgique, M. Henry Carton de Wiart, ministre de la Justice, lui télégraphie : « Encore captifs pour quelques jours, les évêques

et les prêtres de Belgique, ainsi que leur noble chef, le cardinal Mercier, approuvent l'initiative que j'ai prise, d'accord avec le gouvernement belge, de déléguer à Votre Eminence mon propre frère, Mgr Carton de Wiart, secrétaire de l'archevêché de Westminster et chanoine du diocèse de Namur. Nous espérons que cette mission spéciale sera agréable à Votre Eminence et qu'elle voudra bien l'accueillir comme un gage de notre admiration respectueuse et de nos ardents souhaits. » L'Angleterre lui envoie un des membres les plus distingués de son épiscopat, Mgr Keating, évêque de Northampton, qu'accompagnent Mgr Barnes, chapelain des étudiants catholiques d'Oxford, et M. Shane Leslie, qui a remplacé Wilfrid Ward à la direction de Dublin Review. Mgr Ceretti et Mgr Carton de Wiart n'ont pu arriver à temps, mais la mission anglaise nous a précédés d'un jour et nous nous rencontrerons avec elle presque constamment dans les cérémonies de Baltimore et de Washington, comme un peu plus tard à Boston : circonstance qui ne laissera pas d'ajouter beaucoup aux agréments de notre voyage, car on trouverait difficilement causeur plus fin ou plus éloquent improvisateur que Bishop Keating, juges plus sages ou mieux informés que Mgr Barnes et M. Leslie, de tout ce qui touche à la religion, aux lettres, à la politique, soit en Angleterre, soit même aux États-Unis, où l'un et l'autre viennent de faire un très long séjour.

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