CHAPITRE IV Aux Fêtes intimes du Jubilé
De la gare de Baltimore, où la bienvenue nous est souhaitée par des prêtres du grand séminaire et de l'archevêché, ainsi que par d'aimables journalistes, nous sommes conduits chez le cardinal dont la résidence, attenante à la cathédrale et d'ailleurs confortable en sa simplicité, tient heureusement plus du home et du presbytère que du palais épiscopal. C'est une joie que d'y retrouver, à quinze ans de distance, le vieillard toujours vert et alerte, toujours affable et plein d'attentions, qui reconnaît ses hôtes, leur rappelle de gracieux souvenirs, s'enquiert auprès d'eux des amis communs, et ne semble vraiment avoir reçu des années (il n'en compte pas moins de quatrevingt-quatre) qu'un accroissement de prestige. De cette familière aisance dans la dignité, nous avons bientôt un exemple sous les yeux en assistant à la réception de diocésaines qui viennent lui offrir un lot magnifique de vêtements sacrés. Tout y respire la distinction : et la manière dont sont présentés les dons par Mgr Fay, converti récent et parfait gentleman, que la mort, liélas !
EN AiViÉRIQUE A LA FIN DE LA GUERRE 39
doit bientôt frapper ; et les remerciements paternels adressés par Son Éminence à chaque donatrice.
Le cardinal, chez qui réside déjà la mission anglaise, un peu moins nombreuse que la nôtre, nous a ménagé l'hospitalité du grand séminaire Sainte-Marie, où nous nous sentirons chez nous, étant chez des Sulpiciens. Plusieurs sont Français, parmi lesquels un de mes bons amis, M. Joseph Bruneau, professeur de dogme et supérieur du département de philosophie. La plupart sont Américains, mais tous partisans de la France. Il suffit de parler quelques minutes avec le Supérieur, M. Dyer, avec n'importe quel maître ou séminariste, pour apprécier le centre actif de sympathies que notre pays possède en cette maison. Et elle est d'importance, ne comptant pas moins de trois cent soixante élèves, venus de divers diocèses, et par conséquent à même de répandre partout, avec le meilleur de notre culture, les sentiments francophiles qu'ils puisent auprès de leurs professeurs. Nous eûmes, du reste, une occasion de voir ces sympathies se manifester collectivement. Le vicaire général d'Arras leur ayant, le dernier soir, montré et expliqué, en notre langue, des projections où s'étalait l'immense dommage causé par les Allemands dans son seul diocèse, il souleva les mêmes applaudissements et les mêmes cris de réprobation qu'on
aurait pu attendre d'une salle composée de Français.
Par son règlement et sa construction, Sainte- Marie tient à la fois de l'Amérique et de la France. Ceux d'entre nous qui arrivent pour la première fois d'Europe s'étonnent de voir les séminaristes, en récréation, fumer des cigarettes ou quitter leur soutane pour jouer au foot-ball; les autres admirent, au contraire, qu'on ait pu si exactement reproduire dans cet énorme édifice notre vieux type national de larges corridors et d'étroites cellules; mais tous, nous nous réjouissons de retrouver, sous ces dehors matériels, la vie intérieure et profonde à laquelle essayaient aussi de nous former, dans les heureuses années de notre jeunesse, ces mêmes prêtres de Saint-Sulpice.
De leurs nombreux disciples, aujourd'hui répandus dans l'Église entière et presque tous remplis envers eux de gratitude et de vénération, je ne sais s'il en est un seul qui leur soit resté aussi tendrement fidèle ni aussi dévoué que Mgr Gibbons. Dans sa vie quotidienne, il observe encore son règlement de séminaire. Quand, à Saint-Sulpice de Paris, nous le voyions se reposer de ses voyages à Rome, nous l'aurions pris pour un des nôtres, sans le costume qui nous étonnait. A Baltimore, c'est son repos et sa joie de passer quelque temps au grand séminaire, de s'y recueillir personnellement, d'y étudier, comme évêque,
ses collaborateurs et ses futurs prêtres. Et n'est-ce pas là aussi une des sources où s'entretient sa constante jeunesse?
On ne s'étonnera donc point que, sa cathédrale restant fermée à cause de l'épidémie, ce soit au grand séminaire qu'il célèbre la première et plus importante partie des cérémonies réduites de son jubilé. Le lendemain de notre arrivée, dimanche 20 octobre, à la fin de la matinée, en compagnie des séminaristes, des directeurs, de prélats et de prêtres venus de la ville, des environs et de Washington, nous l'attendons dans la salle des exercices sobrement décorée. Bientôt, de son pas alerte, il gravit l'estrade, accompagné de Mgr Keating et de Mgr Julien, et dès que se sont calmés les applaudissements, les discours commencent. Très brièvement et délicatement, M. Dyer, le Supérieur, dit la joie qu'éprouve la petite famille sulpicienne à complimenter la première celui qu'elle s'honore d'avoir eu pour élève au petit et au grand séminaires, celui dans lequel toujours elle trouva son plus ferme appui. Un séminariste et le P. Reilles, professeur d'Ecriture sainte, exposent ensuite, en fort bel anglais, quel parfait modèle il n'a cessé d'être pour tout son clergé. Puis l'abbé Bruneau le félicite, avec une éloquence plus que sulpicienne,
dans un français que le Nouveau Monde ne doit pas entendre bien souvent. Ne possédant ici de son allocution que le texte anglais, je n'ose lui faire subir le dommage d'une seconde traduction, et je réserve la place dont je dispose pour le discours du cardinal lui-même. Ce qui ne peut être reproduit, c'est l'intensité de vie avec laquelle il parla, debout et sans notes, plus d'une demiheure, devant ses séminaristes et tout l'auditoire attentifs, émus, enthousiasmés.
Il commença par rappeler ses souvenirs de jeunesse et remercier le bon rédemptoriste qui l'avait envoyé de la Nouvelle-Orléans jusqu'à Baltimore (un voyage de seize jours en ce tempslà) pour se confier aux prêtres de Saint-Sulpice. Après les avoir déclarés « éminents par leur savoir, plus éminents par leur piété », il fit de ces éducateurs de la jeunesse cléricale le plus ferme éloge peut-être qu'on en ait jamais entendu, et il nous plaît, comme prêtre de France et comme leur disciple très reconnaissant, de le reproduire mot pour mot :
Je déclare solennellement, avec un sentiment vrai de la portée de mon langage, que Dieu, dans son action puissante et miséricordieuse, n'a jamais fait de grâce plus précieuse à l'Eglise américaine que le jour où il inspira à l'évêque Carroll d'appeler ici les Sulpiciens de France et à leur Supérieur général, M. Emery, d'accueillir cette demande. Leur venue
a été ime singulière bénédiction pour notre pays. Les Sulpieiens ont formé le caractère de nos étudiants ecclésiastiques; ils ont été les premiers éducateurs du clergé d'Amérique. Ils ont montré à tous, catholiques et non catholiques, l'idéal du prêtre. Quand je me reporte au temps lointain que j'ai passé au séminaire sous leur direction, je sens que j'ai pu oublier bien des choses qu'ils m'apprirent, mais je retrouve pour eux dans mon cœur les mêmes sentiments de reconnaissance et de profonde affection.
Ainsi ramené à ses années de jeunesse, le cardinal constata avec joie les progrès magnifiques du catholicisme aux États-Unis : « Il y avait alors moins de 3.000 prêtres et de 2.500 églises; les fidèles n'étaient que 3 millions. Nous avons aujourd'hui environ 20.000 prêtres et autant d'églises, avec 17 millions de catholiques. En 1790, un prédécesseur de notre hôte Mgr Keating prédisait qu'un jour l'Amérique dépasserait l'Angleterre par le nombre de ses enfants, par l'éclat de ses institutions religieuses et éducatrices. La prophétie est réalisée. «
S'adressant ensuite aux séminaristes avec une émotion de plus en plus vibrante et communicative :
Je tiens, s'écria-t-il, à le redire une fois de plus : dans cinquante ans d'ici, quand la plupart d'entre nous auront cessé de vivre, une ère plus glorieuse encore aura lui pour l'Église d'Amérique. Et quels
sont les fondements de mon espérance? Vous-mêmes, chers séminaristes. Comment ces quatre cents jeunes hommes que j'ai sous les yeux ne feraient-ils pas, étant remplis de l'Esprit de Dieu, de grandes choses pour l'Eglise? Chacun de vous a reçu d'en haut une mission; il en est responsable. Vous attendez avec impatience le moment d'annoncer l'Évangile et d'enseigner au monde la vérité du Christ; préparezvous-y par la science, la piété, la foi et l'esprit de sacrifice. On ne fait rien sans l'esprit de sacrifice.
Il termina en louant, selon sa coutume, les relations amicales, mais indépendantes, qui sont, en Amérique, celles de l'Église et de l'État. Et nous, devant cet optimisme du patriarche encore plein d'ardeur, devant le bel enthousiasme de la jeunesse qui l'entourait, nous nous sentions pénétrés aussi d'une confiance nouvelle dans l'avenir du catholicisme, dans l'éternelle vitalité de cette Église vingt fois séculaire, qui prospère et se développe d'autant mieux que l'humanité autour d'elle se montre plus libérale et plus progressive.
Le lecteur, si je ne m'abuse, doit comprendre pourquoi je m'arrête sur ces souvenirs de Baltimore. Même privé des solennités qui devaient lui donner de l'éclat, ce jubilé, — pour lequel, du reste, nous avons passé l'Atlantique, — est
vraiment un jubilé, une occasion et un motif de joie. Il faut nous restreindre cependant, et, par exemple, je ferai mieux de n'insister ni sur le banquet qui réunit au séminaire tous les amis du cardinal, mais d'où lui-même, conformément à ses sages habitudes, se retira au bout d'une heure, peu avant les toasts ; ni sur le dîner et le thé qu'il accepta, avec ses hôtes, chez les familles Klotz et Abel ; ni sur la visite que nous fîmes, dans les environs de la ville, au vaste et splendide petit séminaire Saint-Charles. Ce que nous ne saurions taire, étant donné le but principal de notre voyage, c'est la réception officielle, quoique intime et simple, qui eut lieu le lundi matin, à l'archevêché, des deux missions française et anglaise, en même temps que des principaux membres du clergé de Baltimore.
Le premier à prendre la parole fut Mgr Corrigan, évêque auxiliaire et curé de la cathédrale, qui, avec précision et sobriété, exprima la reconnaissance de tout le diocèse et fit ressortir les progrès accomplis pendant les quarante et un ans d'épiscopat de Mgr Gibbons; nous n'en reproduirons qu'un trait, mais significatif et qui en suggère assez d'autres : le nombre des prêtres, religieux inclus, s' élevant de 230 à 628.
L' évêque de Northampton présenta ensuite une adresse collective de l'épiscopat d'Angleterre et l'accompagna d'une allocution de circonstance
pleine des allusions les plus délicates : « Heureux sommes-nous, dit-il presque en commençant, de célébrer cet anniversaire avec la délégation française, avec les représentants de ce peuple admirable d'héroïsme, de persévérance et d'abnégation, en compagnie duquel nous avons eu la gloire de combattre quatre années durant et d'atteindre enfin la victoire, sous les ordres du maréchal Foch. » Puis il mit en relief les liens d'origine, d'éducation et de foi qui rattachent les catholiques d'Angleterre et ceux d'Amérique :
Notre histoire remonte aux mêmes sources; nous avons le même idéal d'indépendance démocratique, le même culte des principes chrétiens, le même respect pour la liberté de conscience; nous parlons la même langue; et aujourd'hui la jeunesse de nos deux pays est partie en guerre pour la défense des mêmes libertés. L'avenir du catholicisme dépend des peuples de langue anglaise. Vous êtes pour eux tous, Éminence, l'homme providentiel. Toujours et en tout vous avez su prendre les meilleures décisions. Dieu soit loué d'avoir prolongé vos jours pour que vous guidiez vos fidèles, votre pays entier, dans cette crise formidable et pour que vous assistiez à la victoire de la chrétienté.
Le discours qui suivit, de Mgr William Barnes, chapelain d'Oxford, débuta par cette citation : « Lorsque Sir Cecil Spring Rice, alors ambassadeur d'Angleterre aux États-Unis, m'invita, il y a deux
ans, à venir dans ce grand pays, il termina ainsi sa lettre : « Vous trouverez ici votre Église beau- « coup plus forte qu'en Angleterre, et à la tête « de cette Église un homme, le cardinal Gibbons, « qui est, à mon avis, le plus grand Américain K aujourd'hui vivant, the greatest living Ameri- « can. »
De ce qu'il dit ensuite un trait surtout mérite d'être détaché et d'être rapporté ici, comme il le fut immédiatement dans toute la presse catholique des États-Unis sous ce titre : « Les sentiments religieux du maréchal Foch. » En Angleterre, expliqua-t-il, le 16 juillet dernier, fête de Notre-Dame du Mont-Carmel, cent mille enfants ont offert la sainte Communion aux intentions du grand soldat catholique. C'était le moment où Paris était le plw, menacé et où la victoire semblait s'éloigner encore des armées de l'Entente; aussitôt après, commença le revirement heureux que chacun sait. A ceux qui avaient provoqué et lui annonçaient cette touchante manifestation, le maréchal Foch répondit par la lettre suivante : « Je suis très sensible aux sentiments que vous m'exprimez et à la noble pensée qui a inspiré votre initiative. L'acte de foi que les enfants d'Angleterre ont accompli à mon intention m'a profondément ému. Veuillez leur en exprimer ma reconnaissance et les inviter à prier encore pour le triomphe de notre juste cause. »
Mgr Barnes ajouta que le maréchal, dans une autre lettre, avait demandé que les enfants continuassent de communier pour lui, et lui-même exprima le souhait que les petits catholiques des États-Unis se joignissent à la croisade de leurs frères anglais.
L'évêque d'Arras, Mgr Julien, parla ensuite au nom de notre délégation ou plutôt au nom de la France. Ainsi qu'il l'explique lui-même en résumant son discours dans le Correspondant, « il dit l'admiration de tous les Français, catholiques ou non, qui savent les services rendus par Son Éminence à la religion et à l'humanité; il constata le respect dont l'entoure le monde entier et il en fit honneur aux qualités de cœur et d'intelligence qui ont permis à l'archevêque de Baltimore d'être, aussi bien que l'homme de l'Eglise éternelle, l'homme de son temps et de son pays ».
Toutes ces adresses avaient été préparées et lues. Sans s'y attendre, Mgr Baudrillart fut invité à prendre aussi la parole. Après un premier sursaut de surprise peu charmée, il improvisa, au nom de l'Université catholique et de l'Académie, une allocution qui ne le cédait pas aux trois précédentes.
Le cardinal, voyant l'heure qui s'avançait, se contenta de remerciements très vifs à l'adresse de son clergé, de la France et de l'Angleterre. Il trouva, pour ce dernier pays, une forme spécialement heureuse : « A mesure que la Grande-Brc-
tagne et l'Amérique étendent leurs territoires, nous voulons, nous, étendre le royaume du Christ ; pendant qu'elles construisent des forts, nous voulons, nous, édifier des maisons de prière; où elles déploient l'Union Jack et le drapeau étoile comme emblèmes de sécurité et de civilisation, nous dresserons l'emblème du salut, la croix de Jésus-Christ. » Et, se tournant vers nous, il conclut en français : « Du fond de mon cœur et en toute sincérité je dirai : Vive la France! Vive la Belgique! Vive l'Angleterre! Vive la liberté! Vive la justice! Vive la victoire! »
Une photographie collective, un déjeuner nombreux et cependant simple, quelques entretiens pleins de cordialité, et ce fut fini. Nous aurions, sans l'épidémie, assisté à des fêtes plus solennelles et, ce qui eût encore mieux valu, rencontré d'un seul coup les chefs des cent diocèses d'Amérique. J'avais bien de la peine, cependant, à regretter tout cet éclat et à ne pas aimer mieux l'intimité dont, une dernière fois peut-être, j'avais pu jouir, pour mon humble part, auprès d'un si saint et si doux grand homme.
Le lendemain, de bonne heure, nous prenions le train pour Washington, où nous attendaient des satisfactions non moins vives, quoique d'un tout autre ordre. Quelques jours après, le 29 octobre, le cardinal adressait à M. Jusserand et rendait publique une lettre de remerciements et
d'acceptation cordiale pour la haute distinction que lui conférait notre gouvernement. Il ne pouvait avoir, disait-il, « que le plus grand amour et la plus grande admiration » pour le pays qui avait tant contribué à répandre le catholicisme en Amérique et auquel il était lui-même redevable, par les Sulpiciens, de sa formation sacerdotale. Il rappelait que les États-Unis n'auraient pu devenir une nation sans l'aide de la France. « Toujours, ajoutait-il, elle a joué un rôle merveilleux dans l'histoire de l'Europe... C'est encore aujourd'hui sur le sol de France que s'assure le triomphe de la civilisation et de la liberté. » Et il concluait en ces termes dont on ne manquera pas d'apprécier l'opportune valeur : « Il faut espérer que dans l'avenir, quand la paix sera établie, ceux qui en éprouveront les bienfaits sauront se souvenir de la part glorieuse que la France a prise dans la lutte. » ~ Le 17 novembre, notre ambassadeur lui remettait solennellement, dans sa cathédrale, la plaque de grand-officier et lui redisait l'admiration de notre pays. Le cardinal, dans sa réponse, évoquait une fois de plus ce qu'ensemble, et l'une pour l'autre, l'Amérique et la France ont accompli autrefois ou font aujourd'hui encore, et il prononçait, pour finir, une parole qui, tombée de ses lèvres, mérite de rester : « Français et Américains, amis dans le passé, seront désormais des frères. »