‹ En Amérique à la fin de la guerreChapitre 7 sur 24 · EX AMÉRIQUE · texte numérisé non relu

EX AMÉRIQUE

dérations étonnantes de bon sens, de force et de simplicité, sur les relations de l'Eglise et de la République, sur l'immigration aux États-Unis, sur la loi de Lynch, sur le patriotisme et la politique. La plupart des discours et sermons qui composent le second volume se rapportent à de grands événements de l'Eglise d'Amérique, comme des ouvertures de congrès, des jubilés épiscopaux, des consécrations de cathédrales, des funérailles de grands citoyens. L'un des plus remarquables est celui où le cardinal raconte ses impressions du conclave qui élut Pie X. J'eus le privilège d'y assister, le 4 octobre 1903, dans la cathédrale de Baltimore, et je n'oublierai jamais l'émotion profonde qu'il produisit sur ses auditeurs : « N'est-ce pas, me disait-il ensuite, qu'on est fier d'être catholique? » Et nous pouvions l'être, en effet, quand nous entendions l'orateur, après avoir décrit en témoin tout vibrant encore les humbles hésitations du nouvel élu, les proclamer bien compréhensibles devant la sublimité de la charge offerte : « La papauté, s'écriait-il, est la plus ancienne des dynasties existantes. Elle a fleuri de nombreux siècles avant que ne fût établi le plus ancien des empires actuels. Il siégeait un Pontife sur le siège de Rome, quand l'Angleterre n'était encore qu'ime colonie romaine... Pie X est le deux cent soixante-quatrième pape qui soit appelé, sous l'Esprit-Saint,

à gouverner l'Église de Dieu. L'empire des Souverains Pontifes est coextensif au globe; il embrasse les peuples de tout climat, de toute race et de toute langue ^.. »

Le mouvement naturel des idées nous a conduits à voir dans le cardinal Gibbons l'homme, le citoyen, le prêtre, l'évêque, l'écrivain; et sous toutes ces formes, l'apôtre, le guide et convertisseur d'âmes. Et cependant un titre dont il est revêtu comprend, dépasse et amplifie encore tous les autres : celui de primat d'une grande Église. Primat des États-Unis, si la fonction n'existe pas en titre, elle existe en fait, et l'archevêque de Baltimore, quand il se trouve être, comme Mgr Gibbons depuis cinquante ans, à la hauteur d'une telle mission, compte autant que personne, après le Souverain Pontife, dans la vie du monde catholique. C'est le chef naturel de l'Église américaine qu'il nous reste à considérer dans le chancelier de l'Université de Washington et, mieux encore, dans le président d'un concile national qui, par le nombre des Pères, fut le plus important

^ Au Pays de la Vie intense, p. 224. — A Reirospect of ffty years, t. II, p. 97.

des conciles tenus en dehors de Rome depuis celui de Trente.

L'archevêque de la Nouvelle-Orléans, dans son discours déjà cité, du jubilé de 1911, déclare que de toutes les œuvres auxquelles s'est dévoué le cardinal Gibbons, aucune n'a pris de son cœur une si forte part que l'Université catholique d'Amérique. Il rappelle qu'à un autre, — et il nous plaît de le dire après lui, car cet autre fut l'évêque de Peoria, Mgr Spalding, « homme de brillante intelligence et de larges idées », — l'on est redevable de l'impulsion qui fit naître l'Université; mais il ajoute que cette grande entreprise, depuis son début, n'a cessé de trouver son soutien principal, son plus ferme appui, dans le cardinal Gibbons. Et tous ceux-là en sont convaincus, qui savent ce qu'il a fait pour elle à travers des épreuves, à travers des crises même, où le courage eût abandonné des âmes moins fortes que la sienne. « Tous les ans, a pu dire le recteur actuel, ses appels émus sont allés au cœur des fidèles et leur ont remis sous les yeux l'importante mission de' l'Université catholique. De tous côtés il lui a rallié des amis et des souscripteurs généreux; de toutes manières il en a entretenu la vigueur et la vie. Dans les heures pénibles qu'elle a traversées, elle a sans cesse bénéficié de l'estime universelle qui entoure son chancelier. Sa protection lui a servi de forteresse; on n'a pas pu

méconnaître qu'une institution pour laquelle il se donnait tant de mal devait être essentielle pour la vie de l'Église d'Amérique ^. »

L'Université catholique, dont nous aurons à reparler bientôt, fut ouverte solennellement par le cardinal le 13 novembre 1889 en présence de l'épiscopat au complet, de toutes les autorités sociales et du Président même de la République, M. Harrisson. On avait fait coïncider la cérémonie avec toutes celles qui célébraient alors le premier centenaire de la hiérarchie catholique aux Etats- Unis. Sur cette commémoration véritablement glorieuse, qui donna tant de consolation à Mgr Gibbons, certes il y aurait lieu de nous étendre ici, et volontiers le ferions -nous, si le vicomte de Meaux, qui y représentait les meilleures traditions de la France, ne l'avait racontée lui-même en des pages auxquelles il vaut mieux se reporter ^.

Mais l'événement capital de la vie de Mgr Gibbons a été la tenue, en 1884, du troisième concile plénier de Baltimore, qu'il présida en qualité

^ Article de Mgr Shahan, dans le Catholic University Bulletin, septembre 1911.

* Le vicomte de Meaux, gendre de Montalembert, et qui fut, en même temps que l'admirateur, plusieurs fois l'hôte et toujours l'ami du cardinal Gibbons, a publié son livre sous ce titre L'Église catholique et la liberté aux États-Unis (Un vol. in-12, librairie Gabalda).

de délégué du Saint-Siège. Depuis le second concile, qui avait eu lieu en 1886, l'Église des États- Unis avait subi de tels changements et accompli de si grands progrès, passant par exemple, de sept provinces à douze et de trente-cinq diocèses à soixante-trois ^, qu'il était devenu indispensable d'adapter sa législation aux circonstances nouvelles. Ainsi fut-il fait, et tout un code sortit, pour être bientôt approuvé par Rome, des délibérations de l'auguste assemblée.

Sur le point le plus important, la nomination des évêques, voici le système qui fut soumis à Léon XIII et sanctionné par lui, système d'autant plus digne d'attention qu'il a donné de plus beaux résultats et qu'on ne l'a modifié, en faveur de la nomination directe par Rome, que tout récemment. Quand se produisait une vacance, les curés inamovibles du diocèse et les prêtres ayant titre de consulteurs étaient convoqués par le métropolitain ou par l'évêque le plus âgé; ils établissaient et envoyaient à la Propagande en même temps qu'aux évêques de la province une liste de trois candidats. Dix jours plus tard, et sans être obligés de tenir compte de cette première liste, mais en donnant alors leurs raisons, les évêques assemblés choisissaient aussi trois noms

1 L'É<>lise des États-Unis compte maintenant 14 provinces et 101 diocèses.

qu'ils envoyaient également à la Propagande. Il était rare que Rome, maîtresse toujours de la décision finale, ne tînt pas compte d'une présentation offrant de telles garanties pour l'excellence du choix et pour le bon accueil qui attendait l'élu auprès de son clergé.

Le concile de Baltimore, après délibération, renonça à établir des chapitres de chanoines, mais institua des collèges de six ou quatre consulteurs pour en remplir les fonctions principales ; il décida aussi que chaque diocèse aurait ses curés inamovibles, dont le nombre pourrait s'élever jusqu'à un dixième du clergé, et qui seraient nommés, au concours, parmi les prêtres ayant au moins dix ans de ministère. Il traita, entre autres questions celles des grands et petits séminaires, de la presse, des nègres, des missions à l'intérieur, de l'administration temporelle des paroisses; il posa le principe d'une Université catholique à ériger sous le contrôle exclusif des évêques; il s'occupa des collèges et en particulier des écoles chrétiennes, exigeant que chaque paroisse en construisît une dans les deux années qui suivraient. Bref, et pour en parler comme le cardinal lui-même dans VA?nbassadeur du Christ, les décrets de ce concile comprennent à peu près toute la législation des autres synodes nationaux ou provinciaux des Etats- Unis. « Ce qui fait le mérite de ces décrets, ajoute l'archevêque, c'est qu'ils ne ressemblent nulle-

ment à du vin nouveau mis en de vieilles outres. Pas une seule disposition, pas une seule loi qui ne soit appropriée avi temps et adaptée au pays. C'est pour le clergé américain un motif de joie, de voir quelle estime les esprits les plus éminents de l'Église en Europe professent pour notre concile; le Saint-Siège lui-même s'est plu à le recommander à d'autres nations comme modèle à suivre. »

La lettre collective qu'écrivirent les Pères, à l'issue du concile, est un beau monument de patriotisme. Ils ne ménagent pas à leurs concitoyens les avertissements nécessaires, les mettant en garde, par exemple, contre les excès « d'une fausse civilisation qui, sous le nom de lumière, et de progrès, n'a de culte que pour l'argent, d'attrait que pour le confort », et qui expose la société à un matérialisme tout ce qu'il y a de plus dangereux pour la liberté elle-même. Mais aussi tiennent-ils à exprimer une fois de plus la reconnaissance de l'Église pour la situation qui lui est faite dans le pays; leurs déclarations sur ce point sont d'autant plus décisives qu'on ne saurait y voir, cette fois, un entraînement oratoire ou l'expression de vues individuelles. C'est tout l'épiscopat des États-Unis qui, s'adressant à tous les fidèles à la suite d'un concile plénier, prononce ces paroles :

Vous connaissez assez les lois de notre pays, son esprit et ses institutions, pour déclarer hautement qu'il n'y a nul antagonisme entre l'État et l'Église. Un catholique se trouve chez lui aux États-Unis, car l'influence de l'Église sur le sol américain s'est toujours exercée en faveur des droits individuels et des libertés populaires. Nulle part un Américain ne peut se sentir plus à l'aise que dans l'Église catholique, car nulle part il ne peut respirer plus librement l'atmosphère de liberté divine qui, seule, doit le rendre libre. Nous nions avec énergie qu'il nous faille renoncer à notre dévouement à l'Église pour être de véritables Américains et qu'il soit nécessaire de diminuer notre amour des principes et des institutions de notre pays pour rester catholiques. Il est illogique de croire qu'il y ait incompatibilité entre le caractère de liberté de nos institutions et la parfaite docilité à l'Église. L'esprit de la République américaine n'est pas un esprit d'anarchie et de licence. Il i/iiplique essentiellement l'amour de l'ordre, l'obéissance aux justes lois et le respect des autorités légitimes.

Comme pour illustrer un pareil éloge, la ville de Baltimore, en majorité protestante, eut à cœur de multiplier, autour des Pères du concile, ses égards et ses attentions. Elle installa, par exemple, un bureau de poste dans le grand séminaire sulpicien où se tenaient les sessions et elle fit sabler les rues attenantes pour qu'aucun bruit ne vînt troubler les délibérations; mieux encore, le maire et le conseil municipal donnèrent aux évêques une soirée solennelle, à l'Hôtel de ville,

pour les remercier de l'honneur que la cité recevait de leur présence. Voilà, dans ce pays de séparation, mais aussi de bons sens et de liberté, comment est traitée l'Eglise par les pouvoirs civils.

Et qu'on ne croie pas qu'elle paie cette attitude d'un amoindrissement de sa doctrine ou de sa dignité. Sans doute, elle évite sagement tout ce qui pourrait créer des malentendus; mais elle se donne fièrement pour ce qu'elle est, la libre épouse de Jésus-Christ. Dans la lettre collective que nous citions tout à l'heure, les évêques disent, immédiatement après leur éloge des institutions américaines : « Le catholique, par instinct non moins que par éducation religieuse, refuserait de se soumettre, en matière de religion, au dictamen de l'État et d'aucune autorité humaine. Il sait que l'Église et la religion sont de Dieu, universelles et non nationales. Nous sommes fiers de nous dire, non l'Église des États-Unis, mais partie intégrante de l'Église catholique qui est le corps mystique de Jésus-Christ. En elle il n'y a distinction ni de classes, ni de nationalités, mais tous sont un en notre Rédempteur ^ »

Si James Gibbons a connu, dans sa longue

^ Traduction donnée par l'abbé André, dans son excellent ouvrage, le Catholicisme aux États-Unis (2 broch. in-12, chez Bloud, II p. 4r)).

et féconde carrière, quelques-unes des épreuves qui ne sont épargnées à nul homme en ce monde et dont le Maître divin ne s'est pas exempté lui-même, du moins peut-on voir, par ce qui précède, que ses mérites ont été reconnus de tous, en son pays et à l'étranger, des non-croyants comme des catholiques, des autorités civiles comme de ses frères dans l'épiscopat. Mais le témoignage qui, pour son âme croyante, a dû être plus précieux que n'importe quel autre, c'est celui que lui a rendu en maintes circonstances le chef de l'Église. Léon XIII, en particulier, lui en a donné la meilleure des preuves en lui envoyant, — c'était le 7 juin 1886, deux ans après le concile plénier, — sa nomination au cardinalat. Mais, pour tout mettre au point si c'était nécessaire, citons, en terminant, la lettre qu'un peu avant sa mort, le 15 avril 1902, le même pape lui adressa, à lui et à tous les évêques des États-Unis, comme suprême gage de sa tendresse et de sa satisfaction ^ :

« H vous a plu, notre cher fils et nos vénérables frères, dans la lettre collective que vous nous avez adressée, d'énumérer en détail les actes que, animé par notre affection, nous avons accomplis au profit de vos Eglises, depuis le début de notre pontificat. Il nous est fort agréable aussi de vous payer de retour et de rappeler les consolations multiples et variées qui

» Voir le texte complet de cette importante lettre dans VVnivers du 25 avril 1902.

durant tout ce temps nous furent apportées par vous. Si, dès le commencement de notre suprême apostolat, nous avons été émus d'une grande joie en considérant la situation de votre pays, maintenant, ayant exercé pendant plus de vingt-quatre annnées ce ministère, nous devons reconnaître qu'à aucun moment cette joie ancienne ne s'est flétrie, mais qu'au contraire elle s'est avivée de jour en jour, à mesure que devenaient plus éclatants parmi vous les progrès de la foi catholique. Il faut attribuer ceux-ci d'abord à la volonté de Dieu, mais aussi à votre zèle et à vos labeurs. On doit, en effet, féliciter votre sagesse de ce que, connaissant bien le caractère de ces nations, vous avez su faire en sorte de promouvoir avec prudence toutes sortes d'institutions catholiques, conformément aux besoins et aux tendances des habitants... Une longue expérience nous oblige à reconnaître que, grâce à vos efforts, nous avons trouvé chez vos compatriotes des esprits dociles et des âmes ardentes, qu'ils étaient prêts absolument à répondre à nos vœux. Aussi, tandis que presque toutes les autres nations qui depuis une longue suite de siècles professent la religion catholique, ont subi une évolution et des vicissitudes affligeantes, au contraire l'état de vos Églises, possédant pour ainsi dire une florissante jeunesse, réjouit les esprits et les comble d'allégresse. »

Les plus anciens amis de l'Église d'Amérique, les plus fidèles admirateurs de son épiscopat et du cardinal Gibbons en particulier, que sauraient-ils faire de mieux que de s'associer à des louanges venues d'aussi haut?

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