CHAPITRE VI Dans la capitale des États-Unis
NOTRE PREMIER JOUR DE WASHINGTON. — l'uNI- VERSITÉ CATHOLIQUE. — PÈLERINAGE A MOUNT- VERNON. — LA QUESTION d'iRLANDE.
Revenons maintenant à Baltimore, ou plutôt quittons-la pour la ville fédérale. Quoique nous partions de très bonne heure, le cardinal aimablement nous fait saluer à la gare et son chancelier me remet un courrier qui me touche fort : les amis d'Amérique, auxquels je n'avais pas eu le temps de faire part de ce voyage improvisé, m'écrivent, sur la foi des journaux, à l'archevêché de Baltimore, et me demandent quand j'irai les voir ou, si je n'en trouve pas le loisir, dans quel endroit ils pourront me rencontrer. Il n'y a nulle part plus de cœur, plus de fidélité, que chez ce peuple avant la guerre si mal compris. J'espère, sur la fin du séjour, faire servir à notre but de propagande quelques-unes au moins de ces invitations.
Après les nouvelles privées, les nouvelles publiques. Malgré l'intérêt que le paysage, d'ailleurs
assez plat, nous offre en ses teintes éclatantes d'automne, nous déployons nos grands journaux, à peine ouverts les trois derniers jours.
La lecture en est palpitante. Roubaix et Tourcoing délivrés, comme on l'espérait; continuation de la victoire sur tout le front ouest; passage du Danube à Widin par les troupes françaises, à 60 milles de la frontière hongroise; bruits de révolution à Sofia; la Marseillaise chantée à Berlin unter den Linden, et, dans notre chère France lointaine, enthousiasme indescriptible. Les discours vibrants de Clemenceau et de Paul Deschanel nous font, nous aussi, tressaillir : « Bientôt, a dit le président de la Chambre, le dernier soldat allemand aura quitté la Belgique. Bientôt, le dernier soldat allemand aura quitté l'Alsace et la Lorraine. » Et le chef du gouvernement : « Je n'ai qu'un sentiment dans mon cœur : l'immense joie de toute la patrie retrouvée et la gratitude à nos grands soldats, à nos grands chefs, à nos nobles alliés... Messieurs, avec la victoire, l'espérance, la plus grande espérance, a ouvert ses ailes... Nous avons combattu pour notre droit. Nous voulons notre droit tout entier, avec les garanties nécessaires contre le retour offensif de la barbarie... C'est toute la liberté qui vient, dans la personne de nos soldats, de terrasser toute la tyrannie... Il faut que la libération de la France soit la libération de l'humanité. » Ap-
plaudissements unanimes et prolongés, concluent les dépêches. Et ils se prolongent au delà de l'Océan, chez nous, chez tous nos amis.
Si grande, en effet, que soit notre émotion, — et l'on ne se figure pas ce que c'est, d'apprendre pareilles nouvelles à mille lieues de son pays, — elle trouve autour de nous des sympathies à l'unisson. Les Américains exultent, eux aussi, de nos victoires auxquelles participent leurs soldats, de la délivrance française et belge, de la défaite du militarisme, du triomphe des démocraties, de tous les buts atteints pour lesquels ils partirent en guerre. Et ils ont aujourd'hui un motif spécial de se réjouir : le magnifique succès de leur quatrième Liberty Loan ou emprunt de la liberté. Trente milliards de francs leur étaient demandés; ils en ont offert davantage, et cependant leurs Chambres venaient de consentir vingt milliards de taxes nouvelles. Or il ne faut pas attribuer ces chiffres énormes à la contribution de capitalistes enrichis par les profits de guerre; le nombre des souscripteurs montre les sentiments de la nation entière et les progrès de son enthousiasme. Pour quatre millions et demi de souscriptions qu'avait obtenues le premier emprunt, le second en a eu neuf et demi et le troisième dix-sept; cette fois, il y en a plus de vingt, à peu près autant que de familles.
Et ce n'est point là qu'un déplacement maté-
riel d'or : « Le peuple, a dit le président Wilson, comprend la nécessité de souscrire; il est tout disposé à pousser les sacrifices jusqu'à l'extrême, même s'il devait prendre chaque jour sur son maigre salaire. Il jettera un regard de mépris sur ceux qui peuvent et ne veulent pas, sur ceux qui demandent un taux d'intérêt plus élevé, sur ceux qui considèrent l'emprunt comme une simple affaire. » Comme on a dit aux Américains : « Battez-vous pour l'idéal, battez-vous d'autant mieux que vous n'avez personnellement rien à y gagner », on leur dit : « Votre argent placé ailleurs vous rapporterait davantage, mais ici il servira une plus noble cause. » Et plus on insiste sur ces motifs désintéressés, mieux l'appel réussit. Je ne les trouve plus ridicules, ces banderoles gigantesques, ces affiches criardes, qui offusquaient la vue dans les rues de New- York, ces meetings improvisés au coin de toutes les rues avec des instruments et des orateurs qui assourdissaient le passant, cette insistance des dames propagandistes et des blessés de guerre qui venaient troubler nos repas à l'hôtel. L'intention élève et purifie tout; cette réclame est de l'apostolat.
Le grand journal que j'ai sous les yeux, le Baltimore Sun, après avoir consacré la première moitié de son éditorial au jubilé de Mgr Gibbons, en réserve la seconde au succès de l'emprunt et
lui donne cette phrase pour titre : Nous avons le droit aujourd'hui d'être fiers et de nous réjouir. Il en faut citer quelques extraits. Rien de plus propre à faire connaître quel était, en Amérique, l'état d'esprit au sujet de la guerre à l'heure même où il était question de la terminer :
Une bonne réponse à l'Allemagne, c'est notre quatrième emprunt de la liberté. Cette réponse est signée : le peuple américain. Plus de vingt millions de souscripteurs ont apposé leurs noms à cette déclaration financière, à ce nouvel engagement de soutenir jusqu'au bout la cause des Alliés, à cette nouvelle affirmation qu'ils n'admettront comme terme de la guerre qu'un s,;ccès absolu... De splendides choses ont été accomplies en France, chaque journée de ces trois dernières semaines, par ceux qui là-bas représentent le peuple d'Amérique. Mais splendide aussi s'est montré l'esprit public ici même et l'expérience a réussi d'une manière digne de la nation. Nous pouvons regarder en face nos soldats. Nous avons gagné une bataille difficile; nous nous sommes montrés fidèles à eux-mêmes et à nos alliés; nous avons prouvé que nous avons droit, nous aussi, au titre d'Américains et à tout ce qu'il implique. Une armée de plus de vingt millions a répondu au cri de guerre des armées de France. L'importance d'un pareil succès, c'est qu'il est l'œuvre de la masse entière de notre peuple, jeunes et vieux, riches et pauvres; c'est qu'il manifeste avec éclat notre invincible résolution, à nous les plus mortels adversaires de l'autocratie, de ne permettre à aucun prix que la liberté disparaisse du monde.
Tandis que le peuple américain adresse à l'Allemagne une réponse de ce ton et qui porte, suivant le mot du Baltimore Sun, vingt millions de signatures, la discussion se poursuit, non moins dramatique, entre Washington et Berlin. Justement aujourd'hui l'on publie une longue et importante note de l'Allemagne à M. Lansing; transmise par les sans-fil et encore dénuée de caractère officiel, elle n'en est pas moins regardée par tous comme authentique. C'est un mélange cauteleux de soumission et d'efforts pour se justifier. L'ennemi nie les destructions et les cruautés qu'on lui reproche, mais il s'engage à y renoncer; il accepte, et c'est l'essentiel, ce qu'il appelle « la procédure » de l'évacuation et des conditions de l'armistice laissées au jugement de nos chefs militaires. A noter, en particulier, l'expression de cet espoir étrange, « que le Président des États-Unis n'approuvera pas des prétentions qui seraient inconciliables avec l'honneur du peuple allemand >>. Serait-ce que, inconciliables avec son honneur, le peuple allemand aurait la douleur de les accepter quand même? Nous entendrons, à Chicago, le président de la Chambre de l'Illinois demander, à ce propos, qu'est-ce qui pourrait bien n'être pas compatible avec l'honneur de l'Allemagne.
Que va penser et que va faire Washington? La plupart des membres du Congrès, à ce que dit
la presse en les approuvant, trouvent insuffisante la réponse allemande et estiment que la conversation devrait s'arrêter là. Ce que demande l'opinion, c'est une paix dictée, dictated peace, no other, et que l'ennemi se rende sans conditions; unconditional surrender est la formule qui s'entend et se lit partout, qui s'affiche dans les rues et qui soulève l'enthousiasme des meetings. Un sénateur vient même de présenter une résolution qui interdirait, de par le Congrès, toute continuation de pourparlers sur l'armistice ou sur la paix avant la capitulation pure et simple de l'Allemagne. Les regards de l'Amérique, et sans doute aussi ceux de l'Europe, sont fixés sur le Président. « Il a, disent les journaux, conféré toute la soirée avec M. Lansing. »
Onze heures du matin, 22 octobre 1918 : nous voici dans la capitale où se vont prendre des décisions que l'humanité enregistrera parmi les plus importantes de sa longue histoire. Elles ne nous seront pas révélées beaucoup plus tôt qu'au reste du monde; mais il y a, comme on dit ici, quelque chose « d'excitant et de magnétique » dans le seul fait de ce voisinage.
La description de Washington, donnée en tant d'ouvrages et même dans un des miens, ne sera
pas recommencée ici. Je constate seulement que la ville s'est beaucoup étendue depuis mon dernier voyage et que mes compagnons sont tout étonnés de la trouver si élégante ; il leur est agréable qu'un Français, le major Lenfant, en ait tracé le plan harmonieux. Centre, uniquement, de la vie politique et diplomatique, elle ignore les débauches architecturales du commerce et de l'industrie; s'il lui fallait un terme de comparaison, on le trouverait plutôt à Versailles qu'à New- York ou à Chicago.
Nous n'en voyons d'abord qu'une très petite partie, depuis la gare Baltimore and Potomac, où nous a reçus Mgr Shahan, jusqu'à l'Université catholique dont il est recteur et qui est située dans le gracieux faubourg de Brookland. En lui et dans ses collègues, nous aurons pendant quatre jours les plus aimables des hôtes. Notre seul regret sera de ne pas jouir autant que nous le voudrions de leur compagnie, non plus que des appartements confortables où ils nous installent et où nous passerons moins de temps qu'en automobile.
Une heure après l'arrivée, premier départ pour Washington. Nous déjeunons chez le ministre de Belgique, M. Cartier de Marchienne, avec l'évêque de Northampton, l'ambassadeur de France et le comte de Chambrun, conseiller de l'ambassade, le ministre de Portugal, vicomte d'Altem, M. Colvillc Barclay, chargé d'affaires
de la Grande-Bretagne, un vrai Anglais et un vrai Parisien, que j'aurai plusieurs fois la chance d'avoir pour voisin^. De tels invités ne manquent pas de soucis par le temps qui court, mais il n'y paraît guère, sauf, ici ou là, en de souriantes et fines allusions qui font entendre les choses plutôt qu'elles ne les expriment. M. Jusserand ne se laisse pas vaincre en ce tournoi de discrétion, d'esprit et de délicatesse. A plusieurs reprises, il revient sur la sympathie des Américains pour la France, oubliant, toutefois, de dire combien il y a contribué. Il nous cite ce joli trait d'un orateur rappelant les deux mariages de Mahomet : « Le Prophète avait épousé après la mort de Kadidja une femme jeune et très belle. Celle-ci lui demandant un jour : « N'est-ce pas que tu m'aimes « mieux que l'autre? » Mahomet lui répliqua : « Non, je ne puis parler ainsi, car tu m'as épousé « déjà puissant et riche, tandis qu'elle m'a épousé « lorsque j'étais un pauvre chamelier dont nul « ne devinait l'avenir. » Ainsi a fait la France pour l'Amérique, et c'est pourquoi nous l'aimons plus que tout. >; M. Jusserand rapporte maintes preuves de cette sympathie, l'exemple, entre autres, d'un brave ouvrier qui se prive de son seul superflu, le vin et le tabac, afin de lui envoyer chaque mois quelques dollars pour la France.
* L'ambassadeur d'Angleterre était en congé depuis assez longtemps.
Retour à l'Université; une de nos automobiles se trouvant en retard, le ministre d'Angleterre me fait monter dans la sienne; c'est l'entente. Une demi-heure après, nouveau départ pour des visites. Nous portons nos hommages d'abord au délégué apostolique, Mgr Bonzano, puis à M. de Billy, chef du haut-commissariat de la République française. De cinq à six, à l'ambassade, réception tout à fait charmante autour d'une tasse de thé. A toutes ses autres qualités M™e Jusserand ajoute l'avantage d'être, en même temps qu'excellente Française d'adoption. Américaine de naissance; et cela aussi fut bon pour notre cause. Nous revenons dîner à Brookland. Ce sera la seule soirée dont nous jouirons tranquillement avec nos collègues de l'Université catholique. Demain et après-demain dans la matinée, ils nous en feront visiter les divers services et collèges. Parlons un peu de ce grand établissement, de tous ceux qui se sont créés aux États-Unis le plus important peut-être pour l'avenir du catholicisme. Je le visitai il y a quinze ans. Il en compte aujourd'hui trente. Ce n'est pas de l'antiquité; c'est un laps de temps appréciable toutefois et qui, surtout dans le Nouveau Monde, permet de grands progrès. L'Université catholique de Washington en a fait de tels; c'est une joie pour ses amis de la première heure et des jours d'épreuves que de le constater.
Elle débuta en 1889 avec une école de théologie qui comptait quatre professeurs, tous Européens, et trente-huit jeunes prêtres, les premiers à tenter les hautes études dans leur pays. Trois fois plus de maîtres y préparent maintenant trois fois plus d'élèves; et deux cents candidats y ont pris le grade de licenciés en théologie. En 1916, déjà six évêques étaient sortis du rang des étudiants et trois du rang des professeurs; les quatre recteurs successifs ont été revêtus de la dignité épiscopale. A la Faculté de théologie se sont ajoutées celles de droit, de philosophie, de lettres et de sciences, avec un total de quatre-vingts maîtres, presque tous nés en Amérique, et d'environ sept cents étudiants, contre cent dix en 1904, l'année qui suivit ma première visite ; dans ce nombre ne sont comprises ni les trois cents étudiantes affiliées de Trinity Collège, ni les quatre-vingts religieuses de Sisters' Collège, ni les sept ou huit cents auditrices des Summer SchocAs ou cours d'été. Or, cette croissance va nécessairement, je ne dis pas même continuer, mais s'accélérer dans de rapides proportions. D'une part, en effet, après avoir, ces dernières années, refusé çles étudiants faute de place, on vient de bâtir des dormitories pour en recevoir davantage; d'autre part et surtout, la propagande, les appuis vont se multipliant avec
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