‹ En Amérique et en Europe [microforme]Chapitre 12 sur 76 · Ploeyen Erindringen, p. 45 et · texte numérisé non relu

Ploeyen Erindringen, p. 45 et

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Tous les Shetlandais sont pêcheurs, et d’habiles et courageux pêcheurs.

En hiver, ils approvisionnent les marchés de Londres, par l'entremise d’une espèce particulière de rapides navires qui ont dans leur calle une grande cuve pleine d’eau, où le poisson nage jusqu'à son arrivée dans la métropole. En cette époque de l’année, et au printemps, les Shetlandais n'entreprennent leurs expéditions qu'avec des sloops de 200 à 500 tonneaux.

En été, ils se rendent avec des bateaux légers à une station déterminée où se rassemblent les facteurs de diverses compagnies de commerce; où des marchands dressent leurs boutiques, et des cabaretiers leurs tavernes; où pendant un espace de plusieurs mois, la plage déserte et silencieuse tout le reste de l’année est animée par une fourmilière d'individus de toute sorte, par une quantité d'incidents journaliers, par le mouvement d’une foire bruyante.

Chaque semaine, le lundi matin, les pêcheurs abandonnent le foyer domestique et n’y reviennent que le samedi soir. Pendant toutes ces semaines de labeur, ils partent de leurs stations le soir, et pèchent toute la nuit. Chaque bateau porte 120 lignes de 42 brasses de

. longueur, et chaque ligne est armée de 10 hameçons.

Ce que ces bateaux prennent de morues, de merlans, est incalculable. M. Plœyen a assisté à la pêche d'un sloop qui en deux tournées, accomplies en moins d’un mois, livrait au comptoir d’un marchand 14 000 morues.

Mais le pauvre Shetlandais qui dans ces expéditions s'expose à tant de fatigues et à tant de périls, n’en retire souvent qu’une faible rémunération. Parfois le produit de la pèche est divisé entre les hommes d’un mème

équipage, non point par égales parts, mais selon le rang qu'ils occupent sur le bateau, selon leur emploi de pilote, de voilier, ou de manœuvre. Quelquefois le pècheur vend d'avance, à un prix déterminé, tout ce qu’il prendra à ses hameçons, au risque de perdre à ce marché, si dans le cours de la saison, la valeur du poisson augmente.

Généralement, il se réserve les foies de morues qu'il emploie, quand ils sont frais, en guise de beurre, et que plus tard, il fait bouillir et dont il extrait une huile qui alimentera les lampes de sa dempure dans les longues soirées d'hiver.

Les intrépides Shetlandais ne se contentent point d'exposer à tout instant leurs jours au milieu des récifs, dans les orages de l'océan. Un grand nombre d’entre cux se laissent emporter par une passion que nul raisonnement ne peut réprimer, la passion de la capture des nids et de la chasse aux oiscaux sauvages. Souvent, pour satisfaire à cette folie d’écolier, on les verra gravir à la cime d’un précipice escarpé, se suspendre par une corde à la pointe d’un abime effroyable. Pour enlever une couvée d’aigle cachée dans la fissure d’un rocher, ils braveront"‘tout danger ; ils ne penseront même plus qu'ils ont une femme et des enfants qu'ils font trembler par leur imprudence.

Une autre ressource des Shetlandais, plus louable que celle-ci et plus sûre, c’est la toison de leurs brebis et le produit des divers ouvrages en laines façonnés par leurs femmes. Ces braves femmes du Shetland! comme elles accomplissent la tâche laborieuse queleur destinée leur impose. Tandis que leurs maris vont à la pêche, ce sont elles qui labourent leur champ, fanent le foin, récoltent les pommes de terre, transportent au logis la tourbe qui est leur combustible, et ramassent les plantes maritimes pour en faire de l’engrais. Etau milieu de ces pénibles et perpétuels travaux, dès

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La tradition rapporte que ce fut le commandant de l'Invincibile armada, le due de Medina Sidonia, qui ayant été jeté par la tempête sur les côtes, donna luimême à quelques fe#mmes de pècheurs les premières leçons de ce fin tricotage qui s’est répandu dans tout l'archipel.

O vanité des ambitions humaines ! Quand Philippe 11 armait contre l'Angleterre ses cinquante vaisseaux, et ses vingt mille soldats, qui se serait avisé d'imaginer que de tous ces formidables bätiments de guerre, de toute éette invincibile armada, il ne resterait qu’une trace durable, une industrie de bonnetier sur de misérables petites plages perdues dans les brumes du Nord.

Si la tradition que nous venons de rapporter est vraie, si c’est réellement le duc de Medina qui a daigné se faire l’instituteur de quelques pauvres Shctlandaises, il se réjouirait peut-être de son œuvre bienfaisante, le haut et puissant duc, s’il pouvait voir aujourd'hui le résultat de son enseignement. Nulle part, pas même dans les contrées enriclies par la toison des mérinos, on n’attache plus de prix que dans les Shetland à la laine des moutons, et nulle part on ne la façonne plus habilement.

Les brebis de cet archipel sont d’une. espèce particulière qu’on ne retrouve pas ailleurs, très-petites, impétueuses, sauvages, et généralement nuancées de diflérentes couleurs, A les voir dans leur chétive apparence, farouches comme des chamoiïs, courant comme des daims, on nes’imaginerait pas que leurs maitres puissent en tirer un si bon produit, Mais leur Jaine a la finesse et le moelleux du velours. On ne les tond point avec de gros ciseaux, comme dans nos campagnes, on les épile, C'est-à-dire qu'on leur enlève brin à brin, avec les doigts, la meilleure partide leurs :toisons, et cette

tâche s’accomplit si délicatement que l'animal n’en souffre pas. On a soin, en même temps, de leur laisser une assez grande quantité de longs flocons pour les protéger contre le froid.

Quand ce travail est achevé, la prévoyante Shetlandaise épluche soigneusement la laine qu’elle a recueillie et la divise en plusieurs lots de différentes couleurs de différentes qualités, et destinés à différents emplois. Cette laine grossière est réservée pour la fabrication des bas et des mitaines de pêcheurs. Cette autre sera remise à un tisserand qui, à l’aide d’un instrument primitif, en fera descouvertures. Avec cette laine brune en tricotera des bas de femme; avec la grise, des chaussettes d'hommes que la maîtresse de maison vendra aux voyageurs ou à quelques marchands ambulants.

Reste la laine de premier ordre que l’on ne carde point, mais que l’on peigne avec soin, et que l’on lisse en l’imprégnant d'une huile de choix. On la file avec de irès-grandes précautions, et on l’emploie à fairedes schalls ou des gants, ou des bas d’une belle forme. M. Edmonstone dit qu'une de ces paires de bas se vend jusqu’à deux guinées.

Dans l'Allemagne du Nord, notamment en Saxe et en Prusse, les bonnes bourgeoises ont, comme les femmes du Shetland lhabitude de tricoter. Elles tricotent dans l’intérieur de leur maison, et à la promenade; elles tricotent l’après-midi duns les Lustgarten, en savourant une tasse de calé, etle soir, dans leur salon, en écoutant la lecturc d’un conte d’Auerbach ou d’un voyage de Gerstäcker. Elles tricotent surtout au commencement de l'hiver pour pouvoir suspendre, le 25 décembre, aux joyeux rameaux de l'arbre de Noël une quantité de jolies chaussures pour leurs petits enfants. Elles purifient et ennoblissent par leurs douces pénsées «maternelles ce métier de tricoteuses marqué

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d'un signe affreux dans les annales de notre première révolution. Mais cette occupation journalière n’estpour la plupart d’entre elles qu'un utile passe-temps, tandis que pour les pauvres paysannes des Shetland, c’est souvent une œuvre de première nécessité, un moyen de salut dans les années mauvaises. Si les fréquents orages entravent les excursions de pêcheurs, si les vents froids du mois de septembre paralysent la maturité des céréales, la mère de famille prend son rouet et ses aiguilles avec une nouvelle ardeur, et, par son labeur énergique, souvent celle parvient à réparer les désastres d'une fatale saison, à payer la redevance de sa petite ferme et les provisions d'hiver de sa maison.

Dans l’austérité générale des mœurs de l'archipel, dans cette habitude constante du travail, l’humble femme des Shetland mérite qu'on lui applique la noble devise de la dame romaine.

Casta vixit Lanam fecit Domum servavit.

Grâce à cette industrie domestique, à la courageuse activité des hommes, à celle même des enfants qui, tout jeunes, apprennent à manœuvrer une barque et à pêcher dans les baies, si les insulaires des Shetland ne sont pas riches, ils jouissent au moins d’une certaine aisance , et s’il leur arrive une catastrophe, ils sont sûrs de trouver un secours généreux dans la demeure de leurs voisines. La charité et l'hospitalité sont pour eux deux vertus traditionnelles qu'ils se font un honneur de pratiquer. L’humble pècheur shetlandais ne se nourrit presque constamment que de poisson et de pommes de terre fort mal assaisonnés et n’a guère d'autre boisson que le lait aigri qui a conservé son ancien nom norvégien de blanda. Mais s'il lui arrive un parent, un ami, un neveu, un hôte étranger, il! se-

rait très-humilié, s'il ne pouvait lui offrir un rôti de mouton, ou de gibier, et une bouteille d'eau-de-vie. Les lairds, qui sont les aristocrates du pays, pratiquent l'hospitalité d’une façon pompeuse. Ils donnent de grands dîners, et, comme le vénérable Magnus Troil de Walter Scot, s’'enorgueillissent de prolonger ces dîners par de copieuses libations.

Toutes les habitations de fermiers et pècheurs sont dispersées de côté et d'autre, et en général grossièrement construites. Celles des lairds sont plus élégantes, el il en est quelques-unes qui, avec leur façade à deux et trois étages, leur perron et leur jardin, ont un trèsjoliappartement.Il n'existe cependant dans les différentes îles que quelques agglomérations de maisons qui, par leur rapprochement, donnent l’idée d’un village, et uùe seule ville, Lerwick, la capitale de l'archipel.

Lerwick renferme 3000 habitants (à peu près le dixième de la population des îles). Lerwick est la résidence des principaux fonctionnaires du pays, et de plusieurs consuls étrangers. Lerwick a des hôtels, des boutiques de luxe, un port excellent, des chantiers, des magasins, un petit fort armé de quatorze canons, et, chaque semaine, un bateau à vapeur d’Aberdeen y apporte les nouvelies d'Écosse, d'Angleterre, de toutes les régions du globe.

Quelle admirable ville que Lerwick pour les humbles Shetlandais qui n’ont jamais été qu'à dix ou quinze lieues de ‘eur plage dans la circonscription ordinaire de leur pêche. Queile différence avec Thorshavn la capitale des Fœæroé, et Reykiavik la capitale de l'Islande qui ne comptent que quelques centaines d'habitants, qui ne voient arriver en été dans leur rade que des bàtiments de commerce, et restent, pendant plus de la moitié de l’année, isolées, abandonnées au sein de leur froid scésn, étrangères au monde entier. Cependant M. Plæyen blâme la construction singulière des mai-

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sons de Lerwick, leur défaut d’alignement, leur dispersion bizarre. Il est bien difficile, notre digne ami PJœyen!

L'origine de cette bourgade ne remonte pas à plus de cent cinquante ans, et les Shetlandais ne font pas, comme les Américains , surgir des cités en frappant la terre du pied. A voir les progrès graduels de Lerwick, et l’industrie qui s’y manifeste, on ne peut douter qu'elle ne s’agrandisse encore, et ne devienne un jour dans les obscurs parages du nord de la Grande-Bretagne un lieu assez important.

Dans leur éloignement des pays scandinaves, dans les diverses modifications de leurs régimes administratifs, de leur caractère et de leur industrie, les Shetlandais n’en ont pas moins conservé une partie de leurs anciennes coutumes et plusieurs traits distinctifs de leur origine septentrionale. Quelle que soit la flexibilité de l’homme et le pouvoir que la Providence lui a donné d'adapter son esprit et son tempérament aux diverses circonstances de sa destinée, et aux divers climats des deux hémisphères, il conserve longtemps, dans son isolement même, l'empreinte particulière de sa nationalité, et dans une agglomération d'hommes appartenant à la même race, cette empreinte résiste bien mieux encore à l’action continue d’un pays étranger. On peut voir en Russie et en Amérique des villages allemands, qui depuis plus d’un siècle ont parfaitement maintenu leur caractère allemand, et notre chère colonie française de Canada n'est-elle pas restée aussi française qu'au temps du valeureux Montcalm?

Les Shetlandais, séparés du Danemark depuisprès de quatre cents ans, n'en sont pas encore venus à parler entre eux la langue du royaume auquel ils appartiennent, des fonctior. . res qui les gouvernent, et des marchands avec lesquels ils sont en rapports continuels. ils ont un dialecte composé d'éléments scandinaves et

anglais, mais où le scandinave domine de telle sorte qu'on les comprendra très-certainement si l'on sait le danois. M. Plœyen en a fait l'expérience ?,

Ils ont aussi gardé l'usage des noms patronymiques, qui était autrelois généralement répandu dans le Nord, qui subsiste encore dans toute la Russie. Ainsi les fils de Magnus s'appellent Magnusson, ou par abréviation Manson ; les enfants de Jacques, Jamessons où James daughters. La mème coutume à régné autrefois dans les trois royaumes de la Grande-Bretagne. De là, en Angleterre, tant de noms qui se terminent par le substantif son, et tant de noms en Irlande précédés de la particule 0° et en Écosse de la particule Mac qui ont la même signification.

Dans leur chronologie, les Shetlandais n'ont point voulu admettre le calendrier grégorien. Ils s’en tiennent au vieux style, et rien ne peut les déterminer à renoncer à cet usage.

Un des traits les plus marqués, et les plus tenaces de leur caractère, c'est leur esprit de superstition. Les marins sont en général portés à la superstition, et il est aisé de le :oncevoir. Nulle existence n’est comme la leur exposée aux changements les plus imprévus, aux situations les plus périlleuses. Le vent qui par de brusques variations trompe sans cesse leur espoir, l’orage qui d’un point presque imperceptible se lève subitement à l'horizon, et en un instant couvre d’un voile funèbre la surface du ciel; la mer qui leur souriait peut-être à leur départ, comme une route charmante illuminée par un radieux soleil, et qui soudain éclate dans ses fureurs, frappe de ses vagues impétueuses, comme d’un bélier antique, leur citadelle flottante, et se creuse sous leurs pieds comme une tombe profonde, le banc de sable soulevé par les flots, les brisants vers

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