ISLANDE. — JEAN MAYEN. — SPITZBERG
Ces heureux lords anglais! Quand, au sortir d'Oxford ou de Cambridge, ils ne se laissent point abuser par la vulgaire séduction d'une promenade sur le continent, quand une idée d'exploration lointaine s'empare de leur esprit, ils réalisent le plus beau rêve de la passion des voyages. Leur pays natal, ce pays qui est comme un vaisseau à l'ancre sur l'océan du monde, leur offre plus de cartes, plus de récits maritimes, plus de notions géographiques qu’on n’en trouverait dans aucune contrée. La mer qui les environne leur ouvre de tous côtés ses routes aventureuses, et ils ont pour eux la liberté et la fortune, la liberté, cette auxiliaire de
1. Letters from high latitudes, in 1856, by lord Dufferin, 1 vo- Jume in-8, Londres 1857.
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l'étude, cette source de la fantaisie ; la fortune, cette déité fantasque et sérieuse, funeste et bienfaisante qui tient entre ses mains une coupe empoisonnée et une coupe salutaire, qui enfante les plus hideuses pensées, mais qui seconde et développe aussi les plus nobles ambitions.
IL est triste, lorsqu'on se sent animé d’une généreuse ardeur, de se trouver arrêlé dans son essor par les liens qui vous ramènent aux calculs de la réalité. Il est triste, lorsque l’on aspire à s’élancer dans l’espace, soit par l'entraînement d’une curiosité juvénile, soit pourune expérience scientifique, d’être obligé de supporter ce qu'il en coûte pour prendre place sur tel bateau et séjourner dans telle cité. Il est triste de livrer son imagination aux enchantements des horizons lointains et de subir les lenteurs d’un lourd bâtiment de commerce, le despotisme d’un ignorant capitaine, les sottises d’un grossier compagnonnage.
Mais avoir à sa disposition un joli yacht, élégant, fin voilier, où l’on se fait, selon ses goûts d’art, d'étude, de comfort, une riante habitalion, un nid paré comme un nid d'oiseau; point de soucis pécuniaires, point de chaînes inflexibles, un pilote expérimenté, des cartes pour guide, et pour stimulant des livres, ces fidèles appuis de la pensée, quelques amis peut-être, et l’immensité des mers ouvertes devant soi, et la jeunesse, cette autre immensité des songes poétiques! voilà l'idéal d’un grand voyage.
C'est ainsi que lord Dufferin est parti des Falmouth pour visiter les parages de l'Islande, pour pénétrer au milieu d’une barrière de glace, près de l’île Jean Mayen, pour s’aventurer jusqu’à l'extrémité du Spitzberg. IL a eu Ja satisfaction d'accomplir tel qu’il l'avait conçu son audacieux projet, et, plus heureux que ceux à qui la destinée fait une large part dans les biens de ce monde, il a su apprécier toutes les joies, toutes les
péripéties de son odyssée.
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LETTRES DES HAUTES LATITUDES. (ef)
Son livre écrit au courant de la plume, çà et là, tantôt sur une plage aride, tantôt au pied d’une rustique cabane, dans le rugissement d’une tempête, ou à la lueur du soleil boréal, n’est point un de ces inutiles récits comme ceux de tant d’autres Anglais fatigués, blasés avant l’âge, qui partout où ils vont promener leur superbe ennui s’enveloppent de leur brume britannique comme d'un mackintosh, ne jettent qu’un regard dédaigneux sur les routes que leur signale Bradshaw ou Murray, et se font un honneur de marquer d’un trait sardonique, sur leur carnet, un point de vue justement célèbre, un monument illustre.
Le nihil admirari n'a point encore corrodé et ossifié l'esprit du jeune explorateur des mers arctiques. Tout au contraire, ce fortuné navigateur admire à chaque instant naïvement, gaiement, tout ce qu’il voit; montagnes et vallées, champ de laves sinistres et gazon verdoyant, tout, jusqu'aux sombres barrières de glace qui l'arrêtent dans sa marche, jusqu'aux nuages épais qui l'enserrent dans leur froid manteau. Il a voulu partir pour contempler de ses propres yeux ces sombres régions dont il a lu d'effrayantes descriptions, el il s’avance intrépidement sur son léger navire vers le but qu’il veut atteindre, et, chemin faisant, il s'amuse avec une bonne humeur charmante de tous les incidents de sa longue traversée, de tout ce qui se meut et palpite autour de lui, d’un jeune renard qu’on lui a donné en Islande, d'une chèvre qu’il adjoint à sa ménagerie, d’une chasse à l'ours, de la physionomie burlesque de quelques-uns de ses compagnons, etdes puériles terreurs de son valet de chambre. Quel aimable touriste! et quel séduisant conteur, toujours en mouvement, plein de verve et d'humour, mais de cet excellent humour qui surprend agréablement par un trait inattendu le lecteur, et l’anime et le fait sourire.
Il ne faut pas s'attendre cependant à recueillir dans
les lettres de lord Dufferin des notions instructives sur les diverses populations qu'il a visitées. Il n'accorde que quelques pages aux Islandais, encore moins aux Lapons. En passant à Hammerfest, il se contente de noter que c’est la ville la plus septentrionale du monde. Il aurait pu honorer d’une autre mention cette petite cité si intéressante par sa situation, si animée en été et si hospitalière. Enfin, j'ai regretté de ne pas trouver dans son livre quelques nouveaux détails sur la colonie industrielle de Kaafiord, sur le vaste établissement fondé au bord de la baie d’Alten par M. Crowe.
En revanche, le jeune lord se plaît à narrer les anciennes chroniques scandinaves empruntées à la Heimskringla de Snorri Sturlison, ou aux autres sagas de Norvége, et ilse délecte comme un artiste dans la contemplation du paysage. Il semble que par une sorte d'anticipation sur le résultat ordinaire de l’expérience, sur la mélancoliqueinfluence des années, il en soit venu, dès le commencement de sa vie, à préférer l’image du passé à celle du présent, et l'étude de la nature à celle de l’homme. Cette grande nature du Nord qui n’est pas toujours si sombre qu'on se l’imagine quand on n’a pas eu le bonheur de la voir, qui a parfois de merveilleux épanouissements, il l'observe avec un heureux enthousiasme, et il l'aime dans sa beauté terrible et ses éclats de lumière; il en saisit nettement les traits les plus caractéristiques et la dépeint d’une façon souvent très-poétique et souvent originale.
Dès son arrivée près des côtes d'Islande, il est captivé par le spectacle qui se déroule à ses yeux, et il le décrit en ces termes:
« Le panorama de Laxa Fiord est magnifique. Cette baie a une largeur de cinquante milles. A l’une de ses extrémités le sol s'incline graduellement sur un banc de pierre ponce ; à l’autre, il s’élève à une hauteur de cinq mille pieds et forme une pyramide couverte d’une
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neige éternelle qui domine unc centaine de montagnes environnantes. En approchant du rivage, vous serez tenté de le comparer aux côtes occidentales d'Écosse, mais sur celle d'Islande tout est plus intense, l'atmosphère est plus claire, la lumière plus vive, l'air plus fortifiant, les collines plus hautes, plus escarpées, plus nues, et, comme disent les Français, plus tourmentées, A leur base au bord de la mer s'étend un talus d’une teinte verdâtre parsemé de petites cabanes qui, avec leurs murailles vertes et leurs toits verts, semblent avoir été pêchées au milieu des flots. Jamais je n'ai vu des effets d'ombre et de lumière comme ceux que je remarque ici, ni un tel contraste de couleur; d’un côté une monlagne quirayonne comme l'or, près d'une autre revètue d’une pourpre foncée ; plus haut les pics de glace et de neige étincelants, et l’azur du ciel. En cette saison de l'année, la neige ici n’est qu’un ornement. Tandis que je vous écris, le thermomètre est à 70°!, Hier soir, nous sommes restés très-tard sur le pont à jouer aux échecs sans songer à prendre un pardessus. Les hommes de l'équipage passent leur journée en un léger costume, tout étonnés de ce climat. »
Dans une lettre suivante, le jeune voyageur donne en quelques lignes une juste idée de l'aspect de Reykiavik, la capitale moderne de l'Islande.
« Si le site dont je vous ai entretenu n’est pas moins admirable que celui de Rome et d'Athènes, Reykiavik n’est point une belle ville comme ces deux antiques métropoles, quoique ses édifices soient mieux entretenus. Elle se compose d’un assemblage de huttes en bois, surmontées d’un prétentieux pignon, rangées
1. Bien entendu, quoique lord Dufferin ne le dise pas, qu’il compte ces degrés comme c’est l'usage en Angleterre, au thermomètre Fahrenheit, ce qui réduit ce chiffre tropical de 70 degrés à 18 environ du thermomètre Réaumur.
sous un banc de lave, et flanquées à ses extrémités d’un faubourg de cabanes en terre.
De chaque côté s'étend une plaine désolée, un champ de lave qui, sortie bouillante d'une des portes de l’enfer, s’est précipitée en mugissant vers les flots de la mer. Pas un arbre, pas un arbuste n'atténue l’aride aspect du paysage, et les montagnes sont trop éloignées pour faire un fond de tableau à cette bourgade. Mais à la porte de chaque habitation de marchand flotte un gai pavillon, et lorsque vous errez dans ces rues silencicuses où jamais aucune roue de voitures n’a soulevé un grain de poussière, les vases de fleurs posés sur les fenêtres, derrière de blancs rideaux de mousseline indiquent que, malgré sa modeste apparence, il y à dans chacune de ces maisons une idée de comfort et d'élégance.
Cette bonne petite ville de Reykiavik illustrée en même temps par le livre de lord Dufferin en Angleterre, par le livre de M. Ch. Edmond en France, elle n’est plus, comme autrefois, séquestrée du monde des vivants, visitée seulement en été par quelques âpres bâtiments de commerce qui lui marchandaient rudement ses denrées, et lui apportaient en échange quelques-unes des plus grossières productions de l’industrie européenne. Elle éveille la curiosité des gens du monde et des savants. Elle attire à elle des touristes distingués, des artistes, des géologues; et maintenant qu'elle est affranchie de la sévère loi du monopole que le gouvernement danois lui a longtemps fait subir, maintenant que son port est ouvert à tous les marins, elle entre dans une voie commerciale qui ne peut manquer de lui donner une heureuse impulsion.
Il nous souvient d’un honnête fonctionnaire de cette cité qui avait fait ses études à Copenhague, qui avait appris l'allemand, et qui, avant de rentrer dans sa demeure solitaire, employait une partie notable de ses modiques
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ressources à s'abonner à la Gazette d'Augsbourg. TH suivait en bloc, une fois par an, la collection entière de cette gazette des années précédentes. Dans son flegme d’islandais, et sa régularité d'habitude, il lisait chaque matin, page par page, un des numéros de ce journal, et nulle grande affaire en discussion, nulle nouvelle interrompue à la feuille qu’il tenait entre ses mains, ne pouvait le déterminer à prendre immédiatement la feuille suivante. Il ménageait ses jouissances. Comme nous lui marquions notre étonnement d’une pareille patience : « J'ai plus d'agrément que vous, répondit-il en riant. Dans votre pays, vous attendez quelquefois le matin votre journal, mais moi, dès que je suis éveillé, je sais qu’il est sur la table, et je le lis, comme s'il datait d'hier, seulement je suis en retard d'un an, mais ce qui vous émouvait il y a quelques mois, vous l'avez peut-être déjà oublié, et moi, je pourrais vous le rappeler. »
Maintenant ce vénérable lettré d'Islande peut recevoir plusieurs fois dans le cours de l’été des journaux et des livres de France, d'Allemagne, d'Angleterre. À chaque printemps une de nos corvettes destinées à protéger la pêche aborde dans la baie de Reykiavik, et des bâtiments de commerce de Hambourg et d'Écosse doivent désormais se diriger vers ces parages exclusivement réservés naguère aux navires patentés du Danemark.
Depuis une vingtaine d'années, ia petite cité gouvernementale de l'Islande a vu successivement débarquer Sur sa. plage le roi actuel de Danemark, alors prince royal, et l’intrépide voyageuse d'Autriche, Mme Ida Pfeiffer, des botanistes et des photographes, des spéculateurs et des philologues.
En 1836, elle assistait à l’arrivée de la Recherche. Ce fut pour elle un grand événement. Un si beau bâtiment de guerre, tant d'officiers et de passagers, tant d’appa-
reils de physique et de météorologie, tant d’équipements de toutes sortes; jamais les bons bourgeois de Reykiavik n'avaient eu l’idée d’un tel spectacle. Le digne gouverneur, M. Krieger, arrivait lui-même avec un généreux empressement au-devant de ces nouveaux hôtes ; le vénérable évêque, M. Stcingrim Johnson, restait encontemplation devant la pendule à musique et le service de porcelaine qui lui étaient envoyés par le ministère de la marine. L'hôtelier, le Chevet de Reykiavik préparait des pyramides de poissons, des collines de puddings, pour célébrer, dans un énorme banquet, l’union de la vieille Islande et de la France. Les marchands se hâtaient d’étaler aux regards de nos compatriotes toutes les richesses de leurs magasins, et les paysans, sachant que les passagers de la corvette voulaient faire une expédition dans l’intérieur du pays, se hâtèrent d'augmenter le prix de leurs chevaux. Oui, ce fut un grand événement pour cette petite population de pêcheurs, d'ouvriers, de négociants. Ils s’en souviennent, les actifs industriels qui en ont retiré de belles piles de dalers. Elles s’en souviennent, les jolies Islandaises qui ont dansé si gaiement avec nos officiers, et ceux qui faisaient partie de cette expédition se souviennent aussi des vives émotions qu’ils ont éprouvées dans cette étrange et merveilleuse contrée. Ils étaient jeunes alors. Le temps qui a ridé leur front et blanchi leur tête n’a point effacé cette page poétique de leur vie.
Mais qu'est-ce pour l'Islande que cette année de 1836 comparée aux prodiges de l’année 1856, où l’on a vu apparaître à la fois sur la côte de Reykiavik deux steamers anglais, le Tasmania et le Saxon, le bâtiment de transport la Perdrix, le bateau à vapeur le Cocyte, la frégate l’Artémise, et la Reine-Hortense avec le prince Napoléon, et la Foam avec lord Dufferin. Cinq navires de choix, un bâtiment impérial, un yacht aristocra-
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tique, un grand seigneur anglais, et un prince de France avec le plus brillant état-major, avec toute une cohorte de savants et de dessinateurs! Si, à l'heure qu'il est, les poëtes de l’île n'ont pas, à la façon des anciens scaldes, chanté cet épisode à jamais mémorable, si des chroniqueurs n’ont point à ce sujet composé plusieurs sagas qui se liront le soir à la veillée pendant une longue suite d’hivers, l'Islande, cet arcanum des traditions scandinaves, n’est plus l'Islande. C'est une pauvre terre mercantile et bourgeoise à laquelle il ne faut demander que du vadmel et de la morue.
Après une halte de quelques jours à Reykiavik, et un rigide examen au scientifique hameau de Bessestad qui a possédé une bonne école latine récemment transférée dans la capitale, M. Dufferin se dirige vers les Geysers, l’une des grandes curiosités de l'Islande.
Chacun sait que les Geysers sont des sources d’eau bouillante, qui à des intervalles irréguliers, se soulèvent en mugissant dans leur bassin, écumant, bondissant, s’élevant dans les airs en flots impétueux, en colonnes lumineuses. Ces sources sont situées sur une colline, et dans une plaine marécageuse , fermée par une ceinture de montagnes. Au milieu de cette enceinte, le mont Hékla lève sa tête blanche, et à l'extrémité apparaît le Blaafial. Le bassin du grand Geyser est entouré d’une croute épaisse de silice, taillée par parcelles comme une écaille de tortue. Il a seize mètres de largeur et vingt-trois de profondeur. Près de là est le Strockur qui partage avec le grand bassin l’admiration des voyageurs. À quelques pas, sur la colline, on rencontre une quantité d’autres sources, celles-ci larges et profondes ouvrant leur vaste calice rose et leurs cavités bleues comme l’azur du ciel; celles-là commencent à peine à sortir de terre. De chaque côté, l’eau de ces sources se répand sur le sol, qu’elle purifie, et la vapeur qui s’échappe de la chaudière ardente flotte à travers la
plaine comme Un nuage de fumée. Les physiciens modernes ont cherché, par diverses théories, à expliquer ce phénomène. Les anciens Islandais ne se donnaient Pas tant de peine, L'auteur anonyme du Miroir du roi à dit tout simplement que ces sources sont aulant de fournaises où les démons font bouillir les