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« À ces mots, il me répondit : « Habitant des régions « sulfureuses, je ne veux pas manger ton pain ni boire « ton vin, ni entrer dans ta tente; je viens chercher un « lieu de repos pour Mgr le prince. »
« En ce momerit, notre oriental dialogue fnt interrompu par l'apparition de deux autres cavaliers, un peintre etun géologue attachés à l'expédition du prince Napoléon. Ils m'apprirent que Son Altesse avait campé la nuit précédente à Thingvalla et allait arriver au Geyser.
« À cette nouvelle, mon premier soin fut de faire préparer du café pour ces voyageurs. Puis, comme ma longue résidence en cet endroit me donnait une sorte de droit de propriété sur le sol du Geyser, je me considérai comme obligé en conscience à faire les honneurs de la place à la cohorte princière. En conséquence, j'appelai mon cuisinier. Après lui avoir éloquemment exposé la solennité de la circonstance, je lui ordonnai de sacrifier tout ce qui nous restait de gibier, et de composer un plum-pudding qui, par ses dimensions, maintint l'honneur de la vieille Angleterre.
« Une longue table ayant été dressée dans la tente, Sigurd se mit en route pour aller chercher un surcroît de provisions dans une habitation voisine ; Fitzgerald se chargea de surveiller les apprêts du festin, et moi, je montai sur mon poney, dans l'espoir de tuer encore quelques pluviers. Deux heures après,
tandis que je guettais un canard qui se baignait innocemment dans la rivière, je vis un nuage de poussière s'élever sur le plateau, et en rentrant dans mon campement, j'y trouvai la plus vive, la plus joyeuse caravane de Français qu'on puisse jamais rencontrer. Ils avaient une singulière variété de costumes; les uns portaient de longues bottes, de grands chapeaux à la façon des brigands classiques; d’autres, des bonnets
écossais d’Aberdeen; mais, sous chacune de ces coiffures, on voyait se dessiner une bonne et riante physionomie. Mon vieil ami, le comte Trampe, le gouverneur de Reykiavik, qui s'était adjoint à cette excursion, me présenta au prince. Encouragé par le gracieux accueil de Son Altesse, je la priai de vouloir bien assister avec ses officiers au banquet que j'avais fait préparer à son intention. Le prince parut hésiter uri instant, puis accepta mon offre, et, quelques minutes après, j'avais l'honneur de le recevoir à ma table champètre.
« Le diner fini, chacun reprit ses fonctions particulières. L'artiste se mit à dessiner; le géologue cassa des pierres; le philosophe alluma un cigare, sans doute pour mieux moraliser; d’autres assistaient à l’organisation du campement.
« Le soir, nous eûmes une alerte. Nous entendîmes résonner des coups pareils à ceux d’une canonnade. Je me réveillai en sursaut et, dans la confusion de mon esprit, je me demandai si nous n’étions pas en Crimée sous les batteries de Sébastopol. Ce n’était point une artillerie ennemie qui résonnait ainsi, c’élaient les cavités souterraines du Geyser qui annonçaient une éruption. En un instant, tout le monde se trouva réuni autour de son bassin. Le mouvement du Geyser fut pourtant moins imposant que nous ne l’avions espéré. Il se leva péniblement sur son réservoir, fit un effort, et retomba dans son inaction.
« Le lendemain, pour se venger de cette déception,
ù les Français essayèrent de faire jaillir le Strokur, en lui | lançant des quantités de mottes de terre, ce qui ordi- à nairement l'irrite et le fait bondir. Mais ce jour-là son onde fantasque était plus patiente que de coutume, ils à partirent sans avoir vu ses bonds emportés, et à peine étaient-ils partis que la diabolique source se mettait en mouvement ets’élançait à cinquante pieds de hauteur. »
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En retournant à Reykiavik,M. Dufferin avait l'intention de parcourir une partie de l’intérieur de l'Islande, nous pouvons lui affirmer que s’il avait suivi ce projet, il n’eût pas regretté le temps qu’il y aurait employé. Mais il désirait aussi aborder à l’île Jean-Mayen. Le prince voulait aussi faire la même tentative. Il offrit au jeune lord de faire remorquer son yacht hors de la rade de Reykiavik. L'occasion était trop séduisante pour la laisser échapper. La légère Foam s'amarre à la Reine Hortense, la flottille part. Le Saxon est allé l'attendre dans une baie d'Islande pour renouveler sa provision de charbon. |
M. Dufferin est sur son yacht, suivant le sillage du bâtiment impérial, admirant lour à tour les pics escarpés de Snæfial, les contours pittoresques des côtes d'Islande, la mer limpide et bleue comme une mer des régions méridionales. Le temps est superbe, et à mesure que ces joyeux navigateurs se rapprochent de la zone polaire, ils voient se prolonger le cours du soleil, ils jouissent du charme indicible de ces nuits d'été, de ces nuits boréales, imprégnées d'une douce lumière, pures comme le jour, fraiches comme l’au-
rore, calmes comme un beau soir. M. de Maistre les a
éloquemment décrites ; le poëte suédois Stagnelius les a bien chantées. D’autres ne peuve”t ni les décrire, ni les chanter, mais ils en gardent à jamais la suave et mélancolique impression dans leur mémoire.
Les heureux navigateurs ne se bornent point pourtant à ces jouissances contemplatives. Ils ont célébré gaiement leur arrivée à Reykiavik, et leur halte au Geyser. Ils veulent célébrer aussi la traversée du cercle polaire.
Nous ne pouvons passer sous silence cet épisode qui est très-joliment raconté par lord Dufferin.
« Il me parait, dit-il, que les Français, animés par celle vive nature qui les porte à faire une fête de toute
chose, désiraient organiser une sorte de carnaval pour signaler leur entrée dans les parages arctiques. Au moyen d’une large planche suspendue à la poupe de la Reine Hortense, et d’un morceau de craie blanche, on me demanda ce que j'avais à proposer dans ce jouable dessein. Avec ceite pauvreté d'invention et ce goût pour les spiritueux qui caractérisent ma nation, je confesse qu'après y avoir profondément réfléchi, je n’imaginai pas d'autre réponse que celle-ci : Grog. Puis, voyant les mâts de la frégate se couvrir de drapeaux, l’idée me vint aussi de pavoiser ma jolie Foam, et quand je la regardai avec sa loilette nouvelle, elle était si belle, si riante, si preste, qu’elle avait vraiment l’air d’une coquette petite lady vivante.
« Je m'étais rendu à bord de la Reine Hortense. C'était de là que je regardais mon élégante Foam. Soudain, je fus arraché à ma rêverie par une voix retentissante qui semblait s'élever du fond de l'abîme, et demandait d’un ton impérieux quel était ce bâtiment, qui il portait, d’où il venait. Un lieutenant répondit poliment à cette interrogation. L’invisible questionneur satisfait de cette marque de déférence annonça qu'il allait monter sur le pont, et tous les officiers se rangèrent près de la dunette pour le recevoir.
« Bientôt, aux sons d'une musique surnaturelle, et au milieu d’une troupe de monstres hideux, nous vimes apparaître un personnage revêtu d’une peau d'ours, et portant une longue barbe blanche, qui présenta à l'état-major en guise de carte de visite une énorme planche sur laquelle était écrit en gros caractères :