‹ En Amérique et en Europe [microforme]Chapitre 20 sur 76 · LE PÈRE ARCTIQUE · texte numérisé non relu

LE PÈRE ARCTIQUE

« Puis il se mit en devoir de prendre la hauteur du soleil avec un triangle de bois. Cette opération préliminaire étant achevée, tout l'équipage se mit en mou-

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vement. Les vergues furent occupées par des diables rouges, des singes noirs et toutes sortes de travestissements grotesques, tandis que les officiers et les passagers dansaient sur le pont le cancan. De peur que la chaude température de cette journée ne nous fit oublier que nous touchions à ses domaines, le père Arctique avait placé au haut des mâts quelques-uns de ses acolytes, qui, de temps à autre, nous lançaient des pois pour nous faire songer à la grèle, et des poignées de farine pour nous faire songer à la neige. Son chapelain nous adressa ensuite un pathétique sermon, et fut récompensé de son éloquence par une ample libation de grog. »

Ce joyeux baptème du cercle polaire nous a rappelé que nous avions traversé deux fois ce même cercle géographique. Mais nous étions alors assis dans une barque finlandaise, et nous remontions lentement à l'aide de deux rameurs le cours du Muonio. Au moment où nous arrivions à la ligne septentrionale, notre ami Gaimard tira gravement de sa valise un flacon, et nous offrit un petit verre de l’élixir de Gaïus, qu’il avait réservé pour cette circonstance solennelle et qu’il appelait pompeusement l’élixir de longue vie. Si ce n’était pas le fabuleux élixir de longue vie, cette passion des alchimistes du moyen âge, c'était du moins l’élixir de long souvenir, car jamais nous n'avons oublié cette heureuse journée de voyage; et si quelque Dieu bienfaisant daignait nous faire encore de doux loisirs, nous ne demanderions qu’à retourner de nouveau sur les rives du Muonio, avec la même embarcation et les mêmes bateliers qui nous dépeignaient si naïvement les mœurs de leur pays.

Mais je demande grâce pour cette parenthèse et j’en reviens au récit de lord Dufferin.

« Après la fête septentrionale des matelots, le prince, dit-il, me fit l'honneur de m'inviter à diner. Jamais

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sans doute un dîner si somptueux ne fut servi dans ces parages, et jamais les vagues de l'océan arctique n’entendirent de telles mélodies, car le prince avait avec lui une musique qui nous jouait les plus beaux airs de l'opéra. Le soir, je retournai sur mon yacht que la Reine-Hortense continuait à remorquer, et je convins avec le commandant de la frégate du signal que nous devrions faire dans le cas où nous voudrions l’un ou l’autre nous séparer. »

Ici j'ouvre une autre parenthèse pour noter les affectueux sentiments du jeune touriste britannique à l’égard de nos compatriotes. Car avec toute notre bonne volonté d’entente cordiale et les moyens de séduction dont la Providence nous a, dit-on, si largement doués, nous ne parvenons pas toujours à plaire à nos difficiles voisins de la Grande-Bretagne. Mais en voguant vers le nord, les officiers de la Reine-Hortense ont au moins fait la conquête du possesseur de la Foam. Dans la lettre dont nous venons de citer un passage, il parle en termes très-affectueux de M. de la Roncière. Dans une autre, il fait un grand éloge de la courtoisie du prince Napoléon, et s’applaudit d’avoir diné à côté de M. de Saulcy, l’un des hommes, dit-il, les plus gais et les plus agréables qu'il ait jamais rencontrés.

Le temps qui avait été si beau le jour de la danse polaire changea tout à coup. Le thermomètre descendit rapidement à O0 (Réaumur), une brume épaisse enveloppa à la fois la frégate et le yacht qui la suivait.

Bientôt apparurent les blocs de glaces mobiles, et le nuage sombre qui voilait le ciel et la mer entravait toutes les manœuvres. « En vain, dit M. Dufferin, nous essayons de suivre notre direction vers le nord. A tout instant nous étions obligés de dévier au sud ou à l’est. Le lendemain et le surlendemain, mêmes difficultés, et, malgré le soin avec lequel on cherchait à éviter les

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glaces flottantes, souvent nous ne pouvions en prévenir le choc violent.

« Quatre jours se passèrent ainsi. La brise avait considérablement fraîchi. Mais en naviguant vers l’est nous avions fini par regagner à peu près la haute mer, et le soir je me couchai avec l'espérance de voir le lendemain un meilleur horizon.

« À cinq heures du matin, l'officier de quart vint m'éveiller et me dit que les Français semblaient avoir une nouvelle à m’annoncer. Je me levai en toute hâte, je montai sur le pont, avec un télescope que j'avais bien de la peine à tenir contre la violence du vent. Je distinguai à la poupe de la Reine-Hortense une planche noire revètue d’une inscription. Après de longs efforts, je parvins enfin à lire ces mots : Nous retournons à Reykiavik.

« Ainsi c'était décidé. Les Français avaient jugé que l’île Jean-Mayen était inaccessible. Il me semb'ait dur pourtant de retourner en arrière après avoir fait tant de chemin. Selon mes calculs, nous ne devions pas être à plus de cent-vingt à cent-trente milles de l’île, et malgré le temps, les glaces, les brumes, il pouvait y avoir encore une chance de succès.

« Cette chance, je ne voulais pas y renoncer. J'allai

réveiller deux de mes compagnons, j'écrivis une lettre

de remerciment à M. de la Roncière, une autre en Angleterre, et j'envoyai une dépêche à la Reine-Hortense dans un pot au lait. »

Un instant après tout était en mouvement sur la Foam, elle rompait son amarre, elle larguait ses voiles, elle voguait dans la direction de l’île Jean- Mayen.

Le nom de cette ile lui vient du navigateur hollandais qui la découvrit en 1611!. Elle est située au N. entre la

1. M. Dufferin se trompe en attribuant cette découverte à F. Herby, et la fixant à l’année 1614.

Norvége et le Groënland. C'est une terre aride et noire d'environ dix-huit lieues de longueur et de deux à trois lieues de largeur, à sa pointe septentrionale s'élève un pic aigu de près de sept mille pieds de hauteur, tellement escarpé qu’on n’a pu jamais gravir jusqu’à sa sommité. On l'appelle Beerenberg, (la montagne de l'ours).

Au temps où la pèche de la baleine attirait dans les parages du nord des navires de toutes les nations maritimes de l’Europe, les Hollandais, ces intrépides marins, avaient fondé sur la côte de l'île un établissement où l’on dépeçait les cétacées. Plus d’un navire périt dans cette région cruelle, plus d’un pauvre matelot y succomba aux rigucurs d’un trop long hivernage. Mais la pêche était abondante et les bénéfices qu'on en retirait soutenaient l'audace des matelots. En une seule année le capitaine Guillaume Ys rapporta de l’île Jean-Mayen deux milles quintaux d'huile extraite du lard des baleines harponnées en une seule saison.

Peu à peu les baleines, fatiguées d’être ainsi sans cesse poursuivies, harcelées, ont déserté les mers du Nord. Les pêcheurs ont abandonné ces sinistres parages où, au xvrr° siècle, des bâtiments de guerre de France, d'Angleterre, de Hollande, se disputaient la place ; et si l'on en excepte le plus aventureux, le plus intelligent des baleiniers modernes, G. Scoreshy, nous ne pensons pas que depuis cinquante ans aucun navigateur ait abordé à l’île Jean-Mayen. La côte occidentale de cetteîle est du reste la seule accessible. La côte orientale est trèsdangereuse, et quant à la côte septentrionale, elle est presque constamment obstruée par des glaces qui parfois s'étendent jusqu’à une distance de vingt lieues en mer.

Avec un petit et frêle bâtiment comme la Foam, et un équipage de quelques hommes, il fallait du courage

1. Histoire des pêches et des découvertes des Hollandais dans les mers du Nord, t. III, p. 183.

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pour se diriger vers un tel but. Mais on sait que c’est une des qualités des Anglais de suivre opiniâtrément la route qu'ils se sont prescrite et de ne s'arrêter qu’à la dernière extrémité. M. Dufferin a cette qualité. Seul, sur cette mer orageuse, où naguère il avait pour appui une belle frégate de France, il ne s’effraye ni de son isolement, ni des obstacles qu'il doit surmonter. Il étudie ses cartes nautiques, et détermine tranquillement la direction qu’il doit prendre : il a ensuite raconté gaiement les diverses péripéties de cette audacieuse entreprise. Nos lecteurs, nous l’espérons, nous sauront gré de reproduire les principaux passages de cet intéressant récit.

« Il me sembla, dit-il, que ce que j'avais de mieux à faire, c'était de sortir des glaces et de m'en retourner du côté de l’île Jean-Mayen, dès que je serais arrivé à la hauteur de son extrémité septentrionale. Ayant ainsi réglé la marche de ma gentille goëlette, je me remis au lit pour achever mon sommeil. Vers midi le vent commença à s’apaiser, et à quatre heures nous voguions, toutes voiles dehors, sur une onde aplanie. Pendant vingt-quatre heures, la mer resta calme, le ciel clair. D’après mes calculs, il était temps de me diriger vers la côte, et tout semblait favoriser mon dessein. Maïs le lendemain, nous vimes scintiller à l’horizon les pointes de glace, puis apparaître, avec leurs formes bizarres, des blocs flottants. L'un entre autres me frappa par son étrange configuration. Il ressemblait à une main humaine, il avait l'index au-dessus de l’eau comme pour nous avertir de ne pas aller plus loin. Bientôt les vagues furent hérissées d’un amas de cônes mobiles qui, par une sorte de raillerie, semblaient se multiplier sur notre passage.

« Jusque-là, pas la moindre apparence de l'ile. Je savais pourtant que nous ne devions plus en être qu’à quelques milles de distance, et voilà que soudain un

Lt | brouillard tombe sur nous, si dense, si 1# réalité on ne voyait pas à de | | Même n'était plus visible, on n’en (| fragments les plus rapprochés formant | Un cercle de lumineux fantôr || mer et du ciel augmentait e L( scène. Pas un Souffle de vent, des flots ridés se brisant cont nœud et demi à l'heure. Par | vions dire comm la côte de Jean-M ue de la voir,

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