‹ En Amérique et en Europe [microforme]Chapitre 21 sur 76 · DES · texte numérisé non relu

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« Le Berenberg avec sa large base et ses cimes aiguës ressemblait à un pain de sucre. Mais sa couleur, sa grandeur ctses glaciers lui donnaient une beauté inconcevable, inattendue. Figurez-vous un noble fleuve plus grand que la Tamise qui se précipite sur la pente d’une montagne, roulant impétueusement, tourbillonnant, éclatant en cataractes, et tout à coup se trouvant congelé dans son cours, de telle sorte que ses franges d’£cume ont limmobilité de la sculpture. Mais à moins d'avoir vu un tel spectacle, on ne peut sc figurer l'étrange contraste du violent mouvement de descente imprimé à ces flots de cristal et de leur silencicuse fixité.

« Quand nous fümes revenus de l'émotion de surprise que nous causait un tel spectacle, je cherchai à aviser au meilleur moyen d'atteindre à la côte. Nous n'en étions qu'à sept ou huit milles. Au nord, se déroulait une barrière de glace; devant nous je croyais entrevoir un passage plus facile, je m’y avançai avec précaution, mais bientôt nous nous trouvämes arrètés par un autre rempart infranchissable. Il ne nous restait d'autre parti à prendre que de longer la plage, et d'y chercher un point favorable pour notre débarquement; mais en quelques instants nous fumes engagés dans un nouveau défilé sans issue, d’où il n’était pas aisé de sortir. La brise avait tourné au nord-ouest, c’est-à-dire

qu'elle soufflait directement contre nous, et il s'agissait de ramener notre goëlelte au vent sur un espace encombré de pointes de glace, comme le boudoir d’une belle dame, d’un amas de meubles et d'objets de fantaisic.

« J'installai au gouvernail un homme solide, car tous ces accidents troublaient un peu la tête des matelots qui n'avaient jamais navigué dans ces parages. Puis je me plaçai à l'arrière du bâtiment pour surveiller ses mouvements. Alors commença une des plus jolies, une

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des plus émouvantes manœuvres nautiques que l'on puisse imaginer. Chaque homme était à son poste, et chaque bras à l’action. Le passage était si étroit, les contours si abruptes, qu'à moins d’être ce qu'elle est, la plus alerte goëlette du monde, ma légère Foame n'aurait pu en sortir. Mais jamais je ne vis rien de pareil à son allure. Une créature vivante, intelligente, n'aurait pas montré en cette occasion critique plus de justesse et de dextérité, et c'était chose curieuse d'entendre les hommes de l'équipage lui parler amicalement comme si elle les comprenait.

« Une ou deux fois, malgré toute notre vigilance, nous ne pümes la garantir d’une redoutable collision, mais enfin, après quelques chocs plus ou moins violents, nous parvinmes à sortir de ce périlleux défilé, et à gagner, à l'extrémité septentrionale de l'ile, un plus libre espace.

« Là, ayant abrité la goëlette près d’un roc, j'atteignis avec ma chaloupe une plage d'environ vingt pieds de largeur, qui s’étendait au pied d’un rempart de basalte. Je plantai là l'étendard de Saint-Georges et je suspendis à une vieille tête en bois sculptée que j'avais prise sur la goëlette, une boîte en plomb renfermant un papier sur lequel j'avais écrit le nom de notre bâtiment, la date de notre arrivée, et les noms de nos compagnons.

« Je me promenai quelques instants sur cette bande de terre. D'innombrables oiseaux de mer, sortant des crevasses du roc, voltigeaient autour de moi avec une telle confiance, que, de la main, je pouvais toucher leurs ailes. Je recueillis ensuite quelques spécimens géologiques, puis je redescendis dans ma chaloupe. IL était temps de partir, les glaces se rapprochaient de l’île, la cérnaient. Quelques heures après, aussi loin que la vue pouvait s'étendre, nous les voyons flotter et s’accumuler de toute part, Elles arrivaient si rapidement, elles

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formaient autour de nous une telle ceinture, que nous fimes plus d'une tentative de plusieurs côtés sans pouvoir trouver un passage. Heureusement le vent change: et entr'ouvrit ces remparts mobiles, et nous fraya une route. Le lendemain nous filions en pleine mer, huit nœuds à l’heure, vers les côtes septentrionales de la Norvége. Huit jours aprés, nous arrivions à Hammerfest. »

Là ne se borne point l'ambition du hardi voyageur, Il veut aller jusqu'au Spitzberg. Des pêcheurs norvégiens qui viennent de tenter le mème trajet pour y capturer, selon leur coutume, des phoques et des morses, racontent que les glaces s'étendent plus au sud que les années précédentes, et que les abords même de Behren Eiland, la plus méridionale des îles du Spitzberg sont inaccessibles. M. Dufferin ne se laisse point ébranler par ces récits. Il compte sur son étoile, il a éprouvé l'agilité de sa goëlette, il veut partir. Après une courte station à Hammerfest et à Kaotiord, il est parti. Go ahead! I n'y à que les fils de la race saxonne pour se lancer dans de telles aventures nautiques avec de fragiles navires pareils à des coquilles de noix. La providence leur a ouvert l'empire des mers, et ils l’ont conquis par leur énergie.

Behren Eiland, l’île de l’Ours, découverte par lillustre pilote hollandais Barentz, est pourtant, comme les pêcheurs norvégiens l'ont dit, bloquée par un amas de glaces et complétement inaccessible. M. Dufferin ne peut en reconnaître qu’à une assez longue distance une pointe élevée, la pointe du Jammerberg (la montagne de misère).

Mais ce premier échec ne le décourage point. Tout au contraire, s’il est forcé de renoncer au plaisir de planter un autre pavillon dans cette île déserte, il ira plus loin. Il met le cap à l’orient pour s’avancer, par une libre mer, à une latitude plus élevée, et le 2 août il

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arrive à la hauteur de l'extrémité méridionale du Spitzberg. L'air est froid, le ciel nuageux. Plus d’une fois le vent l’oblige à louvayer, plus d’une fois la brume lui dérobe les rayons du soleil à l’heure mème où il lui serait si essentiel de les voir pour constater sa position; et son pauvre valet de chambre, son fidèle ct craintif Wilson, tombe à tout instant dans de mortelles angoisses et regrette naïvement le pavé de Londres; mais l'intrépide seigneur de la Foam l’a dit, il arrivera au Spitzberg, et, en dépit des nuages, des vents, il y arrive. Le 6 du mois d'août, après onze jours de navigation, il est parvenu au 80° de latitude; il jette l'ancre dans la baie anglaise. Pourquoi n’a-t-il pas été dans la baie Magdelaine? Elle est plus large, et inieux abritée que la baie anglaise. Il y aurait vu aussi un plus vaste panorama, et il! y aurait peut-être reconnu quelques vestiges de la Recherche qui, en 1838, y séjourna plusieurs semaines. Les voyageurs ne sont pas si nombreux dans ces parages pour qu’on n’éprouve pas quelque curiosité à y chercher un souvenir de ceux qui y ont passé. Depuis la Recherche, nul autre bâtiment n’a touché à la baie Magdelaine, et combien d’années s’écouleront encore jusqu’à ce qu’on retourne dans cette sombre, silencieuse enceinte où des physiciens français ont fait une longue série d'observations, et des peintres une précieuse collection de dessins.

Mais quel que soit le point où l’on s'arrête sur cette plage du Spitzberg, dans cette dernière région du globe, dans ce désert de neiges éternelles ct de pyramides de glaces, on n’en éprouvera pas moins, à l’aspecl de cette nature polaire, une émotion étrange, surhumaine, une sorte de saisissement moral qu’on n’a point éprouvé en aucun autre lieu.

Dès son entrée dans la baie anglaise, lord Dufferin est subjugué par cette émotion. « Comment, dit-il, comment vous donner une idée de la scène qui nous

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entoure? Ilme semble pourtant que le caractère le plus distinctif de ce nouveau monde, c’est son silence, son immobilité, sa mort. De tout côté, l’eau et les rocs, pas un son, pas même le murmure des flots sur le rivage, pas un oiseau, pas un ètre vivant. Le soleil de minuit, à demi-voilé par une vapeur transparente, répand une lueur mystérieuse sur les montagnes et les glaciers. Pas tin atome de végétation n'indique quelque vitalité à la surface du sol. Je crois que dans aucune autre région du globe, on ne trouverait une telle inanimalion, un tel mutisme. En Angleterre, dans les jours les plus calmes de l'été, il y a encore un son dans l'atmosphère; si tout se tait, si nul souffle n'agite une légère feuille, dans cette immobilité, on a pourtant le sentiment de la vie. Mais ici, on ne distingue pas même un brin de gazon sur les collines décharnées. Des rocs primitifs, des glaces éternelles, voilà le paysage.

« De chaque côté de la baie s'élèvent, à 1500 pieds de hauteur, des montagnes escarpées aux cimes aiguës comme une lame de couteau, et échancrées comme une scie; au milieu, un énorme glacier suspendu au flanc de la colline, comme une larme qui s'arrête dans les plis d’une joue ridée.

« Ces glaciers sont les phénomènes les plus caractéristiques du Spitzberg. Ils apparaissent de toutes parts, ils remplissent le fond de chaque vallée; ceux qui étonnent nos regards dans la baie anglaise ne sont pas les plus considérables. Nous en avons vu à quelque distance un autre qui doit être beaucoup plus étendu. Scoresby en cite plusieurs qui doivent avoir de quarante à cinquante milles de longueur, de dix de largeur, et qui, en tombant dans la mer, forment un précipice de quatre à cinq cents pieds d'élévation. Rien n’est plus dangereux que de s'approcher de ces bancs de glace. Il s’en délache parfois des masses colossales qui roulent

dans les flots, et malheur au pauvre navire qui passe sous cette avalanche. Scoresby en a vu une, dit-il, de la dimension d’une cathédrale, qui tomba tout à coup dans les vagues, d’une hauteur de quatre cents pieds; et pendant notre séjour dans la baie, à toute heure, au milieu du silence solennel de notre retraite, nous entendions retentir comme la foudre le bruit de ces avalanches s’écroulant dans les vallées voisines. »

D'après les renseignements qu’on lui avait donnés, M. Dufferin espérait faire sur les contours de la baie anglaise une belle chasse au renne. Mais je ne pense pas qu’il puisse y avoir un seul renne sur ce sol dénudé et glacé du Spitzberg, où il n’existe pas une plante, pas une {race de végétation. C’est déjà chose assez étrange qu’il se trouve là quelques ours blancs. De quoi viventils les malheureux, quand la mer est, comme la terre, couverte d’une épaisse couche de glace ?

Un de ces infortunés quadrupèdes, pressé par la disette et alléché probablement par l'odeur fort extraordinaire pour lui d’une cuisine européenne, s’est avisé de se jeter à la nage et de se diriger vers la Foam, dans l'espoir sans doute de s’y constituer un meilleur gîle que sur ses glaçons. Mal lui en a pris. Il n'avait plus affaire, comme ses aïeux, à de pauvres matelots hollandais condamnés à hiverner dans cette mortelle région, affaiblis par le froid, épuisés par la faim, hors d’état de défendre leur dernier reste de vie. L’imprudent animal s’est trouvé en face de deux robustes gaillards qui lui ont lancé coup sur coup deux balles dans la tête. Il faut dire, pour rendre justice à son bon caractère, que dès qu’il crut remarquer les dispositions hostiles de ceux à qui il s'était proposé de rendre visite, il se hâta de rebrousser chemin. Mais cette marque d’'humilité ne put le sauver de la carabine britannique, et à l'heure qu'il est, sa peau blanche, sa peau sans tache est vraisemblablement étalée comme un trophée

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des régions polaires dans quelque élégante habitation du Wes-End.

Le 11 août, M. Dufferin se décide à retourner vers un climat meilleur. Pendant les dix jours qu'il avait passés dans la baie anglaise, il avait vu l’étonnant et désolant spectacle du Spitzberg, autant qu’on peut le voir avec son linceul de neige, ses cimes de glace, sa nature morte animée seulement par l'aspect des morses, des phoques, des troupes d'oiseaux au plumage blanc,

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mois, reste constamment à l'horizon, comme une lampe funèbre, ou plutôt comme un bassin de cuivre. Pendant ces dix jours il avait eu une atmosphère assez calme, un ciel assez clair, une température qui nedescendait guère au-dessous de la congélation. Mais il ne faut pas se fier trop longtemps à ces aimables apparences. Le froid, la nuit, les brumes, reprennent bientôt possession de leur domaine boréal. Les brumes surtout sont très-redoutables dans ces régions arctiques. Elles s’élèvent subitement à la surface des flots, elles envahissent en quelques instants l’espace, elles pèsent comme une voûte de plomb sur la tête des marins. Alors on ne distingue plus une seule lueur au ciel, plus un point à l'horizon. Pas un rayon de clarté dans le jour, pas une étoile la nuit. C'est une nuit constante, une nuit profonde dans laquelle on navigue au hasard, sans pouvoir mème reconnaitre sa position. Si dans ces heures sinistres, un coup de vent vient à resserrer les blocs de glace flottant de côté et d'autre, le navire peut se trouver pris entre ces masses Compactes etêtre comprimé, écrasé comme une coquille de noix et disparaître à jamais dans l’abîme. C’est ainsi que s'expliquent ces naufrages dont on ne retrouve aucun vestige, le naufrage de la Lilloise dans les mers du Groënland, et probablement celui du noble Franklin, dont on recherche en vain les traces depuis tant d'années.

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