‹ En Amérique et en Europe [microforme]Chapitre 22 sur 76 · NES · texte numérisé non relu

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Rien n’a manqué à lord Dufferin pour lui donnerune juste appréciation des dangers d'une excursion dans les mers polaires, ni les coups de vent, ni les brumes tempèteuses, ni les glaces qui le poursuivent plusieurs jours encore après son départ de la baie anglaise comme des animaux voraces qui regrettent de voir échapper leur proie.

« Nous éprouvions, dit-il, une singulière sensation, à voir ces compagnes inséparables, elles faisaient partie de notre existence journalière, elles étaient devenues pour nous comme une sorte d’élément, comme un objet sans lequel l'aspect général de l'univers nous eût semblé irrégulier et incomplet. C'était la première chose à laquelle nous pensions le matin en nous éveil- Jant, et celle encore dont nous nous entretenions le soir. Ces glaces paraissaicnt nous regarder malicieusement à la clarté du soleil, et nous lancer une lueur mystérieuse dans les profondeurs du brouillard. Tantôt elles se dressaient devant nous comme des fantômes sinistres avec des épaules gigantesques, tantôt celles sautillaient en groupes épars autour de la goëlette. Nous ne pouvions ni nous en séparer, ni les oublier. Parfois la nuit, lorsqu'un de nos rèves transportait notre imagination dans les vertes campagnes de l’Angleterre, lorsque nous croyions entendre le bourdonnement des abeilles, et le chant joyeux de l’alouette, tout à coup, plisch plasch, la voix de nos fidèles glaces nous réveillait en sursaut, nous rappelait à notre situation géographique, et souvent nous obligeait à courir en toute hâte sur le pont pour prévenir un accident. En ce qui concerne cette opiniâtre société, je ne puis dire, comme les Français, que la familiarité engendre le mépris. Nous ne pouvions en venir à mépriser nos inévitables cohortes, mais plus nous les voyions, plus nous les abhorrions. Ælles jetaient dans notre cœur un sombre découragement, et il

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m'a fallu faire plus d'un effort pour ne pas lancer mes bottes à la tête de Wilson, quand il venait de sa voix dolente me dire : « Monsieur, les glaces de tout CÔLÉ, n

Cinq jours après son départ de la baic anglaise, le malheureux Wilson contemplait encore d'un regard effaré ces affreuses glaces qui depuis son arrivée au Spitzberg lui causaient de mortelles épouvantes. Il est une limite, pourtant qu'elles ne peuvent dépasser sans

se fondre dans une eau plus tiède, et le sixième jour, .

l'agile goëlette, poussée vers le sud par un vent énergique, finit par les voir s’amoindrir, puis disparaitre complétement derrière elle. :

M. Dufferin s’arrète à Drontheim, cette ancienne capitale des rois de Norvège, cette religieuse métropole d’Olaf-le-Saint, puis à Bergen, la commerciale cité qui, dès le xv° siècle, occupait un rang notable dans la ligue hanséatique, puis à Copenhague, la ville des princes et des savants, de Christian IV, le royal héros du Danemark, et d'Oelenschléger le grand poëte, de Fréderic VI le fidèle ami de la France, et de Thorvaldsen, le célèbre artiste.

Là s'arrête la relation du jeune lord. De là, en quelques heures, il arrive à Hambourg, et en quelques jours sur sa terre natale.

Si les académiciens n'insèrent point son voyage parmi les productions scientifiques, le club aristocratique des yachts anglais ne peut manquer du moins delui assigner une belle page dans ses chroniques, et les écrivains les plus spirituels de la Grande-Bretagne peuvent s’honorer de compter lord Dufferin au nombre de leurs confrères.

À son retour à Londres, il a publié la narration de son aventureuse expédition en un de ces beaux volumes dont se glorifient à juste titre les successeurs de Caxton, le créateur de la typographie anglaise.

Si c’est là sa première œuvre, nous espérons bien que ce ne sera pas la dernière.

Quand on est animé de cette noble ardeur des voyages, et quand on a tout ce qu'il faut pour s’y livrer pleinement, force physique et force morale, liberté et richesse, on n’enchaîne point tristement sa vie à une fonction officielle, on ne la gaspille pas dans les jeux du turf, on ne la jette pas dans l’arène parlementaire. On l’attache à l’une des meilleures joies que vous ayez, mon Dieu, réservées au cœur de l’homme en ce monde, à la joie de contempler d’une des zones à l’autre de ce petit globe les merveilles de votre création.

Lord Dufferin a voyagé avec une admirable hardiesse et une rare intelligence. Nous ne doutons pas qu'il ne voyage encore et ne donne un nouveau livre aux lecteurs qu'il a si vivement intéressés par son premier récit.

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Il est un pays qui, par sa situation géographique, par son peu de force et d’étendue, semble devoir être dans la dépendance continuelle des deux grandes nations qui l’avoisinent ; un pays qui a passé par toutes les formes de gouvernement, qui a subi à différentes reprises l'invasion étrangère, qui a été le théâtre de toutes les guerres politiques et religieuses, le refuge des juifs de Portugal et des protestants de France, l'asile de Bayle et de Mirabeau ; et qui, après ces guerres, ce conflit de tant d'opinions et de tant de croyances diverses, a gardé un caractère tel qu’il n’en existe pas un plus ferme et plus marqué dans l’Europe entière. Ce royaume, on l’a déjà reconnu, c’est la Hollande.

Dès les temps les plus reculés, il semble que cette

longue, et profonde vallée qui s'étend entre la Meuse et le Rhin jusqu'aux rives de la mer du Nord, ait été destinée à devenir la proie de toutes les ambitions. D'abord envahie par différentes tribus de la race germanique, subjuguée par les Romains, asservie par les Francs, soumise à Charlemagne, sous le règne des faibles successeurs de ce grand homme, la Hollande ne sort de son asservissement que pour se diviser et se mutiler elle-même. Elle est gouvernée par des princes, par des comtes, par des évèques, jaloux l’un de l’autre, avides d'argent et de pouvoir. Des discussions s'élèvent parmi le peuple, discussions violentes ct opiniâtres qui arment le frère contre le frère et se prolongent pendant des siècles. Au commencement du xiv* siècle, il en surgit une en Frise qui a duré deux cents ans; en 1340, une autre dans la Gueldre, moins longue, mais non moins envenimée, et, neuf mois après, on voil éclater la terrible lutte des hoeksche et des kabeljausche (hamecçons et morues), qui, pendant plus d’un siècle et demi, divise les villes et les villages, et dont le dernier germe n’est pas encore anéanti.

Au milieu de ces dissensions intestines qui affaiblissaient également la bourgeoisie et le peuple, le pouvoir des comtes de Flandre granüit; leurs vastes domaines sont réunis à la maison de Bourgogne, et tantôt par la force, tantôt par des alliances, les ducs de Bourgogne finissent par se rendre peu à peu maitres des Pays-Bas. Marie de Bourgogne, en épousant Maximilien, les apporte pour dot à l'Autriche. Charles- Quint les réunit, en 1548, à la monarchie espagnole. Trente ans après, la Hollande, soutenue par le génie de Guillaume le Taciturne, par un austère sentiment de liberté et une profonde croyance religieuse, brise violemment le joug de l’inquisition et de l’absolutisme. Puis la voilà organisée en république, toute meurtrie encore de son rude combat, mais ferme et résolue,

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effaçcant par sa sagesse les désastres qu’elle a soufferts, relevant les murailles de ses villes, agrandissant ses ports et remplissant les mers du bruit de son nom, L'Orient et le Nord lui sont ouverts. Le monde entier devient tributaire de cette petite confédération d'armateurs et de marchands. Louis XIV l'envahit, et, quelques années plus tard, c’est elle qui dicte des lois à Louis XIV. Bientôt cependant arrive le temps des révolutions orageuses et des grandes calamités ; les éléments eux-mêmes luttent contre la malheureuse république ; l'hiver fraye un chemin à l’armée de Pichegru, et la conduit au cœur du pays. La Hollande est vaincue, sa liberté est anéantie. Ces fières provinces, ces provinces qui avaient résisté à Philippe IT et signé l’union d'Utrecht, perdent tout ce qui leur restait de leur ancienne constitution, tout, jusqu’à leur nom, jusqu'à leurs anciennes limites, et le lion batave, sans gritfes et sans forces, laissant tomber son faisceau de flèches, n'est plus qu'un vain ornement dans l’écusson d’un roi.

Mais à peine l'orage est-il passé, que ce pays se relève avec le mème caractère, la même physionomie, pareil à ses prairies, qui, après avoir été submergées, reparaissent au printemps telles qu’elles étaient avant l'inondation. C’est qu’il y a là une race d'hommes calme et réfléchie, qui ne se laisse point fasciner par les rêves de gloire ou de fortune des autres peuples, qui résiste au malheur par la patience, et maintient avec fermeté les vertus peu brillantes, mais sérieuses, qu'elle à héritées de ses pères. La nature, qui souvent trompe ces hommes, leur apprend à être prudents, et la mer, avec laquelle ils sont toujours en lutte, leur fait un devoir d’être tenaces.

Je ne connais pas un pays plus durement, plus injustement traité dans les descriptions de voyage que la Hollande. Un grand nombre d'étrangers la visitent cependant chaque année et pourraient apprendre à la

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connaître telle qu’elle est réellement. Mais les uns arrivent là comme par acquit de conscience, pour traverser La Haye, jeter un coup d'œil sur Amsterdam, inscrire leur nom dans la cabane de Pierre le Grand et repartir, D’autres y viennent avec des idées toutes faites, un point de vue arrêté d'avance, et se croiraient déshonorés si, à leur retour, ils s’avisaient de juger la Hollande plus sérieusement que ceux qui les ont précédés dans cette facile exploration. Que d’épigrammes en vers eten prose n’a-t-on pas faites sur l’avarice et la sécheresse de cœur des Hollandais! Combien de charmantes facéties sur leur habitude de fumer et sur le lavage quotidien des rues et des maisons! Il y à des gens qui croient encore sincèrement que le pavé de Broek est frotté chaque matin comme un parquet de la Chaussée-d'Antin, qu’il est défendu d’éternuer, et à plus forte raison de cracher dans les rues, que les poules et les chats sont bannis de cet Eldorado de la propreté, et qu’en arrivant là on est tenu d'ôter ses bottes et de chausser des bahouches. Il y a des gens qui se figurent que le Hollandais, la pipe et le verre de genièvre, ne forment qu’un seul et mème individu. Je comprends que le duc d’Albe, dans sa ferveur de catholique et sa haine d’Espagnol contre un peuple de protestants révoltés, se soit écrié en regardant les plaines affaissées de la Hollande, que c'était le pays le plus voisin de l'enfer. Je comprends que Voltaire, irrité de ses relations avec les libraires d'Amsterdam, ait prononcé en quittant la Hollande sa méchante boutade : « Adieu, canaux, canards, canaille. » Mais que les Anglais et les Allemands, dont les habitudes ont tant de rapports avec celles des Hollandais, se soient avisés aussi de railler cette honnête nation, c’est à quoi l’on ne devait pas s'attendre. Or, voici un échantillon des jolies phrases écrites sur la Hollande par les Anglais. C’est le poële Butler qui parle : « Une contrée

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qui tire cinquante pieds d’eau, et où l'om est émme à fond de cale de la nature. Là, quand les flus de la mer s'élèvent et engloutissent une province, à l'instar une voie d'eaus'ouvre au flanc du pays. Là les homme sont sans cesse à la pompe et ne se croient en sûr & que quand ils sentent la puanteur. Ils vivent comime s'ils avaient échoué, et, lorsqu'ils meurent, ils sont jetés par-dessus le bord et noyés. Entassés dans leurs navires comme des troupeaux de rats, ils se repaissent de toutes les productions étrangères. Quand leurs marchands font banqueroute, leurs villes font naufrage et périssent. Poissons cannibales, ils mangent d'autres poissons et servent sur leurs tables leurs cousins-germains. Toute cette terre enfin est comme un navire qui à jeté l'ancre et qui s’est amarré. Tant qu'on y vit, on està bord. »

Voilà ce qu'écrivent dans leur humour les Anglais. Quant aux Allemands, ils ont, au dire des Hollandais, plus mal jugé ce pays que qui que ce soit au monde. Cette opinion injuste queles étrangers emportent de la Hollande tient en grande partie, je le répète, à la rapidité avec laquelle on la visite ordinairement; car cette contrée n’est point de celles qui, au premier abord, séduisent l'esprit du voyageur. Pour la connaître et l'apprécier, il faut y mettre de l’attention, il faut l'observer sous ses différents aspects, comme ces fleurs modestes dont on ne découvre les nuances délicates et un peu voilées qu’en écartant l’une après l'autre leurs feuilles à peine entr’ouvertes. Pour moi, j'avoue qu'en posant le pied sur le sol hollandais, au retour d’un voyage dans le Nord, et l'esprit encore tout préoccupé de ses grands paysages, j'éprouvai je ne sais quelle espèce de surprise pénible qui ressemblait à un désenchantement. — Adieu donc, me disais-je, les hautes montagnes de Norvége avec leur couronne de sapins et leur ceinture de nuages. Adieu les lacs limpides de

Suède, où l’azur du ciel se reflète comme dans un miroir, les vallées mystérieuses protégées par Hulda, divinité de la solitude, et les cascades où le Stræmkarl fait résonner les cordes harmonieuses de sa harpe d'argent. — Debout sur le pont du bateau, je contemple le paysage nouveau qui se déroule à mes regards, et je ne vois qu'une longue plaine d'une teinte uniforme, le fleuve jaune qui fuit dans le lointain, et le ciel chargé de brume. Cà et là quelques moulins à vent tournent péniblement leurs longs bras au souffle léger qui les fait mouvoir. Une petite maison en briques, lavée et netloyée comme pour un jour de fête, s'élève au bord d’un étang, entre une charmille taillée en éventail et un if qui a la forme d’un pain de sucre. Une barque glisse sur un canal, un pècheur s’en revient à pas lents vers sa cabane, portant ses filets sur son épaule. A l'horizon, on aperçoit une pointe de clocher qui surgit au milieu d’un massif d'arbres, et point de colline, point de sentier escarpé, partout la même plaine verte et humide, partout l’eau, l’eau qui divise les propriétés, l'eau qui croupit au pied des habitations, l’eau qui s'écoule d'un sol marécageux dans les canaux. Vous poursuivez votre roule au milieu de ce pays si riche et si peuplé, vous vous attendez peut-être à être bientôt étourdi par les rumeurs d’une foule marchande ct industrieuse, et vous ne trouvez qu'un grand silence. Ici les affaires ne se font point avec bruit comme dans les autres pays. L’ouvrier s’en va à pas comptés à son travail; le négociant prend gravement le chemin de la bourse. Les oisifs s’assecyent dans les cabarets sans chanter et sans crier. Le Hollandais, pour qui l’économie est une des vertus essentielles de ce monde, est économe de ses gestes, de ses paroles comme de son argent. Tout est ici prévu, mesuré et soumis à une impulsion régulière. Tout se meut comme par les rouages d'une machine en bon état. Il y a du silence jusque

dans l'activité et dans le mouvement. Les bateaux chargés de marchandises suivent mollement les sinuosités du canal; les batcliers, assis au gouvernail, se laissent ainsi porter vers les vastes entrepôts de Rotterdam ou d'Amsterdam en fumant leur pipe. Les enfants, qui reviennent de l'école, ont déjà un petit air grave et doctoral qui doit donner beaucoup de satisfaction à leurs parents, et les animaux mêmes, les chevaux au large poitrail, et les vaches aux lourdes mamelles, posent nonchalamment leur tète sur un tronc de saule, et semblent réfléchir.

Vous entrez dans une ville, et vous ne voyez point de curieux dans les rues, point de gens affairés qui courent ça et là et se heurtent sur les trottoirs, point de fenètres qui s'ouvrent à l'arrivée de la diligence. La plupart des maisons sont gardées par une chaîne en fer qui s'étend tout le long de la façade et arrète les passants à trois pieds de distance. Les portes vernies et ornées d’un magnifique marteau en cuivre, sont hermétiquement fermées, et les fenètres voilées à l’intérieur par une pièce de toile blanche qui en occupe toute la Jargeur. On dirait des demeures désertes on habitées par des hommes plongés dans un sommeil fabuleux, comme les personnages de certains contes de fée. Seulement, de temps à autre, une main légère soulève le mystérieux rouleau de toile, une tête blonde se montre derrière les vitres transparentes, une femme jette un regard furtif sur le petit miroir (l'espion, comme on l'appelle) placé en dehors de la fenêtre pour refléter ce qui se passe dans la rue, puis le rideau s’abaisse de nouveau, et la jolie curieuse disparait.

Certes tout cela n’est pas trop récréatif, et quand on pense que le nord et le sud de la Hollande présentent le même aspect, que partout on retrouve la même

plaine, les mêmes villes en briques, coupées par les

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mêmes canaux, on comprend que les voyageurs, conduits dans ce pays par une pure curiosité de touriste, se hâtent de visiter quelques points importants, et s’en aillent bien vite chercher par delà le Rhin des sites plus pittoresques et une vie plus animée. Mais vienne un étranger qui ne voudra pas s’en tenir à l'aspect extérieur du pays, qui essayera de pénétrer dans les habitudes domestiques, dans le génie cemmercial des Hollandais, de briser cette enveloppe parfois un peu sèche et un peu rude qui cache tant de qualités excellentes, et il aimera la Holiande, et il sera heureux ct fier de lui rendre la justice qui lui est accordée si rarement.

Rien de plus admirable comme œuvre d'industrie et de patience que le sol même de la Hollande, tel qu’il est devenu sous la main de l’homme. Quand les vieilles tribus germaniques, errant le long de la Meuse et du Rhin, vinrent s'établir dans cette contrée, elles n’y trouvèrent qu’une terre si mouvante et si humide, qu’on ne savait, dit Tacite, s’il fallait l'appeler de là terre ou de l’eau. Chaque chef de famille s’en allait alors de distance en distance, cherchant une ondulation de terrain, un tertre de gazon, pour y bâtir sa frêle cabane, prêt à fuir avec sa femme et ses enfants, dès que l’eau du fleuve coinmencait à déborder. Asservis ainsi à tous les accidents du sol et de l’atmosphère, un jour vint où ces hommes voulurent essayer de les prévenir et de les combattre. [ls desséchèrent les marais en creusant des canaux ; ils ouvrirent un débouché à l’eau stagnante, et commencèrent à cultiver le terrain. Mais de temps à autre le fleuve enflé bondissait hors de son lit, la mer en courroux envahissait leurs domaines et détruisait le fruit de leurs travaux ; il fallut élever une palissade contre le fleuve et une autre plus forte contre la mer. « La nature, dit un poëte hollandais, n’a rien fait pour nous ; elle nous a refusé ses dons, et tout ce que l’on

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Une fois qu'on eut ainsi mis la main à l'œuvre, il s'établit une lutte incessante entre l’homme et la nature, entre la population des plaines de la Hollande et les fleuves et la mer qui la dominent. Tout ce pays, placé au-dessous du niveau de l'Océan, est comme une grande cité assiégée par une armée ennemie. Les remparts sont bâtis, les sentinelles sont à leur poste ; à la moindre apparence du danger, le tocsin sonne, le cri d'alarme retentit dans les villes et les villages; tout le monde accourt sur le point menacé avec des pelles et des pioches, avec des fascines et des lambeaux de toile; et l’on suit avec anxiété ie mouvement de la mer, qui gronde, écume et ‘frappe à coups redoublés contre la digue. Si ce rempart affaibli court risque de s’entr’ouvrir, on le calfate comme un navire, avec de la paille, du linge et des mottes de terre. Si ce moyen est insuffisant, on trace derrière l'endroit périlleux un demicercle, comme dans une forteresse où l'ennemi vient d'ouvrir une brèche, on construit une nouvelle digue, et lorsque l’eau a rompu la première, elle s'arrête devant celle-ci.

Mais, malgré l’activité et les travaux de défense des Hollandais, que de fois leur implacable ennemie, l'eau de la mer et des fleuves a franchi les barrières qui lui étaient imposées, et englouti dans sa fureur des milliers d'habitations ! Les annales de ce pays sont pleines de désastres pareils à ceux qui viennent de désoler nos malheureuses provinces du midi. Dès le vr° siècle, les traditions signalent déjà une inondation en Frise; il y en eut une autre en 792, 806, 839, 1164, 1170, 1210, 1221, 1230, 1237. À la suite de cette dernière, on vit surgir au nord de la Hollande, l’île de Vlieland. Trois

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