‹ En Amérique et en Europe [microforme]Chapitre 24 sur 76 · EL · texte numérisé non relu

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Leyde est, comme on sait, une des villes classiques de la philosophie et de l'érudition. Ici les glorieux souvenirs de l’histoire s’allient à ceux de la science. Ici vécurent Grotius, Descartes, Scaliger, Boërhaave, et c'est ici que, pendant le siêge de 1574, l'inflexible bourguemestre Van der Werf, cerné dans sa demeure par une foule de citoyens irrités qui lui demandaient du pain, s’avança au-devant d'eux, ct leur dit : « Je n'ai point de pain à vous donner; mais prenez mon corps, et partagez-le entre vous. » Ces paroles énergiques ranimèrent le courage du peuple; il se défendit avec une nouvelle vigueur, et les Espagnols furent forcés de lever le siége. L'université de Leyde n’a plus autant de splendeur qu'au temps où on aimait à l’interroger sur les Grecs et sur les Romains, et le nombre des élèves n’est plus aussi considérable. Cependant l'esprit de l’école n'a pas changé. Les professeurs maintiennent autour d'eux les anciennes traditions avec un zèle et une sincérité vraiment exemplaires. J'ose affirmer que nulle part les muses d'Athènes et de Rome ne sont aussi pieusement honorées qu'à Leyde, et que nulle part les étudiants ne mettent tant de ferveur à parler latin. J'ai vu un jeune licencié ès-lettres qui avait fait une thèse sur un ancien poëme hollandais, et qui devait la soutenir en latin. À chaque instant, le pauvre candidat au grade de docteur était arrêté dans son argumentation par quelque vieille expression néerlandaise qu'il ne pouvait rendre dans la langue des Romains que d'une manière imparfaite, et en faisant de longues périphrases. C'était pitié de le voir se débattre sous la loi qui lui était imposée, et traduire confusément dans un autre idiome ce qui eût été très-clair et très-net dans le sien. N'importe pourtant, il allait, il allait, les règlements académiques l’ordonnant ainsi, et le latin devant être le moyen d'appréciation de toutes les capacités.

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Les tulipes de Harlem ne se cotent plus comme des bons sur ie trésor à la bourse d'Amsterdam. Le temps n'est plus où un amateur donnait pour une seule de ces fleurs adorées des Hollandais deux voitures de froment, quatre voitures d'orge, quatre bœufs gras, douze brebis, deux mesures de vin, quatre tonnes de bière, deux tonnes de beurre, mille livres de fromage, un vêtement d'homme complet et une coupe d'argent. Hélas! toutes les gloires de ce monde sont de courte durée, mème la gloire des fleurs, ces charmantes filles de la rosée du ciel et des baisers du jour. Le superbe oignon qu'un jardinier enthousiaste avait nommé l'amiral Enkhuyzen, est descendu du palais des princes dans le modeste salon du bourgeois ; le Liefkenshoek ne tente plus que de vulgaires ambitions, et l'on peut avoir aujourd’hui, le dirai-je? pour 50 florins, le Semper Augustus, dont le prix s’est élevé une fois jusqu'à 13 000 florins. Malgré cette effroyable dépréciation des fleurs, les habitants de Harlem n’ont pas renoncé à une culture quileur rapporte encore régulièrement un assez joli bénéfice. En allant du côté du pavillon, ancienne résidence d’été du roi Louis, on passe entre une double rangée de maisons, dont les petites portes soigneusement fermées et les fenêtres gardées par des jalousies ont un air mystérieux et recueilli. C’est là le domaine de Flore. C’est là que le jardinier habile donne des leçons à la nature, développe les grâces de l’œillet, embellit le dahlia et perfectionne la tulipe. Harlem à une autre curiosité dont les bourgeois sont assez fiers, et à juste titre. C'est un orgue de huit mille tnyaux, le plus grand orgue qui existe au monde. Que si jamais vous allez dans cette ville, n’oubliez pas qu’un jour naquit en ce lieu un homme auquel on donna le nom de Laurent, et qui se fit un surnom de son litre de sacristain (koster) ; que cet homme inventa, en l’an de grâce 1423, l'art d'imprimer en caractères mobiles : tâchez de ne

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| pas détourner la tête quand vous rencontrerez le lourd f monument qu'on lui a élevé sur la place de la cathé- |

drale, ct, dans le parc, le tableau du pavillon qui le représente au moment où il vient de faire sa découverte, la médaille frappée en son honneur ; tachez enfin, si vous voulez passer aux yeux des habitants de Harlem | pour un voyageur un peu lettré, de ne pas trop parler ù de Guttemberg. |

Il n’y a qu'une petite distance de Harlem à Saardam, où chaque touriste se croit obligé d'aller voir la prétendue cabane de Pierre le Grand, Le fait est que Pierre le Grand n'a jamais passé plus de trois jours dans cette ville, et que, fatigué de la curiosité dont il était l’objet, il se retira à Amsterdam, où il pouvait plus facilement garder l’incognito.

De Saardam, un bateau porte le voyageur au milieu des cités mélancoliques et des riches pâturages de la Nordholland, puis il faut passer le Zuyderzée, et nous voilà dans la province la plus curieuse de tout le royaume, dans la Frise. Là il y a une langue à part, une poésie naïve et originale, des traditions anciennes et des mœurs qui ont un caractère primitif. Ce peuple raconte qu’il vient de l'Inde. Il sait que ses ancêtres ont occupé jadis de vastes domaines, et, quoique privé |f de leur pouvoir, il a pourtant conservé leur esprit d’indépendance et de fierté. Les hommes sont généralement grands et forts. Les femmes ont la taille élancée, les cheveux blonds et abondants, les yeux d’un bleu limpide. Dans toute la Hollande elles sont renommées pour leur beauté. Elles portent une courte mantille qui dessine élégamment leur taille; un léger bonnet couvre le sommet de leur tête, retombe sur leur cou, et deux larges lames d’or leur ceignent les tempes. Les plus riches y ajoutent un diadème en perles ou en diamants. Il y à de simples paysannes qui, le dimanche, portentainsi à l’église une parure de 1800 à 2000 fr.Les

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plus pauvres tiennent beaucoup à porter aussi cette parure, On m'a raconté que des servantes faisaient pendant plusieurs années des économies sur leurs gages dans le but d'acheter d'abord un bandeau en argent, puis de l’'échanger plus tard contre un bandeau en or. À voir toute cette belle race de la Frise, ces hommes avec leur mâle figure etleurs formes robustes, ces femmes avec leur démarche à la fois noble et gracieuse, et leur diadème au front, on comprend qu'il y ait en eux un profond sentiment d'orgueil national, et on lit avec plus d'intérèt la légende qui raconte leur origine.

Environ trois cents ans avant Jésus-Christ, il y avait, dit cette légende, dans l'Inde, sur les rives du Gange, un royaume florissant, dont la richesse, la prospérité étaient célébrées au loin, et qu'on appelait le royaume de Frisia. Il était gouverné par Adel, descendant de

Sem, fils de Noé. Un homme nommé Agrammos, d'une

extraction obscure, mais ambitieux et hardi, excita parmi le peuple une révolte contre son souverain légitime, le tua et s’empara de son trône. Adel avait trois fils : Friso, Saxo et Bruno, qui furent bannis du royaume et se retirèrent en Grèce. Les uns disent que, dépouillés de leur héritage, ils s’en allèrent philosophiquement chercher celui de la science, et qu’on les vit suivre avec assiduité les leçons de Platon. D’autres rapportent qu'ils se rendirent auprès d'Alexandre, et l’accompagnèrent dans ses expéditions. Friso gagna par sa bravoure la faveur du jeune conquérant, et s’en alla avec lui guerroyer dans l'Inde. Après la mort d'Alexandre, les trois frères firent la paix avec l’usurpateur du trône de leur père, et rentrèrent dans leur patrie; mais ils s’aperçurent bientôt qu’ils avaicnt perdu la faveur dont ils avaient joui autrefois, et ‘que le peuple ne pouvait leur pardonner d’avoir porté les armes contre la race indienne. Ils résolurent alors d’émigrer de nouveau.

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Ils avaient entendu parler d'une certaine contrée du Nord qu’on appelait la Germanie, Ce fut de ce côté qu'ils se dirigèrent. Ils partirent avec une flotte de vingt-quatre bâtiments, et après sept années de navigation, de haltes, de détours, ils arrivèrent sur le sol néerlandais en l’année 312 avant Jésus-Christ. (Les chroniques frisonnes sont très-précises et donnent scrupuleusement les chiffres.) La terre sur laquelle Friso venait d'aborder était en grande partie couverte d’eau et déjà occupée par une tribu des Suèves. L’intrépide navigateur, à peine débarqué, leur livra une bataille, et les soumit à son pouvoir; puis, après s'être ainsi emparé du pays, il lui donna son nom, éleva des digues, bâtit des villes, entre autres celle de Stavoren, qui existe encore, et qui était consacrée au dieu Stavo. Peu à peu, il porta ses armes victorieuses plus loin, il subjugua d’autres tribus, et saumit à sa domination tout le sud de la Hollande. Cependant l'accroissement de la population le força d'éloigner de lui ses deux frères et une partie de ses sujets. Saxo se retira en Saxe, et Bruno dans le pays de Brunswick. Quant à Friso, il régna encore plus de soixante ans, et lorsqu'il mourut, on célébra ses funérailles à la manière des Perses.

Des sept grands districts qui formaient autrefois le pays des Frisons, il ne reste que la province de Frise, dont Lecuwarden est la capitale. C'est une ville de dixhuit mille âmes, régulière, élégante, bien bâtie. Sa prison à plus d’une fois excité l'attention des hommes qui s'occupent de systèmes pénitentiaires !. Il n’est personne, je crois, qui n’admire Ja sagesse de ses règlements, les heureux résultats obtenus par l'habileté des directeurs, la classification des détenus, et personne

1. M. Ramon de Ja Sagra, dans son livre sur la Hollande, en à donné une description exacte et détaillée.

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sans doute qui ne soit sorti de là avec un profond sentiment de pitié pour ces malheureux entassés dans des dortoirs trop étroits, comme des nègres dans les flancs du négrier. Que le gouvernement hollandais restreigne autant que possible les dépenses de cette prison ; qu'il en soit venu, je ne sais comment, à nourrir pour 12 florins par an, dans un pays où toutes les denrées sont fort chères, des hommes qui travaillent tout le jour, cela peut bien être admis; mais qu'au moins il élargisse l’éditice dans lequel sept cents prisonniers sont enfermés, qu’il ne leur refuse pas un peu d’espace pour respirer l'air qui ne coûte rien, l'air qui est la vie! Tant que la prison de Leeuwarden restera telle qu'elle est, les détenus les plus heureux seront cerlainement les plus coupables, ceux que l'on garde avec des chaines dans une cellule, car ceux-là ont du moins trois à quatre pieds autour d'eux pour se mouvoir.

À dix lieues de Leeuwarden est Groningue, fondée, dit-on, cent cinquante ans avant Jésus-Christ, conquise par les Romains, ravagée à différentes reprises par les Danois, puis soumise à la domination des évèques d'Utrecht, et maintenant chef-lieu d'une province, C’est la ville la plus considérable du nord de la Hollande. Elle à une université, un bon port, et fait un commerce considérable avec l'Allemagne.

Presque au sortir de Groningue, on entre dans la province de Drenthe, la plus triste, la plus aride de toutes les provinces de la Hollande. A droite, à gauche de la route, on n’aperçoit que des bruyères incultes ou des marais, une terre hourbeuse coupée par un canal où coule une eau noire, où l’on voit de temps à autre passer un bateau chargé de tourbe, qu'un homme ou une femme, et quelquefois un enfant altelé à celte cargaison comme un cheval, traine lentement et péniblement. La tourbe et le produit de quelques bestiaux, voilà les seuls produits de cette malheureuse province,

qui, du reste, est à peine peuplée. Assen, qui en est la capitale, ressemble à un village, et de loin en loin on ne rencontre que de pauvres cabanes où l’on ne distingue même plus aucune trace de la propreté hollandaise. Ce sol si ingrat, si humide, a cependant été mis en culture. Une société de bienfaisance, fondée en 1816 par le général Van der Bosch, a établi dans ce sombre district des colonies de pauvres, qui ont déjà produit les résultats les plus satisfaisants. Chaque pauvre en état de travailler peut entrer dans ces colonies. La société lui confie la culture de trois journaux de terre, une vache, un petit porc et quelques brebis. On lui doune en outre chaque jour une livre de pain, chaque semaine un boisseau de pommes de terre et une dizaine de sous, non pas en monnaie ordinaire, mais en petites cartes qui sont acceptées pour une valeur déterminée dans les magasins de la colonie, en sorte qu'il ne peut les dépenser ailleurs, et les employer à un mauvais usage. Le colon doit payer peu à peu, soit par son travail, soit par une partie de sa récolte, ou du produit de ses bestiaux, les avances faites . par la société. Il faut qu’il lui remette en outre dix pour cent de ce qu’il gagne pour l'administration de la colonie, plus l'intérêt annuel du capital employé à l'achat de la petite propriété qu’il cultive. $’il parvient à se libérer ainsi des engagements qu’il a contractés, sa situation change complétement, il fait un bail avec la société, et traite avec elle, non plus comme colon, mais comme fermier. Les femmes qui ne peuvent travailler dans les champs filent de la laine. Les enfants vont à l’école, et filent aussi de la laine dans leurs moments de loisir. Les colons occupent de petites maisons en briques bâties l’une en face de l’autre, de chaque côté de la route, et presque toutes entourées d'arbres fruitiers, Ils sont groupés en familles. Cent familles forment une sousdirection, qui est divisée en sections et subdivisée en-

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core en demi-section. Il doit y avoir dans chaque sousdirection un médecin, un apothicaire, deux charpentiers, deux maçons, un forgeron, un chapelier ; et dans chaque section, un cordonnier, un tailleur, un tisserand et cinq à six femmes occupées à coudre et à tricoter.

Tous les colons travaillent sous la surveillance de leurs chefs de section. Ceux qui se laissent aller à la paresse sont envoyés dans un autre établissement, où on les traite avec beaucoup plus de rigueur. Il y a maintenant dans les quatre colonies fondées par la société de bienfaisance près de neuf mille personnes. Quelle admirable institution que celle qui arrache tant de familles à la misère, au vagabondage, pour leur donner un refuge, une existence ; qui emploie à des travaux utiles tant de bras oisifs, et élève une foule de pauvres enfants !

De cet asile des malheureux on passe dans la contrée la plus riante, la plus peuplée, la plus riche. D’Arnheim à Utrecht, et d'Utrecht à Amsterdam, la route est bordée de chaque côté par des carrés de fleurs, des allées de tilleuls, des enclos chargés de fruits, des maisons de campagne élégantes et somptueuses. On dirait un immense jardin de banquiers millionnaires. Il y a même çà et là dans cette splendide province de la Gueldre, quelques collines, et sur chaque colline une villa qui semble regarder avec une profonde pitié les habitations construites dans la plaine.

Les villes de Hollande sont très-rapprochées l’une de l’autre, et les moyens de communication très-multipliés. Plusieurs fois par jour de larges diligences, où les voyageurs s’entassent comme dans nos omnibus, et des barques traînées par un cheval circulent dans toutes les directions. Le voyage en barque est lent et monotüne; mais il est peu coûteux, sans secousse, et plaît beaucoup au peuple hollandais. La diligence va

lu4 LETTRES SUR LA HOLLANDE.

plus vite; les chevaux sont bons, les routes unies et fermes, et l'on ne s'arrête qu’à tous les deux relais pour prendre un petit verre d’eau-de-vie et manger des œufs durs ou une tranche de veau. L'administration des messageries hollandaises, l'unique de son espèce, traite vraiment avec une sorte d'affection les voyageurs qu'elle transporte d’un lieu à un autre, et a pour eux toutes sortes de petites attentions délicates ; seulement clle ne peut faire pour eux un contrat avec l'atmosphère, comme avec les relayeurs et les aubergistes, et j'avoue que, depuis le jour où j'ai posé le pied sur le sol néerlandais jusqu’à celui où je suis rentré en France, j'ai très-peu vu le soleil.

Dans les diverses provinces que j'ai parcourues, on ne trouve plus qu’en bien peu d’endroits ces avenues de charmilles, avec leur forme symétrique et leurs branches tordues, taillées, contournées de manière à représenter une bergère de Théocrite, un dieu de Ja fable, ou un grave bourgmestre. Les Hollandais s’en imoquaient eux-mêmes dès le siècle dernier, comme on peut le voir par un roman de mœurs, l’Histoire de Willem Leevend, qui eut un grand succès. Depuis une trentaine d'années, les jardins de Hollande ont subi une grande transformation. Les petits abbés en terre cuite, les belles dames à falbalas et à paniers qui ornaient les avenues, et qui, du bout de leurs doigts mignards, présentaient des fleurs aux passants, ont été arrachés de leurs siéges de pierre et relégués dans la basse-cour ou dans le grenier. Pendant que nos grands mots de liberté et d'égalité retentissaient dans le monde, que les peuples et les rois s’ébranlaient au mouvement de notre révolution, les arbres du potager hollandaïs ont profité de l’émancipalion du genre humain. Longtemps comprimés dans de rudes entraves, élagués et taillés à chaque instant par l'active serpette du jardinier, un beau jour ils ont été délivrés de la surveillance du

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