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ne puisse prendre le bien plutôt que de Ini donner le mien. Mais à présent, si vous m’en croyez, nous irons prendre le plus riche trésor qui existe. — Lequel? demande Élégast, — Célui de l'empereur. — Non pas! s'écrie le vertueux voleur; quoique l'empereur m'ait enlevé ce que je possédais , quoiqu'il ait été injuste et cruel envers moi, je n’en suis pas moins son fidèle sujet, ct j'aurais honte de lui nuire, Allons plutôt dans la demeure d’Eggerich, le beau-frère de Charles ; c’est un méchant homme qui a déjà commis de nombreuses trahisons et qui ne mérite pas de vivre ; nous pouvons sans scrupule lui enlever son trésor. »
Charles accepte et suit son étrange compagnon, tou ché de sa fidélité de sujet et déplorant son sort de voleur. Ils arrivent au milieu de la nuit à la porte d’'Eggerich; Élégast place Charlemagne en sentinelle, ct franchit l'enceinte de l'habitation. En passant, il arrache une plante qu’il porte à sa bouche, et c’est une de ces plantes merveilleuses qui font comprendre à l’homme le langage des animaux. Élégast entend les coqs qui crient, les chiens qui aboient et qui racontent, dans leur latin (dit le poëte), que Charlemagne est à la porte. Il accourt tout effaré annoncer cette nouvelle à Charlemagne lui-même qui le raille de sa vaine frayeur. Elégast rentre dans la demeure qu'il veut piller, il pénètre jusque dans la chambre d’Eggerich, et il entend le chevalier félon qui dit à sa femme le projet qu’il a formé de tuer l’empereur, et lui nomme les hommes choisis pour commettre ce régicide. Sa femme, à cet aveu, pousse un cri d'horreur, et Eggerich la frappe si rudement au visage, que le sang en jaillit jusque sur les mains d'Élégast.
Élégast sort, emportant la selle et l’épée du perfide Eggerich, puis il s’en va conter avec douleur à Charlemagne l’affreux secret qu'il vient d'entendre. « Allez trouver demain matin l’empereur, lui dit Charlemagne;
apprenez-lui ce que vous avez découvert ; il sera touché de votre fidélité, et, s’il en doutait encore, je serais là pour l'attester. » Élegast promet de suivre ce conseil, quoiqu'il redoute de braver la colère de son souverain et de reparaître devant lui. Charlemagne le quitte, rentre dans son palais, fait réveiller ses gens, ordonne qu’on range dans la grande salle une troupe de Vransoys et de Bollonoys. Vers le matin arrive Eggerich avec une suite nombreuse; on l’arrèête, on fouille l’un après l’autre chacun de ceux qui l’accompagnent, et on trouve sous leurs vêtements des poignards et des hallebardes. Eggerich, accusé de trahison, cherche en vain à se disculper. Élégast paraît, le défie au combat, le terrasse, lui fend la tête. Les compagnons du traitre sont mis à mort; Élégast rentre en grâce, et, pour prix de sa fidélité, épouse la veuve de celui dont il a découvert le complot.
Ainsi finit cette étrange histoire dont nulle traduction ne peut rendre le style naïf. La tradition populaire d'après laquelle le poëme a été composé, est, à ce qu’il semble, très-ancienne, et a été répandue au loin, car onla retrouve en Danemark, et la bibliothèque d’Aras possède un manuscrit sur ce sujet. Quant à l'espèce d’épopée aventureuse que nous venons d'analyser, on ne la connaît que d’après deux exemplaires de deux éditions différentes dont l’un existe à la bibliothèque de la Haye, et l’autre à celle de Berlin. M. Hoffmann de Fallersleben l’a réimprimée récemment dans ses Horæ belgicæ.
Le second poëme, dont les Hollandais prétendent avoir eux-mêmes inventé la forme et les principaux détails, est une charmante variante du roman du Renard, l’une des traditions les plus populaires du moyen âge. Pas une contrée qui n’ait été occupée de cette tradition, pas une langue européenne dans laquelle elle n'ait été reproduite. Les trouvères de France et les scaldes du
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Nord l'ont racontée longuement'; les savants en ont retrouvé les traces dans les fables de l’Orient?; Goethe lui a prêté le charme de ses beaux vers, et dans plusieurs de nos provinces, dans les plaines de l'Alsace, et dans les chalets de la Franche-Comté, je me rappelle bien avoir entendu conter plus d’une fois, par les bonnes gens du peuple, les méchants tours du renard et la grosse niaiscrie de l’ours et du loup vorace, ses ennemis. Pour que rien ne manquât à la gloire de cette histoire populaire, elle est entourée de nuages comme les plus grandes gloires de ce monde. On ne sait d’où elle vient, quand elle est née, comme elle a grandi; quatre à cinq pays se disputent son origine, comme les villes de la Grèce se sont disputé l'honneur d’avoir donné le jour à Homère, et les érudits en sont encore à demander si cette Iliade de l’Ulysse rusé des animaux a été enfantée par le génie d’un seul homme, si elle est venue au monde d'un seul jet, ou si elle a été peu à peu composée de divers épisodes par plusieurs écrivains. Les uns, tels que M. Saint-Marc Girardin, qui a publié à ce sujet une éloquente dissertation, pensent que cette épopée cache sous son vêtement d'emprunt un fait historique; d’autres la regardent tout simplement comme une spirituelle fiction. A Dieu ne plaise que nous osions, nous humble narrateur, tenter de résoudre une question qui n’a pas encore été résolue par des hommes comme MM. Jacob Grimm, Mone, Raynouard, Willems. Nous nous bornons à exposer les pièces de la plaidoirie. Les débats du procès sont assez amusants pour que le public ne soit pas pressé de le voir finir.
1. Le roman du Renard a été réimprimé plusieurs fois en Suède et en Danemark ; il a été aussi traduit en islandais.
2. Dans un savant ouvrage sur le Renard, Grimm a démontré les rapports de cette tradition avec les fables orientales, grecques et latines.
Dans le poëme hollandais que nous connaissons maintenant en entier, grâce à l'excellente édition qui en a été publiée par M. Willems!, il y a bien cà et là quelques mots français qui pourraient faire douter de sa parfaite originalité. Le château du Renard s'appelle Malpertuis (Maupertuis, mauvais trou), le coq Canteclaer (Chante-Clair), le petit chien Courtois, l'ours Brun, le lièvre Cuwaert (Couard) ; et quand le Renard fait devant son oncle son hypocrite confession, il prononce le mot de plaisir, sur quoi l'oncle s’écrie : Pourquoi parler français ? parlez flamand, si vous voulez que je vous comprenne, Mais ce ne sont là que de légères couches d’un vernis étranger qui pouvaient bien provenir du contact perpétuel des Pays-Bas avec la France. Le fait est que ni les diverses branches du roman du Renard recueillies par Méon, ni le supplément publié par M. Chabaille, ni Renard-le-Bétourné de Rutebœuf, ni le Nouveau Renard de Jacquemard Gielée, ni Le Couronnement du Renard de Marie de France, ne peuvent être regardés comme les originaux du poëme hollandais. La première partie de ce poëme est antérieure au plus ancien ouvrage français que nous connaissions sur ce sujet : celui de Perrot de Saint-Cloud. M. Willems a cherché à démontrer, et, ce nous semble, par de très-bonnes raisons, qu'elle date de la seconde moitié du xu° siècle. Tous les événements racontés par le poëte se passent en Flandre, et quelques-uns dans des lieux dont on connaît très-bien l’histoire. Le récit est beaucoup plus dramatique, plus serré, que celui de nos anciens poëtes, beaucoup moins licencieux, et l’ouvrage entier est empreint, comme l’a dit Jacob Grimm, d’une couleur toute flamande. La première partie est celle où il y a le plus de faits et de mouvement. La se-
1. Reinaert de Vos episch fabeldicht van der twaelfde en dertiends ceuw, 1 vol. in-8, Gand, 1836.
n du 1blié œuf, Couvent lanure ions par moir le des est de oum, est
conde, qui est beaucoup moins ancienne, tombe un peu dans le domaine de la poésie moralisante et didactique. Mais c’est chose curieuse de voir où en était déjà le langage de la morale aux jours lointains du moyen âge, et tout ce que l’on osait dire à une époque dont nous avons tant de peine à saisir le véritable caractère et que nous regardons tantôt avec enthousiasme comme l’âge d’or des vertus chevaleresques, tantôt avec horreur comme une ère de barbarie. |
Comme ce poëme est encore peu connu, peut-être nous saura-t-on gré d'en donner ici une analyse. Le premier livre commence par un de ces petits tableaux champêtres que les poëtes du moyen âge, et surtout les minnesingers amoureux de la nature, aimaïent à entremèler à leurs récits. C’était un jour de Pentecôte ; les forêts et les champs étaient couverts de feuillage et de verdure ; une foule d'oiseaux chantaient gaiement dans les haies et dans les bois ; les plantes et Les fleurs embaumées s’épanouissaient çà et là ; le ciel était bleu et clair. Noble, roi des animaux, avait fait proclamer partout qu’il tiendrait ce jour-là cour plénière. Tous les animaux se hâtent de s’y rendre. Renard seul se tient prudemment renfermé chez lui, il a sur la conscience certains méfaits qui lui ont valu auprès du roi plus d’une mauvaise note, et il n’a garde de comparaître. À peine la cour est-elle réunie que de toutes parts des clameurs violentes s'élèvent contre le perfide habitant de Malpertuis. C’est d’abord le loup Jsengrim, qui s’avance devant le trône du souverain et raconte comment Renard lui a fait tant de mal, que, si tout le drap que l’on fabrique à Gand était transformé en parchemin, il ne suffirait pas pour raconter les trahisons de la méchante bête et les souffrances du pauvre loup sa victime; puis vient le petit chien Courtois, qui conte ses doléances en
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français! et accuse Renard de l'avoir volé; puis le pauvre Couard le lièvre, à qui Renard faisait épeler le Credo pour lui tordre pieusement le col au beau milieu de son oraison. Le malheureux, condamné devant le tribunal du roi par tant de voix, n’est défendu que par Tibert le chat et Grimbert le blaireau, qui le représentent comme un saint homme de Dieu, fuyant le monde et le péché et ne vivant que d’abstinences et de mortifications. Au moment où Grimbert termine son apothéose, on voit descendre du haut de la montagne Chante-Clair qui amène sur un brancard les restes de Coppe, sa poule chérie, que Renard a traîtreusement égorgée, ainsi que dix de ses enfants. Le roi ému ordonne de chanter les vigiles ; ensuite on porte Coppe en terre, on lui élève au milieu de l’herbe un tombeau de marbre, sur lequel on place cette inscriptioni: Ici est enterrée Coppe, qui savait si bien graiter la terre et que le cruel Renard a tuée avec sa race.
La colère des ennemis de Renard puise dans cet incident une nouvelle énergie, et le roi, irrité enfin de tous ces méfaits, ordonne qu’on somme le coupable de paraître à sa cour. C’est Brun qui se charge de remplir cette mission, Brun l'ours, qui s’en va niaisement tomber dans le piége de son habile adversaire. Renard le reçoit avec empressement, lui fait toutes sortes de protestations affectueuses, et, sous prétexte de lui livrer de magnifiques rayons de miel, le conduit en un endroit où le malheureux ours se trouve tout à coup la tête prise dans un tronc d'arbre; puis il va sonner l'alarme dans le village, et tous les habitants accourent avec des pelles, des fourches, des pieux, frappant sur l’ours et le rouant de coups, tant qu’à la fin l’infortuné, voyant qu’il y va de sa vie, fait un effort désespéré, s'arrache la peau de la tête et se sauve sai- .