‹ En Amérique et en Europe [microforme]Chapitre 34 sur 76 · D TE · texte numérisé non relu

D TE

Il n’en fallait pas tant pour éblouir l’âme cupide du roi et la vanité de la reine. Renard obtient sa grâce, à la condition de révéler l'endroit mystérieux où il a caché son trésor. Il indique une forêt sauvage, appelle en témoignage Couard le lièvre, qui fait en tremblant sa déclaration. Le roi n’a plus de doute ; Renard triomphe, et quand ses ennemis viennent réclamer l'exécution de l'arrêt, ils sont garrottés et jetés dans un cachot, comme des traîtres et des imposteurs. Ainsi va le monde : le pouvoir est au plus habile, et l'intérêt se revèt du nom de justice.

Cependant le roi voudrait que Renard le conduisit lui-même auprès de son trésor. À cette demande, le rusé diplomate répond par une pieuse lamentation ; il estexcommunié par le pape, non pas pour tous les crimes qu’il a commis, mais pour avoir empêché le loup, qui s'était fait moine, de rester dans son couvent. Il faut qu'il aille à Rome, en pèlerinage, chercher l’absolution et gagner des indulgences. Le roi a l'esprit trop orthodoxe pour ne pas approuver une telle raison. Renard ira à Rome, et avant de partir il se fait donner, pour faire un sac de pèlerin, un large morceau de la peau de l'ours, et pour faire des souliers, la peau des pieds du loup et de la louve.

L’hypocrite regardait déchiqueter ses ennemis et disait à la louve: « Ma tante, ma chère tante, combien de désagréments vous avez éprouvés par ma faute! Je me repens de tous les autres, mais celui-ci me plaît, et je vous dirai pourquoi: vous êtes de mes parentes la plus chère, et Dieu sait que je porterai vos souliers pour votre bien. Vous aurez part aux grandes indulgences et à tous les pardons, chère tante, que j'irai chercher avec vos souliers au-delà des mers. »

Ainsi réhabilité à la cour du roi, vengé de ses ennemis, Renard se fait donner en grande pompe la besace et le bourdon par le chapelain de la cour, puis il se

hâte de partir, car il tremble à tout instant qu'on ne vienne à découvrir sa dernière supercherie. Il emmène avec lui, en leur adressant de belles paroles d'affection, le lièvre et le bélier. À peine arrivé dans son château, il égorge le premier, lui coupe la tête; la met dans la besace et confie le tout au bélier, en lui disant que c’est une dépêche de la plus grande importance qu'il faut porter au roi.

Ici se termine le premier poëme du Renard, qui se compose de trois mille et quelques cents vers. Environ un siècle plus tard, c’est-à-dire vers l’année 1250, si l'on s’en rapporte à l'opinion de M. Willems, un poëte voulut y ajouter une seconde partie et imita les principaux événements de la première. Dans ce nouveau roman, comme dans celui que nous venons d'analyser, le roi tient sa cour plénière; les animaux accusent Renard de toutes sortes de crimes. Renard sommé de comparaître devant le tribunal suprème, quitte encore sa retraite avec son neveu Grimbert, et se confesse encore à lui le long de la route.Il fait de nouveau un long et hypocrite plaidoyer ; il trompe de nouveau le roi, en le leurrant par l'espoir de retrouver trois joyaux précieux qu’il prétend lui avoir envoyés. Condamné à se battre en champ clos contre le loup, il parvient, par un tour d'adresse, à le terrasser. Cette victoire est re gardée comme le jugement de Dieu, et Renard devient le favori du roi. Le poëme se termine par cette vive et mordante satire, qui semble avoir été écrite au xIn* siècle pour le xix°

« Ceux qui ont les ruses de Renard sont chéris partout, et partout on les croit sur parole. Dans l’état ecclésiastique et dans le monde, on s’en rapporte aux conseils de Renard. On suit les détours de Renard, on marche sur ses traces. La réputation qu’il s’acquit dans le temps lui est toujours restée. Il a laissé une race nombreuse dont la fortune et la puissance s’augmen-

tent sans cesse. Celui qui ne pratique pas les ruses de Renard ne vaut rien pour ce monde et n'obtient de pouvoir dans aucun état; mais s’il peut tendre les mêmes filets, s’il a un écolier, il saura bien se faire un gîte. Il sait user des circonstances, il monte, et on le pousse en avant. Il y a une race de renards qui maintenant s'agrandit toujours : on trouve plus de renardeaux (sans barbe rousse, il est vrai) qu’on n'en vit jamais. La justice a disparu, la bonne foi et la vérité sont anéanties. A leur place, il nous est resté l’avarice, la méchanceté, la haine, l'envie. Tout est au pouvoir de ces vices. Avec leur seigneur maître Orgueil, ils règnent sur la terre. À la cour du pape comme à celle de l’empereur, chacun cherche à erlever à son prochain l’honneur et la réputation, à se mettre en faveur par la ruse ou par la simonie. A la cour on ne connaît que l’argent. L'argent est plus aimé que Dieu et a plus de pouvoir. Qui apporte de l'argent est le bienvenu, et ses désirs sont accomplis les premiers. Parmi les hommes et parmi les femmes, l’argent produit l’infidélité, enfante la honte et le faux témoignage. Le libertinage, la méchanceté, la luxure, ne sont qu’un jeu pour le clergé. Le pape et l’empereur de Rome sont entrés dans l’ordre de Renardie. En ioute chose chacun ne pense qu’à soi. Je ne sais ce qui en arrivera. »

Ce second roman du Renard est en grande partie imité des poëmes français. Mais le premier est certainement une œuvre à part, une épopée complète, une comédie excellente écrite avec verve, avec une profonde connaissance des vices du temps et des subtilités du cœur humain. Jacob Grimm dit que cette satire de la société est, après La Divine Comédie, le meilleure poëme du moyen âge, et nous pouvons ajouter qu’elle a été beaucoup plus populaire et plus répandue que l’œuvre immortelle du poëte florentin. : | Le roman du Renard et le petit conte d’'Elégast et

re

re

Charlemagne sont, comme poëmes, les deux sales traces de compositions originales que nous Cotimaissions dans l’ancienne littérature hollandaise, Mais s de l'épopée nous passons à la poésie lyrique, voici venir une riche moisson de chants naïfs et touchants, ceux-ci imités de l'Allemagne, ceux-là nés sur le sol même de la Hollande, tous curieux à étudier et tous populaires.

Ces poésies populaires datent déjà du xrr siècle; mais c'est au xv< surtout qu'on les trouve en abondance et avec un caractère marqué. Il en existe plusieurs recueils, et la bibliothèque de la Haye en possède encore un grand nombre manuscrits. Une portion considérable de ces recueils se compose de poésies religieuses très-intéressantes à consulter, car elles expriment l'esprit de l’époque et notamment le mysticisme du xive etdu xv° siècle. On y trouve des idées étranges et un style singulier. C’est l’âme considérée comme jeune fille et qui aspire à Jésus-Christ, son fiancé ; c’est Jésus-Christ qui s’en va le soir de par le monde séduire avec son doux regard les âmes vierges, et le poëte emploie un incroyable mélange d’expressions et d’images profanes pour peindre l'amour divin. L’âme s’écrie : « Jésus, avec vos yeux noirs, vous me ravissez les sens. Je veux me plaindre à Marie de ce que vous me faites éprouver. » À quoi Jésus répond : « Oui, plaignez-vous à ma Mère, et je m’en vengerai. Je vous ferai aimer, et votre cœur se brisera . » Alors l’âme soupire, elle languit comme la tourterelle qui a perdu son époux ?; puis elle dit adieu au monde qui la trompée, pour se plonger tout entière dans l'amour de Jésus, ct elle s’écrie : « L'amour repose, l'amour

Page 1