‹ En Amérique et en Europe [microforme]Chapitre 37 sur 76 · ÉD TT DER LNAS · texte numérisé non relu

ÉD TT DER LNAS

rivés à ce rang suprême, ni par quels chefs-d'œuvre il fut mérité.

Outre ces grades littéraires, les chambres de rhétorique avaient un porte-enseigne chargé de faire flotter leur bannière dans les grandes réunions, et un procureur fiscal qui enregistrait leurs faits et gestes. Elles avaient un nom symbolique, un blason des plus idylliques, et une devise très-morale et très-religieuse. Celleci porte dans ses armes une branche d'olivier, et a pour titre : Ecce gratia ; celle-là prend pour symbole l'églantine,et pour devise : « Nous fleurissons pour l'amour.» Une autre s'appelle le Buisson de Moïse, une quatrième la Vallée de Joie; une quantité d’autres avaient des noms de fleurs ; Fleur de Blé, Fleur des Champs, Fleur de Lis. Celle d’Ypres, plus ambitieuse, s'appelait l’A/pha et l'Oméga, celle de Lichterwelde les Voyageurs Paci/iques. Quelques-unes se placçaient sous le patronage des saints ; d’autres enfin, voyant le ciel et la terre envahis par leurs rivales, descendaient dans les réalités de la vie vulgaire. Une société de Louvain s'appelait tout simplement le Persil, une autre /e Boudin. Les devises étaient d’ailleurs toujours une affaire importante à traiter, un grave objet d'examen et de discussion, si grave que quelquefois, pour en finir, il fallait le deus ex machind. On raconte qu’un jour les membres d’une nouvelle société de Bruges, qui prit le titre de Saint-Esprit, s’étant réunis pour aviser à la devise qu'ils adopteraient, virent tout à coup entrer par la fenêtre un pigeon qui leur apporta au bout de son bec ces mots : Mon œuvre est céleste (mijn werk es hemmelick)". De nos jours, on attend encore dans les grandes villes de Flandre et de Hollande les nouvelles des pigeons; ils apportent la cote de la bourse, le taux des actions industrielles et les changements de ministères.C’estl’œuvre céleste de cette époque.

1. Kops, Schets eener Geschiedenisse der Rederijkeen , p. 222.

Toutes ces chambres jouissaient de certains priviléges qui donnaient à beaucoup d'honorables citoyens le désir de s'associer à elles. Les princes leur témoignaient aussi une faveur particulière. Le duc Jean de Brabant était inscrit parmi les membres de la société de Bruxelles. Charles-Quint donna lui-même un blason à celle d'Amsterdam, et Guillaume d'Orange s’honorait de faire partie de celle d'Anvers. Mais on n'était reçu dans ces gloricuses confréries qu’à la condition d'offrir certaines garanties prévues par les règlements. Plusieurs sociétés exigeaient de leurs candidats qu'ils fussent mariés depuis au moins un an et un jour. C'était le sine qué non d'éligibilité dans ces temps de mœurs honnêtes; c'était la loi des chastes sœurs. Aujourd’hui elles sont moins sévères.

Le but des chambres de rhétorique hollandaises et flamandes était, comme nous l'avons déjà dit, de travailler au progrès de la langue et de la poésie; mais leur tendance était, à vrai dire, plus morale encore que littéraire. Elles mettaient au concours des questions de dogme et de charité publique qui ne pourraient occuper aujourd'hui que la Faculté de théologie de la Sorbonne, ou la commission du prix Montyon. Elles faisaient représenter, à la manière de nos anciennes confrérics, des drames bibliques et des mystères. Pour récompense elles distribuaient aux lauréats des coupes d'argent ou d’étain, selon l’état de leur budget. Parfois, pourtant, elles abordaïient des questions profanes, elles entraient, au grand scandale de quelques-uns de leurs membres, dans le domaine de la mythologie grecque, et mettaient sur la scène les dieux et les héros à la place des saints et des patriarches. En 1519, une des chambres de Gand représenta un drame qui avait pour titre : L’'Enlèvement de Proserpine par Pluton. La pièce est précédée d’un long prologue composé d’une foule de maximes fort peu adaptées à un tel sujet, mais fort

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édifiantes. Puis apparaît un gardien qui s'appelle Monsieur Sait-Tout, et qui chante un hymne à la beauté du printemps et de l'aurore. Un autre personnage symbolique se présente, qui loue, comme un mauvais sujet qu'il est, la volupté des ténèbres ; le sage Sait-Tout le réprimande de cette grossière licence de pensée, et l'invite à voir la pièce que l’on va jouer pour son instruction. Ici se termine le premier acte. Les acteurs se retirent. Le public réfléchit, et bientôt voici venir Jupiter, tenant la foudre à la main, Neptune appuyé sur son trident, chacun d'eux dépeignant en longs vers les charmes de son empire. Tout à coup leur dialogue dithyrambique est interrompu par Pluton, qui entre en fureur, le visage noir, les mains noires, gesticulant et criant que ses deux frères ont pris la meilleure part de l'héritage paternel, et qu'il bouleversera le ciel et les ondes, si on ne lui fait justice, « Mais que veux-tu donc? dit Neptune inquiet déjà sans doute d’avoir à prononcer le quos ego. — Je veux une femme, s’écric Pluton en se redressant de l’air d’un lion dont le vent du désert enfle les naseaux. — Allons, allons, mon cher frère, dit le galant Jupiter d'un air assez fat, tu es par trop noir pour rêver une,telle conquête. » L'impertinente remarque de l'amant de Léda jette Pluton dans un nouveau transport de fureur, et les deux frères, craignant sa vengeance, promettent enfin de le seconder dans ses vœux et de l'aider à enlever Proserpine. Ils appellent à leur secours Phébus, Pan, l’Aurore, Zéphyre, Cybèle et Vénus. L'amoureux Pluton les suit près de la tour de fer où est enfermée Proserpine. Vénus s’avance au milieu des arbres prinianiers que l’on nomme : Désir charnel, Plaisir mondain, Tentation ennemie ; elle séduit par ses chants perfides l’innocente prisonnière, qui, ne sachant point à quel piége elle est exposée, franchit d’un pied léger le suvil de sa retraite. A l'instant mème, Pluton se précipite sur elle, en lui

criant d’une voix fort peu galante : « Malédiction sur toi, indigne hypocrite, pécheresse de Sodome ! je t'arrache à tes vains plaisirs, je ’'emmène dans l'enfer! » Là-dessus reparaît l'interprète moral du drame, qui prouve par ce qui vient de se passer que, lorsqu'une jeune fille a été enfermée par une mère prudente dans la tour de fer de la continence, elle ne doit point prèter l'oreille à la voix séduisante qui l'appelle, sous peine d’être emportée par le méchant esprit dans les ténèbres de l'enfer.

Parfois aussi les chambres de rhétorique d’une ville adressaient à celles des autres villes une question à résoudre, s’invitaient, se provoquaient au combat poétique, et alors c’étaient des réunions solennelles, des fêtes inscrites dans les annales de la contrée, des olympiades. Nous empruntons à un ancien historien des Pays-Bas, Emmanuel de Meterem, le récit d’une de ces réunions qui renferme de curieux traits de mœurs : « La chambre des violiers d'Anvers, comme ayant emporté le principal prix à Gand, envoya semblable carte aux villes circonvoysines, en l’an 1562, pour y comparoistre le premier d’aougst, et y apporter leur solution sur cette demande : « Que c’est qui invite l’homme le plus aux arts et aux sciences. » Il n’y avoit pas seulement des prix pour ceux qui donneroyent la meilleure solution, mais aussi pour ceux qui feroyent leur entrée avec le plus de triomphe, de magnificence, et avec le plus de gens, et qui pourroyent le mieux représenter et faire entendre par figure, ou autrement, comment on pourra s’assembler en amitié et départir amiablement. En quatriesme lieu, pour celui qui représenteroit le plus artistement sa devise. En cinquiesme lieu, pour celuy qui feroit la plus belle et solennelle entrée à l’église. En sixiesme lieu pour celuy qui feroit le plus beau feu de joye, soit sur l’eau en des batteaux, soit sur terre, à brusler des tonneaux de poix, à faire des

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fusées, à allumer des torches, des lanternes, paelles à feu, etc. En septiesme lieu, pour celuy qui joueroit le mieux sa comédie. En huictiesme lieu, pour celuy qui, aux prologues de son jeu, pourroit le mieux dire: combien les marchands qui se comportent justement sont profitables aux hommes. Et finalement, pour celuy qui pourroit le plus innocemment ou gaillardement faire le fol, sans injure ou deshonnesteté. En quoy on proposa des choses merveilleusement subtiles, profondes et doctes, pleines de sens et de science, et plusieurs autres tels prix.

« Sur cest envoy comparurent en Anvers, le troisiesme d’aougst, quatorze chambres de rhétoriciens, lesquelles vindrent de diverses villes et seigneuries en Brabant. La chambre de la Guirlande de Marie de Bruxelles emporta le plus grand prix pour avoir faict la plus belle entrée, car ils firent leur entrée estant bien trois cent et quarante hommes à cheval, tous habillés en velours et en soye rouge cramoysie, avec de longues casacques à la polonnoise, bordées de passement d'argent, avec des chapeaux rouges, faicts à la façon des heaumes antiques: leurs pourpoincts, plumages et bottines estoyent blancs; ils avoyent des ceintures de tocque d'argent, fort curieusement tissues de quatre couleurs, jaulne, rouge, bleu et blanc ; ils avoyent sept charriots faicts à l'antique qui estoyent fort gentiment équippés, avec divers personnages qui estoyent portés esdits charriots. [ls avoyent encore septante et huict charriots communs avec des torches; esdits charriots estoyent couverts de drap rouge bordé de blanc; tous les chartiers avoyent des manteaux rouges, et sur ces charriots il y avoit divers personnages représentant plusieurs belles figures antiques qui donnoyent à entendre comment on s’assemblera par amitié pour départir amiablement. De Malines vint la chambre appelée la Pione; ils firent leur entrée avec trois cent et

vingt hommes à cheval, habillés de robe de fine estamine incarnate, bordées de passement d’or, avec des chapeaux rouges; les pourpoincts, les chausses et les plumages estoyent de couleur jaune, les cordons d’or et lies bottines noires. Ceux-ci avoyent sept charriots de plaisance, faicts à l’antique, et fort bien enrichis et ornés de personnages. Ils avoyent encore seize autres beaux charriots quarrés par en haut et couverts de drap rouge, chasque charriot ayant huict beaux blasons, et deux de la confrairie assis dedans avec des torches, et derrière il y avait deux paclles à feu. En telle manière vindrent aussi les autres chambres, mais non en telle magnificence et avec tant de gens, et l’on employa quelques jours à faire des feux de joye, à jouer des comédies, des farces, à faire des choses pour rire, et en des banquets jusques à ce que les prix fussent départis. »

Kops, que nous avons déjà cité, parle aussi de cette réunion, et dit qu’on y vit arriver des députations de onze villes et près de quinze cents membres de différentes chambres de rhétorique, tous à cheval. Ceux de Berchem y arrivèrent suivis d’une belle jeune fille qui s'avançait gravement sous un dais porlé par quatre hommes, et qui représentait la reine Rhétorique ellemême.

Les chambres de rhétorique se propagèrent dans toute la Hollande et la Belgique. Bientôt les villages mêmes voulurent en avoir une, et chaque ville en eut plusieurs. On en comptait trois à Amsterdam, quatre à Anvers, quatre à Bruxelles, trois à la Haye et à Harlem, quatre à Gand, six à Louvain; bref, vers le milieu du xvi° siècle il y avait dans les Pays-Bas près de deux cents chambres de rhétorique ayant leur devise, leur blason, leurs doyens et leurs poëtes. Les plus anciennes s’arrogeaient le droit de donner des statuts et des priviléges aux plus jeunes. C’étaient des métropoles litté-

raires autorisant des succursales. En 1493, l'archiduc Philippe, père de Charles-Quint, créa à Gand une chambre suprème de rhétorique, dont il donna la direction à un chapelain. Cette chambre s'appelait : Le divin et révéré nom de Jésus avec la fleur de beaume. Elle devait se composer de quinze membres et de quinze jeunes gens qui seraient tenus d'apprendre l’art de poésie. En outre, il fut décidé que pour honorer Notre Seigneur Jésus-Christ et la Vierge Marie, on admettrait dans cette religieuse association quinze femmes en mémoire des quinze joies de la sainte Vierge. C'était ainsi que le pieux moyen âge se dévouait à l'étude des lettres. Il choisissait un prètre pour président d’une académie, il plaçait la poésie sur l'autel, la couronne de lauréat dans l’église, et dans sa galanterie même envers la femme, il exprimait une pensée de dévotion, il songeait à la mère de Dieu.

Les guerres cruelles du xvr° siècle portèrent un coup funeste aux chambres de rhétorique. En Belgique, le due d’Albe, croyant voir surgir dans leur sein des gr. « de protestantisme, les écrasait de sa main de fer. in Hollande, la nation entière, armée pour défendre sa liberté politique et religieuse, ne pouvait plus guère songer à ces naïves idylles d'autrefois. Les unes devinrent tout simplement d’honnètes confréries de paroisse qui conservèrent un privilége de préséance dans les processions et le droit d'assister en grande pompe aux fêtes de l'Église. D’autres servirent à former de nouvelles associations plus sérieuses et plus utiles, notamment celle qui en 1766, prit le titre de Societé de littérature néerlandaise, et qui subsiste encore. D'autres enfin se transformèrent en clubs et en sociétés de lecture. Leurs membres se réunissent chaque soir avec une ponclualité hollandaise dans une salle inondée de journaux. Au lieu de représenter comme autrefois les drames bibliques, ils assistent par la pensée au grand

drame des révolutions financières et politiques ; au lieu de se donner des questions dogmatiques à traiter, ils : se passent mutuellement les contrefaçons belges de nos 1 romanciers, et dans leurs plus longues heures de liberté ils jouent au whist.

Cependant, avant de déchoir ainsi de leur ancienne grandeur, les chambres de rhétorique servirent encore de modèles aux sociétés qui s’établirent en Allemagne aux xvi° et xvrr siècles sous le titre de Sociétés de linguistique (Sprach-gesellschaften), avec les mêmes recherches prétentieuses de symboles, de devises, de blasons.

Le but littéraire que ces sociétés s'étaient proposé, elles ne l'ont jamais atteint. Elles n’ont laissé que des œuvres fades, incorrectes et de mauvais goût, où l’on ne retrouve pas mème ces éclairs d’esprit et ces élans de verve qui font supporter les longueurs de nos anciennes poésies. Loin de pouvoir constituer une littérature, elles ne furent pas même en état de maintenir | l'entière indépendance de leur langue, de la soustraire L aux envahissements de l'influence étrangère. La France les dominait, la France leur imposait ses bergeries, ses ridicules personnifications de vices et de vertus enseignées par le roman de {a Rose et reproduites dans tant de mystères; elle leur fait accepter ses tours de phrase, ses expressions, ses images allégoriques. En vain les partisans zélés de la langue hollandaise s’écriaient en vers et en prose : « Conservons la pureté de notre idiome, éloignons-en les mots empruntés à un autre pays; » en écrivant celte exhortation patriotique, ils trahissaient eux-mêmes leurs errements philologiques, ils proclamaient avec des mots étrangers qu’on ne devait pas faire d'emprunts à ces dialectes étrangers.

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