Bastaer woorden vreemt, Uitlands niet neemt
(Kops, pag. 289.) Ypey, dans son Histoire de la langue néerlandaise, cite un passage
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Au xvi siècle, l'étude ardente de l'antiquité contribua beaucoup encore à entraver le développement de la langue hollandaise. Les savants s’éprirent d’un tel amour pour le latin, que non contents de lui sacrifier la langue dans laquelle ils avaient reçu les premières leçons de leur mère, ils se laissèrent aller au vain plaisir de travestir leur honnête nom de famille, dans l'espoir de ressembler un peu plus à leurs chers maitres du siècle d’Auguste. Le caustique et mordant auteur de la Folie eut lui-mème cette folie classique. Il s'appelait Gherard Gherardts, et devint Desiderius Erasmus. Son précepteur lui avait déjà donné l’exemple de cette mascarade philosophique. On ne le connaissait à Rotterdam que sous le nom de Hermanzoon ; il prit celui d’Aurelius. Un autre savant, Jean Oudewater, signa fièrement Johannes Palaconydorus. Le célèbre Groot fut plus raisonnable, il s’appela Grotius. Mais que dire du renégat Jean de Gorp, qui, après avoir écrit tout un livre pour prouver que la langue du paradis terrestre, la langue dans laquelle Adam adressait son cantique d’amour à Eve et son
curieux d’un poëte du xvi° siècle qui avait le titre de facteur dans une chambre de rhétorique. Il parle de l’histoire de Pirame et Thisbé, et compare la mort de Thisbé à la passion du Christ :
Om te concludereen van onze begriipt,
Dees historie moraliseerende
Is in den verstand wel accordeerende
Bij der passie van Christus ghebenedijt.
Dans ces quatre vers, il y a cinq mots français. Les suivants, cités par le même auteur, sont plus étranges encore. Je ne crois pas qu’on ait jamais poussé plus loin la bâtardise du langage.
Nu ghepresupponneert dat jemant is eloquent,
En dat hy in der rhethorüicke is tellent (pour excellent), Dat hy philosopheliick can argumenteren,
Dat hy de harmonye musiken kent,
Mitsgaders den loop weet van’t firmament,
En dat hi alle hantwercken can useren, etc.
Dix mots hollandisés dans six vers! les naïfs disciples des chambres de rhétorique appelaient cela travailler aux progrès de leur langue!
cantique de reconnaissance à Dieu, était le hollandais, réprounve cette langue céleste comme indigne de lui, et s'appelle Goropius Becanus ?
Cette étude passionnée de l’antiquité eut sans doute un heureux résultat pour la Hollande; elle illustra ses écoles, elle donna à ses savants une célébrité qu'ils n'auraient pas eue, s’ils avaient écrit dans l’idiome si peu répandu de leur pays natal ; elle produisit au sein des cités néerlandaises un grand nombre de poésies latines d'un goût pur et d’un style élégant; mais c'était une confiscation de l’idiome national au profit d’une imitation étrangère et lointaine !.
Enfin, vers les dernières années de ce siècle d’érudition, un homme apparut qui voulut bien faire servir ses études classiques au progrès de la littérature nationale. C'était Dick Coornhert, noble et courageux caractère, défenseur des idées de tolérance dans un siècle d’intolérance, cultivant avec amour les lettres au milieu des orages politiques, et chérissant son pays jusque dans ses persécutions. Jeune, il avait parcouru l'Espagne et le Portugal, il avait vu de près l’inquisition et ses cruautés, et il en avait éprouvé un tel sentiment d'horreur, que toute sa vie fut employée à défendre la liberté de conscience. Allié par sa femme à l'illustre maison de Brederode, il devint, dès le commencement de la lutte entre la Hollande et l'Espagne, l’un des plus zélés défenseurs de l'indépendance de Son pays el de la réforme. Il fut tour à tour entrainé dans le conflit des questions religieuses et des intrigues politiques, poursuivi par les catholiques, puis par les calvinistes, honoré un jour comme homme de cœur et de talent, emprisonné le lendemain comme un schismatique, investi d’un haut emploi et banni de sa terre
1. On a publié récemment en Hollande une histoire très-intéressante de ces poëtes latins.
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LITTÉRATURE MODERXE. 241
natale, puis rappelé par la clameur publique, el emprisonné de nouveau. On raconte que, lorsqu'il était dans son cachot, sa femme à laquelle il avait communiqué son énergie, allait dans un hôpital de pestiférés pour y prendre le germe contagieux el le lui rapporter afin de le soustraire à la honte de l’échafaud. Après toutes ces cruelles vicissitudes d’une existence qui avait un si noble but, Coornhert eut enfin la liberté de se retirer à Gouda, et mourut presque oublié.
Les œuvres de Coornhert sont l'expression fidèle des idées de dévouement et de liberté qui l’occupèrent toute sa vie. Elles se composent d’un traité de morale, d’un autre qui a pour titre : Dialogue sur le bien suprême. Il traduisit le de Officiis de Cicéron, et publia, avec le concours de la chambre de rhétorique d’Amsterdam, dont il était membre, une grammaire hollandaise. Vers le mème temps, un typographe savant, originaire de la France et domicilié à Anvers, Plantin, imprima son Thesaurus linguæ teutonicæ, qui fut modifié, achevé pas son prote, Kilian, et publié sous le titre de Vocabulaire étymologique et grammatical, ouvrage excellent, que les érudits aiment encore à consulter. Ainsi, sur la fin du xvi: siècle, la Hollande avait du moinsles deux éléments essentiels de sa philologie, la grammaire et le dictionnaire.
Le xvne siècle fut pour elle une époque éclatante. Son courage el son opiniâtreté avaient assuré son indépendance. Ses navires parcouraient toutes les mers. Ses amiraux écrasaient, dispersaiert les flottes espagnoles ; ses hommes d’État ses Barneveld, ses Grotius, ses Jean de Witt, étaient célèbres dans l'Europe entière. Ses universités de Leyde, d’Utrecht, de Groningue, de Franeck, se signalaient par leur érudition'.
1. Niebuhr, dit dans son Histoire romaine : « Après l'Italie et la Grèce, aucun lieu ne mérite plus la vénération de ceux qui aiment l'antiquité, que la salle de l’université de Leyde, où les portraits des
Ses Elzévir et ses Blauw se faisaient un nom classique dans les annales de l'imprimerie, et tandis que l'art exaltait le génie fécond de Rubens, la pensée
mystérieuse de Rembrandt, la littérature, longtemps
égarée dans de frivoles jeux de société, prit enfin son essor. Ce fut une de ces époques de gloire et de prospérité comme la Providence en donne, à quelques siècles de distance, une ou deux aux peuples pour les fortifier aux heures de désastres par le souvenir de ce qu'ils ont été etle sentiment de ce qu'ils peuvent ètre encore.
Au commencement du xvrr siècle, Hooft fil représenter la première pièce de théâtre à laquelle on pût sérieusement donner le nom de tragédie. Le sujet de celle pièce, qui avait pour titre Gérard de Velzen, était tiré d’une tradition hollandaise du moyen âge; la contexture des scènes, les détails, étaient empruntés à différents pays et à différentes époques. Il y avait là des chœurs comme dans le théâtre grec, des personnages allégoriques comme dans les représentations des clercs de la bazoche, et le style était parsemé d'une foule d’antithèses, de concetti, de tours de phrase galants, en un mot de toutes ces pointes de mauvais goût qui régnaient alors, et que Shakespeare et Calderon eux-mêmes ne surent pas éviter.
Dans sa jeunesse, Hooft avait voyagé en Italie. II s'était passionné pour les bergeries qu'on écrivait alors dans le pays de Dante et le faux brillant de Marino. On sait ce que Boileau a dit à cet égard :
Jadis de nos auteurs les pointes ignorées Furent de l’Italie en nos vers attirées ;
Le vulgaire, ébloui de leur faux agrément, A ce nouvel appât courut avidement.
Cette invasion littéraire dont Boileau déplorait les sui-
professeurs, depuis Scaliger jusqu’à Rhunkenius, sont rangés autour de celui de Guillaume 1°". »
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tes, la Hollande la subit comme l'Allemagne, comme l'Europe entière. Hooft s’en revint dans sa bonne ville de Muyden, l’esprit ravi de toutes ces jolies bergères aux robes de gaz, aüx doigts de rose, qui parlaient si coquettement des flèches de Cupidon et de son sourire perfide. Son premier essai fut une imitation servile de l’'Aminte du Tasse, et du Pastor fido de Guarini. Les deux pièces qu’il écrivit ensuite, Gérard Velzen et Bato,
: étaient encore entachées du même défaut; mais enfin
il y avait dans ces compositions un talent de style, une harmonie de langage, et une certaine hardiesse de pensée dont on n'avait encore point eu d'exemple en Hollande : ce sont là les qualités qui assurent à Hooft un rang distingué parmi les écrivains de sa nation. Il publia en outre des poésies fugitives, des chansons érotiques qui eurent un grand succès, et qui sont passées de mode avec le mauvais goût qui les inspira. Comme prosateur, il s'est acquis une réputation plus sérieuse et moins contestée. Il écrivit une Vie de Henri IV, une histoire des calamités de Florence, qu’il attribuait à l'élévation des Médicis. Les dernières années Je sa vie furent employées à retracer les graves événements de la Hollande, à partir de l’abdication de Charles-Quint (1535) jusqu’à l'assassinat de Guillaume Ier (1584) Il aurait voulu continuer cette œuvre nationale jusqu’à l’année 1609, époque de la première trêve de la Hollande avec l'Espagne : la mort le surprit au milieu de ses travaux, et l’on ne trouva dans ses papiers que le récit du gouvernement de Leicester,
En se jetant dans cette nouvelle carrière, Hooft avait pris pour modèle Tacite. Il l'avait lu et relu avecamour plus de cinquante fois, dit un de ses biographes, et, pour mieux se familiariser avec son génie, il l'avait traduit. Tous ses livres d'histoire furent écrits sous l'impression de cette longue et ardente étude; souvent dans sa narration, comme dans les histoires de l’an-
tiquité, l'auteur s’efface. Les personnages entrent er. scène; ils prennent la parole dans les conseils; ils haranguent les troupes sur les champs de bataille; l’action tient Ja place du récit. Si cette manière de dramatiser les événements Ôte à l’histoire, du moins en apparence, cette vérité austère qui nous séduit par sa simplicité et nous rassure par sa monotonie, elle lui donne un mouvement, une vigueur qui peut produire de grands effets. Hoofîft avait de la verve, de l’éloquence. Il avait, d’ailleurs, longuement approfondi chacune des époques dont il retraçait les annales, et ses œuvres historiques furent dignement appréciées. Louis XIII, à qui il fit présenter par Grotius sa Vie de Henri IV, lui envoya, avec une reconnaissance filiale, l’ordre de Saint-Michel, une chaine d’or et des lettres de noblesse. Ses compatriotes lui surent gré d’avoir consacré son génie et ses veilles au récit de leur lutle courageuse. Aujourd'hui encore ils aiment à relire son histoire, et l’on à très-justement observé que Schiller avait eu grand tort de ne pas la consulter pour écrire son livre sur la révolution des Pays- Bas.
Vondel, dont les premières œuvres datent aussi du commencement du xvu° siècle, avait plus de génie poétique que Hooft et plus de goût. llevé dans une condition obscure, il se développa de lui-même, et n’eut pas, comme son noble rival dans la carrière des lettres, l’occasion de se laisser séduire par des modèles brillants et trompeurs. A trente ans, il ne connaissait guère encore que sa langue maternelle; plus tard il apprit un peu de français et de latin !, et dès qu'il put donner plus d'extension à ses études, il se tourna vers
1. La première de ses tragédies, la Délivrance d'Israël, publiée en 1612, est précédée d’une dédicace en vers français qui montre tous les efforts que le pauvre poëte avait faits pour apprendre notre langue. On voit à son style qu’il a surtout étudié du Bartas.
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l'antiquité, cette immortelle source du vrai beau. A l'âge de cinquante ans, il apprit le grec, et publia, en 1639, une traduction de l'Électre de Sophocle. A prendre l'un après l’autre dans l’ordre chronologique chacun de ses drames, on y voit très-bien les transformations progressives qui s’opérèrent dans son esprit. Dans ses premiers essais, il hésite, il va sans savoir où, il est sous l'influence des écoles de rhétorique, les seules qu’il connût alors. Puis peu à peu il s’enhardit, il prend une marche déterminée, l'étude soutient son inspiration, et, s’il tombe encore dans la vulgarité et le mauvais goût, l'éclat de sa chute montre du moins à quelle hauteur il s'était élevé.
Ce qui le charmait dans les tragiques grecs, c'était leur ton solennel et imposant, leur tendance religieuse, l'intervention des dieux dans les événements de la vie humaine, et cette terrible loi du destin qui épouvantait l'Olympe même. Mais il comprenait ce que nous avons eu tant de peine à comprendre, que cette mythologie antique, à laquelle on ne croyait plus, ne pouvait plus produire qu’une émotion factice, qu'une autre société demandait d’autres symboles et d’autres traditions. Il essaya de satisfaire au sentiment chrétien de son époque : il remplaça l'inflexible destinée par la Providence que l'Évangile nous a révélée, par ce pouvoir mystérieux et invisible comme la fatalité des Grecs, mais paternel et indulgent. Au lieu des nymphes et des satyres, des furies vengeresses et des divinités pacifiques, il fit apparaître dans ses drames les anges ct les démons, les bons et les mauvais génies du christianisme. La plupart de ses tragédies sont empruntées à l’histoire de la Bible. C’est Saül, c’est Salomon, c’est David, Joseph, Jephté, et enfin Lucifer, son chefd'œuvre.
Les Hollandais, en parlant de cette pièce, ne manquent pas d'observer qu’elle a précédé de treize années
la publication du Paradis perdu de Milton. S'ils veulent prouver par là que Vondel ne s’est pas mis à la remorque du poëte anglais, rien de mieux. S'ils prétendent au contraire insinuer que l'immortel chantre d'Eden aurait bien pu prendre la première idée de son épopée dans le drame de leur compatriote, il faudrait, pour plus de justice, remonter à quelque vingt ans de là, chercher le premier germe de cette idée dans le poëme de Grotius qui a pour titre Adam exilé, et plus loin encore probablement dans mainte œuvre ignorée. Toutes ces questions d’origine qui intéressent l'esprit méticuleux des bibliographies n’altèrent en rien la gloire des grands poëtes, Qu'importe que Shakespeare ait pris le sujet du Roi Lear dans une ballade anglaise, le sujet de Roméo et Juliette dans un conte italien, le sujet de Hamlet dans une page de Saxo le grammairien ? Qu'importe que Molière se souvienne de Plaute ou de Térence, que Schiller construise tout un drame sur une chronique romanesque, et que Gœthe conçoive la mort de Werther en lisant le récit d’un suicide? La vraie gloire du poëte ne consiste pas tant à inventer l'embryon de son œuvre qu'à lui donner la vie, l'essor, l’espace, comme le sculpteur qui d’un bloc de marbre brut fait une Galathée.
Revenons à Lucifer. Cette pièce ne peut certes être comparée au Paradis perdu, ni pour la hardiesse de l'invention, ni pour la hauteur des pensées, ni pour la pompe du récit et la fraîcheur des descriptions ; mais, en le plaçant au-dessous de l'épopée anglaise, le drame de Vondel n’en est pas moins une grande et belle œuvre qui suffirait à elle seule pour sauver la littérature hollandaise de l’injurieux oubli auquel nous l'avons si longtemps condamnée.