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inonde les grands et les petits hôtels, et sans cesse se renouvelle.
Une large rue, bordée d'arbres, qui formerait une jolie promenade si elle était mieux entretenue, la rue du Canal, coupe la ville en deux parties : l’une occupée par les Français, l’autre par les Américains. L’antagonisme héréditaire du Gaulois et de l’Anglo-Saxon a fait cette division. Réunies sur le même sol, par les mêmes lois et les mûêmes intérêts, les deux races n'ont pourtant pu se mêler l’une à l’autre. Comme les Européens et les Asiatiques, elles gardent leur nationalité sur chaque rive de leur Bosphore, et quand on va d'un des côtés à l’autre de la rue du Canal, il semble qu’on entre dans un pays tout différent.
Sur l’un de ces côtés on n'entend guère que le sifflement de l'Anglais; sur l’autre, le cher idiome de France, ou la sonore langue de Castille. Le quartier américain à des rues plus lerges, des constructions plus régulières. Le quartier européen offre aux regards de l'étranger plus de variété et de mouvement. Le caractère distinctif de ces deux moitiés de la ville se retrouve dans les mœurs de leurs habitants et dans leurs produits industriels. Le quartier américain garde, comme un fidèle enfant des États-Unis, ses barrooms, ses flacons de wisky; ses boutiques garnics d’utiles marchandises : le quartier français a ses joyeux cafés, ses restaurateurs à la carte, ses magasins de luxe.
Malgré cette séparation, les deux peuples n’ont pu vivre dans un rapprochement si immédiat sans agir quelque peu l’un sur l’autre. La hardiesse commerciale des Américains à donné un plus vif essor à leurs voisins, et ceux-ci ont à leur tour adouci la rudesse, animé l'esprit des froids colons du Nord.
La Nouvelle-Orléans n’a point le morne aspect des autres villes de la république. On ne pense pas ici que,
du premier de l'an jusqu'au 31 décembre, tous les
jours doivent s’écouler sous le vitrage du comptoir, comme les grains de sable dans le sablier. On ose se livrer à d’agréables loisirs, passer des heures en de gais diners. On entend, chose inouïe à New-York et à Philadelphie! les guitares d’une troupe de musiciens ambulants résonner dans les rues, dans les cafés, et l'on va, le dimanche, en grande toilette, applaudir, dans un assez beau théâtre, un léger vaudeville.
Ici, comme dans le Canada, la France a laissé une profonde empreinte de son œuvre de colonisation. Son souvenir se perpétue dans les noms d’un grand nombre de villes et de villages de la Louisiane, dans les anciens quartiers et les anciens édifices de la Nouvelle- Orléans. Son souvenir subsiste avec un sentiment d’amour héréditaire au sein d’une quantité de familles; dans la vie publique, par la pratique de plusieurs de nos vieilles institutions administratives et de nos lois; dans la vie privée, par l'usage constant de notre langue. La population française de la Nouvelle-Orléans occupe une place honorable dans toutes les classes de la société, dans la magistrature et le barreau, dans les sciences, dans le commerce et la propriété territoriale. Elle a ses établissements particuliers de bienfaisance et d’instruction publique, ses imprimeurs et ses libraires, son théâtre, ses journaux ‘, et quiconque appartient à la France, éveille en elle, comme dans celle de Québec, une affectueuse sympathie.
Jusqu'à présent, la colonie française et la colonie américaine de la Nouvelle-Orléans, établies l’une en face de l’autre, se sont maintenues dans un assez juste équilibre. Les bassins de la balance où elles pèsent encore à peu près d’un égal poids, resteront-ils au même
1. Le Courrier de la Louisiane et l’Abeille de la Nouvelle-Orléans. L'Abeille et le Courrier des Etats-Unis, qui se publient à New-York, sont, sans comparaison, les deux journaux les mieux faits de la république.
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niveau ? Je n'ose le croire, et celui qui m'inquiète n’est pas celui des Américains. Chaque année, leur nombre s'accroît avec leur fortune. Ils ont à leur disposition plus de capitaux que les Français, et ils sont plus audacieux dans leurs entreprises. Je crains que peu à peu, avec l'appui que leur donnent les grandes cités des États-Unis, avec le génie de la spéculation qui les distingue, avec cette résolution de caractère qui ne doute de rien, ils n’en viennent à conquérir la domination de la ville, à se placer à la tête des affaires, refoulant leurs rivaux dans les landes du petit commerce.
C'est la culture de la terre, la féconde culture du sucre et du coton, qui excile et passionne souvent d’une façon funeste les spéculateurs de la Nouvelle-Orléans. Les fiers soldats de France qui conquirent la Louisiane, n'avaient guère songé à celte source de richesse. L’avare et ignorant Lamothe-Cardillac employait ses subordonnés à chercher de côté et d’autre des mines d’or imaginaires, et ne se doutait pas des trésors enfouis sous ses pieds, comme celui que l’honnête laboureur de La Fontaine révélait à ses enfants. En 1751, les jésuites de Saint-Domingue envoyèrent à la Louisiane les premières cannes à sucre. La culture du coton n'est guère plus ancienne, et elle se développa bien lentement. En 1784, un navire américain portant quatre-vingts balles de coton fut saisi à Liverpool, par la raison, disait-on, que les États-Unis ne pouvant produire une telle quantité de cette denrée, elle devait venir frauduleusement d’une autre contrée. En 1834, la récolte du coton s'élevait à cent cinquante-cinq mille balles (trente etun millions de kilogrammes). Elle est maintenant, année moyenne, de deux millions cinq cent mille balles. Elle enrichit un grand nombre de fabriques des États-Unis; elle alimente l’industrie britannique, de telle sorte, que, par la nécessité d’avoir du
coton américain, la fière Angleterre est devenue en quelque sorte vassale de son ancienne colonie, et que les États-Unis tiennent la paix ou la guerre suspendue aux rameaux d’un arbuste de quatre pieds.
Mais cette culture peut avoir bien d’autres résultats; elle peut changer la face de la confédération, faire des États du Sud un empire indépendant, et de la Nouvelle- Orléans une nouvelle capitale. Car le sucre, le coton exigent le maintien de l'esclavage, et cette question pèse comme une nuée chargée d’orages sui la glorieuse république de Washington. Elle divise l'Amérique en deux régions, et les membres du congrès et les écrivains et le peuple en deux camps. Ni l’un ni l’autre parti ne peut discuter cette question avec calme. Au seul mot d’esclavage ou d’abolition, les esprits s’enflamment, et des rives de l’Hudson aux rives du Mississipi, les Jupiter de la presse amassent leurs foudres.
On a pu voir dernièrement dans le sénat de Washington une scène qui montre combien il est dangereux de toucher une poudrière. Un des sénateurs ayant proposé d'admettre dans l'assemblée le P. Mathieu, le prédicateur des sociétés de tempérance, un autre se lève aussitôt et déclare qu'il s’oppose à cette motion, attendu que le P. Mathieu a manifesté des principes abolitionistes. Là-dessus une discussion animée, violente, dans laquelle de part et d’autre résonnent d’amères invectives et des menaces. Un des sénateurs s’écrie que, s’il le pouvait, il expulserait des États-Unis tous les abolitionistes étrangers ou indigènes. Un autre ajoute que les abolitionistes amèneront la rupture de l’Union, et ce n’est pas la première fois que ces grands mots ont été prononcés.
Rupture de l’Union! Tel est en effet le danger qui menace la république américaine par notre ancienne colonie de la Louisiane. Quand les deux moitiés de cette immense contrée auront acquis plus de dévelop-
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