‹ En Amérique et en Europe [microforme]Chapitre 60 sur 76 · PS EE · texte numérisé non relu

PS EE

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k30 LES TSCHOUKIS.

longaement. M. Hooper, qui les a vus pendant dix mois, va nous donner sur eux d’autres détails.

Parti de Plymouth, le 30 janvier 1849, le Plover (le Pluvier), que commandait M. Moore, et sur lequel M. Hooper servait en qualité de lieutenant, arrivait le 15 octobre, dans le détroit de Behring, près de Tschukoi-Noss, et jetait l'ancre dans une bonne rade.

Quelques jours après, la mer était complétement gelée à une assez grande profondeur, et le capitaine Moore, ayant réuni en conseil ses officiers, se décida à rester là jusqu’au printemps, et tout le monde se mit à l'œuvre pour se garantir autant que possible des rigueurs et surtout des ennuis d’un rude hivernage. Les mâts sont abattus, les voiles repliées; le navire est entouré d’une cloison, recouvert d’un toit. En même temps on construit sur la plage une maisonnette pour y cuire le pain et y laver le linge. Puis les officiers organisent sur le bâtiment une école pour l'équipage et érigent un théâtre. Car, dans ces longues haltes au sein des régions glaciales, il ne s’agit pas seulement de se prémunir contre les souffrances physiques, il faut soutenir, animer le moral de l’homme, et, en une telle circonstance, la distraction devient un des premiers principes d'hygiène. Ross, Parry, Franklin avaient, dans leurs voyages, donné l'exemple de cette pratique salutaire. Les Anglais l’ont encore perfectionnée dans leurs expéditions récentes. Il doit y avoir à présent toute une collection de pièces comiques, de vaudevilles folâtres, qui ont été conçus à la lueur de l'aurore boréale, dans les longues nuits du Nord, mises en répétition sur le pont d’un navire, au milien d’un désert de glaces, et représentées gaiement par de braves ofliciers et de joyeux matelots; toute une littérature dramatique, composée pour les grandes fêtes solitaires, loin des rumeurs des salons et du suffrage des journaux, sur les côtes septentrionales de l'Amérique ou les plages

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de neige du Kamitschatka ; noble, salutaire littérature qui, par l'agrément qu'elle à donné à de pauvres marins, les a peut-être sauvés des atteintes du spleen et de Ja nostalgie.

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Peru Au milieu des glaces qui étreignent leur bâtiment, | Tschu- des collines de neige qui s élévent autour de la baie où

k ils ont jeté l'ancre, par un froid de 25 degrés, les ma- |

éténént Lelots du Plover célèbrent bruyamment la solennité de 4

apitaine Noël selon les coutumes de la Old merry England. Le

déciila à commandeat leur distribue une ration extraordinaire Î

Lo ait de rhum. Le cook leur prépare d'énormes pies avec

des quartiers de renne, et leur façonne un monstrueux

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. des indolenies sensualités de Plymouth, et le soir ils

1 même s'associent à leurs officiers dans une riante mascarade.

tte pour Dès leur première entrevue avec les T schoukis, ils

tofu dr avaient pu reconnaître qu'il leur serait aisé de vivre en

page et bonne inteiligence avec celle confiante peuplade, et,

au sétr de plus, qu ils pourraient Jui faire plaisir à peu de

nt de se frais. Une jeune Tschoukienne étant montée à bord du

ut sou- Plover, un matelot lui offrit en plaisantant une chan-

ne telle delle. La belle étrangère le remercia d'un signe de

rétniots tête, prit la chandelle avec empressement, la mit dans

avétent sa bouche et la mangea si bien que quelques minutes

ratique après il n’en restait que la mèche, qu'elle eut grand

ég dans soin de passer plusieurs fois entre ses dents pour ne

présent rien perdre d une telle friandise.

devilles Ue petit incident révélait un goût gastronomique

ré bo d'une nature particulière. Le lendemain, une quantité

à répé- d habitants des hameaux voisins, alléchés peut-être par sért dé le récit de la jeune fille, traversaient la baie avec leurs | fficiers traîneaux et se rassemblaient sur le pont du Plover, amati- émerveillés de tout ce qu’ils voyaient, et principalement | s, loin de la boussole, qu'ils appelaient l'aiguille magique.

IX, sur Pour gagner leur amitié et leur donner une haute idée | plages de la richesse britannique, on leur fit bouillir dans

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une chaudière une ample provision de biscuits de mer avec plusieurs pains de suif. Ils n’en laissèrent pas une bribe , et, dès qu'ils eurent fini, avalèrent plusieurs seaux de glace foridue. | Il faut que la graisse ait pour les habitants des régions boréales une propriété particulière, que les physiologistes pourraient peut-être expliquer. Sur la côte du Groënland, les Esquimaux qui venaient visiter notre corvelte la Recherche, se délectaient, comme les Tschoukis , avec des chandelles, et j'ai vu les Lapons faire un repas de noces avec des pots de graisse.

Cependant les Tschoukis ont, dans les grandes circonsfances, d’autres procédés culinaires. M. Hooper décrit un festin pompeux, un festin de Lucullus auquel il a assisté. Nous livrons son récit aux méditations de ceux qui ne trouveraient point la carte des Frères-Provençaux assez développée.

« En premier lieu, dit M. Hooper, on nous servit sur un plateau de bois une collection de petits poissons crus non netloyés, non vidés, mais complétement gelés. Mon aôte en dévora rapidement plusieurs avec une visible satisfaction; mais, malgré ma bonne volonté et mes efforts, je ne pus suivre son exemple. On nous apporta ensuite un plat d'herbes menues sur lesquelles était posée une bande de lard que la maîtresse du logis coupa par petites tranches. Le lard était, comme les poissons, cru et gelé, et l'herbe provenait de l'estomac d'un renne qu'on avait tué avant qu’il eût achevé de ruminer. Impossible encore de toucher à ceite ingénieuse préparation, quiest, pour les sensuels Tschoukis,

; quelque chose comme un perdreau truffé pour le bourgeois de Paris. Mon hôtesse, prenant pitié de ma barbarie, enleva les plats, les nettoya délicatement avec ses doigts, mit les doigts à sa bouche pour ne rien perdre, et nous apporta un second service plus enga-

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geant pour moi que le premier. C'était de la chair de phoque et de morse bouillie, puis une tranche de peau de morse qui fut découpée par petites parcelles et qui avait le goût d’une noix de coco, puis du poisson frais bouilli et un morceau de baleine que je trouvai excellent. |

Ce magnifique banquet étant fini, les convives pri-

rent leurs pipes, qu'ils fabriquent eux-mêmes avec des dents de morse, et d’une main soigneuse les remplirent de tabac. Le tabac est pour eux une chère denrée, comme l’opium pour les Chinois. Ils vont le chercher jusqu’en Russie, et ne l’'emploient qu’en le mélangeant avec du bois râpé. Dès qu'ils ont fait, avec de parcimonieuses précautions, cette mixture, ils en aspirent voluptueusement de longues bouffées, puis ils absorbent d’une seule fois deux litres d’eau glacée, et, savourant le sentiment de leur bien-être, ils remercient les divinités propices des dons qu’elles leur ont faits.

Les Tschoukis se divisent, comme les Lapons de Suède et de Finmarck, en deux classes distinctes : les Tschoukis pasteurs, nomades, et les Tschoukis, pècheurs, sédentaires. Ceux-ci sont, en général, d’une apparence chétive. Sans troupeaux, sans autres ressources que le produit précaire de leur pèche, ils passeront dix jours entiers à guetter le phoque ou le morse sur les blocs de glace. Ils épuisent leurs forces dans cette tâche perpétuelle et n’ont point une nourriture assez réconfortante pour les raviver.

Les Tschoukis pasteurs sont les patriciens de la peuplade. Ils portent un double vêtement en peau de renne, l’un avec le poil en dedans, l’autre avec le poil en dehors. Ils ont pour voyager de légers traîneaux auxquels ils attellent une douzaine de chiens vigoureux. Ils se construisent, avec des ossements de baleines, de larges tentes sur lesquelles ils étendent des peaux de

morses si habilement tannées, qu’elles deviennent

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claires comme une porcelaine et leur font une sorte de toit vitré. | A l'intérieur, le sol est couvert de peaux de différents | animaux. L'habitation est à la fois éclairée et chauffée | par une lampe en pierre, où une mousse sèche brûle dans de l'huile. Par l'effet de ces diverses précautions, la demeure des Tschoukis est si chaude, que, pour l'étranger, c'est une pénible souffrance d’y rester. « Il m'est arrivé, dit M. Hooper, de compter dehors vingt degrés de froid et d'entrer là, sans transition, dans une température de cent degrés au-dessus de zéro. Mais le Tschouki, habitué dès son enfance à ces extrêmes températures, descend gaiement de son traîneau, dételle ses | chiens, Ôte une partie de son vêtement, et va s'asseoir | avec bonheur dans son étuve. »

Ces hommes sont, en général, d’une taille imposante et d’une robuste constitution. Quelques femmes paraissent assez jolies, malgré leurs lourds vêtements ct leur type de figure mongole, qui est un des traits caractéristiques de cette tribu.

La physionomie des Tschoukis, telle qu’elle est décrite par M. Hooper, me rappelle celle des Lapons. On finira par retrouver à de longues distances les différents chaînons de cette race qui, selon l'opinion de M. Nilsen, le savant ethnographe suédois, a jadis occupé les provinces méridionales de la péninsule Scandinave, et qui, ici comme ailleurs, a été refoulée dans les âpres districts du Nord.

Plusieurs autres notables analogies relient encore la nomade tribu de Suède et de Norvége à la tribu asiatique campée sur les rives du détroit de Behring. La mème pauvreté agricole, le même élément de subsislance, établissent entre elles à peu prèsle même genre de vie. Pour l’une comme pour l’autre, le troupeau de rennes est la fortune de la famille. C’est de ses rennes qu'elle tire sa nourriture habituelle, des peaux

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pour s'habiller, des peaux pour couvrir sa tente, et de la vente de ses rennes le moyen d'acheter les divers objets dont elle a besoin.

Comme les Tschoukis visités par le Plover, les Lapons ont eu aussi leurs sorciers, leurs schamans et leurs tambours magiques. À la fin du xvinr siècle, Knud Leem en a reproduit la figure dans son mtéressant ouvrage!. Par le voisinage de deux peuples intelligents, par leurs fréquents rapports avec plusieurs villes de Suède et de Norwége, par l'œuvre des missionnaires, les Lapons se sont convertis au christianisme et ont peu à peu modifié leurs anciens usages.

Les Tschoukis, au contraire, isolés sar leurs plages glaciales, loin de toute heureuse influence et de tout enseignement, sont restés dans une complite ignorance et dans un profond affaissement mor. Leur mdstrie ne s'étend guère au delà de la corsiuction de leurs tentes, de la confection de leurs vêtemenis et de quelques ustensiles de première nécessité. Leur commerce n’est qu'une opération toute primitive d'échange, d’une part avec les Esquimaux de la côte arnéricaine, de l’autre avec les Russes, qu'ils n’atteignent qu'après un pénible voyage de six mois.

M. Hooper n’a pu découvrir parmi eux aucur dogine positif de religion, ni aucune loi d'organisation 50 ciale. Divisés en plusieurs petites communautés, ‘is sc gouvernent eux-mêmes par des coutumes traditionnelles. Le mariage n’est pour eux qu’un lien fort élastique. Ils sont libres d’épouser auiant de femmes qu'ils peuvent en nourrir et äe les répudier quand il leur plaît.

Avec les sentiments de famille inhérents partout au cœur humein, ils ont conservé d’effroyables pratiques. Ils livrent, près de leurs tentes, leurs morts aux oiseaux

1. Beskrivelse over Finmarkens Lapper, 1 vol. in-4, Copenhague, 1767.

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de proie, et lorsqu'une femmeaffaiblie par l’âge se plaint de ses infirmités, son propre fils la tue pour abréger ses souffrances.

Le schaman est à la fois leur prêtre et leur médecin. C'est lui qu’ils invoquent dans une calamité publique ou dans une maladie accidentelle. Presque toujours, en pareil cas, il leur persuade qu’ils ont irrité quelque méchant esprit, et, pour apaiser cette redoutable colère, il se fait largement rétribuer. Avec ces grossières fourberies, il inspire à ceux qui réclament son secours une telle confiance, que lorsqu'on voyait l’inutilité de ses sortiléges, on ne doutait encore ni de sa bonne foi ni de son savoir, on accusait seulement le méchant esprit d’une inflexible obstination.

Ainsi, étrangers aux premières notions de civilisa= lion, à tout ce qui occupe l'esprit, à tout ce qui entre comme un élément indispensable de bien-être dans l'existence des autres peuples, asservis aux existences nomades de leurs troupeaux de rennes, condamnés aux rigueurs de leur glacial climat , les Tschoukis naissent, vieillissent, meurent sur leur plage de neige, Quand on leur parle des rayons du soleil, des fruits et des moissons d’une autre contrée, et qu'on leur demande s'ils ne voudraient pas y aller, ils secouent la tête d’un air de dédain et répondent qu'il ne peut y avoir un meilleur pays que le leur.

De la côte asiatique du détroit de Behring, le livre de M. Hooper nous conduit à travers des peuplades d'Esquimaux et d’Indiens, dont le nom nous est plus familier que celui des Tschoukis, mais dont nous sommes loin encore de connaître les nombreuses variétés.

Dans le cours de l'hiver, le courageux officier avait entrepris, du côté du can Est, une excursion en traineau, dans le but de s'enquérir si Franklin n'aurait point passé à cette pointe du détroit. Mais dans ce voyage, où deux braves Tschoukis lui servaient de guides, il

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faillit périr de froid et de faim, et ne recucillit aucun renseignerñent.

L'été venu, il abandonne de nouveau le foyer du Plover, pour s’embarquer sur une chaloupe avec un autre officier, M. Pullen, pour explorer la côte d’Amérique jusqu’au cap Bathurst. Chemin faisant, il doit prendre des provisions qui ont été enfouies sur Ja plage par les navigateurs qui l'ont précédé dans ces parages, et en déposer d’autres dans des endroits déterminés, pour ceux qui passeront par là après lui. Ross a donné l'exemple de cette sage précaution, et les Anglais sont trop intelligents pour ne pas le suivre. Maintenant, lorsque l’'Amirauté expédie un bâtiment vers les mers glaciales, elle peut lui dire qu’à tel degré de latitude et de Jongitude, à tel endroit, il trouvera, sous un amas de neige, tant de denrées alimentaires de la sagace Angleterre, comme le bateau à vapeur qui se rend aux Indes trouvera tant de quintaux de charbon à Captown ou à Sainte-Hélène.

Près du détroit de Kotzebue, au bord de l’île à laquelle on à donné le nom du jeune émigré français Chamisso, qui est devenu un illustre voyageur et un illustre poëte allemand, M. Hooper exhuma du sol des barils de farine qui avaient été ensevelis là en 1826 par M. Beecliey, et qui étaient à peine altérés. |

Plus loin, il érige une croix qui indique un point au nord-est, à dix pas de distance où l’on trouve la désignation exacte de la place dans laquelle on vient d’ensevelir trois caisses de provisions. Pour l'Esquimau qui par hasard passerait par là, ces différents signes ne peuvent avoir aucune signification; pour le marin qui les comprend, quelle joie de les découvrir! Cette croix sera pour lui la consolation d’une longue souffrance. Le trésor caché qu’elle lui révèle lui sauvera peut-être la vie. Le pamican est la meilleure des provisions dans ces longs, difficiles, aventureux voyages du Nord. C’est

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la substance la plus aisée à conserver ct la plus nutritive, réduite au plus petit volume. En Amérique, on le fait avec des tranches de chair de buffle ou de renne, séchées au soleil ou à la chaleur d’un feu modéré. Lorsque, par cette dessiccation, toute leur partie aqueuse s’est évaporée, ces tranches sont réduites en poudre, passées au tamis; on les mélange avec de la graisse, puis on presse le tout fortement, ct l’on en forme des lingots. Cinquante-cinq livres de cette farine de chair, mèlées à trente-cinq livres de graisse, forment un bloc de pamican que les bateliers canadiens appellent un taureau. Les Anglais fabriquent le pamican à peu près par le même procédé, mais avec de la viande de bœuf de première qualité, et quelquefois, pour donner un peu de saveur à cette sapide composition, ils y mélent du sucre et des raisins de Corinthe. C'est ainsi que M. Richardson, qui fut envoyé aussi à la recherche de Franklin, en fit faire à Londres 17 424 livres, pour lesquelles on employa 35 651 livres de bœuf, 7549 livres de lard, 280 livres de sucre. Chaque livre de pamican ainsi confectionné revenait à 1 fr. 60 cent.

A la pointe Barrow, M. Hooper rencontre un groupe d'Esquimaux qui, pour un couteau, un miroir, un peu de tabac ct quelques verroteries, lui cède un komiak ou bateau de famille très-habilement fait avec des peaux de morses cousucs sur une légère charpente. Il ne devait pas avoir partout, dans le cours de son hardi trajet, des rapports aussi faciles. Souvent il n'échappe que par de sévères précautions aux intentions meur- : trières des communautés sauvages près desquelles il abordait. À l'aspect des chaloupes anglaises, les Esquimaux accouraient sur la plage avec leurs flèches et leurs arcs. La vue d’un bouton de métal, d’une lunette, d’un foulard, d’un de ces mille objets si vulgaires pour nous, si nouveaux pour eux, cnflammait leur convoitise. Pour s'emparer de ces merveilleuses choses, ils

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étaient prèts à engager une lutte sanglante. Ils agitaient avec impatience leurs armes entre leurs mains. Les Anglais ne pouvaient entrer en négociation avec eux qu’en leur traçant d’abord une ligne de démarcation qu'ils ne leur permettaient pas de franchir, et en leur montrant un certain nombre de fusils constamment braqués de leur côté. Puis, lorsque cette inquiétante conférence était finie, les Anglais se retiraient comme un peloton de tirailleurs devant un ennemi, et, plus d’une fois, en regagnant leurs bateaux, il leur arrivait d'entendre siffler à leurs oreilles une flèche qu’une main hostile leur lançait comme un dernier adieu. N'est-ce pas un touchant spectacle que celui de cette

petite cohorte de marins, entraînée par une noble ar-

deur loin des douces rives de l'Europe, sur une terre sans abri, sous un ciel sans pitié, condamnée à souffrir les plus cruclles privations, en lutte perpétuelle avec les éléments, en lutte avec les barbares peuplades dont elle devrait attendre un secours miséricordieux, et poursuivant résolûment sa route à travers les glaces flottantes, les récifs, les périls de toute sorte, pour cssayer de retrouver les traces d’un vaillant homme, dont le sort intéresse une généreuse nation. Les anciens auraient fait d’une telle odysste une tradition solennelle. En cet heureux xix° siècle, où plus rien ne nous étonne, un libraire en fait un des milliers de volumes qui, chaque année, s’engloutissent dans de nouveaux catalogues, et les journaux les plus obligeants en font quelques feuilletons.

Après une navigation de deux mois où chaque journée ct, pour ainsi dire, chaque heure est marquée par une nouvelle souffrance et un nouveau danger, la petite flottille, commandée par M. Pullen et M. Hooper, arrive à l'embouchure de la Mackensie, remonte péniblement cette grande rivière, et s’avance vers l’intérieur de l’Amérique par les profondeurs des forèts dé-

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sertes. Là, elle doit hiverner encore dans une froide région, dans les solitudes des bois. Mais là, du moins, elle doit trouver un refuge amical au foyer des établissements anglais créés par le commerce des fourrures à cette immense distance de la cité de Londres.

On sait que la France a, la première, frayé la voie à ce commerce. Par les courageux bateliers canadiens, par ces intrépides et aventureux agents qu’on appelait les Coureurs des bois, les négociants de Québec, de Montréal, étendaient au loin leurs spéculations dans l'Amérique du Nord, ajoutaient, d'année en année, avec un chiffre de plus à leur inventaire, un trait de plus à leur carte géographique, et envoyaient en Europe de fines peaux de martre, recueillies au sein d’une forêt, au bord d’un lac, parmi des tribus d’Indiens dont les Malte-Bruns du temps ne savaient pas même le nom.

Après une lutte héroïque dont on ne peut, sans une émotion d’orgueil national, observer les divers incidents, en un jour de malheur, notre noble, cher Canada, notre royaume américain fut livré à l'Angleterre, et, en prenant possession de ce sol sanctifié par l’œuvre de nos missionnaires, arrosé du sang de nos soldats, les Anglais ont hérité de toutes les institutions que nous y avions fondées. Il faut leur rendre cette justice, qu'ils ont, par leur hardiesse et leur intelligence, considérablement agrandi le domaine industriel que nous leur avions laissé.

À l’époque même où nous possédions encore le Canada, ils s’aventuraient déjà plus loin que nous dans leurs explorations américaines. En 1668, un de nos compatriotes, nommé Grosselier, un de ces hommes dont l'audace étonne les gouvernements timides ou peu éciairés sur des questions nouvelles, vint à Paris proposer au ministère de fonder un établissement dans les parages septentrionaux de l'Amérique, Sa demande

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avant été rejetée comme une idée chimérique, Grosselier s’adressa à l’arnbassadeur anglais, qui prit intérêt à lui et le mit en rapport avec le prince Ruppert. Sous les auspices de cet ardent champion de Charles Ir, qui joignit l’amour de la science à la bravoure du soldat, une société s'organisa qui reçut de Charles IT les plus larges privilèges. Telle est l’origine de la fameuse compagnie de la baie d'Hudson.

Aujourd’hui cette compagnie britannique, à laquelle un Français révéla sa féconde pensée, embrasse dans son cercle d'opération un espace incommensurable, Elle s'étend des bords de Saint-Laurent jusqu’au delà du cercle polaire, et des rives de la baie d'Hudson jusqu'aux côtes de l'océan Pacifique. Elle a des comptoirs échelonnés des quais de la Tamise aux plages de la mer glaciale, et des postes au milieu des plus sauvages forêts. Ces postes, confiées à la gestion d’un employé qui, comme au temps de notre royauté canadienne, porte encore le nom de bourgeois, sont occupées par trois ou quatre hommes condamnés à passer de longs hivers dans un profond isolement. Leur nourriture en ce temps se compose exclusivement de poisson ou de viande séchés. Leur occupation consiste à couper du bois, ou à charrier quelques denrées sur leurs traineaux. On ne peut, dit M. Hooper, voir sans admiration quel énergique labeur, quelle infatigable persévérance s'appliquent là au transport des pelleteries. Montagnes et forêts, torrents et bas-fonds, frimas cruels, chaleur extrême, rien n’arrète, rien n'effraye ces robustes manœuvres que l’on désigne encore par le nom de voyageurs canadiens. Là où ils ne peuvent réussir par la force, ils emploient la patience ; l'obstacle qui les arrête leur fait deviner d’autres procédés, et l'échec qu’ils subissent leur donne une nouvelle ardeur. Il est des pelleteries recueillies aux extrémités du Nord, qui, de traîneau en bateau, traversent un mil-

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