‹ En Amérique et en EuropeChapitre 24 sur 34 · Bastaer woorden vreemt · texte numérisé non relu

Bastaer woorden vreemt

Uitlands niet neemt.

(Kops, pag. 389.) Ypey , dans son Histoire de la tetiyiie néerlandaise, cite un passafB

Au xYi* siëde, l'étude ardente de Tantiquité contriiNia beaucoup encore à entraver le développemeat de la langue hollandaise. Les savants s'éprirent d'un tA amour pour le latin, que non contents de lui sacrifier la langue dans laquelle ils avaient reçu les premières leçons de leur mère» ils se laissèrent aller au vain plaisir de travestir leur honnête nom de famille, dans 1 espoir de ressembler un peu plus k leurs chers mat* très du siècle d'Auguste. Le caustique' et mordant auteur de èa Folie eut lui-même cette folie classique. U s*appelait Gherard Gherardts, et devint Desiderius Erasmus. Son précepteur lui avait déjà donné l'exemple de cette mascarade philosophique. On ne le connaissait à Rotterdam que sous le nom de Hermauzoon ; il prit celui d'Aurelius. Un autre savant, Jean Ou* dewaler, signa fièrement Johannes Palaeonydorus. Le célèbre Groot fut plus raisonnable, il s'appela Grotiiis. Mais que dire du renégat Jean de Gorp, qui, après avoir écrit tout un livre pour prouver que la langue du paradis terrestre, la langue dans laquelle Adam adressait son cantique d'amour à Eve et son

curieux d'un poëte du xvi» siècle qui avait le titre de facteur dans une càambre de rhétorique, n parle de l'histoire de Pirame et Tbisbé, et compare la mort de Thisbé à la passi&n du Christ :

Cm te condudereen vaa onze begriipt, Dees historié moraliseerende Is in den verstand wel accordeerende Bij der fome van Ghristus ghebenedijt.

DaBS ces quatre vers, "A y a cinq mots français. Les suivants, «ités pir le même aateux, sont plus étranges onoore. J« ne crois pas ^fu'on

ait jamais poussé plus loin la bâtardise du langage.

Nu ghejyresupponneert dat jemant is éloquent ^

En dat hy in der rhethoriicke is xellent (pour excellent),

Dat fay philosopheUick caA a/rgumenterenj

Dat hy de harmonye mus^cen kent,

Mitsgaders den loop weet van't firmament,

En dat hi aile bantwercken can useren, etc.

dix mots iiolUBdiaés dans six vers ! les naïfs disciples ées chambres de rhétorique appelaient cela travailler aux progrès de leur langue !

cantique de reconnaissance à Dieu, était le hollandais, réprouve cette langue céleste comme indigne de lui, et s'appelle Goropius Becanus ?

Cette étude passionnée de l'antiquité eut sans doute un heureux résultat pour la Hollande ; elle illustra ses écoles, elle donna à ses savants une célébrité qu'ils n'auraient pas eue, s'ils avaient écrit dans l'idiome si peu répandu de leur pays natal ; elle produisit au sein des cités néerlandaises un grand nombre de poésies latines d'un goût pur et d'un style élégant ; mais c'était une confiscation de l'idiome national au profit d'une imitation étrangère et lointaine *.

Enfin, vers les dernières aimées de ce siècle d'érudition, un homme apparut qui voulut bien faire servir ses létudes classiques au progrès de la littérature nationale. C'était DickCoornhert, noble et courageux caractère, défenseur des idées de tolérance dans un siècle d'intolérance, cultivant avec amour les lettres au milieu des orages politiques, et chérissant son pays jusque dans ses persécutions. Jeune, il avait parcouru l'Espagne et le Portugal, il avait vu de près l'inquisition et ses cruautés, et il en avait éprouvé un tel senliment d'horreur, que toute sa vie fut employée à défendre la liberté de conscience. Allié par sa femme à l'illustre maison de Brederode, il devint, dès le commencement de la lutte entre la Hollande et l'Espagne, l'un des plus zélés défenseurs de l'indépendance de son pays et de la réforme. Il fut tour à tour entraîné dans le conflit des questions religieuses et des intrigues politiques, poursuivi par les catholiques, puis par les calvinistes, honoré un jour comme homme de cœur et de talent, emprisonné le lendemain comme un schismatique, investi d'un haut emploi et banni de sa terre

L On a publié récemment en HoUande une histoire très-intéressante de ces poètes latins.

natale , puis rappelé par la clameur publique, et emprisoDDé de nouveau. On raconte que, lorsqu'il était dans son cachot, sa femme à laquelle il avait communiqué son énergie, allait dans un hôpital de pestiférés pour y prendre le germe contagieux et le lui rapporter afin de le soustraire à la honte de l'échafaud. Après toutes ces cruelles vicissitudes d'une existence qui avait un si noble but , Goornhert eut enfin la liberté de se retirer à Gouda, et mourut presque oublié.

Les œuvres de Goornhert sont Texpression fidèle des idées de dévouement et de liberté qui l'occupèrent toute sa vie. Elles se composent d'un traité-de morale, d'un autre qui a pour titre : Dialogue sur le bien $u^ prme. Il traduisit le de Offidis de Cicéron, et publia, avec le concours de la chambre de rhétorique d'Amsterdam , dont il était membre, une grammaire hollandaise. Vers le même temps, un typographe savant, originaire de la France et domicilié à Anvers, Plantin, imprima son Thésaurus lingux teutonicxy qui fut modifié, achevé pas son prote, Kilian, et publié sous le titre de Vocabulaire étymologique et grammatical^ ouvrage excellent, que les érudits aiment encore à consulter. Ainsi, sur la fin du xv!"" siècle, la Hollande avait du moins les deux éléments essentiels de sa philologie, la grammaire et le dictionnaire.

Lç xvn« siècle fut pour elle une époque éclatante. Son courage et son opiniâtreté avaient assuré son indépendance. Ses navires parcouraient toutes les mers. Ses amiraux écrasaient, dispersaient les flottes espagnoles ; ses hommes d'État ses Barneveld, ses Grotius, ses Jean de Witt , étaient célèbres dans l'Europe entière. Ses universités de Leyde, d'Utrecht, de Groningue , de Praneck, se signalaient par leur érudition*.

1. Niebuhr, dit dans son Histoire romaine : «t Après Tltalieet la Grèce, aucun lieu ne mérite plus la vénération de ceux qui aiment l'antiquité, que la salle de l'université de Leyde, où les portraits des

Ses Elzéyir et ses Blaaw se faisaient un nom classique dans les annales de l'imprimerie , et tandis que Tart exaltait le génie fécond de Rubens, la pensée mystérieuse de Rembrandt, la littérature, longtemps égarée dans de frivoles jeux de société, prit enfin son essor. Ce fut une de ces époques de gloire et de prospérité comme la Providence en donne, à quelques siècles de distance, une ou deux aux peuples pour les fortifier aux heures de désastres par le souvenir de ce qu'ils ont été et le sentiment de ce qu'ils peuvent être encore.

Au commencement du xvip siècle, Hooft fit représenter la première pièce de théâtre à laquelle on pût sérieusement donner le nom de tragédie. Le sujet de cette pièce, qui avait pour titre Gérard de Velzen , était tiré d'une tradition hollandaise du moyen âge ; la coutexture des scènes, les détails, étaient empruntés à différents pays et à différentes époques. Il y avait là des chœurs comme dans le théâtre grec , des personnages allégoriques comme dans ies représentations des clercs de la bazoche, et le style était parsemé d'une foule d'antithèses, de concetti, de tours de phrase galants, ' en un mot de toutes oes pointes de mauvais goût qui régnaient alors, et que Shakespeare et Galderon eux-mêmes ne surent pas éviter.

Dans sa jeunesse , Hooft avait voyagé en Italie. Q s'était passionné pour les bergeries qu'on écrivait alors dans le pays de Dante et le faux brillant de Marino. On sait* ce que Boileau a dit k cet égard :

Jadis de nos auteurs les pointes ignorées Furent de l'Italie en nos vers attirées; Le vulgaire, ^oui de leur faux agrément, A œ nouvel appât courut avidement.

Cette invasion littéraire dont Boileau déplorait les sui-

proittsseurs , daepms Seali^ jusqu'à RhunteaiiM, soat nages et celui de GuiUaumc I**..»

tes, la Hollande la subit comme TAlIemagne, comme rSurope entière. Hoôft s'en revint dans sa bonne ville de Muyden, l'esprit ravi de toutes ces jolies bergères aux robes de gaz, aux doigts de rose, qui parlaient si coquettement des flèches de Cnpidon et de son sourire perfide. Son premier ess^i fut une imitation servile de YAminte du Tasse, et du Pastor fido de Guarini. Les deux pièces qu'il écrivit ensuite, Gérard Yelzen et Bato^ étaient encore entachées du même défaut; mais enfin fl y avait dans ces compositions un talent de style, une harmonie de langage, et une certaine hardiesse de pensée dont on n'avait encore point eu d'exemple en Hollande : ce sont là les qualités qui assurent à Hooft un rang distingué parmi les écrivains de sa nation. II publia en outre des poésies fugitives, des chansons erotiques qui eurent un grand succès, et qui sont passées de mode avec le mauvais goût qui les inspira. Comme prosateur, il s'est acquis une réputation plus sérieuse et moins contestée. II écrivit une Vie de Henri IV, une histoire des calamités de Florence, qu'il attribuait à Félévation des Médicis. Les dernières années de sa vie furent employées à retracer les graves événements de la Hollande, à partir de l'abdication de Charles-Quint (1535) jusqu'à l'assassinat de Guillaume W (1584) Il aiu'ait voulu continuer cette œuvre nationale jusqu'à Tannée 1609, époque de la première trêve de la Hollande avec l'Espagne : la moïl le surprit au milieu de ses travaux, et l'on ne trouva dans ses papiers que le récit du gouvernement de Leicester«

En se jetant dans cette nouvelle carrière, Hooft avait pris pour modèle Tacite. Il l'avait lu et relu avec amour plus de cinquante fois, dit un de ses biographes, et, pour mieux se familiariser avec son génie, il l'avait traduit. Tous ses livres d'histoire furent écrits sous l'impression de cette longue et ardente étude ; souvent dans sa narration^ comme dans les histoires de Ym-

tiquité, Fauteur s'efface. Les personnages entrent en scène; ils prennent la parole dans les conseils; ils haranguent les troupes sur les champs de bataille; Faction tient la place du récit. Si cette manière de dramatiser les événements ôte à Fhistoire, du moins en apparence, cette vérité austère qui nous séduit par sa simplicité et nous rassure par sa monotonie, elle lui donne un mouvement, une vigueur qui peut produire de grands effets. Hooft avait de la verve, de Téloquence. Il avait, d'ailleurs, longuement approfondi chacune des époques dont il retraçait les annales, et ses œuvres historiques furent dignement appréciées. Louis XIII, à qui il fit présenter par Grotius sa Vie à Henri /F, lui envoya, avec une reconnaissance filiale, Fordre de Saint-Michel, une chaîne d'or et des lettres de noblesse. Ses compatriotes lui surent gré d'avoir consacré son génie et ses veilles au récit de leur lutte courageuse. Aujourd'hui encore ils aiment à relire son histoire, et l'on a très-justement observé que Schiller avait eu grand tort de ne pas la consulter pour écrire son Uvre sur la révolution des Pays- Bas.

Vondel, dont les premières œuvres datent aussi du commencement du xvn» siècle, avait plus de génie poétique que Hooft et plus de goût. Élevé dans une condition obscure, il se développa de lui-môme, et n'eut pas, comme son noble rival dans la carrière des lettres, Foccasion de se laisser séduire par des modèles brillants et trompeurs. A trente ans, il ne connaissait guère encore que sa langue maternelle; plus tard il apprit un peu de français et de latin *, et dès qu'il put donner plus d'extension à ses études, il se tourna vers

1. La première de ses tragédies, la Délivrance d* Israël y publiée en 1612, est précédée d'une dédicace en vers français qui montre tous les efforts que le pauvre poëte avait faits pour apprendre notre langue. On voit à son style qu'il a surtout étudié du Bartas.

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l'antiquité, cette immortelle source du vrai beau. A l'âge de cinquante ans, il apprit le grec, et publia, en 1639, une traduction de Y Electre de Sophocle. A prendre l'un après l'autre dans Tordre chronologique chacun de ses drames, on y voit très-bien les transformations progressives qui s'opérèrent dans son esprit. Dans ses premiers essais, il hésite, il va sans savoir où, il est sous l'influence des écoles de rhétorique, les seules qu'il connût alors. Puis peu à peu il s'enhardit, il prend une marche déterminée, l'étude soutient son inspiration, et, s'il tombe encore dans la vulgarité et le mauvais goût, l'éclat de sa chute montre du moins à quelle hauteur il s'était élevé.

Ce qui le charmait dans les tragiques grecs, c'était leurton solennel et imposant, leur tendance religieuse, l'intervention des dieux dans les événements de la vie humaine, et cette terrible loi du destin qui épouvantait l'Olympe même. Mais il comprenait ce que nous avons eu tant de peine à comprendre, que cette mythologie antique, à laquelle on ne croyait plus, ne pouvait plus produire qu'une émotion factice, qu'une autre société demandait d'autres symboles et d'autres traditions. Il essaya de satisfaire au sentiment chrétien de son époque : il remplaça l'inflexible destinée par la Providence que l'Évangile nous a révélée, par ce pouvoir mystérieux et invisible comme la fatalité des Grecs, mais paternel et indulgent. Au lieu des nymphes et des satyres,- des furies vengeresses et des divinités pacifiques, il fit apparaître dans ses drames les anges et les démons, les bons et les mauvais génies du christianisme. La plupart de ses tragédies sont empruntées àThistoire de la Bible. C'est Saûl, c'est Salomon, c'est David, Joseph y Jephtèy et enfin Lucifer y son chefd'œuvre.

Les Hollandais, en parlant de cette pièce, ne manquent pas d'observer qu'elle a précédé de treize années

la publication du Paradis perdu de Milton^ S*ils yeulent prouver par là que Yondel ne s'est pas mis à la remorque du poëte anglais, rien de mieux. S'ils prétendent au contraire insinuer que l'immortel chantre d'Ëden aurait bien pu prendre la première idée de son épopée dans le drame de leur compatriote, il faudrait, pour plus de justice, remonter à quelque vingt ans de là, chercher le premier germe de cette idée dans le ppëme de Grotius qui a pour titre Adam exUé, et {dos loin encore probablement dans mainte œuvre ignorée. Toutes ces questions d'origine qui intéressent l'esprit méticuleux des bibliographies n'altèrent en rien la gloire des grands poètes. Qu'importe que Shakespeare ait pris le sujet du Roi Lear dans une ballade anglaise, le sQJet de Roméo et Juliette dans nn conte italien, le sujet de Hamlet dans une page de Saxo le grammairien ? Qu'importe que Molière se souvienne de Plante ou de Térence, que Schiller construise tout un drame sur une chronique romanesque, et que Gœthe conçoive la mort de Werther enlisant le récit d'un suicide? La vraie gloire du poëte ne consiste pas tant à inventer l'embryon de son œuvre qu'à lui donner la vie> l'essor, l'espace, comme le sculpteur qui d'un bloc de marbre brut fait ime Galathée.

Revenons à Lucifer. Cette pièce ne peut certes être comparée au Paradis perdu, ni pour la hardiesse de l'invention, ni pour la hauteur des pensées, ni pour 1* pompe du récit et la fraîcheur des descriptions ; mais, en le plaçant au-dessous de l'épopée anglaise, le drame de Vondel n'en est pas moins une grande et belle œuvre qui suffirait à elle seule pour sauver la littérature hollandaise de l'injurieux oubli auquel nous l'avons si longtemps condamnée.

1. Le Lucifer de Vondel fat pabliè ea 1654, le Paradis perô» en 1667.

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Le premier acte commence par une exposition imposante. Lucifer a envoyé un de ses anges vers la terre récemment créée pour examiner la nouvelle race à laquelle Dieu vient de donner le jours. Le messager tarde à. revenir, les esprits célestes s'impatientent, et Be]zâ)ufh se plaint, quand tout à coup Bélial s'écrie : r Voici venir Apollion, votre envoyé; de sphère en sphère il s'élève à nos yeux, son vol est plus prompt que le vent, ses ailes effleurent ou écartent les nuages, et laissent partout un sillon de lumière. Il sent déjà l'air plus pur que nous respirons, il voit ce jour plus beau, ce soleil radieux dont les rayons se jouent dans un azur limpide. Les globes célestes le regardent itonnés de son essor gracieux, de son aspect divin. Ce n'est pas un ange qu'ils croient voir, mais un feu rapide. Nulle étoile ne file aussi vite. Le voilà qui s'approche un rameau d'or à la main ; il a heureusement terminé son voyage. »

Belzébuth accourt au-devant du messager aérien, l'interroge, et Apollion lui décrit avec enthousiasme les richesses de la terre, la saveur de ses fruits, l'éclat de ses pierres précieuses; puis, quand il en vient à parler de l'homme, son langage exprime l'admiration et l'envie : c Tai vu, dit-il, le lion ramper aux pieds de sou maître et le caresser; devant lui, le tigre cessait d'être cruel, le taureau baissait humblement ses cornes, et Téléphant sa trompe ; le griffon et Taigle s'approchaient pour écouter les accents de l'homme, et avec eux ve* naient aussi le dragon, le béhémoth et le léviathan. Je ne parle pas des louanges que les oiseaux des bois donnent à l'homme dans les modulations harmonieuses de leurs chants, tandis que les soupirs du vent dans le feuillage et du ruisseau dans son lit bordé de fleurs forment une musique que l'oreille ne se lasse pas d'entendre.

« Jamais un habitant des régions célestes n'enchanta

mes yeux comme les deux habitants de la terre. Dieu seul a pu joindre avec tant d'art l'âme et le corps et créer de doubles anges d'os et d'argile. La science du Créateur se révèle dans la noble attitude de l'homme et brille surtout sur son visage, miroir de l'âme. Si cfiaque partie de son corps étonnait mes regards, celleci avait pour moi un charme inexprimable, car elle réunit toutes les beautés. Un esprit céleste éclate dans les yeux de l'homme, et l'immortalité resplendit sur sa face. Tandis que les animaux, muets et privés de raison, penchent leur tête vers la terre, lui seul élève fièrement la sienne vers le ciel, vers Dieu qui lui a donné la vie, et dont il chante les louanges.

« Que pensez-*vous, dit Belzébuth, de la femme sortie de ses flancs?

— Hélas ! répondit ApoUion, quand je l'ai vue conduite par Adam sous le feuillage des arbres, j'ai de mes deux ailes voilé mes yeux et mon visage pour comprimer ma pensée et vaincre mes désirs. De temps à autre, Adam s'arrêtait pour la contempler, et alors une flamme sainte s'allumait dans son cœur. Il embrassait son épouse, et tous deux célébraient leur hymen avec une ardeur et une félicité que vous pouvez deviner, mais que je ne puis dépeindre. Que la solitude est triste! Nous ne connaissons pas l'union des sexes, l'alliance de la vierge et de l'époux. Hélas ! nous sommes mal partagés, nous ignorons les jouissances de l'hymen dans un ciel sans femmes ! »

Apollion parle ensuite de la beauté de la femme avec un tel ravissement, que Belzébuth s'écrie : « On dirait que vous brûlez d'amour pour elle?

— Oui, reprend le malheureux messager, j'y ai brûlé mes ailes. Ce n'est pas sans peine que j'ai pu me résoudre à quitter la terre pour remonter dans les régions célestes. En m'éloignant des lieux habités par l'homme, je les regrettais, et j'ai détourné la tête plus

de trois fois pour les revoir encore. Non, dans toute rétendue des sphères sublimes, il n'y a pas un séraphin que Ton pufsse comparer à la femme. Ses cheveux dorés entourent sa tète comme une auréole et retombent sur ses flancs. Quand elle paraît, oii dirait qu'elle sort du sein de la lumière et que sa présence donne au jour un nouvel éclat. La perle et la nacre sont l'image de la pureté, mais la femme est plus pure que la nacre et plus blanche que la perle. »

Les riantes images d'Éden, le récit du bonheur de l'homme, le tableau des hautes destinées que Dieu lui réserve, éveillent dans l'âme de Belzébulh une jalousie violente, qui bientôt s'empare aussi de Lucifer.

Au second acte, ce prince glorieux des anges apparaît pour donner des ordres aux cohortes qui lui sont soumises, et l'orgueil révolté, la colère, éclatent dans chacune de ses paroles. « Esprits rapides, s'écrie-t-il, arrêtez ici notre char. Déjà notre tête a porté assez haut l'étoile du matin. Il est temps que Lucifer courbe le front devant cette double constellation qui de là-bas s'élève vers les régions supérieures pour faire pâlir la lumière céleste. Ne brodez plus de couronnes dans mon manteau, n'entourez plus mon front d'une auréole d'étoiles et de rayons devant laquelle les archanges s'inclinent. Une autre clarté vient de naître, qui efface la nôtre, comme le soleil efface l'éclat dès étoiles aux yeux des mortels. La nuit s'étend sur les anges et sur les soleils célestes. Les habitants du nouveau paradis ont gagné le cœur du maître ; l'homme est l'ami de Dieu ; notre esclavage commence. Allez, servez et honorez cette nouvelle race comme il convient à d'humbles sujets. L'homme est créé pour Dieu, et nous sommes créés pour l'homme. Le temps est venu où les habitants de la terre prendront le cou de l'ange pour marche-pied. Veillons sur eux, élevons-les sur nos bras et sur nos ailes vers les trônes élhérés. Notre hé-

ritage leur appartient; notre droit d'aînesse est aboH, et le fils du sixième jour, si semblable au père^ porte la couronne. »

Bientôt la jalouse colère de Lucifer éclate sans contrainte. Excité par ses conseillers, séduit par les adulations des milliers d'anges soumis à ses ordres, il ne parle plus de courber le front devant Dieu et de remettre son sceptre aux mains de l'homme ; il veut, dans l'exaltation de son orgueil, lever l'étendard de la révolte, écraser l'homme et régner dans le cieL «Oui, dit-il, c'en est fait, je placerai mon trône au plus haut de la voûte céleste, entre les sphères éthérées et les astres étincelants. Mon palais sera dans l'empirée et l'arc-en-ciel sera mon siège ; les constellations orneront ma demeure , la terre sera mon marchepied. Assis sur les nuages rapides, fendant les airs et la lumière, je veux, avec ce tonnerre, réduire en poudre tout ce qui s'opposera à nous, soit en haut, soit en bas, quand ce serait le chef lui-même. Oui, avant qu'on me voie céder, celle voûte d'azur dont les arches sont si solidement construites s'écroulera sous mes yeux, la terre ne sera plus qu'une masse informe, et le nK)nde rentrera dans le chaos. >

La lutte est décidée. Les anges rebelles se rassemblent autour de Lucifer, les bons anges suivent l'étendard lumineux de Michel. Au moment où l'attaque va commencer, Raphaël s'avance un rameau d'or à la main, et tâche de prévenir celte lutte funeste; ses paroles de paix, de miséricorde, pénètrent dans le cGSor de Lucifer et l'ébranlent. Un instant, le chef de la rébellion se sent ému, il hésite, il regarde en arrière: mais les cris de ses soldats et la voix de l'orgueil raniment sa résolution : il donne le signal du combat, et s'élance à la tête de ses troupes.

Au cinquième acte, Uriel vient raconter la balaillc Le récit de ce combat céleste ressemble à celui d'un

combat humain, mais il a cependant de la grandeur et de l'édat. Trois fois Lucifer est revenu, avec le courage du désespoir, attaquer l'armée de Dieu, trois fois il a été repoussé. Après ces yains efforts, cerné, pressé, battu de tous les côtés, il abandonne le champ de ba-* taille, il fuit, il se retire avec ses troupes éparses et meurtries dans une enceinte de nuages sombres, et là, pour se venger, il jure d'anéantir la félicité de l'homme. Bélial part pour accomplir ses ordres; Déliai va chercher le plus rusé des animaux, le serpent, et lui souffle son esprit satanique. Adam et Eve succombent, mais après leur chute on voit reparaître le chœur des anges, dont les regards plongent dans l'avenir, et le drame se termine par un chant d'espoir et de miséricorde : « Gloire à vous, Seigneur! un jour vous écraserez la têle du serpent, vous délivrerez le genre humain du . péché héréditaire d'Adam, et une demeure splendide s'ouvrira dans le ciel pour les rejetons d'Eve. Nous compterons les siècles, les années, les jours, les heures, jusqu'à ce que votre grâce se manifeste, que votre bonté infinie ranime et glorifie la nature languissante dans les corps comme dans les âmes, et replace de nouveaux anges sur les trônes qui viennent d'être abandonnés. »

Vondel avait composé cette pièce pour le théâtre d'Amsterdam. ïllle fut jouée deux fois ; à la troisième, le clergé protestant, qui la trouvait peu orthodoxe, en fit interdire la représentation. Cette défense fut plus utile que nuisible au poète. Lucifer est une de ces pièces qu'il est difficile de mettre sur la scène, et qu'il faut lire dans une sorte de recueillement pour en comprendre l'imposant ensemble et les grandes et vraies beautés.

La vie de Vondel est une page de plus à ajouter à la douloureuse légende des hommes de génie. Sou père était chapelier à Anvers et faisait partie de la secte des

anabaptistes. Effrayé des rigueurs que les Espagnols exerçaient envers tous ceux qui ne professaient pas ouvertement le catholicisme, il quitta sa ville natale et se retira à Cologne. Ce fut là que naquit, en 1587, l'auteur de Lucifer. Quelques années après, la puissance de l'Espagne étant déjà contre-balancée par l'énergie des Hollandais, le chapelier d'Anvers crut pouvoir, sans trop de danger, retourner dans sa patrie. Il employa le peu d'argent qu'il possédait à louer une charrette pour porter son jeune enfant et son bagage. Lui-même marchait à pied avec sa femme, priant et récitant des versets de la Bible, et l'honnête charretier qui les conduisait, touché de leur douceur, de leur piété, du visage riant et candide de leur fils, les comparait naïvement à saint Joseph et à la Yierge emmenant 1^ enfant Jésus en Egypte*.

De bonne heure, Yondel se distingua par ses dispositions littéraires. A l'âge de quinze ans, on le comptait déjà parmi les meilleurs poëtes de la Hollande. Il fut admis, peu de temps après, dans la chambre de rhétorique d'Amsterdam, puis se maria, et, tout en étudiant les auteurs latins et français, fît le commerce de la bonneterie. Sa première tragédie, intitulée la Destruction de Jérusalem, date de 1620. C'était un essai timide et informe où brillait çà et là une lueur de vrai talent. Quelques années après, il en composa une autre qui produisit dans toute la Hollande une violente rumeur. Elle portait le nom de Pahmède. C'était, sous un titre supposé, l'histoire touchante de ce noble el vertueux Olden Barneveld qui mourut victime de son patriotisme et de l'ambition de Maurice, prince d'Orange. Les amis de Maurice intentèrent un procès au poète. Il prit la fuite et s'en alla d'abord chercher un refuge chez son beau-père, qui, dans son effroi, refusa

L Vondels Leven, van Brandt.

de le recevoir, puis chez d'autres parents, qui ne furent pas plus courageux. Enfin, il trouva un asile dans la demeure d'un de ses amis. Pendant ce temps, on agitait au tribunal la question de sa culpabilité. Un magistrat qui avait les mêmes opinions que lui, représenta que le drame de PcUamède n'était autre chose qu'une histoire grecque & laquelle le poète avait fait de légers changements. Yondel en fut quitte pour une amende de trois cents florins. La première édition de sa tragédie fut saisie, mais quinze jours après il en parut une seconde, et dans l'espace de quelques années, il s'en répandit en Hollande des milliers d'exemplaires. En 1627, il fit un voyage en Danemark et en Suède, et fut accueilli avec distinction par Gustave- Adolphe. En 1638 , il ouvrit le théâtre d'Amsterdam par une pièce nationale, Gilbert d'Amstel, que l'on joue encore chaque année une fois sur ce théâtre avec ce pieux respect que les Hollandais conservent aux traditions de leur contrée. Ses dernières années se passèrent dans d'amères sollicitudes. La mauvaise conduite de son fils le ruina. Affaibli par Tâge, épuisé par le travail, le poète dont les œuvres étaient dans toutes les familles, et dont le nom jouissait d'une gloire incontestée, fut réduit à implorer un petit emploi au montde-piété. Sur la fin de sa vie, il se fit catholique comme Stolberg, comme Werner, comme tant d'autres hommes d'imagination dont le cœur s'est senti mal h l'aise dans la sécheresse dogmatique du protestantisme. Ce fut dans ces idées qu'il écrivit sa tragédie des Vierges et un poôme que l'on regarde comme une de ses meilleures productions, et qui a pour titre Mystères de rautel. Au milieu de ses souffrances physiques et morales, le pauvre Vondel avait encore une crainte, une singulière crainte, celle de mourir. Sans doute, tandis que les heureux financiers d'Amsterdam le regardaient passer avec ses cheveux blancs, son front

ridé, et se disaient dans leur cruelle pitié : « Le malheureux 1 plaise au ciel de lui envoyer la mort pour le délivrer de sa misère ; » sans doute il entendait encore vibrer confusément au fond de son cœur les sons harmonieux de sa lyre idéale, et mourir, c'était dire adieu à tous ces chants inachevés, à tous ces rêves poétiques dont il se promettait peut*ètre encore un rayon de gloire, ou une nouvelle sympathie.

Il mourut en 1679, et fut enterré dans l'église d'Amsterdam. Un siècle après, ses admirateurs lui firent ériger un monument avec cetto plate épitaphe classique :

Vir Phœbo et musis gratus Voadelius hic est.

Soyez donc un poète national et un poète chrétien, pour que cent ans après votre mort les beaux esprits d'un institut, se rappelant un jour le mérite de vos œuvres, latinisent votre nom et le placent par arrêt académique sous le patronage des vieilles divinités olympiennes.

Gats, qui vivait dans le même temps que Hooft et Yondel, est de tous les poètes hollandais celui qui est resté le plus populaire. Sa naissance, sa carrière brillante l'éloignaient cependant du peuple et de la bourgeoisie. Né. en 1577, à firouv^ershaven, d'une fhmille patricienne, il fut envoyé à Orléans pour y terminer ses études en droit, et devint successivement pensionnaire de Middlebourg, ambassadeur en Angleterre et grand pensionnaire de Hollande ; mais dans l'exercice de ces hautes fonctions' il conservait un sentiment poé** tique noble et touchant, et au sortir du conseil, après avoir traité avec les députés des provinces les affaires du pays, il écrivait une leçon de morale pour le peuple^ une fable, un axiome plein de douce sagesse. A l'âge de soixante-quinze ans , il demanda à se démettre de ses emplois; lorsque le stathouder eut accédé à ses

?œux, il se jeta à genoux au milieu de l'assemblée des états et remercia le ciel de l'avoir soutenu pendant sa longue et laborieuse carrière. Quelques jours après, il était à sa maison de campagne, heureux d'avoir fait son devoir, lisant, rêvant et tirant de chacune de ses lectures et de chacun de ses rêves quelque réflexion utile. Il mourut en 1660, à l'âge de quatre-vingt-trois ans. L'admiration des Hollandais pour lui est un trait de mœurs caractéristique. Qu'on se figure deux volumes in-foUo serrés et compactes, remplis de quatrains, de fables sentencieuses, de madrigaux, qui, sous un voile mythologique renferment un précepte moral, des descriptions souvent très-froides; ça et là, des vers latins, des inscriptions, des idylles : ce sont les œavres de Cats. En France, le plus intrépide lecteur reculerait devant un tel déluge de vers, et si nous essayions d'en traduire des fragments, je crois qu'ils sembleraient bien fades au public qui a besoin de tant d'accents passionnés pour s'émouvoir. Mais les Hollandais aiment ces compositions didactiques et sérieuses, ces stances, qui gravent dans leur souvenir une pensée utile, un dogme de la vie pratique. En Hollande, chacun lit les vers de Cats ; on les retrouve dans toutes les familles à côté de la Bible, on les apprend par cœur, et, lorsqu'on parle de lui, on ne l'ap* pelle que le bon père Cats. Un écrivain hollandais a dit : c Les œuvres de Cats donnent la lumière à plus d'aveugles et font honte à plus de fous que celles de tous les poètes réunis. » C'est pousser l'admiration un peu loin; ce qu'on peut louer sans crainte d'être démenti, c'est le sentiment d'honnêteté, de vertu, qui éclate à chaque page dans ces œuvres, la douce et sage morale qu'elles expriment, le bien-être que l'on éprouve à rechercher aux jours de doute et de tristesse les pieux enseignements qu'elles renferment, et je le demande ; < y a-t*il une destinée de poëte plus tou-

chante que celle de Thomme qui, au bout de deux siècles, donne encore des consolations aux vieillards, des préceptes aux jeunes gens, et dont toute une nation ne parle qu'avec un sentiment de respect et d'amour filial? »

Au xvm® siècle, la Hollande retomba sous la domination de la France, Boileau fut son maître, Racine et Corneille ses idoles, et la littérature classique son idéal. Désormais, adieu toutes ces tentatives dUndépendance qui avaient fait la gloire de Hooft et de Vondel, et ce caractère national que Gats imprimait à ses œuvres. Les écrivains nouveaux s'étonnent de l'outrecuidance de leurs prédécesseurs et se replacent comme des écoliers dociles sous la férule de la France. On imite la France dans ses modes et ses constructions, dans ses fêtes et ses caprices. Les jardins sont • divisés en losanges de fleurs, et les plates-bandes de gazon coupées comme des branches d'éventail; les arbres, taillés par le ciseau, s'arrondissent en voûte, s'élancent en pyramides, à la grande honte de la bonne nature, qui n'avait pas pensé à leur donner ces formes raffinées. Les nymphes et les muses ornent la façade de chaque maison, ou mirent leur visage de marbre dans l'eau trouble d'un étang. Gupidon apparaît au fond d'un bosquet, tenant son arc en main prêt à percer le cœur du premier bourgmestre qui passera par là, avec sa canne à pomme d'or et son habit à paillettes. Plus loin c'est la chaste Diatie, dont les épaules nues grelottent huit mois de l'année sous un ciel plu* vieux, et Vénus plus nue encore, dont le givre a flétri les traits, dont la gelée a disloqué les membres, et qui est devenue, par suite de ses malheurs, une divinilé fort morale, car elle ôle à ceux qui la regardent l'envie de la suivre à Cythère. Toute la mythologie grecque, repoussée par le bon sens de Vondel, reparaît dans les livres, dans les peintures de plafopds, dans les

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madrigaux qu'un amant envoie à sa mattresse, dans les conseils qu'un père donne à son fils. Yondel luimême est banni de la scène comme un ignorant, et ses drames religieux sont remplacés par des pièces d'une galanterie achevée.

Que de tragédies imitées ou copiées servifement du français ! que d'épopées qui commencent par une invocation aux muses et se terminent par le triomphe d'un héros ! que d'idylles langoureuses où les moutons soupirent auprès d'un berger qui soupire encore plus fort qu'eux pour une cruelle Philis ! Pardonnez-moi, mes chers amis de Hollande, de traverser en toute hâte ce temps de froides et fausses contrefaçons. Je me sens saisi d'une indicible terreur, rien qu'à voir l'énorme in-4'> qui contient à peine les douze chants de Hoogvliet sur le patriarche Abraham, rien qu'à voir les descriptions de Mme de Merken, les traductions de Jean Nomsz, et même les poésies fugitives de Mme de Lannoy . S'il y a dans ces œuvres, qui faisaient la joie de vos pères, une trace d'orip:inalité, je me déclare coupable, et je vous demande de nouveau pardon.

Le poëte qui, à cette époque, avait incontestablement le plus de verve et d'esprit, était Langendyk. Il écrivit des comédies humoristiques dont quelques-unes peignent assez bien certains ridicules; mais il a peu d'invention, et il tombe souvent dans des détails de mœurs par trop grossiers.

Douze v-ers de Voltaire m'obligent à parler d'un autre écrivain du xvm* siècle, dont les productions sont aujourd'hui très-oubliées ou tout au moins très-négligées. Il s'appelait Guillaume Van Haren. Une partie de son temps fut employée à remplir des fonctions diplomatiques, une autre à écrire en vers fort durs un long poëme épique intitulé Friso» C'est le récit des aventures fabuleuses de ce héros batave dont nous avons parlé, qui des rives fleuries de l'Inde vint peupler les plaines

marécageuses de la Hollande. Quelques critiques néerlandais, dans une effusion de patriotisme, en vérité on ne peut plus touchant, ont eu la bonté de dire que cette épopée pourrait bien être placée non loin de TÉnéide. Je pense que, pour lui donner cet éloge, ils ne se se* ront pas crus obligés de la lire, et il est probable aussi que Yoltaire s'était dispensé du même labeur de patience, lorsqu'il adressait cette flatteuse épltre à l'auteur :

Démostbène au conseil et Pindare au Parnasse ,

L'auguste vérité marche devant tes pas.

Tyrtée a dans ton sein répandu son audace,

Et tu tiens sa trompette organe des combats.

Je ne puis t*imiter, mais j'aime ton courage;

Né pour la liberté, tu penses en héros;

Mais qui naquit sujet ne doit penser qu'en sage,

Et vivre obscurément s'il veut vivre en repos.

Notre esprit est conforme aux lieux qui l'ont vu naître;

A Rome on est esclave , à Londres citoyen ,

La grandeur d'un Batave est de vivre sans mattre,

Et mon premier devoir est de servir le mien.

Guillaume Van Haren avait un frère, qui fit comme lui des poésies lyriques et une épopée. Celle-ci n*a point moins de vingt- quatre chants, divisés en octaves comme la Jérusalem délivrée. Le sujet eîi est emprunté à l'une des époques les plus mémorables de l'histoire de Hollande, au temps où une troupe de protestants zélés, portant avec orgueil le titre de guem qui leur avait été donné par les seigneurs espagnols, engageaient énergiquement la lutte qui devait affranchir leur pays. Il y a dans ce poëme des scènes tracées avec fermeté, des incidents qui ont une certaine grandeur; mais, pour le sauver des ténèbres de la mort, des poètes modernes en ont refait en grande partie le style, et il faudrait en faire autant pour l'épopée de Friso^ qui éveilla la muse de Voltaire. Voltaire, quel mensonge de plus à mettre sur votre conscience !

J'aimerais a citer Poot comme un homme de talent, si les critiques hollandais, par les éloges outrés qu'ils lui ont donnés, ne m'ôtaient la possibilité de lui assigner la place qu'il mérite. N'ont-ils pas été, dans leur enthousiasme, jusqu'à le mettre en parallèle avec Robert Burns ? Comparer Poot à Burns , c'est comparer un de ces jolis arbrisseaux des jardins du xvnr siècle, façonnés à la main, tailladés et peignés, au chêne des montagnes qui grandit sans entraves, et dont les larges branches s'étendent sur l'eau des lacs. Burns et Poot ont été tous deux fermiers, voilà le point de ressemblance qui existe entre eux ; mais le premier a ch'anté d'une voix pure et fraîche comme le souffle des vents, dans son vallon d'Ecosse, les plus touchantes, les plus naïves émotions de l'âme, et le second a souvent noyé dans une vaine phraséologie des idées qui, pour avoir quelque charme, devraient être exprimées très-simplement.

Bellamy, enfant du peuple comme Poot, a plus de sentiment et d'animation; il naquit à Flessingue en 1757, Son père était boulanger, et voulait qu'il fût boulanger comme lui : mais le jeune poète, sentant sa vocation, n'acconiplissait qu'à regret la tâche qui lui était imposée, et, dès qu'il avait une heure de loisir, il lisait et s'essayait à faire des vers. Un chant qu'il composa pour une fête anniversaire de sa cité natale attira sur lui l'attention d'un homme généreux et éclairé qui l'enleva à son humble profession et lui fit faire ses études. Le talent dont la nature avait doué Bellamy acquit alors les qualités qui lui manquaient : la pureté d'expression, la grâce, l'harmonie. Malheureusement le poète mourut au moment où il donnait le plus d'espérance, h l'âge de vingt-huit ans. Il a laissé quatre petits volumes de poésies lyriques, parmi lesquelles il y a plusieurs pièces touchantes, entre autres une qui a pour titre Rosette. C'est l'histoire d'une jeune fille qu'un

jeune homme emporte en riant au milieu des flots de la grève, et qui meurt dans ce jeu cruel. On cite aussi, comme un morceau plein d'une noble et ardente inindignation, Fode suivant^, intitulée le Traître à la Patrie :

c Ce fat pendant la nuit que ta mère t'enfanta, pendant la nuit la plus sinistre I Les esprits infernaux assistaient à ta naissance, Toi seau des ténèbres 6t entendre par trois fois son cri de fatal augure, la mer trembla, les flots mugirent. Une sombre rumeur pénétra jusque dans le chœur des anges. Ta mère te regarda, et la vie s'enfuit de son cœur désolé. Ton père gémit, te regarda de plus près et fut terrassé par la douleur; car alors il entendit une voix qui résonnaitdans sa demeure comme un coup de tonnerre, et cette voix disait : c Que chacun s'éloigne de ce c monstrueux enfant. Le ciel, dans sa colère, Ta mis au c monde pour le malheur du peuple. Le plua cruel démon de c l'abîma sera son guide sur la terre. Cet enfant trahira sa c patrie et frappera la liberté au cœur. L'or ne rassasiera pas «r son âme avide de richesses. Toute sa vie, jouet de son am- < bition, il sera Tardent esclave des princes. Son cœur ne sera a que fausseté, sa bouche ne vomira que mensonges. Sans c crainte et sans pudeur, il s'écriera avec orgueil : c L'action c est à moi'! » En vain vous essayerez de détruire son œuvre, c en vain vous lui opposerez la force et les remparts. Il est né c pour le malheur de sa patrie, pour la calamité du peuple^ » Traître, monstre maudit, honteuse création de la nature, que la colère, de Dieu, qui t'épargne dans ce monde, te précipite un jour dans les flammes éternelles! Mais non, il vaut mieux que tu comprennes la noirceur de ton crime. Que la foudre vengeresse ne t'atteigne pas, tu ne peux craindre la foudre. Non, il faut que tan âme se contracte, se tourmente elle-même dans le sentiment de son indignité, qu'elle éprouve dans sa torture le pouvoir de Dieu; et, quand viendra le dernier jour, on lira sur ta tombe : c Ci-gît celui qui fut la malédiction de ses amis et de c ses proches, celui qui donna la mort à sa patrie ! o

Vân Alphen, grand seigneur comme Cats, procureur général à la cour d'Utrectht, puis pensionnaire de Leyde, publia plusieurs recueils de poésies religieuses et morales, et des fables naïves, des contes pour les

enfants, qui sont très-souvent réimprimés et très-recherchés dans toute la Hollande ; mais on ne saurait, à vrai dire, les compter parmi les œuvres d'art.

Feith, qui jouit encore en Hollande d'une grande réputation, essaya d'abord le théâtre et n'y réussit guère ; il fut plus heureux dans ses poésies lyriques, dans quelques odes inspirées par un ardent patriotisme, comme celles qui ont pourtilre : Aux ennemis de la Néerlande, Hymne à la liberté, la Victoire de Doggersbank, VAmiral de Ruyter, et dans quelques élégies. C'est l'un des poètes les plus mélancoliques que la Hollande ait jamais eus. Il aimait les Nuits d'Young, la tristesse de l'Allemagne et de l'Angleterre. H écrivit un roman sentimental, Ferdinand et Constancia, qui parut une véritable hérésie aux yeux des positifs Hollandais. L'idée de la mort revient souvent dans ses œuvres; tantôt il la montre sous un voile funèbre, au milieu d'un chant d'amour; tantôt il s'exprime en quelques vers brefs et sentenlieux, comme ccqx-ci :

c La race humaine tombe comme les feuilles des arbres. Nous naissoDs et nous passons. Le berceau touche à la tombe. Entre ces deux limites, un rêve nous séduit, un drame se déroule dans le cœur. Notre existence va de raffliction à la joie, et de la joie à TafQiction; le roi monte sur son trône, Tesclavese courbe devant lui, -^ la mort souffle sur le théâtre, et tous deux out cessé d'être. >

Feith a écrit aussi un poëme en quatre chants, intitulé les Tombeaux, plus imposants que les Méditations d'Hervey, et d'une tendance d'idées plus générales que les Sepolcri d'Ugo Foscolo *.

Helmcrs, né à Amsterdam en 1767, a consacré la plupart de ses chants à célébrer la gloire, ou à déplorer les malheurs de son pays. En 1793, il peignit, dans un

1. Ce poëme a été traduit en vers français par un écrivain de Maëstricht, M. Clavereau.

poëtne intitulé De Geest des Kwads (le Génie du Mal), la révolution qui allait éclater en Hollande. Plus tard, il raconta en vers enthousiastes la lutte que les Hollandais ont soutenue contre la France en 1672 et 1678. Son œuvre capitale, De Holland$che Nalie (la Nation hollandaise), est une sorte de panégyrique en six chants, 4ans lequel Fauteur retrace les vertus caractéristiques, "■ les actions d*éclat de ses compatriotes, et les époques les plus brillantes de leur histoire. La pensée de patriotisme qui l'inspira en a fait le succès. ^e poème me rappelle une anecdote qui ajoute un trait assez curieux à tout ce que Ton a déjà raconté des susceptibilités de la police impériale. Dans le second chant, le poète gémit sur la décadence de sa nation ; mais il espère que cet état de douleur et d'affaissement ne sera que de courte durée. L'ombre de Voodel se montre à ses yeux et lui présage l'apparition prochaine d'un astre réparateur, La censure impériale exigea que l'auteur joignît une note à ce passage, une petite note fort douce, où il était dit que l'astre réparateur annoncé par Vondel venait de luire, et que c'était Napoléon.

Ajoutons aux divers ouvrages que nous venons de citer une très-grande quantité de traductions d'ouvrages français, allemands, une longue histoire des Pays-Bas par M. Wagenaar, qui est, comme l'a dit un spirituel écrivain anglais, une sorte de procès-verbal de l'histoire rédigé par un clerc de notaire : voilà, si je ne me trompe, tout ce qu'ont produit à peu près le xviu* siècle et le commencement du xix* dans les silencieuses plaines de la Hollande.

L'époque actuelle est plus hardie et plus vivace; le souffle du romantisme a pénétré au sein de ces cités où siégeaient autrefois, sur leur chaise curule ornée d'emblèmes ingénieux, les maîtres de rhétorique, et Bilderdyk a donné l'impulsion à plusieurs écrivains de talent ; Bilderdyk, l'un des hommes les plus prodigieux

qui aient jamais voué leurs veilles aux muses et pris le bonnet de docteur dans une université : poète, jurisconsulte, médecin, historien, astronome, antiquaire, chimiste, dessinateur, philologue, ingénieur et critique, il semble qu'il hit été saisi par le démon de Faust, emporté de région en région dans les domaines de Tétude sans pouvoir jamais apaiser sa soif de science. Sa vie ne fut qu'une longue et infatigable exploration, une sorte de course au clocher à travers les broussailles les plus ardues de l'érudition et les précipices de l'erreur, pour arriver à découvrir tantôt les lois de l'organisme animal, tantôt les phénomènes de la végétation, aujourd'hui une nouvelle glose sur Homère, demain une interprétation ignorée d'une page de Cujas. Sa fortune fut comme son génie, incertaine, capricieuse, bizarre. A vingt ans, couronné avec éclat dans un concours, il abandonne soudain la poésie qui venait de lui faire si vite une si grande réputation, : il se jette dans la politique ; il émigré avec le stathouder et donne des leçons de langue, de dessin, de jurisprudence, pour vivre. L'Angleterre l'ennuie, il va en Allemagne. Le romantisme allemand l'irrite, il retourne en Hollande. Le roi Louis l'appelle à sa cour, le reçoit avec distinction, lui donne un traitement considérable, un titré honorifique,. Le voilà riche et heureux ; mais Louis quitte la Hollande, et Bilderdjk, qui était un peu comme la cigale, aimant mieux chanter que de songer aux mauvais jours, tombe dans la misère. Il sollicite une chaire à l'université de Leyde, et on la lui refuse. Enfin, le gouvernement lui accorde une pension, et, à l'aide de ce modique secours, il continue ses études, ses recherches, il écrit des vers, de la prose, des tragédies, des idylles, et, à l'âge de soixante-dix ans, peu de temps avant sa mort, il commençait un poëme épique sur la destruction du monde primitif. Ses œuvres se composent de plus de trente volumes

d'art, de science, de littérature : il a touché à toutes les questions, discuté toutes les théories et jeté au milieu des paradoxes parfois les plus étranges les éclairs les plus merveilleux. Pour oser apprécier dans leur ensemble tant de travaux si disparates, il faudrait des années d'étude, et les fragments que nous pourrions en extraire n'en donneraient qu'une idée faible. Force nous est donc de passer à côté de ce singulier écrivain comme on passe à côté d'un chêne séculaire, sans en compter les rameaux et sans en mesurer la hauteur. Dans sa vieillesse, il était fort préoccupé de pensées religieuses, de pensées mystiques, et il les. a semées dans l'âme de plusieurs jeunes gens qui venaient, comme des disciples dévoués, interroger son expérience et recueillir ses entreliens. Sur d'autres il a agi par ses principes d'esthétique ou ses tendances politiques ; et ce qu'il n'a pu faire par la parole, il le fait chaque jour encore par ses œuvres ; il est le premier guide d'une foule de jeunes esprits studieux et entreprenants, il est le chef d'une nouvelle littérature. Dans tout ce qui s'écrit aujourd'hui en Hollande, il y a bien plus de véritable sentiment de nationalité qu'il n'y en avait dans les œuvres élégantes du xvm* siècle. Les poètes, les érudits, comprennent enfin que l'on a assez fait parader sur la scène les Alexandre et les Artaxerce^, et qu'ils peuvent, sans se compromettre, en venir à une époque un peu moins éloignée, nous montrer d'autres héros et d'autres traditions. Une société de Leyde s'occupe avec zèle des questions de philologie et de Uttérature hollandaise. Un écrivain habile et érudit, M. de Clercq, a publié un excellent travail sur l'influence des diverses littératures étrangères en Hollande. M. de Jonghe , archiviste du royaume, écrit, après vingt années de recherches patientes et éclairées, une histoire complète de la mariiie hollandaise. C'est sans aucun doute l'un des livres les

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plus consciencieux qu'on ait jamais faits. D'autres ouvrages, entrepris dans une même pensée de patriotisme, ont obtenu un légitime succès. Dans le nombre, je iisiingueV Histoire de la Poésie néerlandaise de M. J. de Vrie; le Dictionnaire biographique et anthologique de M. Geysbeck; une Histoire de la littérature hollandaise y par M. Siegenbeck, et une autre en français, par M. s'Gravenwaert, qui joint, à ses titres de critique et de philologue habile celui de poète élégant ; un trèsbon travail de M. Van der Berg sur les traditions néerlandaises du moyen âge, et un recueil des anciens chants populaires, par M. Lejeune.

M. Van Lennep est un des écrivains actuels les plus féconds et les plus goûtés de la Hollande. Il n'a que quarante ans, et il a déjà publié quatre romans et neuf volumes de poésies. Né à Amsterdam, d'une famille patricienne qui s'est acquis un honorable renom dans la magistrature et l'enseignenient, M. Van Lennep se trouva, dès sa première enfance, placé dans les conditions les plus favorables pour acquérir promptenient une brillante et sérieuse instruction. La société éclairée au milieu de laquelle il vivait, les leçons de son père, professeur à l'athénée d'Amsterdam, littérateur érudit et poète aimable, tout contribua à développer bien vite dans l'âme du futur romancier de la Hollande l'amour de l'étude et le sentiment de la poésie. Son premier ouvrage date de 1830; c'est un recueil pins remarquable par la netteté et la facilité du style que par la pensée. Mais le style a toujours été, pour les Hollandais, une question de la plus grande importance, et ce début du jeune écrivain fut accueilli avec faveur. Bientôt sa muse s'enhardit et s'élança vers un plus large espace; il se mit à étudier l'histoire de son pays et trouva dans les annales du moyen âge des pages héroïques, des faits mémorables qui souriaient tout à la fois à son patriotisme et à son imagination.

Le sujet de chacune de ses œuvres est emprunté à cette source féconde ; ses poëmes sont des épopées en vers lyriques qui racontent les péripéties d'une guerre nationale, Téclat d'une victoire et la renommée d'un héros. Ses romans peignent les sites illustrés par quelque événement traditionnel, et retracent avec une rare vérité les croyances, les mœurs des anciens Hollandais, et les costumes de certaines province^ *. On voit que, dans ces divers récits, il a' essayé de faire pour la Hollande ce que Walter Scott a fait avec tant d'éclat pour rÉcosse, et, s'il est resté au-dessous de son modèle, il n'en a pas moins le mérite d'avoir frayé, dans la Ultérature de son pays, une nouvelle route et ravivé habilement des noms glorieux, des faits poétiques, des usages touchants, naguère encore méconnus ou ignorés.

M. Bogaers, né à Rotterdam à peu près à la même époque que M. Van Lennep, n'a écrit que quelques poëmes et un ouvrage en prose ; mais ses ouvrages sont travaillés avec un soin extrême, et cités déjà comme des productions classiques. Dans le premier de ses.poëmes, l'auteur raconte la dernière navigation et les dernières heures de Heemskerk, le noble amiral de Hollande, qui, après avoir exploré jusqu'à la Nouvelle-Zemble les mers polaires, s'en alla mourir à Gibraltar, Dans le second, il retrace avec grâce et sentiment l'histoire de Moïse sauvé des eaux du Nil. Son volume en prose est un traité sur la déclamation. Ces trois ouvrages ont été couronnés par des sociétés littéraires.

Dans cette même ville de Rotterdam, où M, Bogaers écrit ses vers si châtiés et si corrects, habite Tollens, le poète le plus populaire de la Hollande. Tollens est né h Rotterdam en 1778, Il a publié des odes et des

1. Un des plus récents et des meUleurs romans de Van Lennep, la Rose de Dékamay a été traduit en allemand et en français.

chansons : les unes tendres et gracieuses, les autres em« preintes d'un profond sentiment de patriotisme, presque toutes remarquables par la simplicité de la forme, et presque toutes chéries du peuple. C'est lui qui a composé le chant national hollandais qui est pour son pays ce qu'est le Gode save the king pour l'Angleterre, et que j'ai souvent entendu entonner en chœur dans les rues par les ouvriers, dans les écoles par des centaines d'enfants. Qu'on me permette d'en citer au moins quelques strophes, non -seulement comme œuvre poétique, mais comme expression d'une pensée populaire.

c Que celui dont les veines renferment un vrai sang hollandais pur de toute contagion étrangère, que celui dont le cœur palpite pour la patrie et pour le roi, unisse sa voix à la nôtre. Qu'il vienne à nous avec une âme libre, et chante le chant de fête qui piatt au ciel, le chant du prince et de la patrie?

c Frères, entonnez tous avec la même pensée ces accords entendus du Maître suprême. Il a aux yeux de Dieu une vertu de moins, celui qui oublie le prince et la patrie. Il n*a dans sa froide poitrine, nul ^mour pour ses frères, celui qui ne s'émeut pas à notre chant, à notre prière pour le prince et pour la patrie.

c Dieu , protège, garde le sol où nous vivons, le coin de terre où s'éleva notre berceau, où Ton creusera notre tombe. Nous t'adressons notre prière avec une âme émue; ô Dieu, conserve notre prince et notre patrie !

< Protège le roi sur son trône. Que sa puissance ait constamment pour base la justice. Qu*il se montre toujours à nos yeux moins brillant par Tor de sa couronne que par ses vertus 1 Soutiens et dirige le sceptre entre ses mains. Anime et défends le prince et la patrie.

< Dans un môme vœu nos cœurs se confondent. Dans la joie et dans la douleur, nous n'avons qu'une même pensée : le prince et la patrie. Écoute, ce n'est pas un cri qui souffre un désaccord, c'est une parole d'amour, c'est un même chant pour le prince et pour la patrie. >

Parmi les poètes dont la Hollande aime à prononcer

le nom, je dois citer M. Da Costa, disciple de Bilderdyk, écrivain austère et religieux dont Tâme s'attendrit sur les douleurs de la rie humaine, puis s'élance avec enthousiasme vers les régions éternelles ; Beets, qui joint dans ses vers la mélancolie de la pensée allemande à la pureté du style classique; Withuys, à qui l'on doit plusieurs chants lyriques d'un ton très-ferme, entre autres un sur le pavillon de Hollande, qui est fort aimé de ses compatriotes.

Et maintenant, hélas ! il faut le dire : cette poésie dont je tâche d'énumérer avec la plus rigoureuse impartialité les titres, dont j'essaye d'établir, comme un généalogiste, les preuves de noblesse, cette poésie n'entrera qu'une des dernières dans le grand chapitre des muses. Les critiques de Hollande ont beau lui mettre la couronne sur la tète, et lui élever avec une naïve piété des arcs de triomphe dans leurs journaux, l'honnête fille ne croit pas elle-même à sa souveraineté, et n'ose passer la frontière de peur de se voir contester son sceptre, son uianteau, et traitée comme une vassale présomptueuse de la France et de l'Allemagne. Mais de même que le voyageur, après avoir traversé de larges et riches contrées, se réjouit, lorsqu'il arrive sur une terre moins féconde, de trouver encore une gerbe d'épis, un bouquet de fleurs; de même, quand des hautes régions oti nous emporte le génie des grands poêles anciens et modernes, nous redescendons dans les cités de Hollande, nous nous plaisons à découvrir çà et là, au milieu des entrepôts du commerce et des machines de l'industrie. Une fleur de poésie, dût cette fleur ne pas avoir le même parfum ni le même éclat que celles de France ou d'Angleterre.

Ajoutons ici que la littérature hollandaise, à travers les dilférentes phases par lesquelles elle a passé, au milieu môme de son penchant à l'imitation, a toujours conservé une physionomie distincte et des qualités se-

rieuses qu'on ne retrouve pas ailleurs si durables et si continues, Télégance dans le style et la moralité dans la pensée. Là les œuvres de l'imagination sont dominées par la raison. La littérature se traite un peu comme les affaires, avec calme et prudence. C'est une distraction agréable pour quelques-uns, un besoin plus impérieux pour quelques autres, mais un besoin auquel on ne sacrifie qu'une partie de son temps et de ses rêves. Là tous ceux qui écrivent ont une fortune indépendante ou une tâche régulière à remplir qui pourvoit aux bebesoins matériels de leur existence. L'étude des lettres est un titre honorifique, quelquefois un moyen d'avancement dans une carrière, jamais une profession. Yondel, comme nous l'avons dit, était bonnetier; Hooft était gouverneur de Muyden. De nos jours, les poètes, les romanciers hollandais, cherchent également à se faire une position administrative, commerciale, pour pouvoir suivre avec plus de sécurité leur penchant littéraire. M. VanLennep est procureur fiscal à Amsterdam, M. s'Gravenswaert conseiller d'État, M. Bogaers avocat, M. Beets pasteur dans un village, et M. ToUens est épicier à Rotterdam. Dans un tel état de choses et dans un pays où tout prend naturellement une attitude grave et contenue, la littérature ne peut avoir les capricieux élans, la fougue ardente et désordonnée qu'elle a souvent en Angleterre, en France et en Allemagne. Ces hommes qui vivent d'une vie si régulière, le jour assis à un bureau, le soir retirés dans leur famille, ne voudraient pas publier des œuvres qui seraient réprouvées par leurs sages parents, parleurs sages amis, et qui les compromettraient inutilement aux yeux de ceux dont ils attendent un appui. Ils s'appliquent donc à suivre les anciennes règles, et ils n'écrivent pas un livre dont la mère puisse défendre la lecture à sa fille. Il y a en Hollande quatre mille poètes inscrits dans les fastes littéraires, et des milliers de poèmes imprimés sur grand

papier vélin, ornés dé vignettes, cités avec éloge, aiec enthousiasme même, par les critiques du pays, et Ton n'en noterait peut-^tre pas vingt dont la tendance ne soit essentiellement sérieuse, morale et pratique. Si cette austère physionomie d'une littérature est fort respectable, elle finit, il faut le dire, par devenir passablement monotone ; et, pour mon compte, j'avoue qu'en parcourant les œuvres en prose ou en vers que les Hollandais recommandaient le plus à mon admiration, j'ai souvent regretté de ne pas y trouver un de ces très-graves, mais charmants péchés de raison, comme on en voit dans Schiller, Byron et dans quelques-uns de nos poètes modernes. Quoi qu'il en soit de ces lacunes, la littérature hollandaise, par cela même qu'elle n'a pas suivi le mouvement impétueux des autres, est importante à signaler, comme l'expression fidèle et constante de l'un des peuples les plus estimables qui existent.

UN YIIIAGE DE FMNCE.

Le temps des pastorales est passé. Tant qu'il restera dans les occupations de Tesprit une place pour les études poétiques, on relira les idylles de Théocrite et les délicieuses bucoliques de Yirgile. Ceux qui se laissent «itraîner à la recherche des comparaisons littéraires, se plairont à suivre d'âge en âge les diverses imitations de Téglogue antique qui, comme un écho affaibli, s'est répercuté à travers toutes les nations de rSurope. Mais des diverses fictions inventées par les poètes, il n'en est pas une plus difficile à accepter que cette image des troupeaux ornés de guirlandes de fleurs, de ces bergers parés de rubans >oses qui, en promenant leurs moutons dans le, vert pâturage, composent des madrigaux et chantent de galants couplets. Ces tableaux champêtres touchent de trop près

à ce morne et vulgaire spectacle qui chaque jour se montre à nos yeux pour ne pas offenser notre raison par la façon dont ils le dénaturent.

L'idylle sentimentale de Piorian, de Gessner et de leurs imitateurs, est également faite en dehors de la vie réelle. Quiconque a vécu à la campagne sait bien qu'il y chercherait vainement ces idéales figures décrites par l'aimable secrétaire du duc de Penlhièvre, ou par le vénérable écrivain de Zurich. Quiconque a observé l'existence des laboureurs dans leur rude et constant travail, dans les accidents de toute sorte auxquels ils sont exposés, dans les fléaux qui, en un instant, anéantissent tout le fruit de leur travail, toutes leurs espérances de Tannée ne peuvent même plus leur adresser la sentence proverbiale de Virgile :

fortunati Dimium sua si bona norlQt Agricolae....

Oh I trop heureux les laboureurs S'ils connaissaient leur bonheur.

Par une brusque réaction, après avoir tant célébré l'innocence, la bonté de cœur et les vertus patriarcales du paysan, nous en sommes venus à lui dénier toutes ces qualités, et à le représenter comme un être rapace, rusé et malfaisant qui ne garde sa rusticité de force et de langage que pour mieux dissimuler ses instincts pervers. En agissant ainsi, nous nous glorifions d'échapper aune erreur, et nous tombons dans une autre erreur.

Les peintures de la vie champêtre qui charmaient rimagiuation de nos pères n'étaient pas vraies; celles qui les remplacent aujourd'hui ne sont en général pas plus vraies et sont assurément beaucoup moins agréables. Des idylles de .Gessner au Paysan de Balzac, il y a tout un abîme. La vérité est entré ces deux extrêmes : la vérité poétique est dans une œuvre comme YH^^'

mann et Dorothée de Goethe , ou dans les chants naïfs de Hebel ; la vérité prosaïque est dans une appréciation impartiale de la situation du paysan, des fatigues et des soucis auxquels il est perpétuellement condamné, des efforts qu'il doit faire pour subvenir aux besoins de la vie matérielle, des obstacles qui s'opposent à son développement moral et intellectuel.

Je voudrais essayer de dépeindre tel que je Tai vu pendant plusieurs années de suite, un village de France, un des plus pauvres, et par là même un des plus arriérés. Il est situé dans la province de Champagne, à quatre lieues de Mézières, et s'appelle Mériole.

Nulle rivière ne l'arrose de son eau féconde ; nul chemin de fer ne lui imprime un mouvement industriel ; nuUe grande route même ne le traverse. Un chemin vicinal pareil à celui dont parle La Fontaine : chemin montant, sablonneux, malaisé, le réunit aux villages voisins.

A l'une de ses extrémités, un étang boueux, bordé de saules séculaires sert d'abreuvoir à ses bestiaux ; à l'autre, un puits qui souvent en été se dessèche, et où vont tour à tour les femmes qui y remplissent péniblement leurs seaux.

Caché entre deux replis de terrain surmontés par une colline , voilé par un rideau de peupliers et par quelques massifs de pruniers et de pommiers, l'humble village ne se révèle aux regards que lorsqu'on en est très-rapproché. Plus d'un voyageur a passé près de là sans le voir, comme un chasseur qui erre en pleine campagne, sans découvrir les nids d'alouette enfermés dans les sillons.

Au haut de Mériole s'élève pourtant une grande et belle maison, noble monument d'un enfant de cet obscur village qui, par son intelligence , a conquis un rang élevé dans la science, qui, par son travail, a fait une honorable fortune, qui après avoir généreusement

aidé et patroné ses concitoyens , a confié en mourant le même devoir de charité à ses héritiers. Ses désirs paternels n*ont point été trompés. Sa fortune subsiste telle qu'il l'avait faite ; et comme ceux à qui il l'a léguée n'ont point failli à leur religieuse mission» ils offrent un fructueux travail aux ouvriers , prennent soin des vieillards , donnent un abri gratuit aux indigents , et entretiennent une salle d'asile pour les enfants. Si leur modestie ne les empêchait de confesser leurs bonnes œuvres, chacun d'eux pourrait, à la fin de l'année, dire comme Job : « J'ai été l'œil de l'aveugle et le pied du boiteux. >

Cette mission est pour les pauvres gens qui l'entourent un bienfait de chaque 'jour, ime grâce provi* dentielle.

Sans cette fidèle auxiliaire, la commune ne pourrait pas même faire quelques dépenses urgentes* Elle n'a d'autre ressource financière que le produit de l'enlèvement des boues et la location de deux parcelles de terre. Le tout lui donne, bon an, mal an, à peu près 50 fr. Avec un tel budget, on ne construit pas des arcs de triomphe et on ne tire pas des feux d'artifice. La petite somme est encaissée par le percepteur, et le conseil municipal délibère gravement sur l'emploi qu'il en fera, sachant bien d'avance qu'elle sufSt à peine à faire réparer le lavoir, curer le puits, ou à solder quelques autres travaux de première nécessité. ^ L'église, une ancienne église humide et sombre n'a pour tout revenu que la location des bancs, et les quêtes du dimancl\e où l'on n'entend résonner ni la pièce d'argent, ni même le décime, mais les vieux liards depuis longtemps démonétisés. '

Que s'il arrive un désastre, ou seulement un accident qui oblige la commune à une dépense imprévue, le minime budget annuel étant épuisé, il faut avoir recours à l'impôt extraordinaire, aux centimes addi-

tionnels, le fantôme du paysan. Mais alors la maison seigneuriale lui vient de nouveau en aide. Elle refait la toiture effondrée de l'école, elle remplace la cloche fêlée de l'église par une cloche neuve, elle achète la pompe à incendie si vivement désirée.

Cette maison possède à elle seule les plus belles parts des bois, des vergers, des prés attenant au village, et ses fermiers sont classés parmi les patriciens de la commune. Un autre notable patrimoine appartient à deux frères qui travaillent tout autant que les paysans les plus besogneux et vivent de la même vie parcimonieuse 9 mais on dit que chacun d'eux possède en bon bien une valeur de 40000 fr. ; le curé les traite avec une respectueuse considération, et le notaire du canton oe les nomme point familièrement par leur simple nom de famille. Il s'honore de les compter au nombre de ses clients, et ne manque pas de dire quand il vient au village : je vais voir MM. Branchu.

Le reste du territoire se divise par parties inégales, entre une cinquantaine de familles qui, selon l'étendue de leurs propriétés, forment diverses catégories* Ceux-là sont regardés comme des gens dignes d'envie qui possèdent une grange, une maison avec une place , c'est-à-dire une chambre à côté de la cuisine, deux champs assez vastes pour qu'ils en retirent la récolte de blé et de pommes de terre nécessaire à leur subsistance, et un coin de bois qui leur donne à chaque hiver leur chauffe. Les autres, et malheureuse^ ment c'est le plus grand nombre^ n'ont qu'une chétive habitation grevée d'hypothèques et quelque étroit lambeau de terre qui pour produire une maigfe moisson, exige un patient labeur. Il est humide et froid le sol qui entoure le triste village de Mériole. Qà et là, sur les pentes de la* colline, ou y signale des champs privilégiés qui, dans les années propices, rendent au laboureur sept ou huit fois la semence, «mais plus bas, est

uoe plaine marécageuse souvent mondée par des eaui souterraines, et plus haut, ce sont les aspérités arides, rocailleuses, désignées sous le nom de trios. Ce nom leur vient d'un ancien usage local. On ne les -cultivait autrefois qu'une fois tous les trois ans. On y semait de Favoine, puis après qu'ils avaient subi tant bien que mal cette opération, les craintifs agronomes se croyaient obligés de les laisser reposer pendant deux ans, et pour les raviver dans leur langueur, y faisaient paître un troupeau de moutons. Mais tout cède aux lois impérieuises de la nécessité ; de nouveaux besoins enfantent de nouvelles idées de productions, et les trios ne jouissent plus de leur période régulière de quiétude. Dne bêche impitoyable les déchire chaque année, une main active y plante des pommes de terre. Quelquefois, pour stimuler leur inertie, on les condamne au supplice du sertage, on y fait des bûchers de broussailles et de mottes de gazon que l'on brûle jusqu'à ce que tout se convertisse en un amas de cendres et l'on a foi dans l'efficacité de cette cinération. Mieux vaudrait assurément quelques voitures d'engrais. Mais comment pourraient-ils se procurer de l'engrais, les pauvres gens qui ne possèdent pas un écu vaillant, et qui n'ont pour tout bétail qu'une chèvre ou une génisse. Quand ils passent devant la demeure d'un des MM. Branchu, ce qu'ils envient ce n'est point la façade nouvellement blanchie de sa maison, n^ les persiennes vertes de ses fenêtres, ce sont les moyens de fructuation étalés pompeusement devant sa porte, les amas de fumiers qui choquent les regards du citadin, et révoltent les belles dames de Mézières.

Pour suppléer à l'insuffisance de leurs récoltes^ les habitants de Mériole se livrent à toutes sortes de travaux. Les uns exercent ici et dans les villages voisins les métiers de maçons, de couvreurs ou de charbonniers. D'autres tiennent un cabaret et débitent à tout venant

une atroce boisson que Vo\\ décore du nom de bière, et qui ressemble à la vraie bière de Flandres, à peu près autant qu'un vin bleu de la barrière peut ressembler aux bons crus de Bordeaux. La plupart sont cioutiers. Du matin au soir, dans toute retendue du viIlage,on entend résonner le bruit du marteau, et longtemps après la fin du jour, on voit scintiller dans Tombre les feux d*une trentaine de petites forges où de patients artisans, taillent, sur leur enclume, les pointes de Paris et façonnent les clous de charpente. Chaque landi, un messager, qui est Tagent comptable de la communauté, va de maison en maison prendre les œuvres de la semaine, les charge sur une charrette, les livre à Charleville où il en perçoit le prix et rapporte une nouvelle provision de barres de fer qui se convertissent en quelques milliers de clous.

Telle est la tâche des hommes. Celle des femmes est bien autrement compliquée. Les pauvres braves femmes, comme elles travaillent! Ce sont elles qui d'abord habillent leurs enfants, préparent les repas de la journée, vont à l'eau, blanchissent le linge. Si elles ont tm petit jardin, ce sont elles qui le cultivent. Si elles possèdent en outre un coin de terre, ce sont elles qui le plus souvent le bêchent, l'ensemencent et en font la récolte. L'hiver, dès qu'il leur reste un moment de loisir, elles s'assoient sur un escabeau, et la navette à la main, la poitrine penchée sur un métier, tissent des pièces de draps pour, les fabriques de Sedan. L'été, elles se mettent au service des fermiers et des propriétaires pour travailler dans les champs, et lorsque les maîtres du château sont revenus, c'est un bonheur pour elles d'être employées à ratisser les allées du jardin, ou à porter quelque message. En automne, elles s'en vont dans les bois, tantôt avec une serpette, tantôt avec un drap. Un jour, elles vont ramasser les feuilles desséchées qui leur serviront de matelas; un autre

jour, les faînes des hêtres dont elles extraient l'huile qui alimentera leurs lampes et peut-être même leurs salades. Le plus souvent on les voit revenir comme les forêts ambulantes annoncées à Macbeth. Leurs têtes et leurs épaules disparaissent sous les énormes fagots de branches mortes qu'elles ont été recueillir pour alimenter lenr foyer pendant le rude hiver.

Combien de gens à qui chaque saison nouvelle ne donne qu'un nouveau rêve de fêtes et de soirées, de mascarades ou de voyages ! Mais ici, les diverses saisons ne sont marquées que par diCTérents travaux. Et la plus belle de toutes, l'été, est la plus laborieuse.

Heureuse la femme de Mériole qui au commencement de Tété a une moisson à faire. Elle annonce cette nouvelle à ses amis, comme un prolétaire d'Allemagne annoncerait qu'il vient de gagner un terne à la loterie de Francfort , ou un joueur de bourse , qu'il a réalisé un bénéfice considérable dans des ventes çl'acttons. L'ouvrière qui fait une moisson reçoit pour prix de son labeur la douzième gerbe de la récolte. Mais pour obtenir une telle faveur, elle s'engage à travailler poiir le propriétaire qui la lui accorde, chaque [fois qu'il l'exigera, à raison de dix sols par joui*, et à relever gratuitement ses avoines.

Il serait dans une singulière erreur celui qui, en visitant ce village, croirait y trouver des Ghloé et des Amaryllis. Si les Chloé et les Amaryllis de la pauvre communauté ont eu dans leur bas âge l'œil vif, les joues roses, si on les a vues s'épanouir dans leurs mi-^ sérables demeures comme des boutons d'églantine dans de rustiques hameaux, la fraîche beauté de leur enfance n'est pas de longue durée. De bonne heure, elles subissent la loi rigoureuse de la nécessité. Toutes jeunes, elles conduisent par le froid, parle chaud, par la pluie, la chèvre ou la génisse dans le pâturage. Puis elles vont au bois faire aussi des fagots, ramasser de

rherbe dont on fera du fourrage pour l'hiver, ou eueil* lir des fraises qu'il ne leur est pas permis de manger, qui seront vendues au marché. Puis elles glanent dans des sillonsoù elles ne trouvent pas toujours un généreux Booz qui ordonne de laisser tomber des épis sous leurs mains. Plus tard, elles travaillent comme leurs mères, et lorsqu'elles arrivent à leur adolescence, à cet âge charmant, à ce printemps de la vie, elles sont h&lées par le soleil, fanées et ridées par les fatigues.

Avec tous ses efforts, l'active famille obtient à peine le moyen de satisfaire à ces désirs dont parle Goldsmith le poète : < à ces calmes désirs qui demandent si peu de places * on fait un très-faux calcul quand on suppute le budget annuel d'un ouvrier selon le salaire habituel de ses journées. De cette addition, il faut rayer les fêtes et les dimanches, et les jours où l'ouvrier est détourné de son travail par un devoir de famille, par une af&ire imprévue, par un accident. Il faut remarquer en outre que le salaire ne s'accrott point en raison de l'accrois* sèment du prix des denrées, que la cherté des grains, qui augmente le revenu de l'agriculteur, est une calalamité pour l'artisan. Lorsque le prix du sac de blé, qui est ordinairement de 36 fr., s'élève, comme en 1857, à 72 fr., le cloutier de Mériole, qui a des enfants en bas âge, gagne à peine, par un travail sans relâche, son pain quotidien. Par bonheur, le pain est un des meil* leurs éléments de subsistance, si,* comme le disent les chimistes, il renferme 80 pour cent de parties nutritives, et les sobres ouvriers de Mériole se nourrissent de pain et de pommes de terre. Seulement ils y ajoutent du café, non pas du fin café de Moka ou de rile Bourbon, préparé, torréfié et distillé selon les préceptes de Brillât-Savarin , mais la fève coloniale la plus commune, achetée au plus bas prix chez un épi-

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