Those calm desires that ask'd but little room
cier, bouillie dans une marmite, servie dans de larges coupes en terre et adoucie avec delà mélasse. Quelquefois même, on remplace les grains de café par des grains d'orge grillés, moulus, dont on compose une âpre boisson qui ne peut tromper que les regards, par sa noire couleur.
Du reste, tous les habitants de Mériole, soit par une passion d'économie, soit par l'effet d'une passion héréditaire, observent à peu près le même régime. Chez aucun d'eux on ne verra briller une pièce de bœuf. La soupe le matin, la soupe à midi, la salade ou les pommes de terre le soir. Voilà toute l'ordonnance de leurs repas. Quelques-uns seulement servent le dimanche un chétif morceau de lard, et quelques-uns s'accordent, ce jour-là, un choppe de bière; mais nulle réunion de famille, nul banquet rustique et joyeux comme on en voit en d'autres provinces.
Une fois pourtant, une seule fois dans l'année, ils interrompent tout à coup d'une façon éclatante, leur perpétuel carême. C'est à leur fête patronale. Dans les huit jours qui précèdent celte fête, le château, si courtisé naguère, ne peut plus compter sur un ouvrier, et il lui serait très-difficile de se procurer dans le village une douzaine d'œufs ou une livre de beurre. Toutes les femmes sont occupées à frotter leur vaisselle, à nettoyer leurs meubles et leur plancher, ou à préparer leur toilette. Tous les hommes, armés d'un pot de couleur et d'une brosse, peignent les portes, les montants des fenêtres de leur maison et la balustrade de leur jardini Tout ce qu'il y a de farine, d'œufs et de saindou dans chaque habitation est employé à pétrir d'énormes gâteaux, et des pâtés, et des espèces de brioches qu'on appelle des tournillos. De toutes les cheminées s'échappent des tourbillons de fumée, et l'atmosphère est inondée d'une odeur de graisse et de pâtisserie.
La veille du bienheureux jour, le village est dans un
émoi extraordinaire. A chaque instant de nouveaux cris de joie et de nouveaux événements. Ce sont des cohortes de parents et d'amis qui viennent de plusieurs lieues de distance s'associer aux joies de celte fête so- . lennelle; c'est le boucher du chef-lieu de canton qu'on ne voit jamais qu'en celte circonstance et qui s'avance d'un air grave conduisant une ou deux belles vaches et plusieurs veaux qu'il va immoler. C'est la musique enfin, attendue avec impatience par les danseurs, une clarinette, un violon, et un cornet à piston, qui, toute Tannée s'en vont de village en village, pour un minime tribut, jouer des valses et des pastourelles. Le soir même, cette active musique se met à l'œuvre. Des musiciens avec les garçons d'honneur vont à travers le village et donnent des aubades à chaque maison qui a le bonheur de posséder une jeune fille.
Le lendenàain un dernier coup de cloche qui annonce la musique; elle entre dans l'église, s'installe dans le chœur et accompagne de ses symphonies la voix des chanteurs. Derrière elle, arrivent en une longue file les garçons avec leurs bouquets de giroflée, les jeunes filles avec des robes en soie neuves et des bonnets splendides, les étrangères dont on examine avec curiosité la toilette exotique. Si l'une d'elles porte un mantelet d'une nouvelle forme, une chaîne d'or à son col, une ombrelle à la main, quel sujet de digression; hélas! et souvent quel objet d'envie!
Après la messe, partout de grands dîners, des tables chargées de plats monstrueux, des cruches de bière et de cidre, peut-être même quelques bouteilles de vin et d'eau-de-vie, et des jattes de café, de vrai café.
Puis en face du cabaret choisi par les commissaires de la fête, la nfusique s'installe sous une charmille, les danseuses se réunissent sur la voie publique, nettoyée par quelques coups de balai. Les vieux parents s*asseyent de côté et d'autre sur les gerbes de paille ou des pou-
très et forment la galerie. Les petits enfants se groupent autour d*un marchand de sucre d'orge ou de pain d'épices qui , pour un sou , leur fait tourner la roue d*une loterie magique. Puis voilà que tout à coup le \iolon donne le signal, et alors en ayant les quadrilles et les rondes. On saute d*un pied ferme sur un sol raboteux, on tourbillonne dans des flots de poussière. < Plus vite ! plus vite, » crie un alerte garçon au chef d'orchestre, et la musique précipite la mesure» et le lutrin du village enlève dans les airs ses danseuses haletantes.
Après chaque danse, les garçons entrent au cabaret et y font de longues stations ; les jeunes filles se proipènent bras dessus bras dessous , attendant le retour des déserteurs , et les vieilles gens remarquent en secouant la tête que, de leur temps, on buvait moins , et qu'on dansait mieux.
Le lendemain matin , nouvelle messe en musique, mais celle-ci est une messe de deuil consacrée à la mémoire des morts. Tout le monde se fait un pieux devoir d'y assister. Par cette religieuse coutume, tout le monde semble ainsi associer à ces journées de fête ceux qui naguère encore les animaient par leur présence.
Dans l'après-midi, les danses pourtant recommencent ; mais cette fois en purette , c'est-à-dire que les jeunes filles ont dépouillé leurs vêtements de luxe de la veille , et s'unissent à leurs danseurs, en leur rustique déshabillé.
Puis les garçons vont, de maison en maison faire, une collecte de gâteaux, comme si on leur devait une récompense pour leurs prouesses chorégraphiques, et le butin qu'ils ont recueilli dans leur tournée, ils remportent au cabaret. Les pauvres filles restent encore à l'écart. Le mardi , les marchands ambulants enlèvent leurs tréteaux, la musique donne une dernière
aubade , et s'en va escortée jusqu'à une certaine distance par les commissaires. Puis peu à peu , les conmes de la fête s'en vont aussi emportant comme un dernier souvenir de ces jours de gala une cargaison de tournillots. Le mercredi tout est fini, le cloutier retourne à sa forge, le laboureur à sa charrue. Chaque famille se remet à son rigide régime habituel, et il en est pour lesquelles un régime économique est plus nécessaire que jamais. Il en est qui doivent expier par de longues privations les prodigalités de cette semaine des prodigalités.
Dans leur isolement au fond de leurs fermes , dans rexiguîté de leurs ressources , dans la continuité de leur travail manuel, les habitants de Mériole sont restés à peu près complètement étrangers à tout Ip luxe intellectuel des populations plus prospères , à toute idée d*art, de science, de littérature» Ils ne sont pas sots ; en général, les paysans ne le sont guère, et sur plus d'un point, le moins habile d'entre eux pourrait en remontrer à plus d'un savant ; mais ils n'ont appris dans leur enfance qu'à lire, à écrire tant bien que mal, à faire une addition , et peut-être à chanter au lutrin. Une fois qu'ils sont sortis de l'école, adieu les livres et les cahiers.
Il est des vocatipns intellectuelles qui éclatent dans les situations les plus difficiles, comme ces beaux arbres qui, par un phénomène de végétation, naissent et grandissent dans un arride terrain. D'un obscur atelier d'artisan est sorti Hans Sachs le fécond poète d'Allemagne, Jacob Boehme le philosophe mystique, Quentin Metzis, Claude Lorrain, d'Alembert, De la misère du métier de pâtre est sorti Giotto, Sixte^Quint le grand pape, Valentin Duval l'aimable savant, Hogg le poète écossais. Mais on cite ces apparitions comme des événements exceptionnels. Le fait est que pour se livrer à une étude sérieuse, il faut pouvoir y consacrer
de longues heures de liberté, et que la fortune, ou tout au moins Vaurea mediocritas est devenue, dans les conditions essentielles de la société, un des principaux auxiliaires du travail intellectuel. Les habitants de Mériole n*ont pas ces doux loisirs dont les mélodieux pâtres mis en scène par Virgile rendaient grâce aux dieux, ni cette aurea mediocritas chantée par son ami Horace. Il n'ont pas non plus ce sentiment de l'esprit qui parfois aiguillonne les natures les plus inertes dans les grands centres de population. Toute leur intelligence se concentre dans la pratique de leur profession journalière. Rien ne donne un autre essora leurs pensées.
En les voyant dans cet état d'ignorance primitive, j'espérais trouver parmi eux quelques-unes de ces légendes traditionnelles, de ces poésies naïves qui se conservent au foyer de famille, dans plusieurs provinces de France, notamment en Bretagne et en Franche- Comté, qui charment en hiver les veillées du montagnard écossais ou du fermier suédois. Mais les paysans de Mériole ont à peine gardé quelques débris de ces trésors d'imagination. Dans la morne torpeur de leurs facultés morales, ils ont perdu la poésie de Tenfauce des peuples sans acquérir l'instruction de leur âge mur.
Il leur reste seulement quelques anciennes superstitions difficiles à déraciner, et quelques contes qu'ils n'entendent pas narrer sans un certain émoi. Ainsi ils croient encore aux sorciers qui amassent les nuages, conjurent les tempêtes, jettent un sort sur les bestiaux. Ils croient aux revenants, et ils en ont peur. Le dimanche, quand ils se rendent à l'église, on peut les voir souvent s'agenouiller pieusement, la tète découverte, les mains jointes, sur la terre fraîche qui recouvre la tombe d'un de leurs parents ; mais, quand la nuit est venue, ils n'oseraient se hasarder à traverser un cimetière.
Plusieurs d*entre eux croient aussi que le seuil des maisons est banté par de petits êtres invisibles qu'ils appellent des sotais et des nuttons qui, comme les lutins de rÉcosse, les koboldes de l'Allemagne , les tomtegubbar de la Suède, aident aux travaux du ménage, si Ton a pour eux quelques égards, si on leur ofifre quelques cuillerées de lait sans tacbe, et bouleversent tout dans leur colère dès qu'on les a offensés.
Les vapeurs lumineuses qui s'allument le soir dans l'hydrogène liquide des marais, on ne les observe pas non plus sans un certain effroi, oA les appelle des Zwmeroîtes, et les anciens du village les regardent comme des créatures maudites qui enlacent les voyageurs dans leur cercle de feu et l'entraînent dans une fondrière.
A Tune des extrémités du village est un arbuste qui, par sa forme singulière aux lueurs douteuses du crépuscule, présente le simulacre d'un corps humain décapité. On dit que c'est l'image d'une religieuse qui fut tuée par des bandits et qui restera là jusqu'à ce que la communauté à laquelle ces bandits appartenaient ait effacé leur crime, par un assez grand nombre de bonnes œuvres.
Un peu plus loin, au bord du chemin qui conduit à la chapelle de Saint-Roger, une antique chapelle construite dans un frais vallon, au [)ied d'une source limpide, on voit un amas de pierres que nul paysan n'oserait tenter d'enlever. En montrant cet immuable monticule à l'étranger, on lui raconte cette légende : « Lorsque saint Roger pénétra comme un courageux pionnier dans celte contrée encore barbare, lorsqu'il eut bâti sa cellule dans la forêt d'Elan, il attira à lui par la vertu de sa prédication les habitants des hameaux voisins, il les convertit par ses miracles, et bientôt, à la place de son humble chapelle en bois, on vit s'élever une église où se pressait une nombreuse réunion de fervents néophytes. » Le diable ne pouvait apprendre
un tel éyénement sans en être très-irrité ; ne pouTant toucher au saint apôtre, il résolut d'anéantir au moins son édifice. Un jour il se mit en route portant sur ses épaules un énorme rocher sous lequel il espérait ensevelir la nouvelle église ; mais saint Roger, averti par la voix d'un ange de ces sinistres projets du diable, envoie à sa rencontre un religieux vêtu d'un grossier habit de paysan et portant sur ses épaules une hotte remplie de chaussures usées.
Le fidèle messager rencontra au haut d'une colline le démon des ténèbres , le front baigné de sueur, le corps ployé sous son lourd fardeau.
« Y a-t-il encore bien loin d'ici au mouastère d'Élan î lui demanda le pauvre diable épuisé de fatigue.
— Bien loin ! s'écrie, d'un air candide, le religieux. Tenez , vous allez en juger. Regardez ces sabots en bon bois de hêtre , et ces souliers taillés dans le cuir le plus épais : ils étaient neufs quand je sais parti d'Élan, et je les ai usés en venant en droite ligne jusqu'ici.
— • Malédiction ! » s'écria Satan trompé par ce naïf artifice ; et, à ces mots, il lança avec fureur sou rocher sur le sol , et le rocher brisé en mille morceaux a formé l'amas de pierres qui étonne encore les passants.
A leurs contes de sorcellerie, à leurs légendes religieuses, les gens de Mériole ajoutent quelquefois des plaisanteries qui, par un dialogue de conversation, occupent plusieurs personnages. En voici une entre au» très qui amuse depuis longtemps les jeunes et les vieux* Un rapin l'appellerait, en style d'atelier, une seie. Un investigateur des œuvres de théâtre y trouverait peutêtre un premier indice des compositions du peuple, comme dans les lekars de Suède, ou dans les naïves comédies des haciendas de l'Amérique du Sud. J'essaye de la reproduire dans sa rustique suoplicité.
Deux hommes s'ayancent au milieu d'un auditoire attentif, et Tun d'eux dit : « Bonjour Prudent.
— Je ne m'appelle pas Prudent, répond l'autre, puisque je me suis marié.
—Eh bien ! tant mieux !
— Non pas tant mieux, puisque j'ai épousé une méchante femme.
— Eh bien! tant pis.
— Pas si tant pis, puisque ma fenune m'a apporté trois quartauts d'orge.
— Eh bien ! tant mieux I
— Pas si tant mieux, puisque cette orge était gâtée.
— Eh bien ! tant pis.
— Pas si tant pis, puisque nous en avons engraissé deux bons porcs.
— Eh bien l tant mieux !
— Pas si tant mieux, puisque les porcs se sont noyés. •
— Eh bien! tant pis.
— Pas si tant pis, puîsqu'en voulant les repêcher, nous avons pris trois gros saumons.
— Eh bien ! tant mieux !
— Pas si tant mieux, puisqu'en faisant cuire les saumons, nous avons mis le feu à la maison.
— Eh bien! tant pis.
— Pas si tant pis, puisque ma femme était dedans. » Telles sont les récréations des cultivateurs et des artisans de Mériole. S'ils n'en ont pas de plus distinguées, est-ce leur faute ? Si leur intelligence n'a pas acquis plus de développement, qui pourrait leur en faire un reproche? Avant tout, il s'agit pour eux de pourvoir à leur subsistance, et ils n'y parviennent que par un âpre et constant labeur. Mais il est bon de les voir, ces habitants de Mériole. S'ils ne comprennent point nos grands mots d'art et de science, s'ils ne s'associent pas au rapide mouvement qui entraîne la société dans un per-
pétuel désir de progrès, ils peuvent faire faire de sages réflexions à celui qui apporterait parmi eux de turbulentes fantaisies ; ils peuvent lui donner un utile enseignement par Thumilité de leur situation, par la patience de leur travail, par la résignation à leur destinée.
SOTTVENIRS DU TYËOL.
l'arlberg en hiver.
Le Tyroln'a pas encore vu s'abattre dans ses plaines, sur ses collines, les nuées de touristes que les sacristains des églises de Belgique, les aubergistes des bords du RI in, les bateliers des lacs et les guides -des montagnes de Suisse attendent chaque été, comme une volée d'oiseaux nomades. Les trains de plaisir n'ont point encore amené dans les défilés de rinnthal et du Pusterlhal ces dociles troupeaux de moutons voyageurs dont une société de commerce détermine les jours de marche et les heures de halte, fixe sur une môme ligne les divergentes volontés, et règle à tant par tête les jouissances poétiques. Il repose encore à l'écart du tumulte des omnibus, du gémissement des locomotives, du tourbillon des bateaux à vapeur, ce beau pays du
Tyrol; il repose sous le dôme de son ciel, entre ses vertes collines, ses cimes de neige et ses couronnes de glaciers. Depuis sa dernière guerre nationale, depuis cette noble lutte où on Ta. vu combattre si vaillamment contre les légions de la France et celles de la Bavière, il s'est retiré dans le silence de la vie domestique avec le digne sentiment de son courage et l'amour de son repos, avec la palme de Hofer et l'héroïque laurier de Speckbacher. Dans la tempête révolutionnaire qui, depuis vingt ans, a sans cesse, tour à tour, agité ou bouleversé la plupart des Ëtats de l'Europe, dans cette longue et douloureuse histoire de tant d'émeutes et de barricades, de tant de saccagements de palais et de renversements de constitutions, le Tyrol apparaît comme une de ces douces, attrayantes légendes où s'épanouit une pure pensée sous un rayon merveilleux. Cette légende, je n'ai fait que l'effleurer. J'aimerais à l'étudier longuement. Je n'ai été à Innspruck que deux fois. Je serais heureux d'y retourner encore.
Quelle charmante ville que cette capitale du Tyrol, avec la ceinture de montagnes qui l'étreint de si près, comme si elle la gardait avec amour, et la molle et limpide rivière qui la traverse si lentement, comme si elle s'en éloignait à regret ! Quelle paisible et honnête viltei si fidèle à son ancien culte, à ses traditions^ à ses jours de fête et de gloire, si docile à son gouvernement, si naïvement fière de ses églises , de son tombeau d'em-' pereur, de son musée^ de chaque noble phase de son histoire, de chaque homme qui a jeté sur elle le reflet d'une nouvelle illustration par le courage civique, par une œuvre d'art ou une œuvre de science.
Quand j'y suis revenu, il y avait dix ans que je ne l'avais vue. Dix ans! que de changements successifs^ que de réformes radicales peuvent s'accomplir en une telle période! A plusieurs pays, il ne faut pas tant de mois* pas tant iic semainc$4 pour renverser un trône,
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chasser une dynastie, réduire en un vain lambeau de papier une constitution sociale. Ce qu'il y a de sûr, c*est que, si un^ État se maintient en paix pendant cet espace de temps, le cœur de l'homme, ce mobile élé* ment de la vie, cet arcanum vacillant de l'amour et de la pensée, ne peut se maintenir tel qu'il fut. A partir d'un certain âge, nos meilleurs jours ne sont-ils point tous marqués par quelque regret? N'allons-nous point de station en station dans les sentiers du monde, comme dans un vaste cimetière ensevelissant à chaque pas une affection éteinte, ou une croyance déracinée? Les diverses phases de notre existence ne deviennentelles pas comme des stalactiques dont nous sentirions goutte à goutte tomber sur nous les larmes de glace? Si à la fin d'une de ces époques qu'on appelle des lustres, nous nous retournons en arrière, ne nous arrive-t-il pas de ne pouvoir nous retrouver nous-mêmes, tant nous ressemblons peu à ce que nous étions? Le temps a imprimé sur notre front les traces de son passage, et les rides dont il a sillonné notre figure ne sont souvent qu'un faible indice de celles qu'il nous a creusées dans l'àme.
Après dix ans pourtant, je retournais à Innspruck, et cette ville m'apparaissait telle que je l'avais connue en un premier voyage, aussi dégagée de toute aventureuse idée d'innovation, aussi satisfaite de ses lois et de ses magistrats , aussi heureuse d'entendre chaque matin le carillon de ses cloches, de voir l'étranger errer dans ses rues, contempler ses montagnes, admirer son tombeau de Maximilien, cette triple épopée en bronze des fabuleuses chevaleries, des premiers temps historiques et des gloires du moyen âge. Nul nouveau journal n'est sorti de ses imprimeries, armé de pied en cap, ardent à la lutte, précédé d'un programme qui annonce sus merveilleux points de vue et tambourine ses futurs exploits. Nulle société humanitaire ne
s'est organisée sous un patriotique emblème pour démontrer à la population d*Innspruck dans quelle cécité elle a vécu jusqu'à ce jour, dans quelle erreur elle s'est assoupie en se confiant aux leçons surannées de ses prêtres, et quel bonheur lui est réservé si elle veut ouvrir l'oreille au salutaire enseignement de la liberté et de l'égalité.
Non, ces belles révélations n'ont point ému la placide capitale du Tyrol. Mais son musée national s'est enrichi de plusieurs offrandes précieuses, un de ses libraires vient de publier un intéressant recueil de légendes nationales, un de ses peintres vient de faire un tableau mémorable d'un de ses sites les plus aimés. Puis, voilà qu'un des principaux aubergistes de Munich fonde dans sa Neusladt un magnifique hôtel, et qu'en face de cet hôtel s'ouvre un magasin où l'on voit étalés les plus élégants produits de l'industrie parisienne et de l'industrie anglaise. Ce sont là ses événements, calmes et agréables événements dont le bourgmestre n'a point à s'occuper, dont la jeune fille se réjouit à l'heure de sa promenade, dont on s'entretient amicalement le soir à la veillée.
Quelque plaisir que j'éprouvasse à me retrouver dans la rassérénante atmosphère de cette honnête cité, je devais cependant partir, et ce n'était pas chose facile. C'était à la fin de l'hiver, au temps où les masses de neige dissoutes par l'air tiède s'écroulent du haut des montagnes, se précipitent dans la plaine, et laissent sur les routes qu'elles traversent des barrières infranchissables. L'avalanche, ou, pour me servir de l'expression locale, la lawine, est ici comme en Suisse, et plus qu'en Suisse, par la configuration particulière du Tyrol, par l'étroilesse de ses vallées, un péril de chaque année. On en distingue trois espèces, toutes trois fort redoutées : la slaublawiney ou le tourbillon qui s'épand dans l'air en flocons serrés comme le sable
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do désert au souffle du simoun, voile le ciel et l'espace, et trouble tellement le regard de Thommé et fatigue tellement ses efforts, qu'il n'est pas rare que des paysans saisis tout à coup par cet ouragan, abattus par sa violence, tombent et meurent à quelques pas de leur famille, sans avoir pu retrouver le seuil de leur demeure. La schneelawine est celle qui est formée.par les nouvelles neiges ou par les neiges qui, au printemps, se détachent de leur base. Elle s'ébranle au sommet des monts, se grossit, en descendant, de tout ce qu'elle rencontre, mais glisse lentement sur sa pente. On la voit venir de loin, on peut se soustraire à sa chute ; et parfois même, il est arrivé que le passant surpris par elle, en s'asseyant courageusement sur cette couche ondulante, est parvenu, comme en un bon traîneau, jusqu'au sein delà vallée. La ivindlawine ^ la plus terrible de toutes, est celle qui est soulevée par un vent humide. Elle éclate en un instant avec un fracas pareil à celui de la foudre ; elle se précipite du haut des montagnes avec l'impétuosité du torrent; elle mugit, elle bondit, elle emporte à la course arbres et rochers. Que si, par malheur, un village se trouve dans sa direction, elle le broie comme une molle argile; elle nivelle les murs, comme la herse du laboureur aplanit Taspériléd*un sillon; elle a dès son premier mouvement, répandu au loin l'effroi ; elle a sur tout son passage porté le deuil et la dévastation ; elle ne s'arrête qu'au fond de la vallée, où elle s'engouffre et se refoule sur elle-même, comme une mer orageuse qui se brise avec fureur contre une digue infranchissable.
Une de ces lawines était tombée sur l'Arlberg, et, d'un de ses débris, coupait comme un rempart la route d'innspruck à Bregenz. Chaque matin j'allais à la poste m'informer du passage des voilures sur cette route, chaque matin on me répondait que les courriers ne pouvaient franchir la barrière de neige, quoiqu'une
escouade de cantonniers travaillât du matin au soir à la démolir, et que les lettres n'arrivaient que péniblement et lentement, portées par des piétons.
Un jour enfin, le cor joyeux d'un postillon attirait à leur fenêtre tous les habitants de la Neustadt: la malle de Bregenz rentrait victorieusement à Innspruck, et une foule de curieux se pressaient autour du courrier pour apprendre, par lui, les derniers incidents d'un désastre, dont on est toujours très-frappé dans ce pays, bien qu'on doive s'attendre à le voir éclater chaque hiver.
Le lendemain, je partais avec un attelage de deux chevaux et une de ces bonnes voilures que l'administration du Tyrol met à un prix fort raisonnable à la disposition du voyageur.
Voyager en poste me semble une des plus délicieuses inventions d'un temps qui s'en va et dont nous n'aurons bientôt plus que la tradition. Je plains la génération qui s'élève actuellement à la vapeur des chemins de fer, qui de plus en plus sera désormais condamnée à l'incarcération du wagon, à l'entraînement effréné de la locomotive, et ne connaîtra pas le bonheur de parcourir une route pittoresque dans un chariot, dont on est le maître, dont on règle soi-même la marche avec un postillon qui part comme le vent, et s'arrête comme on le veut, en face d'un point de vue que l'on désire contempler à loisir, ou dans un village qui séduit la pensée. Le chemin de fer^ c'est l'esclavage ; le chemin de fer, c'est la cellule pénitentiaire des États-Unis, courant à fond de train ; c'est l'image d'une des légendes d'expiation du moyen âge ; c'est le vol ardent, désordonné, de la cohue du féroce chasseur. Ceux-là étaient punis d'avoir profané le saint jour du dimanche, par ces nuits sans repos, par ces chasses éternelles. Les sociétés modernes sont punies de leur matérialisme par la griffe de ces machines de fer, par la chaleur de
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ces chaudières, par le souffle haletant de ces gueules de drogon, qui les emportent sans repos à travers Tespace.
Le voyage en poste, c'est la plus parfaite combinaison des moyens de locomotion pour notre double nature humaine. C'est le comfort physique et la liberté intellectuelle. C'est la joie d'admirer, chemin faisant, à chaque pas, la grande œuvre de Dieu. C'est la fantaisie, cette fille aérienne de l'imagination.
Sur quelques-^unes de nos routes de France, on peut voir encore l'ancien postillon, mais morne et abattu, attendant comme un phénomène, la voiture que le chemin de fer lui jette encore dédaigneusement de temps à autre, comme une dernière aumône, et voyant d'année en année les relais se resserrer autour de lui, comme la Peau da Chagrin du roman de Balzac.
Qu'il était vif et joyeux autrefois, preste et coquet aYec son chapeau galonné, sa petite veste bleue à parements rouges, ses larges bottes ! Comme il montait lestement à cl^eval I Comme il faisait claquer son fouet ^ ce piot da maître: « Trois fk*ancs de guides, cnlevezl» II avait alors, sous ses formes respectueuses, le sentiment de son importance. Il était un des mobiles essentiels de la machine gouvernementale, un des instru- {Dents du grand monde financier et aristocratique. Il suppléait au télégraphe, il écrasait la diligence. De sa rapidité dépendait le succès d'une dépèche ministérielle, le mouvement d'une élection, la combinaison d'un actif agent de change. Messager fidèle, serviteur modeste, il emportait avec la même philosophie, au galop de ses chevaux, les millions du banquier, les rêves du poète, la loi d'une province, Ib^ félicité d'upe famille.
Le postillon du Tyrol a, de plus que ceux de France, un cor de chasse qu'il fait harmonieusement retentir^ quand il quitte la station à laquelle il appsi^rtient, et
quand il arrive près de la station voisine. C'est un usage qui m'avait déjà beaucoup plu dans d'autres parties de l'Allemagne. C'est un adieu musical à ceux dont on s'éloigne, un affectueux salut à ceux dont on s'approche. Je regrette de n'avoir pas pu noter plusieurs de ces fanfares tyroliennes. Il y en a qui mériteraient d'être mises en regard de la musique savante, comme une des naïves mélodies de la nature, inspirées par le murmure des eaux, le bruissement des bois, comme un bon vieux chant populaire, à côté d'un poëme académique.
Je monte en voiture aux sons du cor tyrolien; je passe devant le gothique et élégant édifice que le duc Frédéric construisit en 1425, et couvrit d'un toit d'or, pour faire voir sa fortune à ses ennemis qui l'avaient surnommé Frédéric à la poche vide (Friedrich mit der leeren Tasche). Je dis encore adieu du regard à cette admirable église des Franciscains, où, près du splendide sépulcre de Maximilien, s'élève le monument de îlofer, cet homme au cœur héroïque qui, dans sa haute et rapide fortune, conserva sa primitive simplicité ; qui, dans le palais d'Innspruck, dans l'exercice d'une autorité souveraine, vivait de la même vie modeste que sous le toit de son auberge de Sand ; qui, dans la plaine de Mantoue, mourut bravement comme il avait vécu, fidèle à son roi, fidèle à son Dieu *.
Selon la coutume des habitants d'Innspruck, je n'oublie pas, en sortant de la ville, d'observer la physionomie de la Frauhut, prophétesse du temps. La Frauhut est une montagne d'une forme singulière à laquelle se
1. Gouverneur du pays, il ne quitta point le rustique costume qu'il portait dans sa vallée. Pendant un espace de six semaines, toutes ses dépenses au château ne s'élevèrent pas à plus de 500 florins. Chaque soir, après son repas, il récitait le rosaire, et les fonctionnaires qu'il avait invités à souper devaient le réciter avec lui : « Nous avons mangé ensemble, disait-il, nous devons prier ensemble. »
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rattache une tradition d'une rare naïveté. Après le déluge, dit le peuple tyrolien, auquel on ne peut pas plus refuser qu'à tant d'autres le plaisir de commencer son histoire au déluge, un roi, une reine d'une race de géants, vinrent s'établir dans l'Innthal. Partis d'une lointaine région, peut-être des environs de l'Ararat, ils avaient parcouru une quantité de contrées, traversé des collines charmantes, des plaines superbes. Dans leur longue migration, rien ne leur avait autant plu que la vallée de l'Inn. Ils résolurent d'y fixer leur demeure, et le roi des géants y bâtit un palais splendide, un palais d'or et de marbre. Il avait un fils tout jeune encore, qui était son plus doux espoir, et que sa mère aimait jusqu'à l'idolâtrie. Un jour, en folâtrant à travers le vallon, l'enfant tomba dans un marais et retourna au palais tout en larmes, ayant sali ses beaux vêtements. Sa mère prit pour les essuyer du pain.... Du pain, ce produit du patient labeur, ce don de Dieu ! Soudain, en punition d'une telle profanation, son palais s'écroula, le roi et les géants furent engloutis sous ses décombres, et la reine coupable fut transformée en une montagne, pour être à tout jamais un témoignage de la colère du Ciel, contre ceux qui outragent la libéralité de la Providence et le travail du laboureur. Elle donne de plus en plus au peuple un autre enseignement ; elle annonce, par la forme des nuages qui couronnent sa tôle, la sécheresse et la pluie, le calme et l'orage. Elle est le thermomètre colossal, le thermomètre invariable d'une nombreuse population. Elle remplace à plusieurs lieues à la ronde, sur sa base inébranlable, l'œuvre fragile des opticiens.
Tout ce pays est du reste rempli d'une foule de traditions mythiques, héroïques, ou simplement morales, traditions des esprits qui habitent sous les voûtes des grottes de cristal, des fées qui viennent en aide au pâtre égaré, ou au chasseur saisi par le vertige au bord
d'un précipice, traditions douloureuses du temps où la principauté du Tyrol était divisée entre plusieurs seigneurs qui se faisaient sans cesse la guerre, traditions consolantes des bons princes qui ont sagement gouverné cette contrée, puis les traditions religieuses que les Tyroliens ont, d'âge en âge, pieusement gardées, et qu'ils ont consacrées par des monuments. De tous côtés, apparaissent au bord des routes, sur la pente des collines, à la cime escarpée des montagnes, des oratoires élevés avec une pensée de reconnaissance, des chapelles où Ton vient de loin en pèlerinage, des églises où il s'est opéré une quantité de miracles ^ Doux trésor d'un peuple, précieux héritage de la candide imagination et de la foi des ancêtres, véritable Wunderhom, pour me servir de l'expression de M. Brenlano, cor merveilleux qui , de génération en génération, a retenti au fond de tant de cœurs , animé tant de chastes réunions et apaisé tant de souffrances! Oh! puissent ceux qui ont le bonheur de le posséder encore dans son intégralité première, le défendre contre toute atteinte impie et le garder à jamais !
A deux lieues environ d'Innspruck est le Martinswand, illustré par une aventure dramatique. Maxiniilien P', ce chevaleresque empereur, ce héros du Theuerdank, avait pris en affection le Tyrol et se plaisait à y venir, à y demeurer avec son épouse chérie, la belle Marie de Bourgogne , pour laquelle il avait dans l'âme une si profonde affection , que , trente ans après l'avoir perdue , il ne pouvait encore parler d'elle sans être attendri jusqu'aux larmes. Un jour, dans une de ses chasses, il se laissa , loin de son escorte , entraîner à la poursuite d'un chamois , et tout à coup tomba sur une des aspérités de ce roc, dont le nom signifie mu-
1. M. V. Zingerle en a publié en prose et en vers un intéressant recueil: Sagenaus Tyrol j 1 vol. in-8, Innspruck, 1850.
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raille, cl i|ui, enoffel, s'élève en droite ligne au-dessus de la vallée, comme une muraille. Il étiit là, appuyé sur un de ses derniers crampons , suspendu pour ainsi dire ù celte surface plate à plus do cent pieds au-dessus du sol , s^ns aucun moyen de descendre dans la pjaiqe, ni de remonter à Tendroit d*où il avait glissé. Ses compagnons l'ayant découvert, firent au loin retentir leurs laïuentations : cris d'alarmes inutiles, car on n'entrevoyait aucune possibilité de lui venir en aide dans son péril. Déjà chacun le croyait perdu, et le curé de l'église voisine vint au pied du rocher, le saint ciboire à la maiq, pour l'engager à recommander son âme è| Dieu et lui donner de loin l'absolution. Tout à coup un i(itrépid^ chasgeur, nommé Zips , apparaît au haut de la montagne, et, voyant son souverain en un tel péril, se décide à exposer sa propre vie pour le sauver. Grâce à sa connaissance dçs lieux , à son agilité et à sa force , il arrive jusqu'4 lui; il lui donne de nouveaux cram-i pons, il lui tend une main musculeuseet le ramène sajq et sauf. Maximilien récompensa par un riche prér sent son libérateur et l'ennoblit. Si la savonnette à YJl^in s'égara souvent entre les mains des souverains, cette fois du moins elle s'appliquait à un vr^i courage. Aurdessus du Martinswand s'élanee dans sa sublime majesté , ^ plus de 2000 pieds au-dessus du niveau de la mor, leSolstein, l'une des plus belles montagnes du Tyroi. Si escarpée que soit sa cime, plus d'un botaniste y va chercher des plantes rares, et plus d'un curieux m résout à la fatigue de cette ascension pour la poétique j Quissanee de planer là du regard comme un aigle sur l'espace, de contempler, du haut de ce mont aérien, l'immense par noran[}a qui se déroule à ses yeux : horizons vaporeux, plaines et collines, villes et villages, et les forêts qui, à cette hauteur^ apparaissent dans le lointain comme des champs de vertes brmycres, et les rivières qui scintillent comme des tressas d'argent. Mais pn pe peut arriver à
un tel spectacle que dans les longs jours d'été, et l'hiver n'est pas fini. Le Solstein me regarde dédaigneusement du haut de sa grandeur, et semble me défier de monter seulement jusqu'à sa ceinture. D'épaisses couches de neige enveloppent ses flancs, et le même linceul de neige s'étend sur les contours de l'Innthal. La terre est endormie dans son sommeil de chaque année et les hommes qui l'habitent semblent dormir comme elle. Tout est morne et silencieux. Çà et là résonne la voiv d'un pauvre oiseau perdu dans la froide solitude qui, sur l'arbre effeuillé où le printemps dernier il avait peut-être posé son nid, saute de branche en branche inquiet, éploré, tremblant sous son frêle duvet, et par son cri plaintif semble demander à tout venant un grain de blé et un abri. Personne dans les champs ; à peine, de loin en loin, quelques passants sur la grande route. Les Tyroliens sont maintenant retirés sous leur toit, poursuivant autour de leur foyer leurs travaux d'hiver ; car, pour la plupart d'entre eux , l'hiver comme l'étéj^ dès l'enfance jusqu'à la vieillesse, la vie est un continuel labeur. L'exiguïté de leur fortune, l'aridité de leur sol les obligent à suppléer, par leur industrie, à l'insuffisance de leur récolte. Ils ont généralement l'instinct des œuvres de mécanique et une conception naturelle des œuvres d'art qui, souvent loiji de toute école, par l'effet seul de leur intelligence et de leur application, se développe parmi eux à un degré remarquable. Je n'ai plus retrouvé à Innspruck mon bon vieux Kleînhans, cet étonnant aveugle que j'ai vu ciseler en un instant deux têtes de Vierge d'une parfaite correction de dessin et d'une touchante expression.il était mort à l'âge de quatre-vingts ans, ayant sculpté, dans sa longue cécité, plus de deux cents Christs pour des églises, pour des oratoires, et une quantité de figurines et de statuettes. Mais dans le Tyrol septentrional il n'est peutêtre pas un village qui n'ait soq arlistç; et plus d'un^
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de ces artistes, ne comme Giolto dans une pauvre maison de pâtre, et sans avoir eu comme Giolto unCimabue pour maître, parvient à accomplir des œuvres que des musées de grandes villes s'honorent de posséder. Sur la route de Landeck, j'ai vu une église construite, décorée tout entière par les paysans de l'endroit. Un d'eux en avait tracé le plan et dessiné l'ornementation; un autre avait fait des chefs-d'œuvre de menuiserie ; un troisième avait peint pour le maîtreautel un tableau d'une imposante beauté, et il s'était trouvé encore dans cette champêtre communauté un musicien qui avait lui-môme fabriqué un orgue et qui enjoué aux jours de fête. Par ses dons volontaires, par sa propte intelligence, ce village a bâti, avec un sentiment paternel, son religieux édifice, comme on tresse en famille une guirlande de fleurs avec une même pensée d'affection.
Des rustiques maisons du Tyrol sortent des quantités d'objets de fantaisie, de petits ouvrages en bois façonnés et ciselés avec un goût exquis: chalets en miniature, figurines de pâtres et de chasseurs qu'on exporte au loin et que plus d'une élégante Parisienne se plaît à placer sur son étagère. De ces mêmes maisons sortent des colporteurs qui vont en différents pays vendre des cargaisons d'images, et des chœurs de musiciens qui ont fait admirer les mélodies du Tyrol dans toutes les grandes cités de l'Europe, depuis les rives de la Neva jusqu'à celles de la Tamise. L'homme qui est né sur une terre peu productive et qui est attaché à cette terre par les fatigues mêmes qu'il y a endurées , par les privations qu'il y a subies, par la souffrance, ce mystérieux lien du cœur, est ingénieux à se créer sur le sol sacré qu'il ne veut point quitter un indispensable moyen d'existence.
A Tmst, au bord de l'Inn, au pied d'une froide chaîne de montagnes, on a vu naître et prospérer le plus joli, le
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plus gracieux, le plus riant (les négoces, le comnierccdes serins. On élevait là des serins comme ailleurs des versa soie et des abeilles. Chaque famille avait sa cage, ou sa maisonnette toute pleine de ces chantres ailés. C'était la joie des enfants. C'était la dot des filles et le trésor des vieillards. De même que dans les Pampas on compte la fortune d'un propriétaire par tant de têtes de bétail, et en Russie celle du noble par tant de têtes de serfs, à Imst on la comptait par tant de têtes de serins. Peu à peu ce commerce avait pris une telle extension qu'il avait ses agents sur différents points, ses bureaux d6 placement, ses comptoirs maritimes. La petite bourr gade tyrolienne expédiait ses caisses d* oiseaux par r Adriatique, par la Méditerranée, comme ritalio ses soies et la Crimée ses blés. Pour l'exploitation de celte charmante industrie, deux sociétés s'étaient partagé la carte de l'Europe, l'une avait pris les région^ du Nor<l, l'autre celles du Sud; l'une répandait les essaims des mélodieux volatiles en Danemark, en Suède, en Russie, l'autre en Turquie et en Egypte. Il existe encore dans l'église d'Imst un tableau représentant un navire en danger et des groupes d'hommes à genoux devant une Madone. C'est un ex-voto d'iine des anciennes corporations de la bourgade, déposé en grande pompe près de l'autel à la suite d'un ouragan sur la Méditerranée dans lequel elle avait failli perdre une de ses cargaisons. Les guerres de Napoléon , qui renversèrent tant de princes et bouleversèrent tant d'États, atteignirent jusque dans son innocent essor l'idyllique commerce de la vallée de l'Inn. Le pays était appauvri, le système continental resserrait l'espace naguère ouvert à l'exportation. Puis une autre musique que celle des doux oiseaux d'Imst résonnait alors de tous côtés, la terrible, musique des coups de fusil et des coups de canon. Après la pacitication de l'Europe, l'intéressante petite cité se remit avec ardeur à l'œuvre , et quoique elle y trouvât
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plus de difficiilfés que par le passé, clic coniineiH'ait cependant à réparer ses perles, quand soudain elle fui ravagée, dévastée par un incendie , et malgré ses efforts elle n'a pu se relever de ce désastre.
A la fin de la journée où mes regards et ma pensée avaient été occupés, tantôt d'un agreste point de vue, tantôt d'un site grandiose, j'arrivai à Landeck. De la cloche de l'église tombaient lentement Tun après l'autre les sons mélancoliques del'Angelus, cette évangélique commémoration de Nazareth qui, dans le monde entier, appelle tous les hommes d'une même foi à une même prière. L'ombre nocturne voilait déjà la plaine, mais un dernier rayon de soleil colorait encore d'une teinte rose la neige des montagnes et flamboyait aux vitres du vieux château. A voir au-dessus de la plaine obscure celte tour de l'antique forteresse avec ses jets lumineux et les cimes vaporeuses des collines avec leurs lames d'or et d'argent, on eût dit un phare allumé sur une sombre plage au bord des vagues ondulantes.
Le nom de Landek vient d'un repli de l'Innthal qui, en se dirigeant brusquement de l'ouest au sud-ouest, forme un angle rétréci ou coin de terre (Land Eck). La Sanna se réunit ici à l'Inn. Une partie des maisons du bourg sont bâties dans la vallée au confluent de ces deux rivières ; d'autres étagées çà et là sur les flancs d'une enceinte de coteaux. A la sommité de cette enceinte s'élèvent deux châteaux : l'un qui a la physionomie fort débonnaire et qui a été converti en caserne; l'autre; perché comme une aire de vautour sur la pointe d'un roc, fut le berceau d'une noble famille, la dcr meure de plusieurs vaillants chevaliers. Avec sa féroce apparence, ses poternes d'un difficile accès, ses murailles où souvent retentit le cri de guerre, il a fini par devenir la demeure d'un pacifique paysan qui élève sa famille dans l'amour du travail, le respect du percepteur et la crainte des lois.
La population de Landeck, divisée par llnn en deux communautés se compose de 1500 âmes. Une grande partie du sol qu'elle occupe ne lui donne qu'une maigre récolte d'orge et de maïs, et il n'y a pas plus de quarante ans qu'elle s'est mise à cultiver la pomme de terre. Aux modiques produits de son agriculture, s'adjoignent ceux de la route dont elle est une des principales stations. Del'Italie on expédieen Allemagne, par cette route, des denrées coloniales, des soies, de l'huile ; de l'Allemagne reviennent des tissus de coton, des cuirs , des fers. Cinquante mille quintaux de marchandises passent ainsi annuellement par Landeck.
Cette active et industrieuse population s'honore de la fidélité qu'elle a toujours gardée envers ses légitimes souverains, et cet honneur remonte déjà à un temps lointain. Ce fut dans ce loyal bourg qu'au xv* siècle, Frédéric à la poche vide trouva dans ses infortunes son premier refuge et son premier appui. L'aventureux Frédéric, fils de l'intrépide Léopold qui mourut si bravement à la bataille de Sempach, avait, en héritant d'une partie des domaines de son père, hérité aussi dé son courage et de son ardeur pour les combats. Dès le commencement de son règne dans le Tyrol , il entra en lutte avec l'évêque de Coire , avec l'évêque de Trente, puis avec le canton d'Appenzell. Ces trois guerres étant à peine terminées, il se jeta dans une entreprise qui devait avoir pour lui de cruels résultats. Le concile de Constance était assemblé , ce mémorable concile qui condamna Jean Huss et déposa trois papes. Le pape Jean XXIII, qui y assistait, résolut de se soustraire par la fuite aux conséquences de l'acte d'abdication que l'assemblée des prélats avait exigé de lui. Ce fut Frédéric qui l'aida dans son évasion. Pour ce fait, il fut excommunié par le concile et mis au ban de l'Empire. Une armée impériale envahit ses domaines du Tyrol, tandis que l^ Bernois lui enlevaient le château
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de Habsbourg, berceau de sa famille. Arrêté par l'ordre de Sigismond et enfermé à Conslance, il parvint cependaDt à s'échapper de sa prison, mais sans auxiliaire et sans ressource. Comme un autre Ulysse échappé du naufrage, il se rendit à son Ithaque de Landeck, où nulle Pénélope ne l'attendait. Gomme un Minnesœnger ambulant, il raconta au peuple attendri ses douleurs et son abandon, et le peuple l'ayant reconnu sous son déguisement se serra avec enthousiasme autour de lui, jurant de combattre jusqu'à la mort pour le défendre et le venger. La nouvelle du retour de Frédéric et de la résolution prise par les gens de Landeck s'étant répandue dans le pays, éveilla de toutes parts une vive synapalhie. Bientôt celui qui était rentré pauvre et seul dans sa principauté, s'y trouva à la tête d'une troupe d'hommes résolus. Bientôt il put se poser fièrement en face de ceux qui l'avaient outragé. Il attaqua dans leurs châteaux et subjugua successivement tous les seigneurs tyroliens qui, pendant son absence, s'étaient partagé ses domaines. Il obligea les uns à lui rendre les terres dont ils s'étaient illégalement emparés ; il obligea les autres à faire devant lui leur acte de vasselage ; il fit fléchir une oligarchie dont le peuple ne supportait le joug qu'en frémissant, et s'établit dans son duché en maître absolu.
Cet homme, que ses adversaires croyaient déshérité de toute fortune et dont ils signalaient la misère par un injurieux surnom, sut si bien administrer ses revenus, qu'après avoir employé des sommes considérables à des travaux d'utilité publique, à des édifices élégants, à des institutions scientifiques, il laissa encore à sa mort un royal trésor. Ce prince, proscrit par l'autorité rehgieuse et l'autorité temporelle, par une assemblée de plusieurs centaines de prélats et par l'empereur d'Allemagne, fut l'un des meilleurs souverains que le Tyrol ait jamais eus. Son nom s'est per-
pétué d'âge en âge dans le cœur du peuple, avec un idéal souvenir de son courage, de ses malheurs, de sa libéralité de caractère, de sa nature poétique, et les habitants de Landeck conservent avec bonheur le vase en or qu'il fit fondre avec les premiers deniers qui rentrèrent en sa possession et qu'il donna à leurs an* cètres comme un témoignage de sa gratitude.
En été, le pittoresque aspect du vieux château de Landeck, de ses vertes collines, de sa fraîche vallée, attirent là chaque jour des. familles du Tyrol et des étrangers. En hiver, la charmante bourgade retombe dans un profond silence, comme nos brillants villages des Pyrénées. Ses auberges sont désertes, et ses truites renommées s'ébattent sans crainte du filet dans les limpides courants de l'Inn. Le maître d'hôtel de la poste, qui à tout instant, au mois de juillet, entendrez sonner à sa porte le coup de fouet iii vetturino, parut fort surpris de mon arrivée, et plus surpris encore lorsque je lui dis que je me proposais de traverser le lendemain l'Arlberg. « Et la lawine ! s*écria-t-il en hO' chant la tête; le soleil a déjà pris de la vigueur, la terre s'échauffe, c'est le temps où les lawines se détachent des montagnes et s'écroulent. » S'il m'adressait cette observation par un sentiment de charité chrétienne, ou s'il espérait, en me détournant de ma traversée de FArlberg, me garder plus longtemps dans sa maison vide, je ne sais. Le fait est, cependant, que lorsque je le quittai le lendemain matin, il me dit adieu de Tair d'un homme qui comptait me voir revenir de ma téméraire expédition avant le soir.
Jusqu'à une distance de plusieurs lieues, mes deux chevaux trottèrent si lestement que je commençais à croire qu'on s'était moqué de ma crédulité en me faisant un si triste tableau des difficultés et des périls de la route ; mais tout à coup ils se mirent au pas, et, à partir de ce moment, mon impériale voiture de poste
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ne devait plus clicminor que comme un lourd louibereau. J'avais atteint le premier mamelon de TArlberg. Au siècle dernier, on ne traversait cette montagne qu'à pied ou à dos de mulet par un rude senlier. Joseph II y fit tracer une route plus large, mais qui fut mal construite. Elle a été tracée de nouveau et achevée en 1824. Quoique l'habile ingénieur ait pris à tâche d'en ménager la pente par de nombreux contours, elle est encore en certains endroits très-escarpée , et, pour la monter , les fourgons de Milan suent et soufflent comme les six forts chevaux du coche de La Fontaine.
A gauche, à une vingtaine de pieds au-dessous de la route, se déroule un étroit vallon que je me rappelle avoir vu si riant et si fleuri que je ne pouvais en détacher mes yeux. Protégé contre les vents par les deux montagnes qui l'étreignent dans toute sa longueur, habité par une laborieuse communauté, il produit chaque année d'abondantes récoltes. Le maïs y prospère comme dans les plaines du Sud, et les arbres s'y couvrent de fruits. C'est la dernière limite de la végétation au sein de TArlberg. C'est le dernier sourire de la nature au milieu d'une terre sauvage. A son extrémité s'élance du sein de ses fertiles enclos une pyramide de roc sur laquelle un farouche gentilhomme éleva des bastions, construisit un château. Un jour, cechâteau et la vallée qui en dépendait devinrent par égale part l'héritage de deux frères qui s'étaient rendus redoutables à leurs voisins par l'impétuosité de leur caractère. L'un d'eux, lassé de sa vie tumultueuse, se retira dans un cloître de Suisse, à cette époque de poétique contraste, où l'on passait si vite sans transi-^ tien de l'exercice de la puissance féodale à l'humilité du vœu monastique, et de l'ardeur des combats à l'austère silence de la cellule. L'autre continua sa joyeuse vie de châtelain et de soldat, et, s'emparant sans scru-
pille du patrimoine de son frère, acquit par là le moyen de banqueter plus largement.
Il se délectait dans la libre possession de ses domaines, lorsqu'un matin il vit venir à lui un religieux qui lui apprit que son frère était mort, et avait, en mourant, légué tous ses biens au cloître de Glaris. A cette nouvelle, le comte Randolphe se mit à rire : « Mon frère mort, s'écria-t-il, que venez-vous m'annoncer ! Il y a longtemps qu'il est mort pour moi. Je ne puis me remettre à le pleurer. Quant aux legs dont vous me parlez, je n'en crois pas un mot, et je fais un trop bon usage des revenus qu'il m'a laissés pour les abandonner à une confrérie qui doit vivre dans la pauvreté. Que, s'il vous plaît, révérend père, déjuger par vousmême avec quelle sagesse j'emploie ses revenus, entrez dans cette salle; mon déjeuner est servi, la venaison fume sur la table, et vous goûterez d'un vin du Rhin dont la chaleur ferait revivre un de vos saints dans sa châsse.
— Homme impie! répondit lerehgieux, crois-tu que je sois venu ici pour entendre tes blasphèmes et m'associer à tes débauches ? Je te somme de rendre à qui de droit le bien que tu gardes injustement, sinon, redoute la colère de Dieu.
— Tout beau, répliqua le comte qui se souciait fort peu des menaces du prôlre; je ne vous ai jamais, que
.je sache, rencontré sur un champ de bataille ; je n'ai jamais eu le plaisir d'ouvrir avec vous une généreuse tonne de vin ; jene vous connais pas, en vérité, je puis l'affirmer, et n'ai par conséquent nulle raison de m'en rapporter à votre parole, pas plus qu'à celle de vos confrères qui, pour la plupart, sont, si je ne me trompe, fort peu gentilshommes. Donc, ayez la bonté de m'amener ici mon frère, et s'il me déclare luimême qu'il vous a fait une donation de ses biens, sur mon honneur, je vous les remets à l'instant.
— Eh bien ! s'écria le religieux, je te l'amènerai.
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— Très-bien, je vous attends. »
Le comle va rejoindre en éclatant de rire ses gais compagnons. Le religieux se dirige vers le tombeau fermé depuis plusieurs semaines. Là, il se prosterne à genoux, il invoque le Dieu de justice, puis, avec celte foi ardente qui peut transporter les montagnes, il frappe sur la pierre du sépulcre ; il appelle le chevalier converti à la vie religieuse, le chevalier enseveli avec son cilice.
Le mort se lève dans sa froide couche comme si la trompette du jugement dernier Tavait éveillé. Il se lève avec son blanc linceul, il se met en marche sur les pas de son guide.
La nuit enveloppait la terre quand ils arrivèrent près du château de Wiesberg. Le comte Randolphe était à table, buvant et chantant. Tout h coup, on entend les chiens hurler d'une façon lamentable; des domestiques se précipitent dans la salle du banquet, la figure pâle, l'œil hagard, essayant de raconter ce qu'ils viennent de voir et ne pouvant, dans leur frayeur, balbutier que des paroles inintelligibles. Le comte s'élance vers la porte, furieux de cette agitation qu'il ne comprend pas, et devant lui apparaît le religieux qu'il a raillé, conduisant par la main celui dont il a rejeté la suprême volonté.
« Frère, dit le chevalier en dardant sur le comle un regard où dans une flamme surnaturelle éclate une expression de douleur profonde, frère, j'ai vraiment donné tous mes biens au monastère de Glaris. Rends le repos à mon âme en accomplissant mon dernier vœu.
— Grâce ! grâce ! s'écrie Randolphe en tombant la face contre terre. Je reconnais mes péchés, j'en demande pardon à Dieu. Prie pour moi, mon frère. »»
Déjà le mort avait disparu. Comme une ombre blanche, on le vit glisser dans les ténèbres et retourner à son cimelièrc.
Randolphe était encore étendu sur le sol, immobile et muet, insensible aux rumeurs du château et à l'appel des compagnons. Lorsqu'enfln il se releva de son accablement, ce n'était plus le môme homme.
Le lendemain, il congédia ses soldats, ses valets, fit appeler les pauvres du vallon pour leur distribuer ses trésors, puis, se dépouillant de son armure et prenant le plus modeste des vêtements, il se rendit à Glaris pour y passer le reste de ses jours dans la pénitence. Quelque temps après, on l'enterrait pieusement à côté de son frère.
Au delà du château de Wiesberg , la route côtoie les bords d'un précipice où mugit sur un lit de roc un torrent fougueux. Une simple balustrade en bois ne suffit pas pour écarter de l'esprit la pensée d'un mortel péril en ce lieu sinistre, et il est peu de voyageurs qui, en mesurant du haut d'une diligence l'abrupte déclivité du terrain et la profondeur de l'abîme, ne se sentent saisis d'une juste appréhension. Cependant, grâce à la prudence des cochers tyroliens, des centaines de voilures passent par là chaque année sans accident.
A une demi-lieue environ est Saint-Antoine, pauvre petit village composé d'une douzaine de maisons en bois, entassées, aplaties sur le sol comme des lits de roseaux courbés sous la tempête. La plupart de ses habitants gagnent leur vie en travaillant à l'entretien de la grande route. Ceux-là sont des patriciens qui * possèdent quelques têtes de bétail et peuvent fournir des chevaux de renfort aux fourgons. Quant au produit des céréales, il n'en est pas question. Les longs hivers ne permettent point un tel luxe, et le paysan de Saint-Anloine s'estime heureux si, par suite d'un patient labeur, il parvient à récolter dans son jardin quelques tiges de choux et des pommes de terre.
J'avais le temps, chemin faisant, de promener de côté et d'autre mes regards, de causer avec mon pos-
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tillon. Depuis plus de deux heures, mes deux chevaux liraient de toute la force de leur poitrail ma voiture qui , si légère qu'elle fût, s'enfonçait et s'enrayait dans d'épaisses couches de neige. A Saint-Antoine, ou me dit que je ne pouvais pas voyager plus longtemps de la sorte, et, en me prescrivant un autre mode de transport, le maître de poste n'osait pas même m'assurer que je parvinsse à traverser le sommet de la montagne. Quarante cantonniers étaient employés depuis plusieurs jours à déblayer le sol sur lequel s'était écroulée une de ces avalanches qui s'amoncellent parfois à une telle hauteur, qu'au lieu de les écarter de chaque côté de la route, on arrive plus vite à creuser sous leur cime un tunneL L'active escouade de travailleurs venait enfin de rétablir entre Saint-Antoine et la station de poste voisine une voie de communication ^ Mais leur œuvre à peine finie sur un point, il fallait peut-être la recommencer ailleurs. D'uil moment à l'autre, une nouvelle avalanche pouvait tomber et barrer encore le passage. A tout hasard , je voulus continuer mon trajet.
Les roues de la voiture furent détachées de leur essieu et liées sur des patins ; la caisse fut mise sur un autre traîneau; les chevaux furent attelés en arbalète^ le chemin étant trop étroit pour qu'ils pussent y marcher de front, et quatre hommes me furent adjoints pour guider et soutenir mon véhicule. Deux d'entre eux se placèrent au timon, comme des pilotes au gou-* yemail d'une embarcation; deux autres devaient se cramponner tantôt à droite tantôt à gauche de la voi-^ ture pour l'empêcher de tomber dans ses oscillations. Si au premier abord ces précautions me parurent un peu exagérées, je ne tardai pas à reconnaître qu'elles étaient absolument nécessaires.
Sur le chemin escarpé, tortueux, inégal, les chevaux attelés à rexirémilé du limon rie pouvaient que le Irai-
ner péniblement par saccades, et il ne fallait pas moins de deux hommes pour lui imprimer une juste direction. Tantôt ces chevaux , en déviant quelque peu de l'étroit sentier, s'enfonçaient dans im amas de neige, et on ne parvenait qu'avec peine à les tirer. Tantôt, sur un talus mal coupé, mon équipage vacillait comme une chaloupe sur une vague, et mes deux autres auxiliaires pouvaient seuls , par la force de leurs poignets, le remettre en équilibre.
Ces braves cantonniers de l'Arlberg ! Je ne puis penser à eux sans une émolion de cœur. La poste ne leur accorde que 1 fr. 25 c. pour escorter ainsi le voyageur d'un relais à l'autre, et, pour ce modique salaire, ils accomplissent l'œuvre la plus pénible, ils exposent leur vie. Parfois le traîneau glisse entre deux collines de neige au milieu desquelles la route est creusée comme un fossé entre deux hauts remparts. Mais souvent il n'est protégé d'aucun côté, et à droite ou à gauche s'ouvre un gouffre effroyable. C'est là qu'ils doivent être le plus attentifs à leur tâche, b'est là qu'ils doivent se tenir debout, suspendus à la voiture, au risque d'être , par une de ses subites oscillations, précipités dans l'abîme. Aux moments les plus critiques, aux endroits les plus dangereux , je n'ai pas remarqué en eux une seule apparence de trouble ni d'hésitation. Alertes et joyeux, ils sautaient lestement chaque fois qu'il en était besoin d'un des bords à l'autre du chemin, et comme ils semblaient heureux des paroles d'encouragement que je leur adressais , et comme ils m'ont remercié, ces bons Tyroliens, des menues pièces de monnaie que je leur ai données en sus de la taxe! C'est une vraie joie que de se trouver en contact avec une telle race- d'hommes, et une joie plus douce de pouvoir croire qu'on leur a fait en passant quelque bien.
Après plusieurs halles nécessaires pour laisser respirer les hommes et les chevaux, et je ne sais combien
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de violentes secousses , que j'appellerais des secousses dangereuses, si je ne craignais, en employant celte épi- Ihète, qu'on m'accusât de vouloir me donner un peu gratuitement une attitude de héros, après quatre longues heures de marche, nous arrivâmes oifin au sommet de TArlberg, à 6200 pieds au-dessus du niveau de la mer.
Dans les magiques régions de l'Amérique centrale, à une hauteur de 12 000 pieds, s'élève une ville jadis très-florissant^ et maintenant encore assez considérable, la ville de Potosi. Dans notre froide Europe, à la misérable hauteur de 2000 mètres, il ji'y a plus aucune trace de culture. La neige reste là obstinément jusqu'au mois de juin, et se hâte d'y retomber au mois de septembre. Dans cet intervalle de deux mois, tout ce que la pauvre terre dénudée peut faire, c'est de se couvrir d'un chétif gazon bientôt épuisé par quelques maigres vaches.
U y a là un pauvre petit hameau qui porte le nom de Saint-Christophe, le symbole de la conversion du monde, le géant païen qui, après s'être humilié au pied de la croix et aveir fait pénitence de ses erreurs , eut la gloir,e de tenir dans ses bras le Rédempteur.
L'histoire de ce hameau est l'une des plus touchantes légendes qui existent. A la fin du xni« siècle, un enfant abandonné qui n'eut toute sa vie que son triste nom d'enfant trouvé ( Findeikind ) , fut recueilli par un paysan appelé Meyer, qui avait lui-môme déjà neuf enfants à sa charge. La misère de sa famille, l'insufflsance de son travail l'obligèrent à renoncer à l'œuvre charitable qu'il avait voulu faire , et Henri Findeikind entra dans la maison d'un propriétaire de la vallée de Stans. Il gardait ses troupeaux dans la semaine, il le suivait le dimanche à l'église portant son épée. Pour ce service de chaque jour, il recevait un salaire de deux florins par an.
Tandis qu'il était là , il entendait souvent raconter les orages de TArlberg, les souffrances et quelquefois la mort fatale de ceux qui se hasardaient à traverser cette montagne en hiver. Son cœur s'émut au récit de ces désastres. En conduisant ses vaches dans les champs tout seul du matin au soir, il y rêvait, et peu à peu la pensée lui vint qu'on pourrait bien remédier à de tels malheurs. Gomme il avait l'âme pieuse, il levait les yeux au ciel, il invoquait le secours divin dans ses réflexions, et il lui semblait qu'une voix intérieure , une voix suprême l'encourageait à persister dans son idée. Il passa ainsi dix. années toujours occupé d'un mênie sentiment de commisération et combinant en silence les moyens de fonder une reUgieuse institution. La solitude, dit un saint livre , n'est pas bonne à qui n'y vit pas avec Dieu, mais quel puissant refuge pour les nobles volontés! Pendant cet espace de temps, Findelkind avait , en vue de ses projets , économisé vingt florins. Il lui semblait que c'était une grosse somme, et un jour il annonça à son maître Irrésolution qu'il avait prise de s'en aller quêter en différents lieux et d,e revenir fonder une maison de secours sur l'Arlberg. En vain son maître, qui tenait à le conserver près de lui, essaya de lui représenter les obstacles, les difficultés , l'impossibilité même de son entreprise. Findelkind ne se laissa point ébranler dans sa décision. Il partit avec le courage que lui donnait sa foi; il traversa l'Allemagne, la Bohême, la Hongrie, la Pologne, partout racontant naïvement le but de son voyage , attendrissant ses auditeurs par ses simples paroles, et recevant leur aumône avec reconnaissance. A son retour, il était assez riche pour pouvoir construire à la cime de l'Arlberg une église qu'il dédia à saint Christophe et une auberge où les pauvres devaient être hébergés gratuitement. De plus, il installa dans cette demeure une demi-douzaine de braves gens qui, chaque jour, clans la rude saison,
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matin et soir, devaient se mettre en marche au son de l*Angelus , s'en aller de côté et d'autre à la recherche des voyageurs égarés ou fatigués, les aider à continuer leur marche et les amener au Saint-Bernard du Tyrol. Pour pouvoir continuer son œuvre de charité, il forma une confrérie dont chaque membre s'engageait à remettre soit en argent, soit en nature, une offrande à l'église et à l'hospice de l'Arlberg. En 1414, cette société organisée par l'enfant trouvé comptait dans ses rangs 4 ducs d'Autriche, 29 prélats, 10 comtes, 36 chevaliers et plus de 800 tributaires de différentes classes. Elle subsista jusqu'au règne de Josepb II. La construction d'une route, l'organisation du travail des cantonniers rendaient inutiles les services de celte société. Il n'a pas fallu cependant moins de quatre siècles pour que l'œuvre d'un gouvernement remplaçât l'œuvre du pauvre petit pâtre de Stans. Mais nulle dépensé impériale ne peut faire oublier celui qui le premier donna des guides au voyageur dans les ouragans de la montagne et leur ouvrit un asile dans le désert de neige. La tradition de Findelkind est gravée dans la mémoire de tous les habitants de l'Arlberg. La mère la raconte à ses enfants, le postillon la raconte à l'étranger, et lorsque dans une sombre nuit d'hiver on entend à travers le mugissement de la tempête vibrer la cloche de Saint-Christophe , plus d'une famille serrée autour de l'âtre se souvient sans doute dans sa prière du tendre et courageux Findelkind.
Descendre de la crête de l'Arlberg était une tentative plus difficile encore que d'y monter ; plus difficile la manœuvre des deux guides attachés au timon, plus pénible le labeur de ceux qui devaient soutenir la caisse de la voiture. A tout instant les chevaux glissaient sur une pente rapide, et le passage frayé à grands renforts de bras était si étroit que si un autre traîneau se fût trouvé à la rencontre du mien , il eût fallu nécessaire-
ment jeter l'un des deux à l'écart dans un amas de neige. Nous passons par les débris d'une avalanche qui s'est abattue sur la route comme une colline, puis par une autre qui, dans sa pesanteur, entraînant tout ce qu'elle rencontrait, a fait un large espace vide sur un versant de la montagne, balayé les couches de neige qui gisaient là depuis plusieurs mois, creusé le sol, enlevé les rocs. Sa chute retentit avec le fracas de la foudre. Les habitations du voisinage en furent ébranlées.
Enfin nous voilà à la station de Stuben. Ici je n'ai plus en perspective qu'un difficile trajet de deux lieues. Au premier village, à Klosterle, je rentre dans la plaine, et l'on doit remettre ma voiture sur ses roues.
Pendant qu'on attelle les chevaux, je pénètre dans la maison qui est à la fois la poste et l'auberge du village. J'étais là collé contre un vaste poêle en terre dont je sentais avec délices la chaleur réchauffer peu à peu mes membres engourdis, quand je vis entrer un homme dont la pâle figure annonçait une grande fatigue. Par un mouvement machinal, je m'écartai de la place précieuse que j'avais prise. Il s'y mit avec empressement sans se douter de mon instinctive concession, et se fit servir un verre de vin avec un morceau de pain. A sa longue redingote noire boutonnée jusqu'au menton, à sa physionomie grave et recueillie, il me sembla voir en lui un prêtre, et je ne me trompais pas. Tandis qu'il se réconfortait avec cette modeste collation, de temps à autre il tournait vers moi un regard inquiet, comme s'il eût eu envie de me parler, et qu'il eût été retenu par l'embarras de s'adresser à un étranger qui ne pouvait pas comprendre l'allemand.
Je mis fin à son incertitude en engageant la conversation par une banalité.
« Vous êtes en route, lui dis-jc, dans une bien mauvaise saison.
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— Oui, monsieur, me répondit-il avec l'air de salisfaction d'un homme qui se sent tout à coup affranchi d'une sérieuse préoccupation; un devoir impérieux m'appelait sur la montagne, et je retourne à mon presbytère de Klosterle.
— Et vous êtes à pied !
— Oui, monsieur, à pied. » Puis, comme si ma question eût ouvert à sa timidité l'issue qu'il cherchait : « J'ai vu, ajouta-t-il, vos deux traîneaux à la porte, et comme on m'a dit que vous alliez aussi à Klosterle, je désirei'ais vous demander si vous voudriez bien me permettre de m'asseoir sur celui qui porte vos roues. »
Il est de ces actes d'humilité qui produisent en nous une étonnante commotion. Il est de ces paroles qui nous pénètrent jusqu*au fond de l'âme. A la vue de ce prêtre s'en allant à pied par les avalanches, je me sentis honteux de mes deux traîneaux, et sa craintive prière me toucha jusqu'aux larmes.
Je n'ai sans doute pas besoin de dire que je me hâtai de lui ouvrir la portière de ma voiture et de l'engager à s'asseoir à côté de moi. Il se serra dans un coin comme s'il avait peur de me gêner et je le voyais gre- Jotter sous sa redingote. Par bonheur, il était du nombre de ces braves gens qui contribuent à la prospérité financière d'un État par la consommation du tabac; par bonheur il me restait une assez ample provision de cigares avec lesquels nous nous fîmes deux tourbillons de fumée équivalant à celle d'un tuyau de poêle. Peu à peu il s'enhardit, et comme je l'intcrrogcuis sur sa situation, il me racontait sa rustique existence d'enfant dans les montagnes, puis ses années jd'étude à Innspruck, et le bonheur qu'il avait eu à venir remplir ses fonctions de prêtre près de son village natal. Quelle pure et honnête destinée, si paisible dans son cours, si complète dansim cercle étroit! A chaque in-
cident du naïf récit de mon compagnon de voyage, il me semblait voir peu à peu surgir un idéal d'existence humaine épanoui à l'écart de nos folles agitations, i comme une marguerite des champs à l'écart des poudreux sentiers. Quand je lui demandai quelle raison pouvait le déterminer à s'aventurer ainsi seul loin de sa demeure sur des chemins si dangereux :
t« Mon devoir de prêtre, me répondit-il simplement. Je dois desservir un hameau situé à trois lieues de mon église. Il y a là plusieurs enfants qui se préparent à faire leur première communion à Pâques. Depuis près de six semaines, je n'ai pu les voir. J'ai profité d'une première apparence de beau temps pour me rendre près d'eux et leur faire une leçon de catéchisme. Mais les chemins sont encore très- mauvais, les avalanches en mouvement. J'ai été dans ma petite communauté au péril de ma vie, et par une grâce providentielle j'en reviens sain et sauf. »
En causant ainsi, nous arrivâmes à Klosterle. L'aspect du prêtre descendant de voiture produisit dans le village une émotion qui me faisait voir combien il était aimé de ses paroissiens. Les hommes le saluaient avec un joyeux empressement, les femmes accouraient près de lui en lui adressant d'affectueuses félicitations, etles petits enfants venaient avec respect lui baiser les mains. A le voir au milieu de ces différents groupes, on eût dit un père chéri rentrant dans sa famille après une douloureuse absence. Je lui serrai la main à la porte de sa demeure et lui dis adieu.
« Non, non, s'écria-t-il, je veux vous revoir encore, permettez-moi seulement d'entrer chez moi et je vais vous rejoindre à la poste. »
Je le vis en effet un instant après accourir à moi tout essoufflé. Œ J'avais peur, me dit-il, que vous ne fussiez déjà parti. Je voulais vous remercier de votre bout^ et vous prier de garder celte gravure en souve-
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nir de moi. » A ces mots, il me remit une image de la Vierge, au bas de laquelle il avait écrit :
Ex inlimo corde , gratias agens.
Quelle expression de reconnaissance pour le misérable service que je lui avais rendu!
Je continuai ma route seul, pensant à lui, regrettant son entretien. Le soir, j'y pensais encore, et, en m'asseyant devant un large poêle dans Tauberge de Bludenz, je me disais : « Dieu soit loué ! à présent le bon prêtre de Kloslerle se repose à son foyer. »
Il y a longtemps. Je traversais pour la première fois je pays de Bade, et, en voyant par un b.eau jour d'été ces larges plaines épanouies entre les crêtes verdoyantes des Vosges et les cimes nuageuses de la forêt Noire, traversées par les flots majestueux du Rhin , arrosées par tant de sources limpides, parsemées de tant de jolis villages et de frais enclos, je me disais que, si j'avais un royaume à choisir entre les royaumes de ce monde, je prendrais volontiers celui-ci. J'étais jeune. Je me faisais à moi-même un conte de fées. Le temps et les révolutions ne m'avaient pas encore fait comprendre tout ce qu'il peut s'amasser de larmes dans les yeux des rois.
Mais 11 est une royauté plus facile à acquérir, plus
sûre et plus calme, c'est celle du, voyageur dont parle Rûckert : ,
Dem Wanderman Ge|œr£ die Welt:
« Le inonde, dans toute son étendue, appartient au voyageur qui s'en va gaiement par monts et par vaux. »
C'est avec le sentiment de cette royauté que je suis revenu dans la riante contrée dont j'avais conservé un poétique souvenir; et, celte fois, j'allais visiter un de ses plus intéressants districts : j'allais parcourir la forêt Noire.
n fut un temps où le nom de forêt Noire, comme celui de Monténégro, aurait semblé fait tout exprès pour éveiller dans la pensée quelque sombre conception de sorcellerie, et pour ofifrir un beau titre de livre à quelque romancier funèbre dans le genre de MmeHadcliffe. Nous sommes si éclairés, aujourd'hui, que nous ne pouvons plus guère nous laisser émouvoir par une de ces désignations qu'un grammairien appelle tout simplement l'association d'une épithèfe avec un substantif. Pour les noms d'hommes , le prestige qu'il nous a été si doux de conserver n'a-t-il pas dû s'effacer quand nous avons noté tant de ces noms naguère encore si purs et si glorieux [untouched by time, unstained by crime) que les révolutions emportaient dans leur explosion, roulaient dans leur torrent et rejetaient , couverts de boue et de fange , sur la plage. Pour les noms géographiques , les livres d'écoles et les journaux nous en disent au juste la valeur. Les statisticiens en mesurent exactement la portée; les Rothschild, dans leurs transactions financières , les pèsent comme des lingots dans leurs balances.
Dernièrement, nous avons vu le souverain de la romantique esplanade du Monténégro arriver à Paris, comme un simple bourgeois, avec sa femme, loger comme un simple particulier à Fhôtel du Louvre,
revêtir seulement fes habits de parade et ses ceintures chargées de yalagans pour se rendre aux Tuileries, et, du reste , parcourir les Champs-Elysées , visiter les théâtres, comme un brave provincial qui veut pouvoir raconter en détail dans son cheMieu d'arrondissement toutes les merveilles de la capitale.
Quant à la forêt Noire, le moindre livre élémentaire de géographie nous enseigne que c'est tout simplement une chaîne de montagnes qui s*étend en partie dans le pays de Bade, en partie dans le Wurtemberg sur un espace de cinquante lieues de longueur, et de dix à seize de largeur. Je voudrais pouvoir donner une idée imposante de ces montagnes, et je ne serais point fâché de laisser supposer à quelques bénévoles lecteurs qu'en les gravissant je m'aventurais à la poursuite du condor sur des Gimboraçao ou des Himalaya. La vérité, la cruelle vérité , m'oblige à déclarer que la plus haute des cimes de la forêt Noire, le Feldberg, n'a pas plus de 4650 pieds d'élévation, et les autres, tels que le Belchen et le Herzogenhorn, 4397 et 4300 pieds. La même impitoyable vérité nous force à ajouter qu'on ne court pas risque d'y être enlevé par les serres monstrueuses du Rock des MUle et une Nuits , ni arrêté par les crevasses terrilianles d'une glacière, ni privé de la faculté de respirer, comme sur les crêtes des Andes , par la raréfaction de l'air , ni exposé , comme dans les répubUques américaines, aux orages subits d'un patriotique pronunciamento , ni gelé en une belle nuit boréale, comme dans les plaines de neige de la Laponie, ni dévalisé, conune dans la chevaleresque Espagne ou la poétique Italie, par une société de brigands.
Il faut donc , quoi qu'il m'en coûte , me résigner à ne pas posséder la moindre auréole d'entreprise héroïque, et à raconter tout brièvement la plus pacifique excursion dans une région peu connue , très-pittoresque, et
si intéressante, que, lorsqu'une fois on a eu la joie de ];i voir, on serait bien affligé si Ton ne conservait Vespérauce d'y retourner.
En face d'une des plus magniflques plaines du Rhin , au pied d'un des escarpenjents de la forêt Noire, est la petite ville de Fribourg , ancienne capitale du Brisgau*. Quelle jolie ville l Depuis l'embouchure de la Seine jusqu'à celle de la Neva, depuis les rives de l'Adriatique jusqu'à celles de la mer du Nord, je n'en connais pas une plus jolie et plus proprette, plus attrayante et plus freujidliche , comme disent les Allemands. Une grande rue , qui mérite bien de porter son noble nom de rue impériale, la traverse dans toute sa longueur. Elle est bordée de chaque côté par de blanches maisons, par des trottoirs en cailloutage de différentes couleurs comme des mosaïques, et arrosée par deux limpides ruisseaux qui courent et babillent comme s'ils allaient au-devant de l'étranger pour lui laver les pieds, selon les usages de l'hospitalité antique, et lui souhaiter la bienvenue. De çà, de là, s'ouvrent d'au» très rues moins larges et moins brillantes, mais d'un aspect agréable. Ni dans les rues secondaires , ni dans les faubourgs, je n'ai vu une masure ou une habitation délabrée. On dirait que toute cette bonne petite cité est occupée par une population d'honnêtes rentiers qui l'entretient et la pare comme une mère de famille se plaît à parer la demeure où sont ses affections.
Il eut une heureuse idée , ce duc de Zaehringen qui , au XV siècle, s'avisa d'élever cette cité sur ce terrain couvert d'épaisses forêts et occupé seulement par quelques cabanes de chasseurs. Il ne pouvait songer à en faire une grande cité commerciale, car la petite rivière de la Treisam qui la traverse ne peut porter
1. Gau est un vieux mot golhique qui signifie district. Use retrouve encore dans plusieurs localités : Rheingau, Aargau, etc.
aucun bateau, et le Rhin est encore bien loin de là. Il ne pouvait guère non plus songer à en faire une forteresse redoutable, car, d'un côté une chaîne de* coteaux la domine, et , de l'autre , elle s'ouvre à tous les bataillons. Il ne cherchait sans doute , dans sa fantaisie de prince, qu'à créer une résidence attrayante, et il en choisissait à merveille l'emplacement.
Elle ne pouvait cependant échapper aux rigoureuses conditions des destinées humaines, cette bonne ville de Fribourg. Elle a eu aussi ses jours d'orages et ses cruelles vicissitudes. Elle a été forcément entraînée dans les luttes des princes de Wurtemberg et du Palatinat , dans les guerres de l'Autriche et de la maison de Bourgogne. Weit Weber, le vieux poète, la célèbre dans un de ses chants patriotiques ^ Elle a été, au XV' siècle , saccagée par les hordes de paysans en révolte, ces cipayes de l'Allemagne oligarchique. Elle a été longtemps subjuguée par l'Autriche, envahie par les Bavarois et les Suédois, elle a même appartenu à la France. La poudre qui fut, dit-on, découverte par un Fribourgeois , par le franciscain Berthold Schwarz , elle en a connu les terribles effets, et, en élevant une statue à cette sombre célébrité, elle accomplit vraiment un singulier acte de vanité civique. Enfin, par le traité de Presbourg, elle a été incorporée dans le grand-duché de Bade, et, dès cette époque, elle a vécu d'une vie paisible, traversée seulement par le cataclysme de 1848, où l'on vil aussi les réformateurs de l'ordre social, les amis de l'humanité, promener pendant quelques mois dans cette riante contrée leurs folies carnavalesques et leur ivresse démagogique.
En 1744, les Français l'assiégèrent pour la troisième