‹ En Amérique et en EuropeChapitre 26 sur 34 · Freiburg, du bist ein Kerne · texte numérisé non relu

Freiburg, du bist ein Kerne

In welchem Weisheit ist.

Ein Lied von 1475, dans le recueil des Eidgenœssische Lieder, Berne, 1835.

fois ^ et rasèrent ses remparts. Dans d'autres invasions elle a perdu des constructions plus précieuses. Mais elle a conservé son Munster, sa cathédrale, l'une des plus anciennes églises gothiques de l'Allemagne et Tune des plus achevées.

Elle n'a point la sublime élévation de celle de Strasbourg , dont la flèche apparaît de si loin aux regards étonnés, ni les gigantesques proportions du dôme inachevé de Cologne, ni les mystérieuses profondeurs de Saint-Étienne de Vienne, cette basilique des couronnements, cette catacombe des empereurs, ni la surabondance de richesses et la prodigalité de luxe de quelques autres églises privilégiées de France et d'Allemagne , ou d'Italie , comme on en voit sur le jardin de marbre du dôme de Milan, au portail de Reims, et à la façade de la chapelle de la Vierge à Nuremberg.

Mais quelle harmonie dans le plan de cette cathédrale, érigée en forme de croix, tournée vers TOrient où brilla l'étoile des mages, où s'éleva la croix du Sauveur ! Quel imposant aspect que celui de cette tour qui occupe à rentrée du Munster toute la largeur de la grande nef, qui s'appuie sur sa base quadrangulaire, comme une pensée humaine sur une forte résolution, et de là monte majestueusement de degré en degré, puis tout à coup semble prendre son essor, comme un rêve longtemps contenu, et s'élance vers le ciel avec ses légères ramures semblables à celles d'un bouleau, et sa cime pyramidale comme celle d'un sapin, ce roi des forêts.

Les premiers travaux de cette église, commencés par Conrad de Zaehringen, datent du milieu du xiv siècle. La nef, la tour et le portail ne furent achevés qu'un

1. Le maréchal de Créqui s'était emparé de la ville en 1677. Le maréchal de Villars la bloqua en 1713, mais elle se racheta pour une somme d'un million de francs. Pendant les guerres de notre Révolution, elle fut une quatrième fois envahie par nos troupes.

siècle plus tard. Regardons-là avec respect. Elle est TuQ des monuments les plus splendides de cet âge que Ton peut considérer comme la verte enfance des sociétés modernes, âge énergique où l'Europe se dégageait des ombres obscures des siècles précédents, comme l'aurore des voiles de la nuit, avec son éclat lumineux et sa féconde rosée; âge laborieux où les corporations d'ouvriers acquéraient leur première organisation, et les communes leurs premières franchises; âge poétique, où les minnesingers d'Allemagne, les trouvères de France, répandaient dans les airs, comme des oiseaux harmonieux, leurs galantes ou pieuses chansons; âge chevaleresque où, pour croire à la parole de l'homme, il n'était pas besoin de l'inscrire dans un contrat, où l'on ne reconnaissait pas un plus grand bien en ce monde que l'honneur intact, pas une plus grande honte que la félonie ; âge de naïves croyances où la légende miraculeuse, le conte féerique, les merveilleux récits de combats du romancero, les épopées du Cycle Garlovingien, de la Table Ronde et du Saint-Graal, les histoires de sorciers et d'enchanteurs, la mythologie des sylphes et des elfes, se transplantaient de contrée en contrée, comme ces germes d'arbustes que le vent enlève au sol où ils sont nés, transporte au loin sur ses ailes et sème en différents lieux ; âge de ferveur religieuse et de curiosité intellectuelle où les nations s'enflammaient au nom de Jérusalem, et s'instruisaient par leurs croisades ; âge de foi candide où un même sentiment unissait dans les mêmes tendances et ralliait à une même œuvre le prêtre et le laïque, le gentilhomme et le bourgeois, l'artiste et l'ouvrier.

Ils ne travaillaient point par l'appât d'une bonne traite sur un banquier, ces architectes qui ont dessiné le plan de ces cathédrales dont la grandeur nous émerveille, ces sculpteurs qui découpaient la pierre comme

une dentelle, la tordaient en spirales, la filaient en légers fuseaux. Ils n'aspiraient point à l'éclat d'une couronne académique ni à la faveur d'un feuilleton dans les journaux. Ils ne connaissaient point le bonheur d'être prodamés, à la majorité de quelques voix, membres d'un institut, ni celui de porter sur leur poitrine plusieurs de ces petits morceaux d'émail qu'on appelle des décorations. Ils travaillaient par un ardent amour de l'art, par la passion de l'idéal, par une religieuse pensée. La satisfaction de l'œuvre qu'ils avaient conçue leur suffisait. Ils ne songeaient pas même à y inscrire leur nom pour le faire louer par la postérité. Peut-être aussi qu'ils auraient. cru profaner la sainteté de leur labeur s'ils en avaient attendu une récompense mondaine. Us en faisaient une humble offrande à Dieu. Par l'effet de cette humilité, nous ne savons encore à qui nous devons la plupart des plus admirables constructions du moyen âge. Quelques artistes ont pourtant mis une image d'eux-mêmes dans leur édifice, mais alors ils ont eu grand soin de la cacher entre des colonnette^, ou sous des volutes, et de lui donner l'apparence la plus modeste. A la cathédrale de Strasbourg est la statue d'un ouvrier qui, le corps à demi penché, et une main sur les yeux, comme pour les garantir d'une trop grande clarté, semble regarder dans les airs jusqu'où il pourrait lancer ses pilastres et ses chapiteaux. On suppose que c'est la statue d'Erwin de Steinbach. A Nuremberg, Pierre Vischer, le merveilleux sculpteur, s'est représenté au bas du tombeau de saint Sébald avec sa bonne grosse figure allemande, son marteau à la main, et son tabher d'ouvrier. A Pribourg, le ciseleur de la chaire taillée dans un bloc de pierre n'a fait que modeler sa tête sortant d'une fenêtre gothique et se tournant vers le siège du prêtre, comme pour mieux entendre son sermon.

On entre, dans la cathédrale de Fribourg, par la

porte de la tour, une haute et large porte ogivale décorée de colonnes et de statues. On sait que les laborieux artistes ne ménageaient pas la pierre. Partout où il est possible de dessiner une figure, de découper une feuille d'acanthe, d'arrondir une rosace, ils n'y manquent guère. Que leur travail d'ornementation doive rester au niveau du rayon visuel, ou être posé à une élévation que le regard peut à peine atteindre, n'importe, ils y apporteront le môme soin, ils l'achèveront avec la même patience. Si une chose les inquiète, c'est qu'ils aient seulement assez de matériaux à tailler au gré de leur fantaisie, assez d'espace pour mettre au grand jour toute leur conception, toutes leurs figures symboliques. Sous le portique de la tour de Fribourg, il n'y a pas moins de vingt-huit statues qui représentent un singulier assemblage d'idées. On y voit surgir sur deux lignes parallèles les images les plus vénérées de l'Ancien et du Nouveau Testament, et celles des sciences qui faisaient l'honneur des écoles du moyen âge : la grammaire, la rhétorique, la dialectique, la géométrie, la philosophie, la musique, l'astrologie. On y voit les vierges folles et les vierges sages. On y voit même deux vices : la volupté et la calomnie. Je ne puis croire que l'artiste ait réuni sans une intention sérieuse des images si disparates. Je pense qu'il a placé là Iqs sciences mondaines pour rappeler au fidèle que toute science vient de Dieu et doit s'incliner devant Dieu; les statues des saints et des apôtres» pour éveiller dans Tâme un pieux sentiment, et celles des deux vices, pour lui donner une salutaire pensée d'humilité par le souvenir des faiblesses.

Quand on a franchi le seuil de cette porte, on se trouve en face d'un magnifique vaisseau gothique : une nef de cent vingt-cinq mètres de longueur, bordée de chaque côté par six énormes piliers, deux nefs latérales, un chœur élevé de cinq marches au-dessus des

nefs et supporté par dix piliers, derrière ce chœur une chapelle semi-circulaire d'un aspect charmant. Dans cette large enceinte, dans l'abside, dans les chapelles, sur le pavé, sur les murs, sur les colonnes, tout un trésor d'œuvres d'art, tout un musée d'objets précieux qui datent de diverses époques et proviennent de différents pays ; des tableaux de Holbein, le grand peintre allemand du xw siècle, et de Baldung Griin, l'illustre enfant de la forêt Noire; des tapisseries de Perse, et des orfèvreries byzantines, des ciselures du xm" siècle, et des ciselures modernes en bois d'une dimension gigantesque, d'une forme merveilleuse; des vitraux anciens qni ont l'éclat et la solidité des plus belles mosaïques, et des vitraux récents d'un artiste du pays, M. Helmle, qui abrégea sa vie dans son ardeur à chercher par des procédés chimiques des combinaisons de couleurs d'où s'échappaient des miasmes délétères. Çà et là les monuments funèbres de ceux qui, après leurs jours de puissance en ce monde, n'aspirent plus qu'à être ensevelis dans les caveaux de l'église qu'ils ont protégée ou servie. Ceux qui trônaient dans leur château ou commandaient dans les batailles sont maintenant couchés sur les dalles où s'agenouillent les fidèles. Leur image apparaît à la surface de la nef <;omme pour rappeler à ceux qui la regardent le néant des grandeurs humaines, et leur nom est inscrit au bas de cette image comme pour invoquer le souvenir et la prière du passant. Il n'y a que TÉglise chrétienne, FÉglise catholique, pour donner à l'homme de telles leçons.

Deux de ces tombes entre autres ont attiré notre attention : celle de Berthold et celle de Conrad de Zaehringen. La physionomie de Berthold est grave et sérieuse; celle de Conrad calme et sereine. Le premier a fondé la cité de Fribourg, le second la cathédrale. Celui qui crée une ville ne doit-il pas avoir l'appréhension

des diverses calamités qu'elle devra subir. Celui qui érige une église sait qu'il a fait un doux refuge.

Le Munster de Fribourg a été plusieurs fois réparé, et nous sommes heureux de constater un fait qui honore les vénérables prélats de cette cathédrale et la municipalité de la ville ; ces réparations ont été faites avec une intelligence qu'on regrette souvent de ne pas retrouver dans d'autres monuments de même ordre. À l'extérieur, on n'a fait aucun changement. Les murs des nefs latérales, les arcs-boutants qui les rejoignent à la grande nef, les deux clochetons romains qui s'élèvent au-dessus du chœur sont noircis par le temps, et en partie revêtus d'une couche de mousse. Je voudrais qu'ils fussent toujours ainsi. Cette marque de vétusté donne aux édifices un aspect plus imposant, et surtout à l'église à laquelle se rattachent toutes les phases de notre existence. C'est dans l'église que le chrétien reçoit sa première consécration et son premier enseignement. C'est là qu'il célèbre son mariage et les joies de sa paternité ; c'est là que ses amis lui adressent avec un suprême espoir un dernier adieu :

Vives voco.

Mortuos plango.

C'est l'inscription des anciennes cloches qui s'ébranlent comme des âmes sensibles et résonnent dans les airs pour toutes les félicités et toutes les douleurs de la vie humaine. Plus une église est vieille, plus elle émeut la pensée. On ne peut la regarder sans songer à tout ce qu'elle a recueilli de larmes discrètes et de saintes émotions, à tout ce qu'elle a vu de générations tour à tour prier, chanter, pleurer et disparaître sous ses arceaux.

La grande place carrée sur laquelle s'élève le Munster contribue encore par la ligne réguhère de ses constructions,* par son aspect grave et calme, à rehausser la majesté de cet admirable monument. A

l'un des côtés de cette place est le palais archiépiscopal qui était autrefois celui des Étals de Brisgau. Près de là est la Kaufhaus, la maison des marchands, bâtie au commencement du xvi* siècle dans le style de quelques-unes des plus anciennes, des plus belles maisons d'Augsbourg et de Nuremberg. Sur les arcades en pierre qui décorent son rez-de-chaussée s'étend devant les fenêtres du premier étage une massive galerie. Entre les fenêtres s'élèvent les statues de Maximilien !•% de son fils Philippe P', roi d'Espagne, de Charles V et de Ferdinand P'. On dirait que ces quatre souverains debout sur leur piédestal, avec leur armure, sont posés là en face de la cathédrale, comme de royales sentinelles pour la garder.

Parmi les autres édifices de Pribourg, il faut noter encore une jolie église du xim siècle, occupée aujourd'hui par les protestants, un hôtel de ville qui date de 1558, le séminaire catholique et l'université.

L'université de Fribourg fut fondée en 1456 par Albert VI, archiduc d'Autriche. Elle fut, en 1620, confiée aux jésuites, et, pendant la déplorable guerre de Trente Ans, à peu près complètement abandonnée. Après la paix de Nimègue, qui adjoignait Fribourg à la France, l'université fut transférée à Constance, puis à Rudolphszell et y resta jusqu'en 1698. Sous le règne de Joseph II, elle fut de nouveau abandonnée à un ordre religieux, aux bénédictins. Maintenant, elle est régie par le gouvernement, qui a augmenté ses revenus et le nombre de ses professeurs. Sa situation à l'une des extrémités de l'Allemagne; le voisinage des universités de Bâle, de Tubingue, de Heidelberg, ne peut manquer d'entraver son essor. Cependant on y compte environ six cents étudiants, et ses chaires ont été à diverses époques occupées par des hommes distingués.

Il existe encore à Fribourg plusieur/ autres écoles parfaitement organisées, plusieurs établissements de

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bienfaisance, notamment un institut d'aveugles qui, en Allemagne, a servi de modèle à plusieurs fondations du même genre. Enfin, je ne puis oublier de dire que dans cette petite ville de 15 000 âmes on ne trouve pas moins de trois belles librairies, et deux antiquarische Bvchhse^ndlers autrement dit : bouquinistes. Ceux qui connaissent les joies du bouquinage me sauront gré de cette remarque. Mais je dois déclarer, après la Iongae expérience que j'en ai faite, que le bouquinage allemand est cher et peu commode. Le plus agréable et le plus fructueux de tous est celui auquel on a le bonheur de se livrer à Paris, sur les quais, par un rayon de soleil qui illumine la profondeur des cases de Laine.

Ce qui donne surtout un grand charme à Pribourg, ce qui fait que les étrangers s'installent si vite et si gaiement danscelte ville et ont tant de peine à la quitter, c'est la beauté de ses environs. Il faudrait être Jnvesli d'un triple airain plus difficile à dissoudre que Yj^s iripkx d'Horace, d'un triple airain de spleen britannique pour ne pas sentir sa poitrine et sa pensée se dilater à Taspect de tant de ravissants points de vue ouverts de tous côtés. A la porte même de Fribourg, des sentiers de sables serpentent le long des collines revêtues de vignes fécondes. Aux beaux jours de l'automne, au temps où le raisin mûri éclate en grappes de grenat sous son vert feuillage et semble provoquer le regard et la main du passant, nulle barrière ne s'élève le long de ces vignes, nul garde champêtre n'en défend l'approche. Le Pribourgeois est honnête et attribue la même honnêteté à ceux qui viennent visiter son sol. Loin d'empêcher la libre circulation sur ces riches coteaux, on appose à leur entrée des affiches qui annoncent que tel sentier conduit à une belle vue et à une bonne ivirthschaft. Ceci nous rappellerait, si nous l'avions oublié, que nous sommes en Allemagne. La

wirthschaft, l'auberge, ou à défaut de l'auberge, le café, ou la brasserie, est en Allemagne un appendice nécessaire à la contemplation de la nature. L'Allemand aime à voir un beau paysage et s'abandonne aisément par un penchant inné à une rêverie poétique ; mais il a besoin d'entretenir sa rêverie par quelque libation, de la fortifier par une petite satisfaction gastronomique, par une tranche de jambon ou une côtelette, et d'y adjoindre la fumée d'une longue pipe. Aussi je ne sache pas qu'il existe dans les divers États de l'Allemagne un site pittoresque au bord d'une rivière ou au pied d'un vieux château sans qu'on y voie apparaître l'auberge avec son odeur de cuisine, ou le cabaret avec ses cliquetis de verres, et, dans les jours de grande réunion, l'orchestre avec ses clarinettes.

Donc la wirthschaft est perchée au haut des fraîches collines de Fribourg. Mais elle n'est ni importune ni exigeante ; elle n'appelle point les promeneurs à entrer dans une salle à manger et à combiner un menu ; elle leur ouvre généreusement ses jardins et ses terrasses, d'où le regard plane au loin sur la vallée du Rhin et les cimes bleuâtres des Vosges. Je n'ai demandé à cetle honnête auberge qu'une tasse de lait. Elle m'a été apportée sur le banc rustique, où j'étais assis, par une modeste jeune fille. Je crois que, si j'avais ordonné qu'on me préparât un faisçin doré et une bouteille de vin vieux de Johannisberg, je n'aurais pasété servi avec plus de politesse et d'empressement.

A quelque distance de Fribourg s'élèvent plusieurs points culminants au milieu du plus vaste, du plus admirable panorama ; le Schlossberg qui domine un immense espace, le Felsberg d'où l'on peut voir autour de soi toute la contrée de la forêt Noire, comme une carte en relief avec ses montagnes et ses vallées, ses forêts et ses chutes d'eau. Nous recommandons aussi une excursion au Jaeger-Haus et à la chapelle de Sainte-

Olhilie, visitée non-seulement par les voyageurs, mais fréquentée pieusement par de nombreux pèlerins et illustrée par une poétique légende.

Othilie, fille d'un duc d'Alsace, avait été élevée dans un couvent et avait résolu de consacrer sa vie à Dieu. Quand elle fut en âge de se marier, son père la rappela auprès de lui. Comme elle était de grande naissance et Irès-belle, les prétendants ne pouvaient lui manquer. U s'en présenta plusieurs qui sollicitèrent ardemment le bonheur de l'épouser. Le choix de son père se fixa sur un prince allemand doué de toutes les quaUtés qui peuvent séduire le cœur d'une jeune fille. Mais Othilie avait fait vœu de prendre le voile et voulait accomplir ce vœu. Longtemps son père essaya de vaincre sa détermination ; elle resta inébranlable. Enfin, comme il devenait plus impérieux et menaçait de la [marier de force, elle prit la résolution de se soustraire par la fuite à la destinée mondaine à laquelle elle ne pouvait asservir sa religieuse pensée. Un soir, elle se dépouille de sesriches parures, revêtunerobe de paysanne, s'échappe à la dérobée du château et traverse le Rhin. On ne tarda pas à s'apercevoir de son évasion; le duc se met à sa poursuite et rencontre le batelier qui l'avait transportée de l'autre côté du fleuve. Othilie, dans la crainte d'être découverte, avait gravi le sommet d'une colline, et se tenait cachée dans des maseifs d'arbustes. Tout à coup elle entend résonner les pas précipités de plusieurs chevaux et la voix des cavaliers ; elle distingue la voix de son père. Il se dirige vers le lieu où elle s'est réfugiée, il approche. Elle frémit à l'idée d'être vaincue par cette volonté inflexible, condamnée au sort qui la ferait manquer à ses serments sacrés. Dans sou anxiété, elle élève les bras au ciel, elle prie Dieu de lui venir en aide. Aussitôt un rocher contre lequel elle était appuyée s'entr'ouvre comme une grotte, et se referme sur elle comme une cellule.

Le duc arrive, cherche sa fille de tout côté et s'afflige de ne pas la voir.

« Mon père, dit Othîlie, mon père, ayez pitié !

— Où donc es-tu? s'écrie le duc stupéfait; j'entends ta voix et je ne puis te découvrir.»

Othilie lui raconte le miracle qui vient de s'opérer. Le vieillard, frappé de ce témoignage de la volonté divine, lui promet de ne plus s'opposer à sa vocation. Alors le rocher s'entr'ouvre de nouveau, et, à la place que la sainte avait occupée, jaillit une source d'eau limpide où ceux qui sont affectés d'une maladie des yeux vont chercher un salutaire remède.

Une autre célébrité des environs de Pribourg est le val d'Enfer, le Hœllenthal. Il se trouve sur la route de Schaffouse et de Donaueschigen. Le maître d'hôtel du Zœhringen, avec son amabilité fribourgeoise, m'avait lui-même indiqué les principales stations de cette route, et m'avait procuré une agréable voiture con* duite par un complaisant cocher à qui il me recommandait, comme s'il importait à la fortune de sa maison et à l'honneur de Fribourg que je fisse un heureux trajet.

Me voilà en route, par une belle matinée, dans une calèche dont la capote baissée n'interrompt mon regard d'aucun côté , avec un brave homme dont le dialecte allemanique m'embarrasse quelquefois, mais qui fait tout son possible pour le transformer en un pur allemand compréhensible. J'ai près de moi quelques livres de choix butinés çà et là, le calme dans le cœur, la perspective d'un riant voyage dans la pensée, six semaines encore de pleine liberté, et autant d'argent qu'un pauvre prolétaire peut en désirer pour traverser sans embarras une honnête contrée. Si l'on n'est pas heureux dans de telles conditions, il faut renoncer à toute idée de bonheur en ce monde trompeur. A quelques centaines de pas de moi mugit la locomotive du

chemin de fer qui va de Bâic à Kehl et signale son passage en versant tin nuage de fumée sur les blanches maisons. Avec quel souverain mépris je regarde en ce moment du haut de mon indépendance cette cage brutale, cette prison mouvante qu'on appelle un wagon de chemin de fer !

En quittant Fribourg^ on traverse d'abord une vaste prairie parsemée de champs labourés, de maisons rustiques et de fertiles enclos où les branches de poiriers et de pommiers s'affaissent sous le poids de leurs fruits et semblent, en se courbant sur le sol , prier le propriétaire de les délivrer promptement de leur fardeau. Quelle riche année ! et qui ne s'en réjouirait en songeant à tout ce que les pauvres gens ont à souffrir dans les temps de disette, et à toutes les chances redoutables de la loterie du laboureur, de cette loterie où à chaque printemps il engage sa semence, son labeur, et qui si souvent trahit ses efforts, trompe son espoir.

Bientôt, à l'un des contours de cette prairie apparaissent des collines ondulantes qui peu à peu s'exhaussent, puis se déroulent de côté et d'autre comme des bastions, puis s'élèvent comme des tours gigantesques. Bientôt, à la place des frais vergers, des jaunes sillons et des guirlandes de vignes, on ne voit plus que de sombres murailles escarpées, des rocs noirs qui, SOT leurs parois perpendiculaires, ne peuvent garder la momdre terre végétale. Seulement, par la puissance de vitalité dont on retrouve les traces jusque dans les lieux les plus arides, quelques touffes de pariétaires s'implantent dans les humides fissures de ces masses de pierre, et quelque arbuste opiniâtre s'enracine à leur sommité. Deux de ces rocs, pareils à deux pyramides aériennes, sont si rapprochés l'un de l'autre,

1. Je recommande à ceux qui voudraient entreprendre la même excursion le petit livre de M. Ad. Joanne : Bade et la forêt Noire. C'est un guide excellent.

qu'on dirait qu'ils se touchent. Sur leur front chauve plane le nuage orageux et Toiseau de proie de mauvais augure. Sur leurs flancs se hérissent les noirs rameaux de sapins; à leur pied bondit le torrent. Pas d'autre bruit que le mugissement de cette onde impétueuse, ou celui des arbres qui s'entre -choquent, se froissent l'un contre l'autre quand le vent les agite.

C'est là le ténébreux passage où, à quelque distance, on n'aperçoit aucune issue ; c'est là le Hœllenthal. Par ces Thermopyles, Moreau accomplit, en 1796, sa fameuse retraite ; par ce sinistre chemin, Marie-Antoinette passa en 1770; c'est pour elle-même qu'il fut ouvert, pour lui rendre le trajet moins long entre le palais de Schœnbrunn et celui de Versailles. Pauvre fille des empereurs ! Pauvre reine de France! Le val d'Enfer où on lui frayait une route entre les rocs effroyables, au bord des torrents, sur la pente des précipices, souriait peut-être à sa jeune imagination. Le véritable enfer, elle devait le trouver aux lieux où, dans l'innocence de son cœur, elle n'aspirait qu'à se faire aimer, et dans son pouvoir de princesse qu'à se faire bénir. Là était l'abîme, et la mort et l'exemple de votre résignation, ô sainte victime, et votre couronne de martyre que les plus ardentes calomnies n'ont pu ternir.

Quelle que soit la solennelle grandeur du Hœllenthal, que pas un guide n'oublie de signaler à l'admiration du voyageur, je dois dire qu'elle n'est pas plus imposante que celles de plusieurs vallées de la Franche- Comté, et très-inférieure à celle de la magnifique gorge qui, de la source de la Loue, descend vers Ornans par l'idéal village de Mouthier ; et, puisque j'en suis venu à cette comparaison, j'ai grande envie de faire une sincère déclaration , c'est qu'il n'y a rien de plus beau dans le monde que les beaux sites de la Prauche- Comlé. Mais-il faut que je le dise tout bas, de peur que les Anglais ne me fassent repentir de mon indiscré-

tion. Si l'un d'eux seulement m'entendait, bientôt peutêtre mon cher pays serait envahi par une légion de touristes britanniques qui, comme des nuées de sauterelles, s'aballent chaque été dans les champs de la Suisse, sur les rives du Rhin. Car les Anglais sont, dans leur ennui ou leur curiosité, à la piste de toutes nouvelles explorations, comme les fourmis. Dès qu'une fourmi, par hasard , dans une promenade vagabonde, découvre un pot de confitures , elle se hâte de porter cette bonne nouvelle à son monticule solitaire. Aussitôt toute l'avide communauté se met en mouvement. Des milliers de petites bêtes noires trottinent à la file Tune de l'autre par le même sentier, montent par la même cloison et vont se loger dans le même buffet. Ainsi des touristes britanniques.

Passe encore si ces touristes étaient de la même race que celle qui jadis réjouissait par ses guinées les marchands et les aubergistes, race hautaine, mais distinguée et généreuse : des milords anglais! disait le postillon en faisant claquer son fouet et en ôtant son chapeau. Non , la nomade légion qui maintenant inonde périodiquement la plus belle partie de l'Europe continentale, ce n'est plus la nobility, ni même la gentry, c'est la boutiquerie ignorante, grossière, prétentieuse et parcimonieuse, les petits après les grands, les couteliers de Sheffield après les membres du parlement, les gouvernantes en retraite après les majestueuses ladies, les caricatures de la fashion, les singes de l'aristocratie ; les Bob et les Beddy de la famille Fudge, dont Thomas Moore a si plaisamment raconté les aventures. Dernièrement, un marchand d'objets d'art, établi à Bâle depuis une trentaine d'années, me disait : c Décidément, j'en ai assez des Anglais; j'aime mieux les Américains. »

Préférer les Américains, quelle injure pour les Anglais !

S'il importe au bonheur de la France qu'elle reste alliée à la Grande-Bretagne, puisse l'entente cordiale subsister longtemps ; mais puissé-je aussi longtemps retourner dans ma bien-aimée Franche-Comté sans voir apparaître au pied de ses vertes forêts le cockney de la cité de Londres avec ses favoris roux et son mackintosh, ou la progéniture du tisserand de Manchester avec ses prétentions et ses drôleries. Voilà les simples vœux de mon patriotisme et de mon provincialisme.

Pendant que je m'abandonne, je ne sais pourquoi, à ces réflexions, mon cocher, qui n'a jamais été en Franche-Comté, le malheureux! et qui ne connaît rien de plus beau que son canton de Fribourg, se retourne de temps à autre de mon côté comme pour s'assurer que j'admire suffisamment le Hœllenthal; puis, au sortir de la vallée, m'indique à quelque distance, du bout de son fouet, l'hôtel zum Stem, l'hôtel de l'Étoile, renommé dans tout le pays et parfaitement digne de sa réputation. Il n'y a pas en Suisse une auberge mieux servie ; mais les nobles hôteliers de Genève, deSchaffouse, de Chamouny, regarderaient cette maison comme un élablissehient fort arriéré dans les voies de la civilisation, s'ils savaient à quel prix mo* dique on y fait un excellent déjeuner.

Au delà de cette station isolée au seiu d'une vaste prairie, égayée par un ruisseau de cristal, on commence à gravir un des plateaux de la forêt Noire. Les routes de ce pays sont entretenues avec soin, mais les ingénieurs qui les ont tracées avaient, à ce qu'il paraît, horreur des contours. Elles montent et descendent tout droit par monts et par vaux comme dans la vieille Norvège. On en est quitte pour prendre des chevaux de renfort à chaque escarpement, et le principe philosophique est maintenu : Linea recta brevissima. A mesure qu'on s'élève sur un des étages du Hochfirst, la contrée s'élargit de toutes parts et en même temps se

dépouille de la riante parure dont elle est revêtue à quelques lieues de distance. Ni clos verdoyants^ ni forêts ombreuses. De côté et d'autre on ne voit plus que de vastes pâturages coupés par des barrières comme sur les crêtes du Doubs, dans les environs du Russey ; çà et là quelques chalets solitaires ; et de loin en loin une flèche de clocher, étendard catholique, signe de ralliement de toutes ces habitations éparses dans les heures de fête et dans les jours de deuil ; une teinte morne sur le sol, un ton grisâtre à Thorizon et un grand silence, interrompu seulement par le sifflement d'un pinson égaré, ou par le criaillement des roues d'un lourd wagon chargé de marchandises qui chemine lentement, traîné par huit fort chevaux.

A 2800 pieds d'élévation au-dessus du niveau de la mer, apparent le lac de Tiltisée, d'un doux et mélancolique aspect, comme les lacs de Suède :

Étoile de la terre et miroir d*un ciel pur.

Il a un quart de lieue de longueur, et l'on dit qu'il renferme une quantité de poissons ; mais il est si profond, que les pêcheurs ne réussissent guère à y jeter leurs filets. Je ne sais si, comme les lacs poétiques de la Suède, il renferme de joyeux musiciens, des Stromkarl, qui tiennent entre leurs mains une harpe d'argent avec laquelle ils jouent de merveilleuses mélodies. Mais on a tout lieu de croire qu'il y a dans les replis de ses ondes austères un génie vertueux qui ne permet pas qu'on les profane et qui a le pouvoir de punir les crimes qui l'offensent. Une tradition rapporte qu'un bûcheron de la forêt Noire, ayant commis un assassinat, crut pouvoir cacher son crime en traînant dans les flots de Titlisée l'homme qu'il avait égorgé. Mais, au momentjmême oùil y jetait le cadavre sanglant, soudain le lac révolté se souleva en mugissant, se répandit sur la plage comme une marée impétueuse,

saisit dans sa fuite le coupable épouvanté, l'engloutit avec sa victime, puis, après cet acte de justice, rentra paisiblement dans son lit.

La forêt Noire est l'un des réservoirs aquatiques les plus considérables de l'Allemagne. Çà et là, sur des plateaux élevés, comme celui de Tiltisée, l'eau des lacs miroite comme un pur cristal dans une coupe de granit ; çà et là, à l'entrée d'une grotte voilée par des rameaux touffue, apparaît une de ces fontaines mystérieuses devant lesquelles jadis les païens du Nord et les fiers Teutons s'inclinaient avec un respect superstitieux. Du sol de la forêt Noire jaillissent ces quantités de bassins d'eaux minérales dont quelques-uns sont renommés dans toute l'Europe*. Par ses vallées s'écoulent plusieurs affluents du Rhin, des ruisseaux qui, dès leur point de départ, travaillent comme de loyaux ouvriers à faire tourner les roues et la scierie du moulin; qui, plus loin, se chargent d'énormes radeaux. Par ces mêmes vallées descend la source du Necker, qui va s'épancher au pied du vieux château de Heidelberg, et la source du Danube, ce grand fleuve qui traverse tant de diverses peuplades et qui, après ses nombreuses aventures, finit, dit le comte de Bonneval, par n'être même plus chrétien.

Nous espérons qu'il le redeviendra. Le sang des chrétiens que les Turcs y ont fait couler en leurs jours de féroces triomphes ne peut rester infructueux.

Du lac de Tittisée on monte encore pendant une longue heure une rampe escarpée, puis on arrive au village de Lenzkirk, un village de sept cents âmes, situé au milieu d'une vaste plaine où nulle forêt ne verdoie, où Ton ne récolte qu'avec peine une chétive

1. On en compte plus de cinquante, entre autres Badenweiler , Sulzburg, Sulzbach, Petersthal, Rippoldsau, Rothenfels, Wildbad, et le célèbre Baden-Baden , que le bourgeois de Paris a francisé et appelle Badin-Badin.

moisson. Sur ce terrain aride et froid s'élèvent pourtant de grandes et belles maisons à deux et trois étages, une église importante et un charmant presbytère. C'est l'industrie et le commercé qui ont enrichi celte intelligente et laborieuse communauté. 11 y a là plusieurs marchands qui reçoivent dans de vastes magasins les denrées agricoles du canton, et répandent de côté et d'autre les produits les plus usuels des manufactures de France, de Suisse, d'Allemagne. Il y a là deux fabriques considérables : l'une d'horlogerie, l'autre de chapeaux de paille. Toutes deux m'intéressaient, et à peine avais-je exprimé le désir de les voir, que ceux à qui elles appartiennent ont aussitôt quitté leur comptoir pour me conduire avec une grâce parfaite dans leurs ateliers. La fabrique d'horlogerie expédie en Hollande, en Russie, une quantité de pendules. Tout est façonné par elle-même, rouages et cadrans. Seulement les caisses en bois lui viennent de divers villages de la forêt Noire, et les caisses en zinc ciselées lui viennent de Paris. Mais elles sont dorées à Lenzkirk par un procédé nouveau. La fabrique de chapeaux de paille est une précieuse ressource pour les cultivateurs de la campagne, qui, sans elle, courraient parfois grand risque de ne tirer aucun bénéfice de leur labeur. Elle prévient les intempéries des saisons qui souvent paralysent la maturité des céréales; elle achète les moissons de seigle sur pied et les fait faucher dès qu'il a pris un certain développement. Grâce à cette coutume, le laboureur peut utiliser ses terrains les plus froids, et la fabrique acquiert une paille menue, malléable, délicate, facile à blanchir. D'habiles ouvrières en font des tresses pareilles à des rubans. J'ai vu là, dans d'immenses galeries, des amas de chapeaux de toute sorte, depuis le rustique chapeau destiné aux femmes de la campagne jusqu'au chapeau souple et léger, élégant et fin comme ceux d'Italie qui, en été, parera peut-être le front d'une

Parisienne. Mais la plupart de ces légères coiffures, nattées et cousues sur le sol de la forêt Noire, sont destinées à de plus longs voyages. On les expédie dans d'énormes cerceaux en 'bois par delà l'Atlantique. Il en est qui ont la valeur d'un voile de dentelle, qui coûtent jusqu'à 500 francs. L'aristocratie de la vieille Europe ne se laisse guère encore aller à un tel luxe. Il est réservé au pays où l'on professe le culte de l'égalité démocratique. 11 ne paraît point trop dispendieux à la femme d'un ingénieux Yankee, qui a le talent de fonder avec une presse lithographique et quelques rames de papier une nouvelle banque, ou de vendre à une corporation de naïfs émigrants, des lots de terrain dans des régions inaccessibles.

La fabrique d'horlogerie de Lenzkirk emploie une centaine d'ouvriers qui, dès leur début, gagnent un franc par jour. Les fabriques de chapeaux de paille occupent une centaine de femmes et de jeunes filles.

Tous ces ouvriers résident dans le village. Ils se rendent le matin à leurs ateliers et rentrent le soir sous leur toit, rapportant régulièrement à leur foyer le fruit de leur labeur. Voilà une de ces industries que l'on aime à voir. Car elle n'enlève point les artisans à l'air salutaire des champs ni aux enseignements et aux liens de la famille. Elle ne les enferme point dans une atmosphère méphitique, elle ne les fait point travailler comme les nègres n'ont jamais travaillé, quoi qu'en dise la sensible mistress Beecher Stowe. Elle ne les épuise point comme une machine dont on use jusqu'au dernier ressort, et que l'on rejette ensuite comme un instrument inutile. Elle n'entrave en aucune façon leur développement moral et physique. Dès leur enfance, ces ouvriers ont été à l'école, ils ont appris à pratiquer leurs devoirs religieux. Plus tard, ils se marient, deviennent pères de famille, et sont bourgeois de Lenzkirk. Le soir, quand ils sortent de la manufac-

tare, ils ne voient point flamboyer devant eux les lustres d*une de ces maisons maudites de Manchester, où sur des comptoirs dorés coule un poison brûlant. Ils ne sont pas même tentés par Fappàt moins dangereux • d'une taverne. Cependant nul agent zélé des sociétés bibliques ne leur remet des liasses de ces petits traités qu'il appelle la bonne semence. Nul fougueux méthodiste ne les réunit dans des meetings, pour les faire gémir et les épouvanter par d'effroyables prédictions. Ils écoutent seulement avec une respectueuse déférence la voix de leurs parents et la leçon paternelle de leurs curés. Ils sont catholiques.

Les hommes qui ont fondé ces fructueuses industries, dans un pays auquel la terre et le ciel refusent les abondantes récoltes des régions méridionales, méritent qu'on conserve leur nom et qu'on honore leur mémoire. En ces temps de passion pour les bustes et les statues, c'est à de tels hommes qu'une cité reconnaissante devrait élever des statues, plutôt qu'à tant de généraux dont le triomphe est joint à tant de deuil, dont la gloire a fait verser tant de larmes.

C'est un bailli de la petite ville de Triberg, M. Huber, qui enseigna à ses administrés l'art de blanchir la paille, de diviser l'épi en fils menus comme des fils de soie, et d'en faire de longues nattes. Peu à peu ce travail s'est propagé dans les autres districts. Maintenant il est devenu, dans la forêt Noire, l'une des occupalions habituelles de plus de trois mille femmes. En causant avec leurs voisines, en se rendant aux champs, en cheminant d'un village à l'autre, ces femmes ont constamment à la main leurs brins de paille, comme celles de Saxe leur tricot.

C'est un prêtre, l'abbé Paul, supérieur du couvent de Saint-Pierre S qui a doté le Brisgau d'une industrie

1. Ce cloître, fondé par le duc Berlhold, à quatre lieues de Fribourg, sur la cime d'une coUine, a été pendant longtemps en grande

d'où est née une autre industrie, répandue à présent dans tous les districts de la forêt Noire.

En 1583, rabbé Paul établit sur les bords du Wildgutach une verrerie, qui d'abord approvisionna d'ustensiles de ménage tous les villages des environs, puis en vint à répandre au dehors l'excédant de ses produits. Des gens du pays coramencèrent à les colporter en Alsace et dans les provinces voisines. Le bénéfice qu'ils retiraient de ces voyages engagea d'autres paysans à suivre leur exemple. Peu à peu le cercle de cette exportation s'élargit, et d'autres fabriques de verre s'établirent sur le modèle de celle de l'abbé Paul dans différents cantons de la forêt Noire. Puis une société de commerce s'organisa pour les exploiter, une société, qui, dans cette contrée primitive, par ses naïfs statuts, nous fait songer à celle qui, au siècle dernier, s'était constituée dans quelques villages du Tyrol pour la vente des canaris. Comme celle-ci, elle se divisait en plusieurs ramifications, qui toutes rayonnaient sur diverses régions. Elle avait des entrepôts en Allemagne et en France, et dans d'autres États. Elle avait des agents qui se faisaient une position honorable dans les cités étrangères où ils allaient s'établir et y acquéraient le droit de bourgeoisie. A certaines époques de l'année, les membres de cette compagnie se réunissaient à Triberg, à Steig, à Furtwangen, pour délibérer sur leurs affaires, régler leurs comptes et se partager leurs dividendes. Ils n'étaient point liés l'un à l'autre par un acte notarié. L'accord verbal leur servait de contrat, la tradition leur servait de loi. S'il s'élevait une dissidence» on invoquait pour y mettre fin la coutume du passé*.

vénération dans le pays. Une école latine y était adjointe, il avait des professeur! distingués et une précieuse bibliothèque. Il n'existe pluscomme cloître, mais il a du moins conservé son caractère religieui. L'Etat en a fait un séminaire catholique.

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