Das Grossherzogthem Baden von H. Schreiber, p
De ce commerce des verreries est ifée par hasard la fabrication de rhorlogeric, qui a fait un renom spécial à Tintelligente population de la forêt Noire. En 1655, un de ces marchands ambulants rapporta dans son village une horloge en bois, qui lui avait été remise en échange de quelques-unes de ses denrées par un négociant de Bohême. Celte œuvre nouvelle excita l'admiration de tous ceux qui la virent. Un menuisier, de la province de Saint-Maerger, et un paysan de Rœduk, après l'avoir attentivement examinée, déclarèrent pourtant qu'ils se croyaient en état d'en faire eux-mêmes nne semblable, et ils y réussirent, et bientôt ils eurent de nombreux émules. Malheureusement l'industrie naissante fût paralysée par la guerre, ce terrible fléau des hommes et des idées bienfaisantes. Au commencement du xvm* siècle, un artisan de Schœni/vald et un autre de Schollach lui donnèrent un nouvel essor. Ces premières horloges en bois étaient très-simples. Elles se composaient seulement de trois roues, de quelques ressorts, et servaient seulement à indiquer le cours des heures. Très-simple aussi était Tattirail d'instrument à l'aide desquels l'ouvrier les façonnait : une petite scie, un marteau, une vrille, un emporte-pièce. Il ne lui fallait rien de plus. Mais l'esprit industrieux des ouvriers de la forêt Noire ne pouvait s'en tenir longtemps à ce travail rudimeutairc. En 1730, Antoine Ketterer de Schœnwald introduisit dans les horloges en bois un coucou qui, en agitant ses ailes, annonçait par ses cris sonores chaque heure. En même temps, un autre artisan, nommé Dilger, qui avait été finir son apprentissage à Paris, introduisait dans les horloges des figures mouvantes, et un autre façonnait des montres de poche en buis, où une corde tenait lieu de chaîne. Vers le milieu du xvm* siècle, les mouvements primitifs en bois furent remplacés par des mouvements en fer ou en cuivre, et bientôt on en vint à faire des
œuvres de mécanique très-compliquées, des pendules à musique, qui se vendaient jusqu'à deux et trois mille francs.
Maintenant, il n'est sorte de travail délicat d'horlogerie qui ne puisse être parfaitement achevé dans la forêt Noire. On compte dans cette province, sur une population de trois cent mille âmes, sept cents maîtres horlogers, et l'on estime à quinze millions de francs par an la valeur de leurs produits. Les principales fabriques sont à Furtwangen, à Neustadt, à Triberg, à Lenzkirk. Mais dans les plus petits villages, dans les maisons bâties à l'écart sur un froid plateau, on peut voir des ouvriers qui incrustent dans un cylindre les notes les plus harmonieuses de Rossini ou de Donizetti, qui disposent les ressorts d'une figure mouvante. On peut entendre résonner à tout instant le joyeux cri du coucou. Le vrai coucou, dont les enfants de la campagne interrogent le cri prophétique, ne chante qu'au retour de la belle saison, sur les rameaux des bois; mais celui des horlogeries de la forêt Noire chante toute l'année et partout. On dirait un printemps perpétuel.
Les habitants de la forêt Noire, comme ceux des montagnes de Franche-Comté et des montagnes de Norvège , sont doués , en général , d'une intelligence naturelle qui devance les leçons de l'école, et d'une aptitude particulière pour les œuvres d'art et de mécanique. Est-ce l'air plus vif, plus éthéré de leurs régions natales qui fait germer en eux ces facultés? Est-ce leur retraite dans des habitations éparses, leur isolement pendant les longues soirées d'hiver, qui leur donne l'habitude de la méditation, et en même temps développe dans leur esprit le goût et l'instinct des études sérieuses, des travaux de précision ou des conceptions idéales ?
De plusieurs villages de la forêt Noire, dont les géographes les plus minutieux ne connaissent peut-être
pas même les noms, il est sorti des peintres, des sculpteurs , qui se sont fait par leurs œuvres une noble réputation. Dans un de ces villages, à Donaueschingen, j'ai trouvé un jeune homme vivant d'une vie modeste dans le silence de son atelier, et qui nous parlait avec une touchante expression de respect de nos grands artistes, d'Ingres et de Scheffer, dont il avait été le disciple. Dans un autre de ces villages, situé au pied de Peldberg, est né Winterhalter.
Gaiement j'ai commencé cette excursion, et gaiement je la continue au sein d'une population qui dès le premier jour m'a intéressé, à travers des coteaux et des ravins qui à chaque instant m'offrent un nouveau point de vue ; tantôt on chemine au bord d'un ruisseau, le long d'une prairie si fraîche et si verte, qu'on voudrait y rester ; là, les tilleuls séculaires répandent , en été, sur les pas du voyageur , les parfums de leurs fleurs odoriférantes; là, comme le vaste ombu de la Plata, le chêne abrite, pendant les grandes chaleurs, le troupeau assoupi sous ses légers rameaux. Là, comme dans la vallée de Lods, s'élèvent, sur plusieurs lignes parallèles, les plantations de cerisiers, une des richesses de la forêt Noire. Là, sur la pente d'une colline, en face d'un divin paysage, un des heureux enfants du canton, enrichi par son travail, par son négoce en différents pays, est venu construire sa demeure et se réjouit de s'être créé ce dernier gîte sur le sol que nulle contrée étrangère n'a pu lui faire oublier. Puis voilà que de cetteriante enceinte, qu'un classique ne manquerait pas de comparer à la vallée de Tempe, on remonte sur un de ces plateaux où il n'y a plus ni bois ni trace de culture. Le paysage est triste comme un paysage d'Islande ; de quelque côté que l'on tourne ses regards, on ne voit aucune habitation , et l'on se croirait dans un désert. Mais, à l'une des extrémités de l'horizon, se dessine la pointe d'une humble chapelle, qui indique que près de
là, dans les replis du terrain, sont cachées, comme des nids d'alouettes dans les sillons, les maisons d'une paroisse, et au bord du chemin s'élève un autre signe de communauté religieuse, une croix ou un oratoire. Ces ex-voto de quelque âme pieuse , ces rustiques monuments, sont une des prérogatives, un des bienfaits du catholicisme, et je dirais môme un des ornements du paysage dans les pays catholiques, si je ne craignais d'abaisser par une considération profane une idée sur- ' humaine. Ils décorent les flancs du roc aride, ils animent la solitude silencieuse. Sur le sol étranger, ces croix semblent tendre les bras à celui qui n'a sur ce sol ni parents ni amis. Ces images de vierges réveillent un sentiment d'espoir dans le cœur de celui qui souffre. Que de fois le voyageur fatigué s'est arrêté sur les marches d'un de ces oratoires, et y a pris, par l'efficacité d'un pieux recueillement, une nouvelle force ! Que de fois une pauvre mère affligée s'est agenouillée là et a prié, pleuré, et s'est relevée jconsolée !
« Il y a, dit un écrivain populaire de la forêt Noire, une puissance profonde dans la manifestation du catholicisme. Partout où tu voyages, partout où tu t'arrêtes, les temples sont ouverts à ta foi, à tes espérances, à ton Dieu; partout 1» communauté s'incline avec les mêmes signes de dévotion, contemple les mêmes images, prononce les mêmes paroles ; partout tu te trouves aumilieu des frères et des fils du saint-père invisible de Rome, h
Çà et là aussi, dans la forêt Noire, à la pointe des montagnes, à la cime d'un roc escarpé, apparaissent des tours démantelées, des murailles en ruines, derniers débris d'anciens châteaux qui jadis dominaient ce pays. Les châteaux ^ont renversés, les fiers seigneurs qui asservissaient les villages à leur pouvoir et quelquefois les appauvrissaient par leurs exactions ou les révoltaient par leurs cruautés, sont morts. Il en est dont la race est complètement détruite. Il en est d'autres
dont les descendants occupent un rang modeste dans Tarmée ou l'administration du duché de Bade, et n'aspirent qu'à obtenir, de degré en degré, un légitime avancement par la régularité de leurs services. Au pied de ces manoirs féodaux s'élève à présent le chalet solitaire du paysan, qui, pour utiliser dans toute son étendue le terrain qu'il occupe, doit accomplir tour à tour une tâche de laboureur, de peintre et de bûcheron. Ces chalets sont construits d'une façon toute primitive ; la base en pierre, le reste en bois, un toit très-allongé, sous lequel s'étend une galerie comme dans les chalets suisses. La plus grande partie du bâtiment est réservée aux bestiaux et aux approvisionnements de bois et de fourrage. La famille réside dans une salle où s'élève un large poêle entouré de bancs, comme les isbas russes. Le plafond de cette salle est noirci par la fumée des torches de bois, qui, dans les veillées d'hiver, remplacent le bec de gaz et la lampe Carcel. Les fenêtres, petites et basses, sont toujours constamment fermées. Un de leurs carreaux seulement s^en détache, glisse sur une coulisse, s'ouvre comme un Was ist dos. C'est par là que de temps à autre l'air frais pénètre dans l'intérieur de cette habitation. C'est par là que, selon l'expression vulgaire, le père de famille ou l'un de ses enfants met la tête à la fenêtre. Les habitants de ces maisons isolées ont conservé plus fidèlement que ceux des villages le costume, les mœurs domestiques et les pratiques religieuses de l'ancien temps. Les femmes y tissent et y façonnent, comme autrefois, les vêtements de la famille, et une cloche suspendue au-dessus de la porte tinte régulièrement l'Angelus, appelle matin et soir la petite communauté à la prière. On se tromperait, du reste, si l'on jugeait de la fortune de ces gens de la forêt Noire par leur chétif mobilier et leur salle enfumée. 11 est tel paysan qui passe là toute sa vie sans s'accorder un objet de luxe, sans se permettre une
fantaisie, et qui possède un domaine considérable, dont il dispose d'une façon absolue, c'est-à-dire qu'en vertu d'un usage qui a survécu au régime de la féodalité, il peut le donner à son fils aîné ou à son fils cadet , en accordant selon son bon vouloir une indemnité pécuniaire à ses autres enfants. Il est vrai que le gouvernement du duché de Bade ne fait que tolérer cet usage, et que, si les. enfants demandent à la justice un partage plus équitable de leur patrimoine, la loi le leur accorde. Mais on dit que ces réclamations contre la décision paternelle ne portent point bonheur, et il est rare que les tribunaux en aient une à juger.
Par leur construction rustique, par leur position au fond d'une allée ou au penchant d'une colline, quelquesuns de ces chalets ont un aspect si pittoresque, qu'un paysagiste ne pourrait rien inventer de mieux pour compléter un de ses tableaux.
Mais la suprême beauté naturelle de la contrée que je ne me lasse point de parcourir, c'est celte étendue de forêts qui lui a donné son nom et qui occupe plus de la moilié de sa surface, forêt de chêne, de hêtres et surtout de sapins. Avec quel plaisir je les revois, ces sapins élancés et superbes, comme ceux dont j'ai contemplé dès mon enfance la sublime majesté ! Dans le cours d'une existence un peu nomade, partout où j'ai retrouvé leur dôme imposant, j'ai éprouvé la même émotion. Au bord des fleuves du Nord, il m'a semblé qu'ils m'attendaient de la patrie lointaine. Il m'a semblé parfois qu'il y avait entre eux et moi je ne sais quel lien mystérieux, quelle affinité indéfinissable, peut-être une dryade invisible, qui, par un message porté sur les ailes du vent, me recommandait à ses sœurs de Suède, de Norvège, de Russie et du Canada. Mais, sans éprouver le charme d'un de ces souvenirs de jeunesse, qui ne les admirerait, ces beaux bois qui, par une des grâces de la Providence, s'élèvent si haut dans
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les plus âpres régions et gardent leur verdure dans les plus froids hivers? Par comparaison avec l'Amérique, tout est petit dans notre vieille et orgueilleuse Europe, fleuves et montagnes, plaines et chutes d'eau. Qu'est-ce que notre chétif Mont-Blanc comparé aux cimes des Andes? Qu'est-ce que le cours du Rhin ou du Danube comparé à celui du Mississipi? Nos cascades le plus renommées n'apparaîtraient que comme de pauvres faibles jets d'eau à côté des cataractes du Niagara; le Rio de la Plata, l'Orénoque ou le Marahino absorberait dans son embouchure, sans qu'il y parut, nos plus belles rivières. Le golfe du Mexique, qui ne fait pas grand bruit dans le monde, a l'étendue d'une mer, d'une mer presque aussi vaste que la Méditerranée, qui a vu s'accomplir les destinées des Piiéniciens, des Juifs, des Grecs, des Carthaginois, des Romains, et dont l'histoire occupe toutes les écoles et toutes les académies, depuis qu'il y a des écoles et des académies. Mais, si l'on en excepte le Canada, on ne verra dans l'Amérique du Nord et dans l'Amérique du Sud rien de pareil au sapin ; le sycomore n'est pas si grand, le palmier n'est pas si droit. Les forêts vierges, ave^ leurs entrelacements de lianes et leurs plantes touffues^ ne produisent pas la même impression que les forêts profondes de sapins. Sur leur sol s'étend une mousse fraîche, molle, veloutée, ou de longues bandes d'une petite herbe verte à trois feuilles, qu'on appelle en Franche-Comté le pain des oiseaux. De ce tapis plus net et plus brillant que ceux qui parent les plus magnifiques salons, s'élèvent, comme des piliers de marbre, comme des monolithes tels que l'Egypte n'en a jamais fait, les tiges arrondies des sapins, avec leur écorce grise et leurs nœuds brisés, qui y font de distance en distance, comme un cercle de clous d'or. A leurs cimes aériennes, les pointes lancéolées de leurs rameaux forment un réseau dentelé, à travers lequel
la lumière scintille comme une parure de ^iamant. Là, quand tout se tait, on éprouve au sein de ces bois une émotion pareille à celle qui saisit le cœur dans Tenceinte d'un édifice religieux. Ces arbres ressemblent aux colonnes effilées d'une cathédrale gothique ; les rayons du soleil y brillent comme à travers des vitrages de couleur, la résine y répand une odeur d'encens, et , lorsque le vent souffle dans ces profondeurs , on croirait entendre le gémissement des grandes orgues.
H y a dans la forêt de Levier, entre Salins et Pon^ tarlier, des sapins de cent quarante pieds de hauteur, et de trois à quatre pieds de diamètre. Ceux de la forêt Noire n'ont pas la même grandeur, mais il en est qui s'élèvent jusqu'à cent vingt pieds.
Ces bois sont la principale richesse de cette province badoise, et jadis les possesseurs inexpérimentés de cette fortune en ont usé comme des enfanta prodigues. Les Hollandais, en habiles négociants, venaient ici chercher des bois de construction , et les paysans, par l'appât des florins , taillaient à droite et à gauche étourdiment à trçivers la forêt. Plus tard, on a reconnu les funestes résultats de cette imprévoyance. "Le prix des bois s'est accru , et, plus il s'accroît, plus on prend à tâche de les ménager. Maintenant, par suite de ces sages réflexions, il ne se fait là que des coupes régulières, pour les besoins des habitants du pays et pour les pays étrangers. Ce travail occupe au moins pen* dant plusieurs mois de l'année une grande partie de la population de la forêt Noire , des bûcherons et des charbonniers , des fabricants de résine et de potasse , des menuisiers et des ébénistes , des ateliers de charpenterie ,- de scierie , et des mariniers qui font flotter sur les rivières les bois que l'on exporte au loin et que l'on appelle encore, en mémoire de ceux qui les premiers sont, venus le chercher, le bois hollandais (Hol^ landisçhes Holz),
Aussi les gens de la forôt Noire aiment ces bois , auxquels ils doivent en grande partie le bien-être matériel. Ils n'en font point Fobjet d'un culte mystérieux, comme les anciens druides ; ils ne leur offrent point de sacrifices, comme jadis les Slaves de la Poméranie; ils ne les interrogent point, ainsi que les Grecs , comme des oracles; ils les aiment comme on aime ce qui est beau , grand , utile , et , par une idée touchante , ils y ensevelissent leurs morts. Près de plusieurs villages, sur la lisière du bois, la communauté chrétienne établit son cimetière ; elle l'entoure d'un mur, elle y plante une croix , elle y creuse des tombes. Le bûcheron qui a passé sa vie dans les forêts se complatt peut-être dans l'idée de reposer après sa mort sous leurs verts rameaux. Celui qui s'y rend chaque jour avec sa hache et sa charrette ne peut manquer, en passant, de songer à ceux qui dorment là près de lui , tandis qu'il continue son labeur, et de s'agenouiller sur la fosse de ceux qu'il a aimés.
Dans ces mêmes forêts , on célèbre aussi plus d'une fête joyeuse. J'ai vu là, par une belle matinée, défiler tout un cortège nuptial, et je me suis fait raconter les préliminaires du mariage. Ils ressemblent à ceux de la Bretagne. Voici , me disait un honnête paysan que j'interrogeais , voici comment s'est décidé le mariage qui vous occupe. A deux lieues d'ici, est un laboureur nommé Fahrmann, qui a un fils, un fort et grand garçon appelé Clément. Aux fêtes patronales et aux jours de foire , Clément a vu Gretle , la fille d'un des bons propriétaires de notre village ; il sait qu'elle est sage et laborieuse, et qu'elle aura un jour un assez joli petit bien ; il a résolu de l'épouser, et ses parents l'ont approuvé. Il s'agit alors d'obtenir l'assentiment du vieux Thiel , le père de Gretle. Chez vous , à ce que j'ai entendu dire , pareille chose se traite directement et promptement. Mais ici nous employons, depuis un
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temps immémorial , d'autres procédés. Clément confie ses projets à deux hommes expérimentés, qui se chargent de plaider sa cause. Ces deux plénipotentiaires se rendent à la demeure de Thiel, frappent à la porte. Le vieillard , qui s'attend à cette visite , ouvre son Was ist dos et leur demande ce qu'ils veulent. Les messagers se gardent bien de lui dire de prime abord le motif de leur démarche. Ils répondent qu'ils ont entendu parler d'un de ses chevaux , qui , à ce qu'il paraît , est superbe , et qu'en passant par hasard dans le village ils s'étaient proposé de voir ce magnifique animal. Le vieillard descend, les conduit dans son écurie; ils regardent attentivement le cheval, les bœufs, les vaches, font un pompeux éloge de ce bétail, et, pour les remercier de leur courtoisie , Thiel les invite à entrer dans sa maison et à prenâre un verre de kirsch. Gretle apporte du pain, des verres, salue les étrangers sans la moindre apparence d'émotion, quoiqu'elle sache bien aussi quelle est leur mission.
Les trois hommes s'asseyent à table , allument leur pipe et se mettent à parler de toute espèce de choses , des nouvelles du canton , de la grêle qui est tombée il y a quelques jours, de la foudre qui a éclaté sur la cloche; pas le moindre mot qui se rapporte à une idée matrimoniale. La conversation se prolonge ainsi tant qu'il reste une goutte de vin ou de kirsch dans le flacon. Thiel attend que les messagers abordent la grande question; et ceux-ci, jaloux de conserver la dignité de leurs mandataires, ne veulent pas hasarder une proposition décisive sans s'être d'abord à peu près assurés qu'ils n'essuieront pas un refus. Enfin , on en vient à parler du produit des bestiaux, du prix des bois, de la valeur des récoltes. Alors Thiel dit tout ce qu'il a vendu au marché, et tout ce qui lui reste encore dans son étable et dans sa grange. Ensuite, comme s'il se plaisait tout simplement à montrer à des étrangers l'élen-
due de son domaine , il va chercher un rouleau de papier sur lequel sont enregistrés ses champs et ses pâturages. C'est là, enfin, le signe de bon vouloir désiré par les îivocats de Clément. Le plus âgé des deux, après avoir contemplé et admiré la feuille du cadastre que le vieillard vient de lui présenter, s'écrie : « Ah ! voilà de belles et bonnes terres, mais j'en connais d'autres près d'ici qui ne valent pas moins, ce sont celles du père de Clément. Qu'en dites-vous? ajoute-t-il en frappant sur la table, comme s'il concevait une idée subite, si ces terres étaient jointes les unes aux autres, cela ne ferait-il pas un beau bien?
— Eh! eh! reprend Thiel en souriant et en rallumant sa pipe, on pourrait y songer. »
Puis alors il remarque que la bouteille est vide, appelle Grelle pour qu'elle en rapporte une autre.
Gretle revient, et le messager lui dit : « J'ai oublié de vous saluer de la part de Clément. C'est un brave garçon. Clément, voulez-vous boire à sa santé avec moi? a)
Si la jeune fille prend le verre qui lui est offert et le porte à ses lèvres, le mariage est résolu, et le dimanche suivant les deux fiancés doivent dîner ensemble.
Quelques jours avant la noce, un char attelé de quatre chevaux, parés d'un harnais neuf, s'arrête à la porte de Thiel. C'est le char de Clément qui vient chercher le trousseau de Gretle. Les domestiques de la maison et les amis de Gretle y placent, en grande pompe, un large lit surmonté d'un baldaquin, des cofires dont on a soin d'ouvrir les couvercles, pour faire voir aux curieux tout le linge qu'ils renferment, des ustensiles de ménage, une quenouille chargée de lin et ornée de rubans, et un balai de rameaux blancs, indice de la propreté qui doit être entretenue dans la maison.
Le jour de la consécration nuptiale, dès le matin, les amies de Gretle se réunissent autour d'elle pour l'aider
dans sa toilette. Elles lui nattent les cheveux avec des tresses de coton rouge, elles lui enveloppent le col et la poitrine dans une gaze de soie, elles lui nouent à la ceinture un tablier en soie noire et un jupon qui tombe à larges plis sur des souliers à hauts talons. Enân, elles lui mettent sur la tête une couronne ornée de paillettes et de grains de verre de différentes couleurs.
Puis, enfin, on se rend à TégUse, et alors la fiancée, si heureuse qu'elle soit, doit un peu pleurer, car on dit que le mariage qui n'a point le premier jour cette consécration de larmes sera un malheureux mariage. En Finlande, les jeunes fiancés doivent se soumettre au même usage; mais je n'ai point retrouvé ici ces élégies naïves, ces strophes touchantes, que l'on adresse en Finlande aux mariés. La lointaine région du Nord est plus poétique que la forêt Noire.
Après la cérémonie religieuse, Gretle est montée sur le char à quatre chevaux, conduit par un postillon et précédé d'un courrier. Derrière elle est un autre char où s'assoit Clément, tenant à la main une bourse rouge pleine de petites pièces de monnaie, qu'il distribue aux passants. Au son des coups de fusil, des violons et des clarinettes, ce cortège se dirige vers la maison des jeunes époux. Là est préparé un grand banquet, auquel sont conviés tous les parents et les amis ; là, on danse jusqu'au milieu de la nuit. Puis, le lendemain, on va se promener dans les bois.
C'est à cette promenade que j'assistais avec curiosité. Mais ici il faut que je me décide à faire une triste, une pénible révélation, qui m'a plus d'une fois préoccupé dès le commencement de mon excursion, que je voudrais pouvoir supprimer de ce récit, et à laquelle pourtant l'amour de la vérité, l'un des devoirs du voyageur, me condamne. Cette révélation, la voici : les femmes et les filles de la forêt Noire sont laides ! Le grand mot est enfin lâché. Elles sont laides, réellement
laides. Hebel, Taimable poëte, a chanté dans ses idylles, Richter a dessiné, Âuerbach a décrit les seules jolies figures qu'ils aient connues ou rêvées dans ce pays ; et celles-là, je n'ai pas eu le bonheur de les rencontrer. Je n'ai vu que de gros traits irréguliers, bouffis, hâlés, sans expression. La laideur naturelle dont ces femmes sont affligées s'accroît encore par la façon dont elles s'habillent : des robes dont la taille leur monte jusqu'au milieu du dos, de telle sorte qu'elle les fait toutes paraître bossues, des mouchoirs épais qui leur enveloppent le col jusqu'aux oreilles, et des coifTures! quelles coiffures! Des chapeaux en paille de toute forme, mais tous également disgracieux; les uns blanchis à la chaux et surchargés de grosses houppes noires en laine, d'autres, qui sont ronds comme des chapeaux d'hommes, peints en jaune, roides et durs comme s'ils étaient forgés avec des lames de tôle, et bordés de deux ailes plissées sur les côtés comme pour faire des rigoles à la pluie. Non, jamais, en aucun pays, je ne vis rien de si lourd, et, pour tout dire, de si hideux. L'artiste le plus intrépide se déciderait avec peine à prendre ses crayons, pour faire une exquisse de ces grotesques accoutrements, et je ne sache pas un poète dont la pensée idéale ne s'affaisse en face de ces grossières rusticités. Il faut croire que ces femmes, qui ont si peu le sentiment des grâces extérieures, ont en revanche, par une compensation providentielle, les meilleures quaUtés de cœur, car elles sont estimées et aimées, et la chronique scandaleuse n'a que bien rarement quelques lignes furtives à glaner dans la vie domestique des vertueux habitants de la forêt Noire.
Les hommes, avec leurs chapeaux à larges bords, leur longue redingote qui leur tombe sur les talons, leur long gilet, orné d'une double ligne de boutons de métal, et leurs culottes en peau, ne sont guère plus agréables à voir. Mais quelles braves gens, intelligents.
hospitaliers, et d'une politesse parfaite envers l'étranger. Un grand nombre d'entre eux, par les relations que leur crée leur industrie, par leurs voyages en différentes contrées, ont acquis des connaissances qu'on est surpris de trouver parmi de simples paysans. Dans une auberge de village, j'ai trouvé cinq journaux littéraires d'Allemagne, et un piano avec quelques-unes des meilleures partitions de Meyerbeer. Dans une autre, une jolie bibliothèque, où était la traduction des œuvres de Shakespeare par Schlegel ; la Description de l'univers, de Mayer ; Y Histoire des révolutions de V Europe, par Koch, les derniers romans de Gerstacker et de Hacklander. J'ai appris que cette collection appartenait à une association de paysans qui, ici, comme en Norvège, se cotisent pour acheter des livres, se choisissent un bibliothécaire, et vont tour à tour lui remettre fidèlement les ouvrages qu'ils ont lus et en reprendre d'autres.
Il y a des écrivains qui s'amusent encore à composer de superbes dissertations sur l'ignorance et la misère des populations catholiques. Voilà pourtant un pays à peu près entièrement cathoUque, très-instruit et très-prospère, qui s'est créé de lui-même plusieurs grandes industries, qui plaira à tous ceux qui le visiteront, par ses vertus primitives et son développement intellectuel. On y circule en pleine liberté, avec la certitude d'y trouver partout des gens complaisants et sensibles. On y fait des emplettes sans crainte d'être dupé par un avide marchand, et le long des routes on ne rencontre point de pauvres. Cependant la mendicité n'est point interdite par une corporation de riches municipaux, que le murmure d'une voix plaintive troublerait dans la jouissance de leur fortune et, l'on ne retranche point aux pauvres les derniers biens que Dieu leur laisse : la lumière du ciel et la liberté. On ne les enferme point dans des workhouses, pour les châtier de leur crime honteux, do leur crime de pauvreté.
La population de la Forêt-Noire est presque en entier disséminée dajis des villages, des hameaux et des maisons éparses. Son unique cité un peu considérable est Fribourg. Après cette capitale, on ne trouve plus que de loin en loin quelques bourgades (Marktfleck) ou quelques petites villes de 1000 à 2000 âmes, telles que Sluhlingen et Bonndorf, qui furent autrefois des chefslieux de comtés, Neustadt et Schœnwald, agrandies par leurs fabriques de chapeaux de paille et d'horlogerie.
Une de ces villes mérite une mention particulière. C'est Donaueschingen. Elle est bâtie sur un terrain plat, à une hauteur de plus de 2000 pieds au-dessus du niveau de la mer. L'irrégularité de ses constructions lui donne, au premier aspect, l'apparence d'un gros bourg plutôt que d'une ville. Mais il y a dans ses rues et ses maisons une propreté et une élégance, qui bientôt révèlent son caractère nobiliaire. En effet, ce n'est pas une cité marchande, une cité bourgeoise, mais une cité aristocratique, la résidence du prince de Fursteinberg, l'un des plus riches princes médiatisés. Le berceau de cette famille est à quelques lieues de là, dans la petite ville de Furstemberg. A en juger par cette possession, sa fortune première devait être fort modeste ; mais d'âge en âge, par des alliances matrimoniales comme l'archiduché d'Autriche ; Félix Austria! par des héritages, par divers contrats, les Furstemberg en sont venus à acquérir la plupart des anciennes seigneuries de la Forêt-Noire, à étendre leurs domaines dans toute cette province, depuis la vallée de la Kinzig jusqu'au lac deConstance.De plus, ils ontacquis de vastes terres en Bohême. On évalue les revenusdeces diverses propriétés à 1 200 000 fr., ce qui représente une des fortunes territoriales les plus notables de l'Europe.
Le prince actuel est un homme distingué, généreux, Irès-respeclé et très-aim,é de ceux qui, depuis l'acte de médiatisation, ne sont plus que ses tenanciers, maisqu'il
se plaît à considérer encore comme ses sujets. Il a, dans son ancienne capitale de Dopaueschingen, un vaste château qu'il occupe une partie de l'année, à la grande joie des habitants de la ville , et en face de ce château un parc des plus vastes , des plus beaux , des mieux entretenus, où tout le monde circule librement. ' Mais ce qui me déterminait surtout à m'arrêter à Donaueschingen, ce n'était point le plaisir de parcourir ce parc aux frais ombrages, ni celui de visiter la maison princièreavec ses galeries de tableaux, ses serres, ses jardins. C'était, je le confesse, une petite curiosité particulière de voyageur, le désir de voir la source du fleuve sur lequel je m'embarquai il y a quelques années, dont j'ai suivi le cours majestueux depuis Linz jusqu'à la mer Noire.
Cette source est au pied du château, enfermée dans un bassin, entourée d'une balustrade enfer, à hauteur d'appui. De ses fenêtres, le prince plonge sps regards sur cette eau limpide qui de là va prendre un si rapide et si large accroissement, qui va devenir, entre tous les chemins qui marchent, comme dit Pascal, un des plus grands chemins du monde, un chemin ouvert à tant de peuplades différentes, marqué de tant de signes glorieux, ou de tant de traits sanglants, depuis les Romains et les Daces, jusqu'aux Turcs et aux valeureux soldats de Sobieski.
Il faut dire qu'à Donaueschingen se rejoignent deux rivières, la Brege qui descend des environs de Furtwangen, et la Brigach, qui sort de la colline de Saint- Georges. Ces deux rivières doivent être considérées comme les éléments essentiels du Danube, ainsi que le constate ce dicton populaire *.
Brigach und Brege Bringen die Donau z\i weg '