‹ En Amerique (volume 2)Chapitre 10 sur 15 · L'AGENCE PINKERTON · texte numérisé non relu

L'AGENCE PINKERTON

Histoires de voleurs. — Le goût du roman-feuilleton. — L'auteur visite la fameuse agence policière Pinkerton, célèbre dans le monde entier. — Police en chambre. — Prudence des banquiers. — Leur abonnement à l'agence. — Un record de plus. — Le voleur américain est the best in the worldf — Comment on force un coffre-fort. — Le bagage de voleurs. — Leur intrépidité. — Le vol aux boîtes à lettres. — Le vol au compte ouvert. — Archives de faux. — Les faux du monde entier. — Les dossiers des bandes noires. — Éducation des policiers. — Les grèves de Pittsburg et l'agence Pinkerton. — Les agents assiégés. — Le bateau en flammes.

Vous avez dû entendre parler de l'agence Pinkerton. C'est une agence policière qui est célèbre dans le monde entier. Il en est question quelque part dans les œuvres de Jules Verne, et son nom est mêlé à tous les graves événements qui se sont passés en Amérique depuis un demi-siècle. Elle a joué un rôle de police important durant la guerre de Sécession et dans toutes les grandes grèves des Etats-Unis, et c'est par elle

qu'a été retrouvé le fameux portrait de la duchesse de Devonshire, par Gainsborough, volé à Londres le 26 mai 1876 et repris à Chicago le 28 mars 1901.

Le goût du roman-feuilleton est un goût très général et souvent très vif. Notre curiosité pour les histoires de voleurs, de fraudes, de contrebandes, pOur lesassassinats,lespillages,lesconspirations,neprouvet-elle pas la permanence en nous des traces profondes de nos anciens crimes, je veux parler des habitudes de chasse, de lutte et de violence de nos ancêtres? Ne vous êtes-vous pas surpris, dans votre enfance, à la lecture des aventures de Cartouche, à désirer obscurément qu'il ne fût pris que le plus tard possible, et n'avez-vous pas poussé un soupir de soulagement, quand, une fois de plus, il échappait aux mains de ceux qui le poursuivaient?

De là vient, à coup sûr, en y ajoutant le charme du mystère et le goût de la combativité, l'attrait puissant qu'exercent sur notre imagination les choses policières.

Je sais bien, pour ma part, que je n'ai pu résister au désir de visiter cette fameuse agence Pinkerton, que l'on m'avait représentée comme ayant des ramifications dans toute TAmérique et même en Europe, en Egypte, au Maroc et dans l'Afrique du Sud I

Que peut bien être une organisation pareille? qu'est-ce qui en fait la force et la valeur? de quelle série d'inventions ingénieuses, de quel arsenal de trucs dispose-t-elle donc pour pouvoir ainsi entrer à l'improviste dans les mille drames de la vie d'un si immense pays?

On va voir que c'est beaucoup plus simple qu'on ne pense.

Le bureau central de l'agence Pinkerton est situé à New-York, n° 57, Broadway, en plein centre des affaires, au milieu de toutes les banques qui sont ses meilleurs clients.

M. Pinkerton, fils du célèbre fondateur de l'agence, m'aboucha immédiatement, et le plus aimablement du monde, avec son gérant principal, M. Bangs, qui voulut bien passer tout un après-midi à me renseigner sur les méthodes de cette colossale entreprise.

M. Bangs fut et est encore le policier le plus habile de la maison Pinkerton. C'est un homme de cinquante-cinq à soixante ans, de haute taille, à barbe poivre et sel, à la figure souriante et fine, à l'œil pénétrant. Toute sa personne respire le calme et la réflexion.

Il me fit d'abord visiter les trois étages de ses bureaux, des enfilades de petites pièces discrètes et silencieuses, où des employés écrivaient sans relever la tête, feuilletaient des fiches, classaient des dossiers.

Ce qui me frappa le plus, ce fut justement ce travail de paperasses et ce silence de bureaux d'hypothèques de province.

M. Bangs souriait de mon étonnement.

— Vous serez bien plus étonné encore, me dit-il, quand vous saurez que c'est d'ici que, le plus souvent, nous découvrons les auteurs des vols et des faux... Vous le comprendrez tout à l'heure.

En attendant, voici ce qu'il m'exposa :

— L'agence Pinkerton emploie huit cents détectives.

« Elle est subdivisée en trois régions : Est, Centre, Ouest.

« La division de TEst comprend les villes de New- York, Boston, Philadelphie et Montréal; celle du Centre, Saint-Paul, Chicago, Saint-Louis et Kansas City; celle de TOuest, Denver, Portland, Seattle et San-Francisco. Il existe une agence Pinkerton dans chacune de ces villes. Les quartiers généraux sontà New-York, Chicago et Denver; l'administration centrale, à New-York.

« L'agence s'occupe de la police secrète à l'usage des grandes corporations, des compagnies de chemins de fer, des banques, des maisons de commerce, des avocats et des particuliers. Elle ne fait pas d'espionnage au service des projets de divorce.

— Pourquoi cela? demandai-je à M. Bangs.

— Parce qu'il existe en Amérique un très fort préjugé contre ce genre de police, et nous tenons à €e que nos détectives restent en faveur auprès du public.

« L'agence Pinkerton est employée par 1' « American Bankers' Association », une société fondée par des banquiers pour la poursuite et l'arrestation des voleurs de banques, et dont font partie la majorité des institutions financières des Etats-Unis. Elle a pour principe de ne jamais lâcher le voleur qui l'a volée, et lorsque, faute de preuves suffisantes, il lui a été impossible de le faire condamner pour un vol dont un de ses membres a souffert, elle le suit, le traque, fouille dans son passé et n'a de cesse que lorsqu'elle a découvert qu'il est l'auteur de quelque autre méfait qui permette de le faire arrêter. Aussi les vols dans les banques appartenant à cette société sont-ils devenus assez rares; les voleurs savent cela, et ils préfèrent s'attaquer aux banques qui ne font pas

.238 DE NEW-YORK A Li NOUVELLE-ORLÉANS

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