partie du syndicat Pinkerton doat les noms sont .publics partout
— Et quels sont, à votre avis, les voleurs les plus habiles, demandai-je à M. Bangs, les Anglais, les Français, les Chinois, les nègres? »
11 sourit, hocha légèrement la tête, et, sur un ton modeste :
— Je crois que ce sont les Américains...
— The best in the world /...ne pus-je m'empêcher de dire en riant :
Puis il m'expliqua :
— Les voleurs les plus difficiles à attraper appartiennent à une classe de. bandits qui ne se trouve dans aucun autre pays, et qu'on appelle ici « yeggs » ou « hobos ». Ce sont des voleurs vagabonds auxquels on ne connaît point de résidence permanente, vivant tantôt dans une grande ville, tantôt dans une autre, toujours dans les quartiers pauvres, où leur présence n'est pas remarquée, et qui vont commettre leurs vols dans les petites villes de la campagne. Ils ne voyagent que la nuit, se cachant dans les wagons vides des trains de marchandises, ou allant à pied le long des voies de chemin de fer, se blottissant le jour dans lesbois, dans quelque grange abandonnée, volant leur nourriture dans les fermes ou dans les magasins isolés qu'ils rencontrent sur leur chemin. Ils n'emportent avec eux qu'un petit flacon de nitroglycérine, un peu de savon, des capsules et quelques petits coins destinés à élargir les fentes laissées par les portes des coffres-forts où ilsintroduisentleurexplosif. Les oulilsencombrants dont ils peuvent avoir besoin, marteaux, leviers, barres de fer, sont volés dans quelque gare ou quelque forge du voisinage, et abandonnés sur place après le vol. Rien,
en un mot, ne les distingue des nombreux vagabonds — « tramps » — inolîensifs qui traversent constamment le pays.
{( Ces bandes s'attaquent invariablement aux banques de villages où il n'y a pas de police communale, et où il leur est facile de se rendre maîtres du gardien employé par la banque. Une fois entrés, ils glissent leur nitroglycérine dans les fentes du coiîre-fort, les bouchent ensuite hermétiquement avec du savon, et en détachent la porte par l'explosion d'une capsule qui met le feu à la nitroglycérine. S'ils sont dérangés, et au moindre danger, ils n'hésitent pas à se servir d'armes à feu; le meurtre ne compte pas pour eux. Il leur est ainsi arrivé de tenir toute la population d'une bourgade en échec pendant que le vol de la banque s'accomplissait. Puis ils s'enfuient et se perdent dans quelques bois des environs, pour s'en retourner comme ils sont venus.
« Dans les grandes villes, les vols lés plus communs sont les vols de boîtes à lettres, les vols commis hardiment dans les banques en plein jour et ceux qui sont commis à l'aide de faux.
« Par exemple : on brise pendant la nuit, dans le voisinage d'une banque, une boîte à lettres, on prend l'empreinte de la serrure, et l'on fait forger des clefs avec lesquelles il devient possible d'ouvrir un grand nombre de boîtes qui ont la même fermeture.
<i Ou bien, une personne, dans une banque, compte l'argent quelle vient de toucher en billets; son attention est distraite un instant par un complice, elle tourne la tête : pliis de billets; et ainsi de suite, avec des variations à l'infini.
« Ou bien encore : X ouvre un compte dans une
certaine banque à New-York. Son complice, Z, ouvre un compte dans une banque de Chicago. Pendant un certain temps ils déposent de l'argent, ils en retirent : la confiance s'établit dans la banque ; ils semblent être parfaitement honnêtes et personne ne les soupçonne. Un beau jour, X se rend à sa banque à New-York, prétendant avoir à faire une remise à un créditeur quelconque demeurant à Chicago. Il achète une traite de 200 dollars. Cette traite est payable à l'ordre de Z; elle est tirée par la banque de New- York sur ses correspondants de Chicago. X, en ajoutant seulement deux zéros, en fait une traite de 20,000 dollars. Il l'envoie à Z, qui la dépose à sa banque, où on le crédite des 20,000 dollars. Un jour ou deux se passent; X et Z ferment leurs comptes à leurs banques respectives et disparaissent. Le vol n'est découvert que lorsque la traite, ayant passé par le Clearing House, est retournée à la banque de New- York, qui l'a émise, — et X et Z sont déjà au Canada. » M. Bangs me conduit dans un petit bureau spécial, le bureau des faux, où il me montre la plus complète collection de falsifications de chèques et de titres qu'il soit possible de voir : des faux complets, des faux partiels, les grattages, les peinturages des papiers de couleur, les surcharges, les décalquages, que sais-je encore ! Il y a là les calques de tous les faux que l'agence a pu se procurer, même en dehors de sa clientèle. Sitôt qu'un faux est connu, l'agence demande à la banque, ou au particulier qui en est la victime de lui laisser prendre un calque de la pièce falsifiée. Rapporté à l'agence, ce calque est l'objet d'une étude approfondie de la part des employés spécialistes.
LA POLICE PRIVÉE m
— C'est ainsi, me dit M, Bangs, que, comme je vous le disais tout à l'heure, nous pouvons suivre toutes les pistes des faussaires, et qu'il en est bien peu qui nous soient inconnus ici.
î Ajoutez à cela les photographies, les fiches de renseignements sur les mœurs, les goûts, les habitudes, les relations de six à sept mille criminels, ^t vous comprendrez que le métier de policier n'est pas aussi romanesque qu'on le croit généralement dans le public, sur la foi des romans-feuilletons.
(( En effet, nos plus importantes découvertes se font chez nous, sans même quitter les bureaux de Tagence. Avec ces portraits et les signalements qu'on nous envoie, avec les doubles de leurs faux antérieurs et les nouveaux faux pour lesquels on les recherche, en étudiant de près leur manière de faire, en procédant par comparaison et par analogie, il nous devient souvent aisé de dire d'avance qui est ou qui peut être l'auteur de tel ou tel faux, de tel vol, de tel crime.
— Et comment recrutez-vous votre personnel? Il doit lui falloir des qualités bien spéciales?
— Nous trouvons nos hommes dans toutes les classes de la société, me répond M. Bangs. Naturellement nous choisissons des gens intelligents et discrets, autant que possible silencieux et réfléchis, alertes et décidés. Mais nous n'acceptons que les sujets sans expérience, afm de les former nousmêmes. Les chefs doivent tous avoir passé par la filière, commençant au bas de l'échelle et avançant selon leurs aptitudes et leur mérite.
Je me souvins de l'histoire de la Pittsburg, il y a une dizaine d'années.
m'en rappela les délails. Les chefs des aciéries du Trust de Facier avaient appelé à leur aide l'agence Pinkerton pour protéger contre les grévistes les ouvriers qui voulaient travailler. Un millier d'hommes avaient été envoyés à Pittsburg par l'agence. On les avait armés de revolvers et de coups-de-poing américains. Le bateau qui les amenait par la rivière avait été tenu en échec par les grévistes qui s'opposaient à leur débarquement. Gomme les agents ne se souciaient pas de débarquer devant des hommes furieux, ils attendaient à bord un moment favorable. Mais les grévistes, impatients d'entamer la lutte, s'étaient emparés de centaines de barils de pétrole qui stationnaient sur les quais, les avaient vidés dans le fleuve, y avaient mis le feu... Bientôt le bateau fut environné de flammes et commença à brûler... Les policiers durent déguerpir...
— Depuis cet événement, me dit M. Bangs,nous ne nous occupons plus de grèves. »
En Amérique, on est, avant tout, pratique, — on ne s'entête pas.