‹ En Amerique (volume 2)Chapitre 12 sur 15 · SMITH COLLEGE · texte numérisé non relu

SMITH COLLEGE

Rancune, du voyngeur contre le mauv9,is hôte puritain. — Sympathie pour CromwelL — Smith Collège. — La prière du matin. — Sérénité. — Liherté et règlements. — Programme des cours. — Exercices physiques obligatoires. — Leçon de littérature. — Alfred de Musset et le hockey. — Succès des cours de sciences. — Goût pour la dissection. — La blonde miss et le petit chat. — Anna et Réginald. — La vie intime. — Les dormitories. — L'auteur est invité à déjeuner et à dîner au collège. — Il est puni de sa curiosité, car il mange mal. — Le professeur de psychologie sur la glace. — Réunions du soir. — Parties de traîneau dans la neige. — Les chambres d'élèves. — Les fiancés. — Pipes et photographies. — Les carnets de chèques pour toilettes. — Lesélçves pauvres se font servantes.

A Northampton, petite ville du Massachusetts, de 15,000 habitants, entre Albany et Springfield, Smith Collège a été fondé en 1875 par la philanthropie d'un particulier, comme d'ailleurs, la plupart des institutions utiles des États-Unis.

2i4 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLEANS

C'est rhiver, le plein hiver, au milieu de janvier, par un affreux temps glacé, que je suis arrivé à Northampton. C'est ce soir-là, que le patron de l'hôtel Norwood, le seul convenable de la ville, refusa, — malgré les 35 francs qu'il me fit payer par jour — de me donner quoi que ce soit à manger, même une sandwich, parce qu'il était plus de huit heures, et que je dus, par deux pieds de neige, aller chercher un bout de pain et de viande à travers cette ville déjà endormie que je ne connaissais pas. Je me souviendrai longtemps de ce descendant des quakers qui me rendit Cromv^ell encore plus sympathique.

Le collège est bâti au haut de la principale rue de la petite ville; les bâtiments scolaires, la chapelle, les dormitories, s'espacent à travers de larges pelouses plantées de beaux arbres. Ils sont bâtis en briques et en bois, d'architecture variée.

Je désirais beaucoup assister à l'arrivée des élèves pour la prière dans la chapelle. Malgré le froid matinal, j'étais là avant huit heures et demie. Je les vis arriver, en effet, alertes et rieuses, rosies par le froid, coiffées crânement de bérets à longs poils rouges, verts, blancs, bleus, noirs ou écossais, les pieds chaussés de caoutchoucs fourrés, les mains dans les poches deleurvesle-tailleur, comme des garçons, une serviette bourrée sous le bras, ou balançant à la main quelques livres attachés par une courroie. C'étaient de grandes jeunes filles de dix-huit à vingt-quatre ans, à l'œil éveillé, sans aucune gêne, ni l'ombre de timidité dans leur allure un peu garçonnière, mais aussi sans la moindre effronterie dans le regard. Rien de ce trouble un peu inquiétant ou de cette hardiesse déconcertante qu'on remarque souvent chez les jeunes

filles des pays latins, quand elles se trouvent devant les hommes.

Je me tenais sur le seuil de la chapelle. Elles passaient devant moi en secouant la neige de leurs caoutchoucs et, cessant de rire, elles entraient, allaient prendre place en silence sur des chaises où un livre de cantiques était posé. C'était une grande salle nue sans aucun appareil de culte. 11 y avait seulement dans le fond une large estrade avec un orgue à tuyaux contre le mur, et, sur le devant, un prie-Dieu avec une bible. Quand l'heure eut sonné, le président de l'université monta sur l'estrade et, soutenu par le chant de l'orgue, entonna un cantique que tout le monde chanta avec lui, livre ouvert. Le président était un homme d'une cinquantaine d'années, habillé d'une longue redingote noire; sa figure austère et pleine de rides, rasée, s'encadrait d'un collier de poils rares. Je me représente ainsi les passagers puritains du May Flower qui fuirent au dix-septième siècle l'intolérance de Cromwell.

Quand le cantique fut achevé, il lut une page de la Bible, puis chanta de nouveau un cantique. Enfin, s'agenouillant, il dit tout haut une prière, et il se tut en mettant sa tête dans ses mains. Toutes les jeunes filles présentes — ai-je dit que j'en comptai huit ou neuf cents? — baissèrent comme lui la tête, et, pendant une minute ou deux, parurent se recueillir dans une méditation profonde. Alors, l'orgue commença un air de cantique très doux, très lent, que tout le monde répéta. Une singulière sérénité planait sur la froideur de cette cérémonie. Je regardai avec curiosité la salle pleine de ces jeunes filles, tout à rheure vivaces et rieuses ; toutes à présent avaient

une expression grave ; leurs yeux regardaient devant elles, sans rien fixer, pas même la figure du président ; pas un instant elles ne détournèrent la tête ni ne sourirent, ni n'eurent le moindre signe de distraction. Pendant la prière et les lectures, un silence complet, absolu; pendant les cantiques une immobilité de statues.

Tableau délicieux et rare de fraîcheur et de santé, de jeunesse attentive et sérieuse, que je n'oublierai jamais.

Étaient-elles, donc toutes des filles de puritains du Massachusetts ? Non pas. Il y avait là des protestantes de toutes les confessions, des catholiques et des juives. Elles venaient de tous les coins de l'Amérique, de l'Indiana, de la Louisiane, du Texas, du Colorado, de la Californie. Les unes étaient blondes comme du lin, les autres brunes comme des tsiganes, d'autres d'un roux de cuivre.

D'après les règlements du collège, toutesles élèves sont tenues d'assister à la prière du matin, quelle que soit leur religion. Pourtant il n'y apas de contrôle. Mais l'élève qui manque aux prières doit chaque semaine le consigner surunefçuille, avec l'explication de son absence, et envoyer cela au président de l'université.

J'ai trouvé véritablement extraordinaire cette discipline obtenue par une telle liberté.

Quand ia cérémonie fut achevée, la salle se vida sans bruit. Dehors, les conversations et les rires recommencèrent ; les élèves se dirigèrent séparément ou par groupes vers les bâtiments des classes, et je les y suivis.

Je fus assisté dans ma visite par une charmante

UN COLLÈGE DE FILLES m

jeune femme, d'origine française, MlleBertheYincens, qui professe la littérature française en Amérique depuis longtemps, et dont l'enseignement est, très goûté là-bas. On m'avait parlé d'elle à Brooklyn avec les plus grands éloges, et je fus bien aise de la trouver là pour me guider, pour me renseigner.

Smith Collège est un établissement d'enseignement supérieur qui équivaut, par son programme, à nos cours secondaires et à nos lycées de filles. Le but de l'institution n'est pas de préparer Jes jeunes filles à une profession particulière, mais de combiner les avantages d'une haute culture intellectuelle avec ceux d'une discipline libérale et d'une vie confortable.

L'établissement reçoit les jeunes filles de tous les coins de l'Amérique. La plupart sont originaires des comtés de Massachusetts, del'IUinoisetde New- York. Mais d'autres supportent courageusement un exil plus lointain et arrivent un beau jour, seules avec leurs malles, du Texas, de la Californie ou du Maryland ; certaines même, des Bermudes et d'Hawaï.

Toutes les classes de la société américaine y sont représentées. La fille d'un industriel millionnaire s'y rencontre tous les jours avec celle d'un charpentier ou d'une servante, et le caractère démocratique de l'institution est tel que les moins favorisées de la fortune n'ont à souffrir d'aucune humiliation, de --nul mépris dédaigneux de la part des privilégiées. ' La diflérence entre les membres de cette petite communauté ne se fait remarquer que par les innocents ^raffinements de luxe et de confortable que s'accordent les jeunes filles riches. Mais le prestige de l'intelli- |gence suffit à rétablir ici l'équilibre détruit par la missance du dollar.

Certains cours sont obligatoires, les autres facultatifs. Mais le règlement impose aux étudiantes quinze heures de cours par semaine ^

Le programme des études littéraires porte sur ]a philosophie, la psychologie, la logique et l'esthétique, sur la littérature biblique et la religion comparée. Une place importante est laissée à la sociologie et à l'histoire : histoire de l'Amérique, histoire de l'Europe et particulièrement de la France et de l'Angleterre. Pas de géographie. Mais un soin particulier est donné à l'étude des langues et littératures étrangères, allemandes et françaises surtout.

Le programme des sciences théoriques est moins développé que celui des lettres. Mais ici, comme en Angleterre, le caractère pratique et expérimental des études scientifiques triomphe. Les mathématiques n'ont qu'une place secondaire. L'étude des sciences naturelles se substitue aux spéculations théoriques et transcendantes, et les exercices consistent surtout en travaux pratiques : manipulations et dissections.

Enfin la préoccupation du développement esthétique se manifeste non seulement par l'étude spéciale du dessin d'après nature, de la perspective, de l'art ancien et moderne, de la musique instrumentale et du chant, mais encore par l'importance donnée aux exercices physiques. Le point de vue hygiénique n'importe pas seul et l'intention évidente des éducateurs est de donner avec la vigueur physique, la souplesse, l'agilité et la grâce des mouvements.

J'ai traversé plusieurs cours, enm'arrètantun quart d'heure dans chacun.

Le professeur de psychologie, jeune encore, le front large, la barbe noire en pointe, le nez chaussé de

UN COLLÈGE DE FILLES nd

lunettes d'or à la manière allemande (car c est, jusqu'à présent, la mode allemande qui domine dans les universités américaines), interrogeait une vingtaine d'élèves sur le mécanisme de l'attention, les phénomènes d'inhibition et de réceptivité, d'après James et Spencer.

Au cour d'italien, j'entendis expliquer un poème de Carducci. Une jeune fille italienne, brune et virile, aux dents éclatantes, un binocle d'or devant ses yeux de flamme, les mains baguées, une voilette brune relevée sur le chapeau et un boa autour du cou, parlait avec rapidité, ponctuait ses explications et ses interrogations de va bene incessants. Je l'avais rencontrée la veille chez Mlle Vincens ; elle m'avait eu l'air de connaître toute Tltalie et tous les Italiens, s'était dite amie intime d'EleonoraDuse, deMascagni, de Marconi, des ministres, des ambassadeurs et m'avait raconté qu'elle écrivait des articles dans les journaux de Boston et les revues italiennes.

Dans une classe de français, on expliquait Mlle de la Seiglière ; dans une autre, le Souvenir d'Alfred de Musset, comparé à la Tristesse d'Olympio d'Hugo et au Lac de Lamartine. C'est Mlle Vincens qui faisait ce cours.

— Nous admirons Hugo et nous aimons Lamartine, disaient les jeunes Américaines à leur professeur. Quant à Musset, nous ne «omprenons pas ses sentiments...

Je goûtai fort cette sincérité. Gomment ces intelligences lucides mais si positives, ees âmes froides et ignorantes, ces natures passionnées de sport et de mouvement eussent-elles pu comprendre la poésie du souvenir, cette analyse subtile des expériences

du cœur, les délices du rêve et de ses joies maladives :

Le seul bien qui me reste au monde Est d'avoir quelquefois pleuré...

Et je ne pouvais m'empêcber de rire à l'idée d'une jeune Américaine, sortant d'une folle partie de basket-ball ou de hockey sur la glace, et qui se trouve devant ces deux vers I

Je me rappelle mon étonnement quand j'appris, au Conservatoire de Boston, qu'il y avait des jeunes filles qui jouaient du trombone, et, à l'Institut technologique, qu'une étudiante suivait les cours de construction navale. J'ai progressé depuis, et je m'étonnerai désormais difficilement.

Aussi ne suis-je pas surpris d'apprendre que les cours les plus suivis sont ceux de physique et de sciences naturelles. Il y a cent cinquante élèves au laboratoire de physique, une cinquantaine au cours de géologie et j'en trouve une douzaine au cours d'anatomie. Quelques-unes étudient l'effet de la lumière sur le ver de terre, les autres sont en ce moment acharnées à la dissection de deux chats dont elles se sont partagé les membres. Elles étudient le système circulatoire, le régime des artères et des veines. Les unes colorent les artères en bleu et les veines en rouge. Les autres, armées d'un scalpel et d'une loupe, tranchent minutieusement des membranes délicates, séparent des chairs saignantes, dépiautent et désossent avec une dextérité de gentils bouchers fantastiques qu'on imaginerait dans des cauchemars. Je leur parle, en feignant d'être émerveillé qu'elles puissent se livrer sans dégoût à cette besogne

à laquelle elles ne sont pas obligées. Elles me regardent en riant de leurs bouches roses et de leurs yeux bleus qui luisent d'espièglerie,

— Mais j'aime beaucoup les petits' chats ! me dit Tune, la plus jolie, avec un rifie charmant.

— Alors, répliquai-je, comment faites-vous pour avoir tant de plaisir à les tuer et à les couper en pelils morceaux ?

• Elle rit plus fort :

— Justement! Je les aime beaucoup mieux depuis que je sais comment ils sont faits? Ce sont des petits chefs-d'œuvre, je vous assure...

Et elle est très sincère.

— Tenez, ajoute-t-elle, celle-ci était une jolie petite chatte que nous appelions Anna. Voyez-vous ses jolies pattes.

Elle caressait, en parlant, les petites pattes de velours noir, mortes, aux griffes rentrées.

— ^ Celui-ci était un gros chat qui s'appelait Reginald.

Sa tête était encore là, séparée du reste du corps. Avec ses yeux fermés et ses longues moustaches blanches, il semblait dormir.

Par goût, je n'aime pas beaucoup l'anâtomie pratique. La chair vive, le sang, le spectacle de la mort m'apparaissent plutôt comme des choses terribles. Mais je n'étais pas fâché d'avoir vu cela. Je jetai un coup d'œil encore aux squelettes, aux bocaux remplis de poulets, de grenouilles et autres bêtes conservées dans Talcool, et après avoir dit adieu à ces mignonnes <( amies des bêtes », je m'en allai à la salle de gymnastique pour voir fonctionner des anatomies vivantes.

Dans une vaste salle luxueusement aménagée, una

quarantaine de jeunes filles exécutent avec un ensemble remarquable des mouvements rythmiques des bras, des jambes, des reins, sous la direction d'une petite femme jolie, d'aspect frêle et mignon, aux cheveux crépelés, aux grands yeux gris ombrés de très longs cils, dont le ton autoritaire de jeune caporal étonne et ravit.

Les élèves sont vêtues d'une culotte de serge bleue très ample et d'u<ie veste de même couleur serrée à la taille et ornée d'un large col marin à raies blanches. Les manches relevées jusqu'au coude dégagent les bras; les pieds sont chaussés de sandales, les cheveux nattés et retenus par un ruban. Toutes ces figures sont sérieuses et attentives au commandement. De même qu'à la chapelle, le matin, pas une distraction, pas un sourire. Certaines portent des lunettes d'or aux branches recourbées.

Sur un geste du petit caporal aux yeux gris, les rangs se rompent brusquement et, avec une souplesse, une agilité de jeunes chats, les élèves se dirigent vers les trapèzes, les échelles, les cordes et les mâts.

Puis le professeur organise une partie de basketbail. C'est un jeu qui consiste, pour deux équipes opposées, à s'emparer d'un ballon, à se l'envoyer de Tune à l'autre pour arriver à le lancer dans un filet qui se trouve à l'extrémité de chaque camp : quelque chose comme un football, moins brutal. Ces jeunes filles mettent à ce jeu une animation sans pareille, une passion, une conviction, un entrain qui éclairent soudain des coins cachés de leur psychologie.

Après ces exercices, la douche. Après la douche, une promenade de récréation. Puis le repas...

UN COLLÈGE DE FILLES 2b9

Je vous ai montré La variété de programmes d'un collège de filles américain, l'aspect des cours avec les élèves coiifées de bérets multicolores ou de chapeaux de feutre à rubans, boas au cou, manchons sur les genoux, Tanimation, le grouillement de fourmilière des couloirs, que les jeunes filles traversent pour aller d'une classe à l'autre en causant, en riant, mais en se dépêchant toujours, sans arrêt ni ennui. Un instant j'avais eu la sensation de la même activité qui me frappa dans les grands immeubles d'affaires de New-York. Et à la fin de la journée, je me demandais si j'avais eu devant moi douze cents jeunes filles réellement passionnées de science et de culture, ou bien si ces grands enfants ne ressemblaient pas plutôt à leurs pères par le goût de l'activité, par l'habitude de l'obéissance à une discipline résolue et consentie.

Je fus moins embarrassé pour juger de leurs vrais goûts quand je les observai dans les dormitories et dans leurs récréations. Ici, en première ligne, le goût du confortable ; là, l'irrésistible besoin de mouvement, qui sont les indiscutables marques du tempérament américain.

Pour vous aider à vous faire une opinion à cet égard, je vais essayer de reconstituer ici l'emploi des journées d'une jeune fille au collège.

Sa vie se passe, en dehors des heures de cours, dans le dormitory ou en plein air. Ces dormitories^ au nombre de treize à Northampton, ont été bâtis soit par les soins du collège, soit par des particuliers qui en ont fait don à l'institution. Ce sont des sortes

de grandes villas de bois ou de briques, de style colonial, avec un perron abrité par un portique grec à colonnes. Disséminées parmi les pelouses, cachées à demi par les grands arbres du parc, elles ont, au lieu de l'air de casernes moroses de nos lycées français, l'aspect riant de maisons de campagne. Le lierre et les plantes grimpantes encadrent les fenêtres à guillotine et les Windows, montent jusqu'au faîte des pignons et des tourelles. Des vérandas et des balcons de bois ajouré, ornés de balustres sculptés, laissent pénétrer à flots l'air et la lumière. Chaque habitation est organisée autant que possible comme l'est une maison particulière. Elle a son salon, sa salle à manger, ses cuisines, ses chambres chauffées à la vapeur, confortablement et agréablement meublées. Chaque étudiante a la sienne, qu'elle aménage à sa fantaisie.

Après avoir, le matin, pris son bain ou son tub vers sept heures et demie, fait sa toilette, l'élève de Smith Collège descend à la salle à manger et y prend son premier déjeuner, composé de café au lait ou de thé, d'œufs et de viande. Puis elle remonte dans sa chambre, la range et Tépoussète elle-même. A huit heures et demie, elle se rend, comme je l'ai dit, à la prière, puis aux cours. Ces cours se succèdent jusque vers midi.

A la sortie des cours, elle fait une promenade à pied, va en ville pour ses courses et ses achats, A une heure, elle rentre au dormitory pour le lunch. Si elle ne rentre pas, si elle déjeune au restaurant ou avec une amie dans une autre pension, — elle est absolument libre, — il faut qu'elle prévienne la surveillante. Celles qui sont assez riches usent beaucoup du restaurant, car la cuisine des dormitories laisse plutôt à

I désirer. Je parle ici en général, bien entendu, car je ifus, dans deux des principaux dormitories de Smith i Collège, admis à la table du lunch et du dîner avec j une bonne grâce hospitalière dont je ne saurais mé- I dire sans ingratitude.

\ Les salles à manger sont garnies de six ou sept tables de douze couverts présidées par les surveillantes ou par les élèves les plus âgées, qu'elles désignent elles-mêmes. Avant le repas, tout le monde l3aisse la tête sur son assiette quelques secondes et fait une oraison mentale dans un silence absolu.

Le lunch, ce jour-là, consistait en une soupe aux lentilles, un rôti de bœuf, des légumes et un dessert qui était une sorte de gelée au café sans grande saveur. Le dîner était fait de côtelettes d'agneau aux petits pois, de pommes frites, de conserves de pêches et d'un gâteau au chocolat. En guise de boisson, je dus me contenter d'eau glacée et de cacao léger.

Malgré cela, ces repas sont charmants. Aussitôt la prière finie, les conversations vont leur train, mêlées de gentils rires décents et retenus. Toutes ces jeunes lilles sont d'une fraîcheur agréable et d'une gaieté naturelle et saine qui fait plaisir à voir. Il y en a de brunes, mais la plupart sont blondes, de toutes les variétés du blond ; certaines chevelures sont presque blanches, avec des reflets de frisottante et légère soie, d'autres ondulées et profondes, ardentes et cliaudes comme un miel doré où l'on aurait sculpté des volutes; à côté des cheveux pâles comme de la cendre, des crinières fauves, rousses, presque rouges, mais aussi, quoique moins nombreuses, des filles brunes aux yeux noirs, à la peau mate, signe visible

des extraordinaires mélanges des émigrations Scandinaves, germaniques, anglaises, slaves, néerlandaises, écossaises, espagnoles, italiennes et françaises, qui constituent le tond de la race américaine.

Après le lunch, les jeunes filles sont libres soit de monter dans leur chambre pour travailler, soit d'aller se promener. « Libres » est une façon de parler, car, au contraire, elles sont tenues de prendre quatre heur es d'exercice par semaine. Elles peuvent choisir entre la promenade à cheval (ici, les femmes montent à califourchon), la promenade à pied, le patinage, le golf, le tennis, le hockey, Taviron, la natation, le basket-ball. Même, en première et en deuxième année, les exercices gymnastiques, sous la direction d'un professeur, sont obligatoires de décembre à Pâques. Si quelque raison les empêche de se livrer aux exercices prescrits, elles doivent, comme pour les manquements à la prière du matin, consigner leurs excuses sur une petite carte préparée à cet effet qu'elles envoient au président de l'Université.

J'ai assisté, un après-midi, à un patinage. L'étang est situé tout près du collège, dans un bas -fond entouré de vallonnements où s'espacent des villas. 11 faisait un superbe temps d'hiver. Deux ou trois cents jeunes filles et quelques jeunes garçons patinaient avec un entrain sérieux et forcené. Je revis là le professeur de psychologie qui, le matin, enseignait le mécanisme de l'attention d'après James et Spencer, et le professeur d'histoire. Ils n'étaient pas les moins ardents à tracer des ellipses rigoureuses sur la glace. Mais ici, comme partout, comme à la prière du matin, comme à la salle de gymnastique, on avait surtout l'impression d'un devoir qu'on remplit, d'un

entraînement ou d'une discipline qu'on subit. Et comment pourrait-il en être autrement, puisque le sport est obligatoire ? Ce qui pour nous est un jeu, un amusement, devient ici une habitude, excellente, d'ailleurs, utile et saine, puisqu'elle contribue à produire ces corps solides et souples et ces visages frais, mais d'où l'idée de plaisir, d'expansion joyeuse est absente.

A six heures, le dîner. Après le dîner, on organise de petites sauteries qui durent une demi-heure, pour la digestion sans doute. Puis, ce sont des auditions de lectures à haute voix dans un petit cercle, en faisant du crochet, ou la préparation des cours dans les chambres, ou des représentations dramatiques entre les élèves, ou des réunions dans les clubs, ou bien encore des promenades en voiture ou en traîneau jusqu'à dix heures du soir. Ces promenades du soir ne sont permises que si l'une des dames commises à la surveillance de l'habitation veut bien accompagner les promeneuses. J'ai vu, un soir de février, le départ d'une de ces excursions nocturnes. On avait commandé un vaste traîneau à deux banquettes tiré par quatre chevaux, où prirent place une vingtaine de jeunes filles. Enveloppées de fourrures, elles grimpaient lestement dans le traîneau en riant et chaque nouvelle arrivante était saluée par un chœur de bienvenue à deux voix, que chantaient toutes les autres. La neige couvrait les pelouses et les chemins que bleuissait la lune. Le ciel, plein d'étoiles, était d'un bleu profond et les rires des jeunes filles éclataient dans la nuit bleue et blanche. Là, rien de préparé ni de réglementaire. La gaieté, toute spontanée et vitale, s'aiguisait du demi-mystère de cette belle nuit claire

et frissonnante. Le traîneau s'ébranla au trot rapide ' des quatre chevaux qui secouèrent leurs grelots, et ces jolies figures espiègles et ces yeux de jeunesse s'effacèrent, tandis qu'on entendait encore résonner dans l'air sec les cascades de leurs rires frais.

Le jour suivant, je voulus visiteî' quelques chambres de jeunes lilles. Conduit par une respectable dame aux cheveux blancs, d'allure noble et sévère, je pénétrai dans l'un de ces a home > en miniature. C'était une chambre assez vaste, avec une fenêtre en rotonde, simplement meublée d'un petit lit recouvert en entier, presque caché par une' courlë-pointe bien blàtiche. Autour dé la rotonde, un' banc circulaire avec de^" coussins de toutes couleurs; à terre, un tapis. Sur les murs, des têtes d'Indiené peintes sur dés morceaux ' de cuir brut; un drapeau américain, dés pipés tyro- ' liennes, un fleuret, des fouets, des raquettes de teimis ; sur une cheminée, des vases avec des fleurs artificielles; un buste en plâtré de Paderewski, des photographies encadrées, têtes de jeunes gens pour la plupart, figures imberbes et énergiques, avec peutêtre le souci d'être romaines et impassibles, — ce qui rendait leur œil un peu vide et leur front sans intérêt. Sur une lable, des livres, un lion de Barye, un service à thé et une lampe à alcool. Plus tard, j'appris qu'on cachait dans les armoires des boîtes de conservés de homard, des bonbons, des fromages, dés salades, des œufs; on mange cela en cachette, entre les repas, les jours fréquents où les menus d'en bas se trouvent être par trop maigres.

Dans une autre chambre, à peu près semblable à la première quant au mobilier, l'ornementation était

différente : une affiche de Mucha, des photographies de dessins de Biirné-Jones et de Rossetti, des photographies d'athlètes aux bras nus, fortement musclés, plusieurs pipes de bruyère liées par un ruban bleu, une Vénus de Milo en plâtre, une casquette d'étudiant de Heidelberg, une chope de iNuremberg, une paire d'avirons, des banderoles aux couleurs de Harvard ; au-dessus du lit, cette épitaphe tombale : « Pour Tamour de Jésus, ne touchez pas à la poussière étendue ici !» ; des cartes astronomiques piquées au mur avec des observations quotidiennes (nous sommes chez une élève de sciences). Je demande à la dame qui me conduit d'où viennent ces pipes, cette casquette et cette chope ? Elle transmet ma question à la jeune élève qui nous fait les honneurs de sa chambre, et celle-ci se met à rire d'un rire franc et gai. Puis, sans rougir et sans aucune gêne, elle me montre du doigt une photographie de jeune Américain en tenue d'équipier de football de Harvard : c'était l'aveu ingénu et sans phrase.

— C'est son fiancé, me dit la dame. Beaucoup d'entre nos élèves sont fiancées. Elles doivent nous le déclarer, et c'est à cette condition que nous les autorisons à recevoir les visites des jeunes gens. Ils se rencontrent alors, une fois la semaine à peu près, dans le salon, ou bien même dans la chambre de la jeune ûlle, en présence d'un chaperon. Plusieurs fois par an, nous donnons des bals auxquels les jeunes gens présentés sont admis à prendre part.

Les représentations théâtrales, les charades, les réunions, les conférences d'élèves sont aussi fort en honneur à Smith Collège comme dans les universités d'homnies. H y a des clubs de toutes sortes, des clubs

260 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORi.ÉA.NS

grec, oriental, français, de botanique, de biologie. On organise des Conseils d'élèves qui délèguent des envoyés au Conseil des professeurs du collège pour réclamer ou protester. Si les leçons sont trop longues, protestation ; s'il n'y a pas assez de bals où les jeunes gens sont admis, réclamation.

On voit par ces quelques notes quelle éducation libérale et large reçoivent les jeunes filles d'Amérique! Elles arrivent seules au collège, et s'en retournent seules deux fois par an dans les États lointains où demeurent leurs familles. Les parents ne sont en rapport avec l'administration que pour régler les comptes d'argent. Aucun « bulletin » ne leur est envoyé par le président ou les professeurs. Si l'élève ne se conduisait pas bien, on la renverrait, et tout serait dit. Mais cela n'arrive, paraîl-il, jamais. La liberté est donc presque absolue, et c'est le sentiment que la jeune fille en a qui la rend si sérieuse. Qu'elle rentre avant dix heures du soir au dormitory^ qu'elle assiste à la prière du matin, qu'elle suive quinze heures de cours par semaine, et elle est en règle avec la loi du collège. De plus, qu'elle n'aille pas en voiture avec un jeune homme seul, excepté avec son fiancé, et qu'elle n'aille jamais en voiture le dimanche, car elle s'attirerait les foudres du président, qui ne manque jamais, à chaque rentrée, d'insister sur cette interdiction dans son discours public.

Je m'informai si toutes les élèves de Smith Collège étaient riches.

Presque toutes disposent de ressources suffisantes pour mener une vie à la fois intelligente, agréable et facile. Elles ont chacune leur petit carnet de chèques et un crédit ouvert dans une banque de Northampton.

Ces crédits varient naturellement d'importance. La moyenne de l'argent de poche pour les plus jeunes est de 15 dollars par mois, pour les fleurs, les ruban? et les bonbons. D'autres reçoivent 300 et même 500 dollars par an pour leurs toilettes et leurs frais de concert, de promenade et autres.

Il y a peu d'exceptions, mais il y en a. Plusieurs jeunes filles, trop pauvres pour payer leur redevance collégiale et leurs frais d'entretien, viennent pourtant à Northampton, y travaillent une partie du jour, servent dans les restaurants et les boarding-houses. donnent des leçons, et se créent ainsi les ressources nécessaires à leurs études.

J'ai pu causer avec l'une d'elles, une jeune fille de vingt-deux ans, en lunettes, pas jolie, mais d'une douceur d'expression charmante.

D'une voix timide elle me raconta que son père était charpentier, et avait soixante-douze ans. Il ne pouvait donc pas l'aider.

Voici comment elle s'y prend :

Elle travaille quatre heures par jour divisées en trois séances dans un boarding-house, moyennant quoi elle y est nourrie pour rien. Elle sert à table ses compagnes qui prennent pension là. Pour payer son logement, elle travaille à la bibliothèque du collège en qualité d'employée. Mais il lui faut encore de l'argent pour payer son entretien. C'est la société de secours du collège qui lui prête 100 ou 150 dollars qu'elle remboursera en cinq ans dès qu'elle sera pourvue d'un emploi de professeur. Elle prépare des examens de lan,i>ues. Elle apprend le latin, le grec, le français et l'allemand.

A ma question : « Ne vous sentez-vous jamais

humiliée à servir vos compagnes? » elle proteste avec étonnement :

— Oh! non! Pas du tout! Mes compagnes sont charmantes, toutes, avec moi. Jamais je n'ai rien senti qui pût me blesser. Elles 'sont pour moi pleines d'égards, au contraire.

— Et n'êtes-vôus privée de rien?

— Oui, je m'ennuie (Juelquefois, loin de mon père. Je sais qu'il est triste de n'avoir pu me donner ce qu'il me fallait pour m'instruirë. Je suis privée aussi" des choses bien agréables. D'abord, c'est de ne pas pouvoir assister à tous les cours, et puis c'est dé' n'aller jamais au concert, parce que ieelà coûte trop cher, et qu'il faut que je compte très strictement. Autrement, je n'ai à me plaindre de rien, et quand je serai professêUf,' bientôt j'espère, je crois que je serai très heureuse.. .

Exemple curieux du désir de savoir et d'énergie, qui déconcerterait les esprits timorés et les molles initiatives de nos jeunes bourgeoises françaises 1

KEELEY INSTITUTE

I>a ligdfî des anciens ivrognes. — L'auteur rencontre un pochard invétéré qui veut guérir. — Confession édifiante. — Ce qu'on voit derrière des vitres. — Les femmes morphinomanes. — Le D"" Boals. — Définition de l'alcoolisme. — C'est une maladie comme une autre. — Remède mystérieux. — Le double chlorure d'or. — Piqûres. — Le savant homme d'affaires. — Désintéressement du savant européen» — Le traitement. — Guérisons. — Clientèle. — 17,000 médecins alcooliques. — Rechutes. — L'entraînement. — Le secret du D^ Keeley.

Le Keeley Institute est la plus populaire des institions américaines. Depuis vingt ans qu'il existe, plus de 300,000 ivrognes y ont passé et s'y guérirent de leur passion de boire. Ces anciens malades ont la reconnaissance efficace : ils ont fondé une ligue, la Keeley League, qui compte 30,000 adhérents; c'est la seule société de tempérance du monde entier qui ne soit composée que d'anciens ivrognes. Ils font autour d'eux une propagande énorme et constante, et

il6i DE NEW-YORK A LA iNOUVELLE-ORLÉANS

il n'y a pas un Américain qui ne connaisse le nom (lu docteur Keeley. Pourtant, des gens sérieux prétendent que ce docteur est un fumiste, que Falcoolisme n'est pas une maladie et qu'on ne peut, par conséquent, pas le guérir avec des drogues.

Qu'est-ce que c'est donc que cette institution nationale, et quelles sont les théories qu'on y professe?

Elle est située dans l'Etat de New-York, à White- Plains, près du champ de bataille historique. C'est une petite ville quelconque de dix mille habitants; l'institut est bâti au milieu d'un parc bien vert, parmi des pelouses et des arbres, dans un style agréable. Des cottages sont semés le long de routes étroites tracées entre les gazons.

Pour trouver mon chemin, je m'étais adressé à un gentleman qui marchait dans la môme direction que moi. 11 avait un gros ventre et le visage couperosé. Il me dit :

— Je vais moi-même à l'Institut, je vous conduirai Je suis un malade et on m'y soigne.

Un peu surpris de cette confidence, j'interroge :

— Vous êtes alcoolique?

Tranquillement, il me répond :

— Oui. Je suis ici depuis trois semaines. J'étais un sacré ivrogne, déjà je n'ai plus envie de boire et je me porte mieux.

— Que buviez-vous donc?

— Un litre de whisky par jour, et un demi-litre de vermouth.

— Vous êtes venu ici de votre plein gré?

— Oui. C'est-à-dire que ma femme et ma fille m'ont amené. Si je n'étais pas venu, je serais mort. Je voyais des rats et des serpents partout.

KEELEY LNSTITUTE 265

— Et VOUS croyez que vous n^aurez plus jamais envie de boire?

— Oui, je le crois. Un de mes amis, un pochard comme moi, est sorti d'ici il y a huit ans, et depuis il n'a plus jamais bu.

— Quel traitement vous fait-on suivre?

— On me pique au bras quatre fois par jour et on me fait une injection de je ne sais quoi.

— Vous êtes nombreux, ici?

— Une vingtaine en ce moment.

Nous passions devant un cottage en bois rouge entouré de lierre.

— Tenez, me dit l'ivrogne, voici une maison où il y a cinq ou six femmes, parce que les femmes ne demeurent pas dans le même bâtiment que les hommes. Oh! celles-là sont très jolies! Il y en a de très jeunes. Les unes buvaient, les autres se piquaient à la morphine. On les soigne.

Je regardais avec curiosité la villa rouge. Je vis à une fenêtre une silhouette élégante et une jolie tigure pâle avec de grands yeux. J'aurais bien voulu entrer! Mais l'administration oppose, et elle a bien raison, à la curiosité qui rôde autour de ses malades une surveillance rigoureuse.

— Nous voici arrivés, me dit « l'inébriate », nous n'avons qu'à demander le docteur Boals.

C'était, au milieu de grands arbres, un assez vaste bâtiment construit en bois et peint en gris, avec un péristyle à colonnes qui tenait toute la façade. Au rezde-chaussée, un bureau avec un employé, des salons d'attente, et le cabinet du docteur.

On me fit visiter ce qu'on appelle pompeusement <i l'Institut ». C'est un simple hôtel meublé, avec des

chambres confortables, propres, claires, des salles de bains et des salons de réunion.

Puis, le docteur Boals me reçut et me dit :

— Monsieur, l'ivrognerie est une maladie. Ceux nui prétendent le contraire ne savent ce qu'ils disent. Un homme attaqué par cette maladie ne peut pas plus s'en dpfendre que s'il était atteint de la fièvre typhoïde. H, faut qu'il se soigne, qu'il suive un traitement. Le docteur Keeley a le premier découvert cette maladie; il en a aussi découvert le remède. Toute personne qui, pour une raison quelconque, par goût, par mélancolie, par faiblesse de tempérament, commence à boire finit inévitablement par devenir ivrogne. Gela implique un état de maladie du système nerveux. Les cellules nerveuses ne remplissent plus leurs fonctions que sous l'influence de l'alcool. De là ce besoin impérieux et absolu de spiritueux qui n'avait iamais été bien compris auparavant. Aussi est-il facile de concevoir que, lorsque le système nerveux tout entier est tendu vers ce qui est devenu le principe de son existence, le patient cède infailliblement à ce besoin d'absorber de l'alcool, malgré tous les discours qu'on peut lui faire et toutes les résolu lions qu'il peut prendre. Pour guérir cet homme de l'ivrognerie, il faut donc rendre à ses organes leur vie naturelle. Tout le secret du docteur Keeley est là.

— Mais, dis-je, si le docteur Keeley a fait cela, c'est non seulement un grand savant, mais aussi un bienfaiteur de l'humanité!

— Il l'est, me répondit tranquillement le disciple.

— Comment se fait-il, alors, qu'on n'applique pas son système dans le monde entier, en Europe, en Angleterre, en France même, par exemple, où l'alcoo-

KEELEY iiNSfïtUTE 267

lisme finira par devenir aussi grave qu'en Amérique?

— C'est regrettable, en effet; affirniale docteur Boals.

— Aurait-on fait des critiques capitales à la découverte du docteur Keeley?

— Seuls les ignorants peuvent en faire;

— Pourquoi?

— Parce que ses remèdes ne soiit connus de personne. Ils sont secrets etpateritès.

Je demeurai un ihstànVabasoiirdi par cette réponse. Il le vit, et insista :

— Bien entendu. Ils sont fabHqtiés à Dwight, dans rillinois, sous la direction uu' docteur Keeley luimême, et, delà, envoyés aux différents ^ee^ey ^'^sHtiUes établis dans les États-Unis. Une société financière puissante s'est formée pour l'exploitation des brevets et la fabrication du double chlorure d'or Keeley, et je vous réponds que cette société est prospère. Il y a des établissements dans tous les États de l'Union. Dans l'État de New-York et dans l'État du Massachusetts, il y en a même deux. Les médecins qui sont placés à la tête de ces filiales font tous un stage à Dwight dans le laboratoire du docteur Keeley.

Voilà donc de ces choses*qu*bn ne verrait paè dans la vieille Europel Chez nous/ les savants sont des^ apôtres dont la gloire est le seul salaire. Non seulement, leur unique ambition est de découvrir les causes et les remèdes des maux iiont souffre rhurtianité, mais encore les voilà qui se mettent à employer leurs propres fortuiies à l'étude des problèmes I L'institut Pasteur de Paris, celui de Lille, en ont donné de récentes et d'éclatantes preuves.

Ici, nous assistons au phénomène opposé : des

savants ne consentant à guérir leurs semblables qu'à la condition de s'enrichir. Égoïsme excessif, sens pratique exagéré, qui tuent jusqu'au germe toute virtualité noble, tout sentiment du devoir et de la solidarité humaine.

Aussi, me méfiai -je un peu de la valeur de la méthode du docteur Keeley. Je me promis, à mon retour à New-York, d'interroger des médecins connus sur la portée de ses expériences.

Et je continuai mon enquête.

— Quel est le prix du traitement?

— Cent dollars, la pension non comprise.

— Combien dure-t-il de temps?

— En général quatre semaines pour l'alcoolisme, de quatre à six semaines pour la morphine, le laudanum, et quatre semaines pour le tabac, les cigarettes et la neurasthénie.

— Les gens que vous soignez viennent-ils suivre ce traitement volontairement?

— Cela va de soi. On ne peut pas guérir un ivrogne contre son gré. Ceux qui viennent à nous viennent parce qu'ils ont horreur de leur condition, des chagrins dont leur vice ou leur maladie est cause, ou bien parce qu'ils se sentent un pied dans la tombe, parce qu'ils se savent « fichus d s'ils ne cessent pas de boire, et parce que, malgré toutes leurs bonnes résolutions, leur raison, leur volonté, ils ne peuvent pas d'eux-mêmes se soustraire à ce besoin de boire qui est passé chez eux à l'état de maladie. Ils viennent .donc comme un phtisique à un sanatorium, en quête d'une guérison.

— Comment cette guérison s'opère-t-elle? Est-ce par la persuasion?

KEELEY INSTITUTE 289

— Aucunement. Le traitement est purement médical.

— Vos patients sont-ils enfermés? Comment luttezvous contre ce besoin de spiritueux dont il s'agit de les guérir?

— Nous ne les privons pas d'alcool. Pendant les premiers jours il leur en est donné modérément quand ils en demandent. Mais la guérison s'accomplit précisément par la disparition de ce besoin dont ils souffrent. Au bout de trois ou quatre jours, il a disparu complètement et le malade ne demande plus de boissons alcooliques.

— Mais en quoi consiste le traitement*?

— En médecines que nous donnons à boire à nos patients et en injections que nous leur faisons. Ils prennent de deux heures en deux heures, régulièrement, huit doses de médecines par jour, et reçoivent, en outre, quatre injections hypodermiques : à huit heures du matin, midi, cinq heures et sept heures trente du soir.

— L'un de vos moyens de guérison n'est-il pas de frapper l'imagination de vos malades, de leur faire illusion à eux-mêmes? Pour les injections, par exemple, vous servez-vous parfois d'eau ou de quelque liquide ayant plutôt l'apparence que les propriétés d'un médicament?

— Comme je vous l'ai dit, notre traitement est un traitement médical. Nos remèdes sont scientifiques. Nous ne sommes pas des « humbugs ».

— Entendu. Mais vos médicaments, tout en guérissant un patient de son ivrognerie, ne peuvent-ils pas autrement affecter leur santé?

— Pas le moins du monde, et bien au contraire.

Au bout des quatre semaines de traitement, nos patients ne sont pas reconnaissables. Non seulement ils n'ont plus de goût pour les boissons fortes, mais ils sont fortifiés physiquement; ils ont l'esprit lucide, actif et cohérent, bon appétit, bonne digestion, le teint frais, le sang pur. 11 arrive fréquemment de les entendre dire qu'ils se sentent plus jeunes de dix ans.

Ce que m'avait dit au cours de notre promenade le pensionnaire du docteur Boals semblait au moins lui donner raison sur ce point.

Je continuai :

— Quelles sortes de gens viennent suivre votre traitement?

— Ils appartiennent à toutes les classes de la société. Nous avons guéri des sénateurs, des congressmen, des avocats, des clergymen, des ministres {sic /), des soldats, des hommes d'affaires, des ouvriers... au nombre de 800,000. 17,000 étaient des docteurs'.

— Arrive-t-il parfois qu'un ivrogne guéri par votre traitement ait une rechute?

— Certainement.

— Ce nombre de rechutes est-il grand?

— Ma foi oui, considérable. Il n'y a rien là qui soit au préjudice des remèdes du docteur Keeley. Un homme qui a eu une bronchite ou une maladie de peau ne peut-il pas avoir une rechute après complète guérison? Il dépend de vous seul que vous n'ayez pas de pareille rechute ; aucun remède ne peut vous exempter d'avoir ces maladies une seconde, une troisième, une quatrième fois. Il en est de même " de l'ivrognerie.

— Alors pour éviter de redevenir ivrogne, il faut

KEELEY INSTITUTE 271

qu'après sa giiérison, le patient s'abstienne complètement de boire de l'alcool ?

— Absolument. C'est unecondition essentielle» Mais il n'y a rien là que de fort aisé pour lui. Il n'a plus de goût pour la boisson, il n'a plus le besoin, il n'a même plus le désir de boire de l'alcool. Au contraire, il l'a en horreur, parce qu'il se souvient et qu'il sait que l'alcool est un poison pour lui. Aussi toute rechute est le résultat d'un entraînement. Un homme d'un esprit faible n'aura pas su résister aux invitalions, aux moqueries de ses camarades ; ou bien il aura eu un trop grand sentiment de sécurité, se sera dit qu'après tout un petit verre ne peut pas lui faire de mal, qu'il saura bien s'arrêter à temps. Puis il se sera réveillé dans quelque ruisseau, saoul comme devant. Le goût revient, la maladie reparaît.

— Le traitement donne-t-il toujours satisfaction à ceux qui le suivent?

— Toujours. Je ne sache point qu'il y ait jamais eu un de nos patients qui ne soit parti pleinement satisfait des résultats obtenus. D'ailleurs, les neuf dixièmes de nos patients nous viennent sur la recommandation d'anciens ivrognes que nous avons guéris. Ceux-ci, au nombre de 30,000, ont formé une organisation à laquelle ils ont donné le nom de Ligue Reeley. C'est notre meilleure publicité.

— Vous vient-il beaucoup de femmes, parmi vos malades ?

— Oui, mais ce ne sont pas toutes des alcooliques. La plupart sont adonnées à l'usage de la morphine ou souffrent de la névrose. Nous avons pour ces maladies un traitement spécial. Ce sont aussi des découvertes du docteur Keeley.

— On dit que vos injections et vos médecines sont à base de quintessence d'alcool, d'élhers très forts qui saturent d'alcool l'organisme au point de le dégoûter de ses boissons ordinaires.

Le docteur Boals sourit et répondit :

— C'est le secret du docteur Keeley.

De retour à Nev^-York, comme je me l'étais promis, j'interrogeai quelques médecins des plus connus et qui passent pour les plus sérieux. Ils me dirent qu'en effet la méthode Keeley était la seule qui eût donné jusqu'à présent des résultats évidents. Aucun d'eux ne songeait à le blâmer du mercantilisme de son entreprise.

PITTSBUaG

La Ville du Fer. — Panorama vu d'un vingtième étage. — Symphonie en noir et blanc. — Bruits qui montent. — Statistiques émouvantes. — Richesses inépuisables du sol. — Fer, houille, pétrole et gaz naturel. — 33 hauts fourneaux. — Chemins de fer. — Tramways. — Quartiers pauvres. — Slaves émigrés. — Bibliothèques ouvertes et hôpitaux fermés. — Visite des grandes usines. — Le beau-frère de M. Schwab. — Le petit télégraphiste devenu président du trust de l'acier. — Les chantiers. — Passage de trains de feu. — La neige s'évapore. — Les hommes au masque de cuir. — Machines intelligentes. — Oii sont les ouvriers? — Le mécanicien fantôme. — L'enfant qui bâille. — Cinq millions pour gagner trente secondes. — La tourelle qui valse.

J'avais vu le Creusot, Saint-Chamond, Rive-de-Gier, j'avais vu les usines Krupp à Essen. J'avais vu Dusseldorf. Et je savais que j'allais trouver ici la Ville du Fer, démesurée et fantastique.

On ne m'avait pas trompé. Si on les compare à l'enfer effrayant que je viens de visiter, Dusseldorf, Essen, le Creusot, Rive-de-Gier, Saint-Chamond sont

:274 DE iNEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS

des campagnes tranquilles et parfumées, des séjours frais et paisibles où fument dans l'air bleu quelques longues pipes paresseuses. Pussiez-vous même les réunir ensemble en y ajoutant l'horrible Manchester, que vous n'arriveriez pas encore à produire l'impression écrasante qui m'a saisi quand, par un matin gris d'hiver, je montai au vingt et unième étage de la plus haute maison de la ville, le Frick Building, et que je regardai devant moi.

Qu'on s'imagine une cité de 350,000 habitants, et d'une vaste étendue dont toutes les maisons, tous les monuments, toutes les cathédrales, toutes les tours, les obélisques, les colonnes seraient couronnés de cassolettes géantes et immobiles vomissant sur le ciel des fumées de toutes les couleurs; une forêt dont les arbres seraient des tuyaux empanachés d'une mouvante ouate grise, jaune, rousse, blonde, bleue ou noire ; une contrée qui s'étend à perte de vue sous un double ciel, l'un impassible et lointain, à peine visible à travers la densité des vapeurs épandues, l'autre tout proche, toujours en mouvement et sans cesse aug"menté d'autres nuages de cendre et de poussières, saturées d'oxydes allant se rejoindre et se confondre dans les hauteurs de l'air obscurci.

De ce vingt et unième étage, l'œil plonge sur ce gouffre colossal dont la nature a fait le centre idéal de l'industrie et du commerce. La ville est, en effet, enserrée entre deux larges fleuves, l'Alleghany et le Monongahela, qui, en réunissant ici, juste sous nos yeux, leurs flots jaunes, forment l'Ohio, — ce fleuve gigantesque qui va se fondre lui-même, 1,200 kilomètres plus loin, avec le Mississipi I

Une douzaine de ponts sautent de Pittsburg par-

des=îus les deux fleuves ; treize chemins de fer inclinés grimpent le long des collines qui encadrent la ville.

C'est l'hiver, sur les monts, et tout au loin, dans la campagne, la neige couvre tout d'une blancheur qui contraste durement avec l'atmosphère de fumée et de cendre qui l'enveloppe. Sur l'eau, entre les rives blanches, d'énormes gabares, profondes comme des puits — pleines de charbon jusqu'aux bords, circulent, poussées par de grands steamers à vapeur. Un bruit de forge colossal, où se mêlent les timbres des tramways électriques et les gémissements lugubres des trolleys, des sons métalliques et des soupirs gigantesques de cheminées, des sonneries de cloches, des halètements de locomotives, des roulements de wagons sur des rails, des cris et des grincements de treuils et de grues, tout un vacarme de ferrailles jetées pêle-mêle, et des coups de sifflets montent dan- l'air, séparés et perceptibles d'abord, puis, l'oreille s'habituant, se fondent en un grondement de mer en fureur.

Que peuvent bien représenter, comme importance de trafic, ces deux fleuves, noirs de bateaux et de chalands, ces lignés de chemins de fer qui se croisent à l'infini, ces centaines, ces milliers de wagons qui arrivent, qui partent sans cesse?

Je vais à la Chambre de commerce et je demande des chiffres. On ne me reprochera pas d'abuser des chiffres. Mais ici il vous pousse comme un besoin de formuler, autrement que par des phrases, la formidable activité qu'on a sous les yeux.

Je cause avec le président et le secrétaire de cette in«hîution. Ils me font connaître leurs statistiques les

plus récentes. J'en prends note sous leur dictée et je vous les donne dans leur simple éloquence.

On estime à 10 milliards de francs le capital industriel de Pittsburg.

Pitlsburg doit sa prospérité à sa situation au centre d'une région déjà prospère et aux fantastiques richesses de son sous-sol.

Quatorze lignes de chemins de fer y aboutissent; 370 trains en partent et y arrivent chaque jour. L'an dernier, on a envoyé 20 millions de tonnes de charbon par rails et 5 millions de tonnes par les rivières. Si on ajoute à ces 25 millions de tonnes les transports des produits fabriqués, et les envois de pétrole, on arrive à un total de 75 millions de tonnes de trafic annuel, soit la valeur du transit des quatre plus grands ports français !

En résumé, on a chargé à Pittsburg, en un an, 2,289,000 wagons de marchandises, sans compter les milliers de gabares et de steamers qui descendirent rOhio et le Mississipi jusqu'à la Nouvelle-Orléans.

Voilà pour le mouvement.

Les richesses naturelles consistent en des champs infinis de houille à fleur de terre, de minerai de fer et d'huile de pétrole.

La valeur de l'exportation du charbon, qui était de 55 millions de francs en 4895, s'est élevé à HO millions en 1901 ! Et chaque année, la production augmente dans ces proportions.

On a calculé que le sous-sol de la région pourrait suffire à cette production durant sept cents ans encore!

L'huile de pétrole y est d'une abondance déme-

sv.rée : 40 millions de barils sont expédiés de Piltsburg- chaque année par chemin de fer ou par eau.

L'industrie du fer atteint des proportions vertif^ineuses. On sait que c'est ici qu'est le centre du trust de l'acier.

Troischitïres qui donneront uneidéedeTimportance de l'industrie du fer ici : 1*" 33 hauts fourneaux travaillent toute l'année àPittsburg; 2° laproduction totale du minerai de fer aux États-Unis est estimée à 20 millions de tonnes par an ! Or, le quart, soit 4 millions de tonnes, est absorbé par les hauts fourneaux de Pittsburg et des environs; 3° la production annuelle de fer brut aux États-Unis est de 7 millions de tonnes : la moitié, c'est-à-dire 3 milliards de kilogrammes, est produite à Pittsburg; le tiers des rails d'acier fabriqué aux États-Unis et le tiers des aciers en lingots sortent de Pittsburg !

On compte 24,000 fours à coke qui produisent 12 millions de tonnes annuellement, de quoi charger 600,000 wagons !

Il existe, à Pittsburg et dans la région, des quantités colossales de gaz naturel, c'est-à-dire d'un produit qui est une forme gazeuse de la paraffine, quelque chose d'analogue au grisou. Ce gaz est inodore. Il n'estpasassezpurpourserviràréclairage,maisilaune grande puissance calorique et onl'emploie au chauffage des maisonsparticulières et dans les usines. Comme on le dilapidait un peu au début de son utilisation industrielle et que la consommation en augmente avec la prospérité manufacturière , on va à présent en cherch er même à 150 kilomètres de là; on l'amène de l'ouest de la Virginie par des canalisations nombreuses. La consommation s'élève à un million de mètres cubes

278 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-OniÉANS

par jour. Il se vend à raison d'un sou le mètre cube.

Voilà donc les richesses naturelles de Pittsburg : ses trois fleuves, sa houille, son minerai, sa chaux qui vient des monts Alleghanys, son gaz de chauffage, c'est-à-dire la matière première et les moyens de transport économiques. Grâce à cela, et aussi à un machinisme qui atteint les limites de la perfection, Pittsburg peut fabriquer des aciers à des conditions qui défient la concurrence étrangère, et qui lui permettent même, malgré les droits protecteurs qui les frappent à leur entrée en France, d'entrer chez nous et de concurrencer nos produits nationaux. Aussi les Anglais qui, jusqu'à présent ouvrent leurs marchés sans douane à l'entrée, sont-ils déjà battus par leurs cousins transatlantiques. Seule, l'Allemagne arrive à se défendre avantageusement contre l'Amérique. Même, comme la production de l'acier en Amérique, si énorme qu'elle soit, ne suffit pas à la consommation formidable du pays, l'Allemagne réussit encore à vendre ici des rails et des machines. Gela tient à l'abondance du combustible et au bon marché de la main-d'œuvre allemande.

A côté de l'industrie du fer, Pittsburg a créé d'autres industries moins considérables, mais importantes quand même. C'est ainsi qu'il existe une fabrique de conserves qui occupe 2,800 ouvriers, une làbiique de bouchons qui en emploie 1,5^00, et qui transforme annuellement 10 millions de kilogrammes de liège en bouchons et en semelles. Les verreries les plus importantes d'Amérique avec celles de l'indiana, produisent annuellement 75 millions de francs de glaces. Le total de la consommation de la verrerie aux Etats-

PITTSBÙRG 279

Unis est de. 600,000 mètres cubes et Pitlsburg en manufacture plus de la moitié.

J'allais oublier de dire que c'est ici que se trouve la fameuse maison Westinghouse, célèbre dans le monde entier, qui emploie des milliers d'ouvriers à la fabrication des appareils électriques pneumatiques

ethvdrauliques.,) ,.^j,i

La prospérité de là ville augmente d'année en année dans des proportions fabuleuses. La population s'est accrue de 400,000 habitants en dix ans. En 1901, on a construit pour 95 millions de francs de maisons et d'ateliers. Il y a deux ans une société de tramways électriques s'est formée au capital de 25 millions de francs, elle a installé 150.1ignes et mis en circulation 750 cars, conduits par 4,000 employés. Ces lignes transportent — en circulant jour et nuit— 150 millions de voyageurs par an. La ville se vante d'arriver septième pourle nombre des lettres envoyées et reçues. En un an, de 1901 à 1902, l'accroissement des recettes postaies a été de 2M p. 100! Le revenu postal est actuci '.ment de plus de 5 millions de francs. L'un des si les les plus frappants de l'accroissement de la riches s-^. est le total des sommes envoyées dans leurs famihes par les ouvriers étrangers de Pittsburg. Pour le seul mois de décembre 1901, le nombre des mandats postaux était de 2,081, représentant près de 100,000 francs, c'est-à-dire une moyenne de près de

! ! francs par mandat. Un ouvrier qui, vivant à l'étran-

r, peut envoyer 80 francs par mois chez lui, mérite

d être envié par ses camarades d'Europe. Je ne parle

• :is des affaires des nombreuses banques qui comptent

irmi les plus solides desÉtals-Uniset dont les trans-,

-: lions atteignent à des chiffres qu'on ne saurait croire.

Je sortis de la Chambre de commerce assez documenté, comme vous avez pu voir, et me promettant (le visiter les jours suivants ces usines gigantesques qui abritaient tant de travail et d'où sortaient tant de richesses. Je descendis dans la rue et me promenai longtemps à travers la ville sale et boueuse. Malgré le froid intense — le soir, il y avait 20 degrés sous zéro — la neige n'avait pa^; le temps de se fixer sur le sol, tant était active la circulation des voitures, des camions et des fardiers. Trois mois de séjour à New- York, à Philadelphie et à Boston m'avaient déjà un peu blasé sur le bruit et l'agitation des villes américaines. Ici, dans un espace plus restreint, la fièvre était la même, plus grande encore peut-être. Mais jamais ville ne me parut plus noire ni plus triste; nulle part les gens ne me montrèrent des figures plus préoccupées, plus étroitement bornées par l'idée fixe de l'effort immédiat à accomplir.

Je visitai les quartiers pauvres avec le consul d'Autriche, homme intelligent et éclairé qui conotissait bien la ville. Il me montra, sur les bords dcj leuves saumâtres, les vieilles masures en ruines où h itent, dans une atmosphère irrespirable, parmi les ^oques multicolores et les détritus, les milliers de Slaves qui, chassés de leurs pays par la misère de l'agriculture, viennent dépérir ici dans les mines et dans les fournaises des usines. Ils ne parlaient pas un mot d'anglais, ne comprenant que leurs patois d'origine. Restés un peu sauvages, ils nous regardaient d'un air méfiant. Les enfants avaient des faces terreuses et des yeux de mourants.

Beaucoup d'entre eux ne réussissent pas à vivre sous ce climat glacé. A Pittsburg et dans la région, il

y a 60,000 Italiens et 300,000 Slaves, Slovaques, Croates, Hongrois, etc. C'est une véritable folie d'émigration qui pousse ces races hors de chez elles, attirées ici par l'appât des deux ou trois dollars par jour que paye à leur labeur le trust de Tacier. Mais leur organisme, fatigué par les privations antérieures, désarmé devant le froid hostile des longs hivers, ne supporte pas le dur travail et le vent glacial; ils tombent vite malades, et meurent sans secours.

— Et l'hôpital? Il n'y a donc pas d'hôpital? demandai-je au consul.

— Il y a des bibliothèques fondées par M. Carnegie, où on lit sur le fronton : Free to people, gratis au peuple; mais, dans la ville du trust qui gagne par an 700 millions de francs, il n'y a que des hôpitaux payants.. Il n'y a pas d'hôpital gratuit... Il y en aura un bientôt.

A la fin on fut frappé de cette honte que les malheureux mourussent sans secours devant des bibliothèques dont ils n'avaient que faire et des musées qu'ils ne fréquentaient pas; une souscription s'est ouverte dernièrement pour fonder un asile gratuit. Nous entrions dans le vingtième siècle. Il était temps.

Après avoir respiré l'atmosphère empestée du monstre, entendu mugir, râler, gémir et se plaindre la ville fabuleuse, après avoir supputé les richesses qui sortent de ses entrailles de houille, de pétrole t de fer, je sentis le désir ardent de pénétrer sa vie intime et de la voir à l'œuvre dans son effort surhumain.

Je visitai les usines Thompson, Homestead, Duqiiesne, Jones et Laiighlin, Keystone Bridge, c'est-àdire ce qu'il y a de plus énorme dans l'énormité de Pittsburg.

Je vous parlerai d'abord des usines Homestead.

La chance me favorisa. Je rencontrai à Homestead M. Dinckey, surperintendantdes usines, propre beaufrère de M. Schwab, le richissime initiateur du trust de l'acier, qui épousa la sœur de M. Dinckey. Gelui-ci a trente-huit ans à peine (1).

Gomme son beau-frère, il naquit pauvre. 11 débuta comme petit télégraphiste à Homestead, s'intéressa à l'électricité, entra résolument comme ouvrier dans les usines, peu à peu se distingua, inventa et perfectionna des outils et des machines et fut appelé, il y a deux ans, à diriger cette immense atfaire qui est à présent englobée dans le trust.

M. Dinckey est un petit homme châtain, à l'air tranquille, aimable, souriant et réfléchi, moustache aux pointes frisées et relevées, œil bleu. C'est lui qui me servit de guide à travers les usines,

Nous commençâmes par les chantiers , et hauts fourneaux. Homestead ne possède que quatre hauts fourneaux. Quand il lui manque du fer, elle en prend à l'usine Edgar Thomson qui en a onze et qui fait partie aussi du trust de l'acier.

Ces hauts fourneaux sont des tours colossales décent pieds de hauteur et de vingt-cinq pieds de diamètre à la base. A côté de chacune de ces tours, il y a quatre grands fours à gaz naturel qui, par un système de

(1) Depuis ma visite, M. Schwab a été renversé de la présidence du Trust, et c'est M. Dinckey qui l'a remplacé.

tuyaiitage, ralimentent de chaleur. Devant ces tours et ces réservoirs, qui élèvent dans le ciel leurs silhouettes nombreuses et crachent sans cesse des torrents de fumées et de vapeurs, des trains infinis de wagons trois fois grands comme les nôtres circulent chargés de coke et de pierre à chaux. Les wagons, au fur et à mesure de leur arrivée, se vident instantanément par le fond le long de talus élevés de cinq ou six mètres au-dessus du sol.

Pour charger les hauts fourneaux — qui s'alimentent par le sommet — on a installé de véritables chemins de fer sur lesquels des wagonnets de minerai, de coke et de chaux grimpent avec rapidité. Arrivés au sommet de la tour, ces wagonnets se renversent — on dirait d'eux-mêmes, car on ne voit pas trace d'intervention humaine — dans la gueule enflammée du fourneau. On le charge ainsi toutes les quatre heures, et toutes les quatre heures il rend en métal le produit de sa digestion. Pour rendre une tonne de fer, le fourneau demande i tonne 75 de minerai, 2 tonnes de coke et une demi-tonne de chaux.

En un an, l'un de ces hauts fourneaux — qui délient le record — a produit 206,650 tonnes de fer, c'est-à-dire (avec les arrêts) 800 tonnes de fer par jour.

Nous croisons des trains entiers faits de grandes cuves emplies de métal bouillant, dont nous sommes forcés de nous éloigner d'au moins dix pas, tant la chaleur qui s'en dégage est forte. Et c'est le plein hiver, nos pieds s'enfoncent dans la neige, et une âpre bise pénètre à travers nos fourrures. Les trains conduisent ces cuves de fonte au convertisseur Bessemer pour en faire de l'acier.

Nous croisons d'autres trains qui sont des files de lingots de fonte rouge-cerise, encore dans leurs moules, hauts d'un mètre et demi et épais de quatrevingts centimètres; des locomotives les portent dans les fours pour leur faire subir une deuxième cuisson avant le laminage. La neige fond sur leur passage comme par enchantement. Celle qui tombe du ciel s'évapore instantanément autour d'eux.

Je demande au superintendant de suivre ce fer jusqu'à sa transformation dernière. Il comprend ma curiosité et s'y prête de bonne grâce. Nous voilà partis à la suite des trains de feu liquide... Mais il revient soudain sur ses pas pour me faire observer la continuité inouïe du travail. Il m'explique que pas une seconde n'est perdue dans les différentes manipulations :

— Vous voyez ces trains de minerai et de coke qui se dégorgent devant les fours. Vous voyez ces hommes recharger aussitôt les wagonnets qui escaladent le haut fourneau et l'emplissent; vous voyez la fonte qu'on a recueillie dans ces cuves, au pied des hauts fourneaux, et les trains aussitôt en marche?... A présent suivons-les.

Nous les suivons. Nulle part les trains ne sont arrêtés. Ni désordre, ni encombrement à travers les immenses chantiers. Et surtout, pas un cri, pas une parole d'homme. De temps en temps, un appel de trompe, un son de cloche au passage des aiguilles, et c'est tout. Tout a l'air de marcher automatiquement.

Dans un hall d'au moins deux cents mètres de long, je compte vingt-quatre fours sur deux rangs. Devant chaque four est aussi un trou, un gouffre plutôt, qu'emplit une cuve de la même dimension communi-

qunnt avec le four. Cette cuve est pleine de fer en fusion qui bouillonne à flots splendides et qui dégage une chaleur infernale. Des hommes masqués de cuir et de lunettes bleues, silhouettes fantomatiques, s'empressent à jeter dans le liquide somptueux des pelletées de carbone et de manganèse qui le font passer du rouge ardent au mauve, puis au blanc argenté, puis au rose crépusculaire. Alors, un homme juché sur une grue de quinze mètres de haut, s'avance sur son appareil, saisit avec des doigts d'acier les rebords de la tasse gigantesque, la soulève comme un fardeau léger, et, la faisant basculer lentement devant des moules alignés, les emplit jusqu'au bord. La tasse remplie pèse 150,000 kilogrammes.

Nous pénétrons à présent dans les ateliers proprement dits, halls démesurés, sombres, pleins des grondements des machines en mouvement. Ils ont l'air déserts. C'est à peine si, de temps en temps, on aperçoit un homme silencieux et souvent immobile, attentif devant une machine, une grue ou un levier, et que rien ne paraît pouvoir distraire de sa besogne. Cette quasisolitude est d'autant plus saisissante que le bruit qui vous entoure est très grand et continu. Cette sensation devient bientôt plus inquiétante quand nous arrivons devant les fours. C'est là qu'on a mis les lingots rouges rencontrés tout à l'heure. Ils ont subi une deuxième cuisson et sont prêts maintenant à passer au laminoir. Or, ces lingots sont, comme je l'ai dit, des blocs de fer d'un poids de 7 toni. ^s, de 1 m. 50 de hauteur et de 80 centimètres d'épau^eur. Et voici comment ces choses sont remuées.

Une douzaine de fours sont alignés le lon^ du hall fermé. Deux rails courent parallèlement à ces fours.

Soudain, je vois s'approcher, roulant sur ces rails, une espèce de tourelle de fer, munie d'un long et colossal bras de fer horizontal, et au haut de laquelle un homme se tient, la main droite crispée sur un levier. Cette tourelle marche toute seule. L'homme qui l'habite fait un mouvement^ touche un bouton, et la voilà qui s'ébranle. Elle avance, elle recule, s'arrête avec une vivacité, une netteté, une décision tout humaine. La voici devant un four dont la lourde porte s'ouvre on ne sait comment. L'homme, dont les yeux sont couverts de grandes lunettes bleues et qui mâchonne un cigare, se penche vivement et scrute l'intérieur du four. On me prête un verre bleu et je regarde, avec lui durant quelques secondes la fournaise effrayante d'où me chasse une insupportable chaleur. Mais le mécanicien touche son levier; le bras de fer dont la tourelle est armée s'enfonce dans la gueule enflammée, ouvre, comme des doigts, l'énorme pince qui le termine, s'empare du lingot de 7 tonnes, le soulève; deux autres doigts le mordent brutaleipent, l'a^t^tirent hors du four, s'écartent, le. laissent tomber, sur un vi^agonnet placé sur deux rails et qui, lui-même, était arrivé, durant ce temps, automatiquement, de l'extrémité du hall... Sitôt muni da sa charge, le wagonnet s'en retourne seul, comme il est venu, et va porter au laminoir le lingot que deux grands doigts descendus du ciel saisissent, élèvent et renversent sur les cylindres. Aussitôt l'énorme bloc rouge s'ébranle vp- .. les mouhns cyclopéens qui vont l'écraser comm'. une pâte molle.

Pendant c^ remps, l'homme et sa tourelle sont déjà arrivés devant le four suivant, et recommencent sans s'arrêter une demi-seconde, la même opération :

l'homme fumant toujours son cigare. En une demiheure, il a ainsi manié 40 tonnes d'acier.

Dans un coin, un enfant bâillait devant quelques leviers. Je lui demandai ce qu'il faisait là. Il se mit à rire et, appuyant sur l'un des leviers, me montra que c'était lui qui ouvrait ainsi, en bâillant, la lourde porte de tous les fours !

Tout cela se fait beaucoup plus vite que je ne le dis. En une minute à peine. Pas un geste inutile, pas une seconde perdue... Je me trompe... car M. Dinckey m'explique qu'il va bientôt inaugurer une autre machine dans ce genre qui fera gagner à la fabrication trois heures et demie.

— Voyez-vous, me dit-il, ce bras qui s'enfonce dans le four, saisit le lingot, le soulève et le tire dehors. [1 fait donc un mouvement de trop. Il suffirait qu'il tirât le lingot directement sans le soulever. On gagnerait ainsi trente secondes.

— Trente secondes... Est-ce bien la peine? L'Américain sourit.

— Ce bras fait quatre cents fois par jour le même geste. Il perd donc quotidiennement deux cents minutes, soit S heures 1/2. Si nous avons quatre machines pareilles, cela fait 14 heures par jour, soit 98 heures par semaine, soit 892 heures par mois, — de quoi écraser un concurrent.

Nous passons aux laminoirs. Pour ne pas me faire perdre de temps, le superinte^ridant me conduit ôri suite à ce qu'il appelle la plus forte machine du monde; Elle a bien 50 mètres de long. Elle est actionnée par deux engins de 1,800 chevaux chacun, et elle a coûté 1 million de dollars à fabriquer.

— Vous allez voh' comment nous faisons nos tôles.

!îJ88 DE NEW-YOIIK A LA NOUVELLE-ORLÉANS

Le laminoir se compose d'une série de cylindres placés horizontalement côte à côte, toujours en mouvement, de sorte qu'un objet quelconque qu'on y dépose est invinciblement entraîné vers les compresseurs, bobines gigantesques où se centralise toute la force de la machine. Les lingots d'acier de 7 tonnes que nous avons vus tout à l'heure sortir des fours et amener à l'extrémité des laminoirs, arrivent avec de petits cahots rapides vers les compresseurs, s'engal^ent entre les parois de l'outil avec un vacarme de tonnerre décuplé encore par le bruit de canon de la déflagration des sels qu'on y jette pour enlever les pellicules, les croûtes qu'y produit le laminage.

Je répète encore que ces lingots pèsent 7,000 kilogrammes et qu'ils ont de 75 à 80 centimètres d'épaisseur. Ils passent et repassent ainsi plusieurs fois en une minute entre les formidables rouleaux qui les aplatissent chaque fois davantage; une main invisible les retourne comme une plume après chaque écrasement; puis, comm^e ils s'avouaient vaincus, ils s'en vont, allongés, à l'autre extrémité du laminoir, où des pinces automatiques les saisissent, à la seconde précise où ils arrivent, les déposent sur un chariot qui, lui-même, vient de s'arrêter là et qui les porte devant le laminoir suivant, où d'autres bras les étreignent et les lancent au galop des cylindres pour être aplatis et allongés encore. Pendant ce temps, un autre lingot était arrivé au bout du laminoir que nous venions de quitter et subissait la même opération que le précédent.

Et c'est ainsi douze heures par jour. Le lingot est à présent moitié moins gros, et plus long du double. Il a 30 ou 40 centimètres d'épaisseur. Je le vois pas-

ser plusieurs fois sous les bobines plus serrées, s'allonger chaque fois à vue d'œil. Quatre minutes après il est devenu une feuille de tôle rouge-cerise de 20 mètres de long, large de plusieurs mètres, ondulant en petites vagues avec un bruit de tempête sur les cylindres comme un tapis roulant de rigide brocart aux reflets cramoisis.

Et toujours les ateliers déserts 1

Je cherchais d'où pouvait venir cette force de prodige qui animait ainsi invisiblement ces monstres esclaves, domptait cette matière en fureur... Et je vis enfin, perché dans une tourelle placée au centre du laminoir, un homme, un seul, placide et noir, jouant sur un clavier de boutons et de leviers. C'était lui, avec ses gestes tranquilles, qui attirait sur l'immense appareil les lingots, les écrasait, les ramenait, les retournait, les renvoyait, c'était lui qui donnait l'ordre aux chariots automatiques de s'avancer, aux doigts de fer de serrer et d'enlever les blocs rouges. Cet homme et sa machine, ses camarades aux lunettes bleues sur leurs grues dansantes, accomplissaient ainsi, sans essoufflement et sans sueur, la besogne de trois mille ouvriers !

Ébloui par la perfection inimaginable de ces choses, je me laissais aller à les admirer sans réserve, quand une autre machine plus extraordinaire, plus fantastique encore, se mit à évoluer devant nous.

Une tourelle beaucoup plus élevée, mue également par un seul homme, animée de bras plus géants et d'articulations invisibles, se promenait autour d'un vaste carrefour de l'usine. Elle attrapait dans des fours des plaques d'acier de 50 centimètres d'épaisseur, les élevait, les retournait, les replaçait

dans d'autres fours ou les portait, sur les cylindres roulants des laminoirs, faisait mille gestes que je ne pouvais suivre tant ils étaient rapides et imprévus, glissait, pivotait sur elle-même, virevoltait avec des grâces de ballerine. Littéralement, elle valsait ! Nous faisions des bonds pour la suivre, elle et sa charge; mais en une seconde elle nous menaçait de nouveau de son grand bras agile et puissant, et nous nous bousculions pour l'éviter. Je ne peux pas la dépeindre autrement quejenele fais. J'étais opprimé comme par un cauchemar et je me demandais si je ne rêvais pas.

Je crois que c'est à propos de cet engin hoffmannesque que l'Américain me dit :

— Bad! (Mauvaise!) J'ai demandé au conseil d'administration un demi-million de dollars (2 millions 500,000 francs) pour en construire une autre qui sera deux fois plus pratique.

— Et que ferez-vous de celle-ci ? Vous la vendrez ? Il sourit :

— Oh ! non ! Noua la mettrons à la vieille ferraille. On nous demande souvent d'Europe d'acheter nos machines, mais nous refusons toujours. Nous n'avons pas intérêt à armer nos concurrents avec nos propres armes.

PITTSBURCt

(suite)

L'organisation des usines américaines. — Génie pratique. — Usines grandes ouvertes. — Pas de secret. — Bienvenue au visiteur. — Homestead. — Edgar Tiiomson. — Un ouvrier pour un kilomètre de rails. — Laminoirs fantastiques. — 60 kilomètres de rails par jour. — Deux doigts qui portent 7,000 kilogrammes. — Salaires d'ouvriers. — 80 francs par jour. — Un soir bien froid. — Pittsburg vu la nuit. — Féerie. — Nostalgie des lacs italiens. — Chez Jones et Laughlin. — Où le voyageur monte sur une locomotive et parcourt la ville de feu sous la neige. — Feux d'artifices sur le fleuve. — Tasses de feu. — L'enfant aux oreilles de velours. — AU right !

J'ai répété plusieurs fois déjà les raisons — d'ailleurs bien connues — qui assurent le triomphe actuel de l'industrie américaine sur l'industrie européenne en général et sur l'industrie française en particulier, à savoir : les richesses naturelles du sol (houille, pétrole et minerai), la supériorité du machinisme, l'esprit d'initiative et la bravoure du capital devant le risque et Taventure, bravoure — comme le

disait dernièrement M. Carnegie, — qui va même 90 fois sur 100 jusqu'à la faillite !

Mais je voudrais vous faire toucher du doigt — et c'est pour cela que j'y insiste tant — l'un des autres traits caractéristiques du génie américain. Je veux parler de l'admirable don d'organisation de ces gens, de l'ordre extraordinaire, vraiment parfait, qu'ils apportent dans leurs manipulations industrielles, assurant par la continuité ininterrompue, absolue, mathématique des opérations successives, cette incroyable économie de temps et de force qui leur permet, malgré les prix si élevés des salaires ouvriers, de lutter et de vaincre leurs rivaux. Car ce n'est pas seulement à Ilomestead que j'ai constaté cette qualité précieuse, c'est dans toutes les autres usines de l'Est et du Nord que j'ai jusqu'à présent visitées. Il s'agit donc là, non pas d'une disposition accidentelle, mais d'une qualité organique, constitutionnelle de la race, qui lui vient à n'en pas douter de son esprit essentiellement réaliste et pratique, devant lequel, en toutes choses, le problème se pose ainsi : « Etant donné qu'il s'agit de gagner de l'argent, comment ferons-nous pour en gagner davantage ? » Dans cet ordre d'idées, jamais ils ne s'arrêtent. Et, pour cela, ils se servent de tous les moyens possibles.

— Je suis très aise, me disait le superintendant de Homestead, de faire visiter mes usines aux étrangers. Une seule remarque que vous pourriez me faire, même dans votre ignorance des conditions de notre industrie, me mettra peut-être sur la voie d'une réforme ou d'un progrès. Tous nos ouvriers, tous nos contremaîtres, tous nos ingénieurs cherchent à nous proposer des perfectionnements, de petits ou de

grands, mais chacun y pense. Il s'agit pour l nomme d'accomplir le moindre effort possible et pour la machine de produire le plus vite possible. En pensant douze heures par jour à la même chose, en se servant chaque jour du même outil, en faisant constamment le même geste, il serait bien étonnant qu'un ouvrier intelligent n'arrivât pas à perfectionner son instrument. Il faut profiter de son expérience, et ne jamais le décourager.

Je termine donc ma visite à Pittsburg.

Les usines d'IIomestead emploient 7,200 ouvriers. Elles consomment, pour la fabrication des rails et des plaques de blindage, près de 2 millions de tonnes d'acier et produisent 672,000 tonnes de fonte. Ses principales spécialités sont les charpentes, les tôles pour chaudières et les blindages. Il y a, dans les ateliers, huit laminoirs semblables à celui que je vous ai dépeint et un marteau-pilon d'une force de 125,000 kilos.

La spécialité des usines Edgar Thomson est la construction des rails d'acier. C'est là que je voudrais vous conduire à présent.

Tout ce que je savais de Pittsburg avant de partir pour l'Amérique, c'était justement ceci : qu'un seul ouvrier, assis sur une machine, suffisait pour la fabrication d'un kilomètre de rails ! Présentée ainsi, la chose tenait du fantastique, et c'est, en somme, pour la vérifier que je m'étais arrêté à Pittsburg.

Or la vérité est à la fois moins fantastique et beaucoup plus incroyable encore, comme on va le voir.

La production de l'acier est obtenue ici par des

procédés pareils à ceux de Homestead. Gc sont les mêmes trains qui se promènent à travers les chantiero, les mômes hauts fourneaux et les mêmes cheminées. Mais alors qu'à Homestead il n'y a que quatre hauts fourneaux, iei il y en a onze ! Les ateliers se ressemblent, les machines aussi. Toujours les gigantesques bras de fer, les leviers armés de doigts surhumains s'ouvrant et se fermant comme des doigts de cyclopes, des wagonnets marchant tout seuls, les blocs énormes s' allongeant sous les laminoirs. Mais ces laminoirs, au lieu d'aplatir finalement l'acier en feuilles, lui donnent la forme du rail à onglet que vous connaissez bien. Le bloc de fer arrive du four, apporté par le wagonnet, s'allonge successivement sous des pressions différentes, jusqu'à une longueur d'une centaine de pieds, passe alors sous une autre machine, y prend la forme du rail, et s'en va plus loin, seul toujours, emporté par les cylindres roulants que j'ai déjà décrits, vers des scies qui le coupent en fractions de trente pieds.

J'ai demandé combien les usines Thomson fabriquaient par jour de ces bouts de rail de trente pieds.

On m'a répondu : « 6,000 ! » Or, en comptant trois pieds par mètre, cela fait 10 mètres par bout de rail, c'est-à-dire 6,000x10 ==60,000 mètres, 60 kilomètres de rails par jour !

Car, ce que je ne peux pas vous rendre, c'est la rapidité inouïe avec laquelle ces milliers de kilogrammes de fer s'étendent sous les laminoirs et l'ordre extraordinaire avec lequel ils s'en vont une fois préparés, et comment ils sont instantanément remplacés par d'autres blocs, indéliniment, sans cesse, pendant les douze heures de la journée.

Et, pour chaque machine, deux hommes suffisenl : l'un qui l'actionne, l'autre qui surveille la matière, à son arrivée devant la scie automatique. Il est abrité derrière une barrière de bois, pour éviter les éclats du feu d'artifice au moment où la scie mord l'acier rouge.

Pas d'autre homme à l'horizon, le désert ! Sans cesse, les barres d'acier rouge passent devant nous, prennent la forme du rail sous la machine, et s'en vont, sans un arrêt.

Ces machines ont l'air de penser. C'est saisissant. Quand on a bien pris conscience de leur force déme;surée, opprimante comme quelque chose d'infini, on sent naître une vague peur qu'elles ne se révoltent à la fin, qu'elles n'usent, contre les tyrans qui les excèdent, de leur puissance formidable. Ces doigts surtout, ces deux doigts humains, intelligents et irrésistibles,, qui prennent au moment opportun, mathématique, un lingot de 7,000 kilogrammes et le soulèvent aussi facilement et aussi vite qu'un singe fait d'une noisette !...

Les rails, une fois finis, arrivent sur un vaste plateau où on les laisse quelques instants refroidir ; au-dessus d'eux l'air tout bleu paraît en mouvement; on dirait le vol de millions d'éphémères dont les ailes; palpiteraient : c'est l'éclat et la chaleur du métal qui rendent l'air visible et le font vibrer.

On a vu, autant qu'il est possible de le voir, que, jusqu'à présent, pas une minute n'a été perdue par la matière dans sa marche, depuis le wagon qui l'amenait au haut fourneau jusqu'au parachèvement de sa manufacture.

Il va en être de môme dans la suite des manipu-

lations. La plaque de tôle de Iloraestead, sitôt refroidie, était dirigée à travers des champs de pieux de fer surmontés de roues folles sur lesquelles la plaque glissait sans eîTor t et sans arrêt, à peine poussée par deux ouvriers. Là, d'autres ouvriers la saisissaient, y traçaient à la craie le patron suivant lequel elle devait être découpée et la passaient ensuite au découpage, toujours sur des champs de pieux. Ce travail fait, les plaques étaient aussitôt déposées sur des wagons qui les attendaient pour être expédiées aux clients. Ce jour-là, on s'occupait d'un client anglais, lesChantiersdelaGlyde,qui venaient de commander au trust 20,000 tonnes de tôle. Elle se vend 35 dollars la tonne, prise à Pittsburg.

A Thomson comme à Homestead, des lignes de chemins de fer aboutissent. Ces chemins de fer sont la propriété du trust de l'acier, — comme ces usines, je l'ai déjà dit. Ce trust est propriétaire de beaucoup d'autres chemins de fer et de compagnies de navigation sur les grands lacs. Cela lui permet d'envoyer à Pittsburg du minerai du lac Supérieur, c'est-à-dire de près de 3,000 kilomètres, sur des bateaux et des chemins de fer qui sont tous sa propriété !

A Homestead,chez Thomson, chez Jones et Laughlin, les salaires sont à peu près les mêmes.

Les ouvriers gagnent, en moyenne, 2 dollars 6:3 cents, par jour, soit à peu près 13 fr. 50.

Les moindres manœuvres gagnent 7 fr. 50.

Les apprentis gagnent 4 francs. Les chefs de fabrication, les ouvriers de la chauffe, les premiers ouvriers des laminoirs, qui sont payés aux pièces, se font de 12 à 15 dollars par jour, soit de 60 à 80 francs. Il n'est pas nécessaire de dire qu'ils sont assez rares!

Les mécaniciens de locomotives gagnent 18 fr. 75, et leur chautfeur 12 francs.

J'allais quitter Pittsburg, ayant à peu près terminé mes visites.

C'était un dimanche de février et un dimanche de la Pennsylvanie, berceau des quakers, où il est complètement impossible de trouver môme un verre de bière les jours fériés elles jours d'élections. La neige tombait en abondance, et il faisait un froid de loup. J'allais reconduire un de mes amis, un écrivain anglais très distingué, M. Bridge, qui avait dîné avec moi, quand, des hauteurs de l'hôtel Schenley qui domine la ville, je vis, malgré la neige, le ciel éclairé de couleurs de fête. Une lueur d'incendie emplissait toute la vallée. Je ne sentis plus le froid, je voulus voir davantage. Mon compagnon me suivit, nous cherchâmes à nous orienter nous-mêmes ; car, à cette heure, nous ne rencontrions âme qui vive dans ^ces quartiers éloignés.

Plusieurs étages d'escaliers de bois sans rampe nous conduisent, non sans peine, au bas de la colline, dont le flanc est parsemé de masures en ruines, toutes blanches. La neige nous cache les marches. Nous manquons de nous casser le cou plusieurs fois. Mais, devant nous, quel spectacle I Le ciel, illuminé des reflets de fournaise, des longues flammes, rouges, vertes et bleues, sortant des innombrables cheminées et montant vers le ciel; ces cheminées sont sillonnées de wagonnets qui les escaladent, se vident dans leurs énormes gueules embrasées et dégringolent aussi vite qu'ils étaient montés; auras déterre, des incendies de brasiers d'où s'élèvent des fumées multicolores,

des trains de feu en marche, qui ont l'air de colliers fabuleux, au-dessus, les lueurs bleues de mille lampes électriques enveloppées de fumée ; puis des portes ouvertes sur des fours incendiés; des écoulements de lave en fusion le long de talus ardents qui sont des montagnes de scories fumantes. Des tlammes, et des flammes encore, et tout cela vu à travers le voile troué de la neige qui tombe à gros flocons.

Ainsi, toute l'aftreuse ville grise et fumeuse que j'avais vue l'autre jour se magnifiait dans la nuit.

Les mains gelées, le visage battu par les rafales, nous nous étions arrêtés, après une glissade dangereuse, à l'un des paliers de l'escalier. Un peu haletants, nous admirions le beau, l'efl'rayant tableau qui s'étalait devant nous. Je ne sais pourquoi, tout d'un coup je me rappelai un voyage que j'avais fait, l'automne dernier, aux lacs italiens. L'âpre bise s'envola, emportant la fumée et le vacarme de ferrailles de Pittsburg, et je revécus les soirs si doux de Bellagio et de Pailanza ! Je me rappelai l'air tiède et les parfums troublants des arbres et des fleurs apportés par la brise des îles Borromées sous mes fenêtres, l'eau du lac sous la clarté de la lune et des étoiles, le dessin élégant des monts dans l'azur nocturne, la romance d'un batelier attardé, la nuit passée sur le balcon de ma chambre dans le silence devenu absolu... Tout ce romantisme poitrinaire et réel des lacs italiens me montait au cœur dans cette atmosphère glacée, devant cette ville de fumée, de flammes et de bruit... Lamartine et Pierpont-Morgan, lord Byron et Carnegie !

Nous arrivâmes enfin au bas des escaliers. Nous traversâmes des voies ferrées, grimpâmes des talus

couverts de neige, et, finalement, entrâmes dans un bureau vitré, où un employé nous apprit que nous étions chez Jones et Lauglilin.

Je savais que les usines Jones et Laughlin sont une des rares aciéries de Pittsburg qui aient résisté au trust. J'ai oublié combien de centaines de millions de dollars on a offert à ces messieurs pour entrer dans la combinaison; ils ont résisté, ne craignant rien de M. Morgan, car ils ont, comme le trust luimême, outre leurs usines colossales, leurs propres mines de charbon, de minerai, de fer, de chaux, leurs propres fours à coke et leurs chemins de fer 1

L'employé se montrant aimable, je lui dis mon désir de me promener à travers les usines, la nuit.

— Vous verriez bien mieux pendant le jour, me répondit-il avec son gros bon sens.

— Certes, lui opposai-je, mais les feux d'artifice sont bien plus jolis la nuit !

Il comprit, sourit, et nous dit qu'il allait nous accompagner. Nous monterions sur la première locomotive qui passerait et nous nous promènerions à travers les chantiers et les ateliers tant que cela nous ferait plaisir. J'étais ravi! Le hasard, comme toujours, me servait. Il téléphona à un de ses camarades d'un bureau voisin devenir le remplacer, et une demi-heure après nous étions, mon ami Bridge, l'employé et moi, sur le tandem d'une imposante locomotive qui remorquait un train de fonte en fusion.

Notre promenade fut féerique. Je n'avais rien imaginé de plus fantastique. Notre propre train était composé d'une douzaine d'immenses tasses remplies chacune de 25,000 kilogrammes de fonte rouge qui

remuait lourdement au mouvement de la marche; quelques-unes, trop pleines, laissaient se répandre sur le sol des flaques de métal. C'était alors un feu d'artifice inouï qui s'élevait très haut dans l'air, éclaboussait tous les alentours d'étoiles jaunes, bleues, rouges, aveuglantes, comme si un morceau de soleil liquide était venu s'écraser près de nous.

La neige, poussée par le vent, tombait et fondait autour de nous; nous étions couverts de poussière, enveloppés de la fumée de mille cheminées et des treize cents fours à coke que nous traversions. Un bruit formidable et continu emplissait l'atmosphère, bruit de ferrailles, de chutes de minéraux dans les fourneaux, de chocs de wagons, de cloches de locomotives. Nous croisions des convois pareils au nôtre. Bientôt le train s'accéléra, nous traversions le pont de l'Alleghany; la fonte, trop remuée par la vitesse, s'écoula à la fois des douze soupières féeriques, et ce fut, vous ne pouvez pas assez vous le figurer, une vision fulgurante. Au milieu de l'eau, c'étaient comme des fontaines jaillissantes de pierreries, des cascades phosphorescentes s'épanouissant en gerbes de millions d'étoiles. Ce feu d'artifice de maharadjah avait l'air d'avoir été commandé pour nous !

Nous arrivons. Le train s'arrête à l'extrémité d'un chantier. Les outres de métal s'inclinent lentement une par une, se renversent, l'épais flot rouge de la fonte s'épanche dans un bac énorme, et quand il est rempli, il descend automatiquement un étage plus cas. C'est comme un large étang orageux où se mirerait un crépuscule magnifique.

Nous passons ensuite devant trois convertisseurs Bessemer qui, la gueule en l'air, exhalaient un

ouragan mugissant de feu et d'étincelles. Bientôt les œufs colossaux des convertisseurs se renversèrent et vomirent, dans des moules que nous rapportions, des cascades de lave aux couleurs magnifiques.

C'était à la fois violent et doux, menaçant et suave ; imaginez qu'on ait fondu des plumages d'oiseaumouche, des queues de paon, des corsets de scarabées etde libellules, des écailles de poissons desBermudes, des pellicules de nacre et des fleurs des champs, dans des torrents de soufre, d'améthystes, de turquoises, de rubis, de perles et de diamants!

Près des chaudières qui s'épanchaient, un enfant de seize ans, qui avait des oreilles de velours noir, tenait d'une main une torche et de l'autre une pomme qu'il mangeait à belles dents. Cet enfant suffisait à la surveillance de cette opération colossale. Quand ce fut fini, il dit : AU righti et notre train repartit avec sa charge de feu.

Une plaisanterie vieillie. — L'émigration des cochons. — Une ville américaine type. — Les rues. — Les gens. — Les tramways. — On ne parle pas. — Des femmes qu'on ne regarde pas. — La gomme à claquer. — Epidémie répugnante, -r Le trust de la chewing-gum. — Le Cercle français de Cincinnati. — Une âme d'apôtre. — Mlle Emma Morhard. — Nostalgie. — Les fabriques. — Machinesoutils. — Comment on paye les inventeurs. — Fabrique de savon. — 300,000 kilogrammes par jour. — Les ouvriers de MM. Procter et Gamble. — Solution provisoire de la question sociale.

— Monsieur est marchand de cochons à Cincinnati!

L'opérette devra mettre à jour ses connaissances géographiques : il n'y a plus de marchand de cochons à Cincinnati. Le centre cochonnier s'est déplacé, il est à présent à Chicago, à Kansas-City, à Omaha, à Denver. A peine y trouverait-on encore quelques marchands de conserves. En revanche, la ville n'est peuplée que d'Allemands. Il y a tout un immense quar-

lier qu'on appelle : Outre-Rliiii (Over the Rhine), On y fabrique surtout à présent de la bière, du whisky, du savon, des machines-outils, de la cordonnerie, despianos, des cartesà jouer, que sais-je encore.

C'est le type accompli de la ville américaine. Je me le disais en la parcourant en tous sens, vers le milieu de février, et je voudrais vous la donner comme un schéma très général et très exact des grandes cités des Etats-Unis.

Les rues sont droites, comme partout dans ce pays. C'est l'éternel damier à angles droits, qui permet, sans effort d'imagination, de bâtir le plan d'une ville en cinq minutes. Les maisons ont toutes de cinqà vingt étages. Rien qui arrête l'œil , à part les enseignes et les afiiches énormes. Aux carrefours des voies importantes, on voit passer en quelques instants, etpresquesimultanément, cinquante tramways qui vont en tous sens, s'arrêtant à peine quelques secondes.

A la hauteur du premier et du second étage, les rues sont sillonnées de véritables réseaux de fil de fer ; trolleys, fils de télégraphe et de téléphone. Jam.ais d'arbres. Partout des constructions s'élèvent ; on creuse la terre, on démolit ou on bâtit. De la fumée épaisse. Des camions, des fardiers qui se garent des tramways, mais pas de voitures. Dans ce pays, les millionnaires vont en tramway ; il est impossible, d'ailleurs, de les distinguer de leurs employés ou de leurs domestiques.

Les hommes sont coiffés de feutres bombés ou tyroliens, jamais de hauts de forme ; ils sont complètement rasés, un certain nombre portent la moustache, à peine une barbe sur cent figures. Les femmes, les unes fortes, d'aspect rude et hommasse, décidées.

énergiques ; les autres, plus rares, un peu frêles et timides ; beaucoup portent des lunettes ou le binocle à monture d'or. Les jeunes filles ont des bérets de laine à longs poils. Pas d'élégance à proprement parler, pas d'étalage de luxe, pas de fourrures, de simples boas autour du cou. Une correction générale, aucune misère apparente, pas un mendiant.

Une sensation de liberté complète. Personne ne s'occupe ni n'a l'air de s'occuper de vous. Pas de conversation dans les tramways, ni dans les rues. Jamais un homme ne regarde une femme plus d'une seconde. Je l'ai constaté mille fois. C'est le fait qui m'a le plus frappé dans le spectacle de la rue et des endroits publics. Cette indifférence, cette absence de curiosité est absolue.

Pas d'agents de police, ou peu. Quelques-uns aux carrefours très fréquentés, pour assurer l'ordre de la circulation. C'est tout.

Des mentons carrés et proéminents. Des bouches qui mâchonnent continuellement la chewing-gum. Cette gomme remplace Tancien tabac à chiquer, qui a passé de mode, et la gomme élastique que les enfants mastiquent au collège et qu'ils appellent de la gomme à claquer. Ici c'est un composé hétéroclite que les réclames des fabricants dotent de vertus multiples ; la principale est qu'elle aiderait à la digestion grâce à la pepsine qu'elle contient. La vérité, c'est qu'elle est une occupation qui s'ajoute aux autres. L'Américain ne pouvant se passer de mouvement s'entraîne à mastiquer pour se faire les mâchoires, quand il est dehors, en tramway, en bateau, dans la rue, dans les endroits publics où il est obligé de demeurer inactif. Comme tous les tics anormaux,

celui-ci est désagréable à observer, et obsédant à force d'être général. Un homme sur deux, une femme sur cinq, et presque tous les enfants mâchonnent ainsi tout le long du jour. La chewing-gum se vend par petites tablettes dures et minces chez tous les droguistes. On en trouve aussi dans toutes les gares, dans les boîtes automatiques. On en mâche deux ou trois tablettes à la fois pour que cela fasse corps sous la dent. Après les avoir mastiquées pendant une heure ou deux, on les jette, à l'état de bouillie assez répugnante et assez semblable à de la viande coriace qu'on a renoncé à avaler. Les enfants hésitent à s'en séparer. Ils la conservent en la collant, sous le bois des chaises et des fauteuils. Si, pour vous amuser, vous relevez l'un après l'autre les sièges d'un salon d'hôtel, vous ne devez pas être surpris de la collection de pâte mâchée qu'on a oubliée là...

Ce ne serait encore qu'à moitié mal si la salive que les mastiqueurs de gum rejettent n'était noirâtre et abondante. Les conducteurs de tramways en inondent les marchepieds des véhicules; les employés de bureau, les parquets des offices. C'est, au total, maniaque et malpropre. Le goût n*a non plus rien de tentant, mélange d'un vague goudron et d'un grossier parfum quelconque. Et cette gum a déjà une histoire ! La consommation en est colossale. Plusieurs fabriquesse faisaientconcurrence, quelqu'un aeuTidée de faire le trust de la cheiuing-gurriy et il a rapporté des millions à l'habile homme qui en a eu l'idée, M. Ch. Flintl

La neige, naturellement, emplissait les rues; un froid glacial et coupant me mordait jusqu'aux os à

30i> DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS

travers ma pelisse, et je Voyais que j'étais le seul à en souffrir. Les indigènes, qui ont pu s'aguerrir contre ce climat mortel de l'Amérique du Nord et de l'Est, le supportent le sourire sur les lèvres. Gomme on comprend mieux l'activité débordante de ce peuple, le puritanisme et l'alcoolisme, quand on a souffert quelques mois de la neige et de l'âpre vent de ces contrées hostiles !

Aussi, quelle agréable et vivace impression vous laisse l'accueil chaud, cordial, spontané et inattendu qu'un Français reçoit en arrivant à Cincinnati I Une jeune femme, Mlle Emma Morhard, y fonda, il y a cinq ans, le Cercle français, et rend les plus grands services à la cause française dans ces régions. Ame rayonnante et active d'apôtre, vibrante et sagace, ell a su grouper autour d'elle la meilleure partie de l'élément français et de l'élément américain favorable à la France; et chaque jour, grâce à elle, s'étendent l'mfluence de l'esprit français et l'étude de notre langue.

Je ne saurais trop marquer le charme souverain qu'opèrent sur le voyageur solitaire ces mains chaudement tendues vers lui dans ces villes immenses qui sont pour nous des déserts, sur le magnétisme de cette sympathie qui vous donne la sensation réconfortante d'être de la même race, de la môme civilisation, de la même kumanité. Celui qui n'a pas été plus loin que les lacs suisses ou les fjords de Norvège, celui qui n'a pas voyagé seul à mille lieues de son foyer, ignore la tristesse de l'isolement, de l'étrangeté, la détresse de l'être abandonné dans du vrai lointain. Pourquoi n'avouerais-je pas ce mai qui vous prend ici, le vulgaire mal du pays, nostalgie doulou-

CINCliNNATl 307

leuse d'un ciel plus chaud el plus clément, d'une vie plus gaie et plus insouciante?

11 y a beaucoup de fabriques à Cincinnati. J'en ai visité quelques-unes. Elles se ressemblent.

L'une d'entre elles m'a pourtant intéressé plus que les autres : c'est une fabrique de machines-outils pour la menuiserie. La main humaine est devenue presque inutile dans le travail du bois : les machines rabotent, scient, découpent, tournent, percent, entaillent le bois avec une précision parfaite et rapide. Dans les ateliers d'essai où je les ai vues fonctionner, je les admirai fort. Un seul homme devant sa machine, et sans faire aucun effort, abat dans sa journée le travail d'au moins 200 ouvriers. J'ai vu aussi le musée des échantillons : colonnes à chapiteaux et à moulures, tenons et mortaises, fabriqués exclusivement par des machines. C'est merveilleux.

Cette usine qui emploie un millier d'ouvriers, produit 300 machines-outils par mois en moyenne, soit 15 par jour. Car vous savez déjà qu'en Amérique on ne travaille pas le dimanche, ni l'après-midi du samedi. Ces machines se vendent, l'une dans l'autre, 5,000 francs.

Un inventeur est attaché à l'usine. On lui propose des problèmes de mécanique, et il doit les résoudre. Ou bien il a des idées personnelles, qu'il exécute de concert avec les contremaîtres et les patrons. Il est payé 12,000 dollars par an, soit 60,000 francs.

L'un des chefs de la maison me raconte que, lorsqu'ils lancent une machine nouvelle, ils en vendent les six premiers exemplaires moitié moins cher

qu'elles ne leur coûtent. Après la sixième, ils gagnent tout ce qu'ils veulent.

J'ai vu aussi une fabrique de savon et de bougies. Ici l'intérêt n'est pas dans le mode de fabrication, qui ressemble aux procédés connus. Peut-être produit-on plus que partout ailleurs, comme on me l'a afiirmé. 11 y a 900 ouvriers, dont 200 femmes. On y empaquette par jour 10,000 caisses de savon de 30 kilogrammes chacune, soit 300,000 kilogrammes de savon ! Si ce chiffre est exact, voilà bien de la propreté assurée.

J'ai compté, en effet, 64 cuves colossales de iO mètres de profondeur et de 5 mètres de diamètre. Plusieurs, toutes pleines, bouillonnaient. Le mélange de graisse et d'huile brûlantes semblait se rétracter sur lui-même comme des intestins géants en travail; c'était comme un enchevêtrement d'innombrables constrictors qui feraient effort pour se séparer. D'autres cuves bouillonnaient plus fort, comme des cratères de volcan, et lançaient à un mètre en l'air des geysers de saindoux. Des parfums se mélangeaient aux odeurs fades de la graisse et de la potasse.

Mais j'aurais pu voir tout cela chez nous. Et ce qui m'amenait ici, c'était l'organisation économique de la fabrique, les rapports entre patrons et ouvriers, qu'on m'avait cités comme particulièrement intéressants.

Et, en effet, les patrons, MM. Procter et Gamble, sont des patrons bien intelligents. L'un d'eux me le prouve par une série de raisonnements d'une grande justesse.

— Nous avons pour principe, me dit-il, de payer cher nos ouvriers et de nous les attacher, non par la

reconnaissance, — cela ne paye pas ! — mais par l'intérêt, ce qui est plus sérieux en vérité.

< Et voici comment nous procédons.

« Quand la maison se fonda, en 1837, nous prêtâmes de l'argent à nos ouvriers, à 4 0/0 — ce qui est peu, vous le savez, en Amérique — pour leur permettre d'acheter des actions de la fabrique et ainsi les intéresser à sa prospérité. Les actions étaient alors très bas, puisque nous débutions, et ce fut une bonne affaire pour eux. Ils ne risquaient rien, d'ailleurs, car M. Procter leur garantissait personnellement pour l'avenir le rachat de ces actions au prix qu'ils les avaient payées.

« Mais comme, à présent, les actions coûtent trop cher, nous avons, depuis seize ans, changé de système : nous faisons participer nos ouvriers à nos bénéfices. Tous ceux qui gagnent annuellement 1,500 dollars et au-dessous reçoivent, à la fin de l'année, une part proportionnelle à leur salaire. Le total de ces parts équivaut à 20 0/0 des bénéfices de la fabrique.

« Si, pour une raison quelconque, un ouvrier ne touche pas sa part de dividende — s'il quitte la fabrique ou s'il meurt, — elle va à la caisse de retraites ouvrières que nous avons fondée.

« Nous avons créé aussi une caisse de secours en cas d'accidents. Cette caisse, alimentée par les cotisations ouvrières, paye à l'ouvrier ce que ses ressources lui permettent de payer, et la fabrique y ajoute ce qui est nécessaire pour parfaire le salaire total de l'ouvrier, durant toute sa vie si le cas l'exige. En un mot, un ouvrier victime d'un accident à l'usine touche, quoi qu'il arrive, son salaire intégral.

par la collaboration de la caisse ouvrière et de la caisse patronale. »

Je crus devoir féliciter M. Gamble de ses sentiments humanitaires et si pratiques.

Il protesta :

— Pratiques, oui, peut-être; mais pas humanitaires !... Tout ceci n'est pas de la charité. Nous voulons, au contraire, que lorsqu'un ouvrier reçoit son chèque, il se dise qu'il l'a gagné par les économies qu'il a su apporter dans la fabrication, par le soin qu'il a donné aux machines, par le temps qu'il a économisé dans son travail. Il n'y a pas de meilleure façon d'intéresser l'ouvrier à la maison qui l'emploie, ni de le rendre consciencieux et digne. A présent, si nous avions l'air de lui reprocher ou seulement de lui faire sentir ce que vous appelez notre générosité, il refuserait d'accepter son chèque!

Le joli flegme, le sang-froid de mon interlocuteur soulignaient le réalisme de ces doctrines.

— Nous avons encore imaginé autre chose, continua-t-il : c'est une banque, dépendant delà fabrique et qui fait partie de nos bureaux, où les employés et les ouvriers mettent leurs économies pour se faire bâtir de peti les maisons. Beaucoup y laissent fructilier leurs dividendes. Songez qu'un ouvrier qui gagne 50 francs par semaine touche au bout de l'année un dividende de 300 francs, sur lequels il laisse 10 dollars à la caisse de secours. S'il a été économe, au bout de quelques années, il a de quoi se construire un petit (( home » !

— Quel est le salaire moyen de vos ouvriers?

— De 225 à 250 francs par mois. Beaucoup gagnent davantage. Mais des gamins de quatorze ans ont

30 francs par semaine, et des fillettes de quinze ans touchent iOO francs par mois. Et tout le monde travaille dix heures par jour.

— Je n'ai pas besoin de vous demander si vous n'avez jamais eu de grève I

Il rit, et répondit :

— Justement ! Tant d'années de tranquillité, de contentement de ceux qui travaillent autour de vous, cela valait la peine de faire ce que vous appelez des sacrifices, et qui n'en sont pas, au contraire j j'insiste; car nous avons la preuve que nous y gagnons en économies et en production de travail. C'est un simple calcul que nous avons fait, — une affaire, pas autre chose!

Trains américains. — Lespullmanns ne méritent pas leur réputation. — Promiscuité choquante. — Le parlor-carj wagon idéal. — Le restaurant du pullrnann. — Le buckwhcat-cal'e et le grape-fruit. — Le filtre des wagons. — Un verre qu'on ne lave jamais. — Fraternité exagérée des conducteurs de trains. — Le coucher. — Le réveil. — Les nègres. — Politesse spéciale. — La casquette de voyage inconvenante. — L'ôterou mourir de faim. — Organisation pratique du service des bagages. — L'arrivée.

L'Amérique est le pays du monde où Ton voyage le plus. Aussi est-il intéressant de savoir comment ce peuple pratique entend le confort en voyage.

Vous savez déjà qu'il n'y a qu'une classe de voyageurs. Mais, grâce aux pullmanns, aux parlorcars, aux drawing-rooms, aux state-rooms, les différents publics tendent à se séparer de plus en plus.

Tous les wagons — très longs — sont à couloirs. On peut circuicr d'un bout à l'autre de tous les trains. Les sièges sont des banquettes de velours rouge à

GOMMEiNT Oi\ VOYAGE 313

dossiers pour deux personnes, alignées de chaque côté d'un passage qui assure la circulation facile. Si l'on se trouve à deux sur ces banquettes, on est assez mal. Les dossiers sont à renversement, on peut à volonté les placer dans le sens de la marche ou à l'inverse.

Un autre système de wagons, qu'on appelle les parior-carSy réalise l'idéal du confortable pour les voyages de jour. On y paye naturellement un supplément. Ce sont de longs compartiments très luxueux, de 10 ou 12 mètres de long, aux épais tapis, qui contiennent vingt-quatre moelleux fauteuils de velours, de la couleur des tapis, saphir ou vieil or, placés sur deux rangs. Ces fauteuils, qui sont à pivot, permettent de se retourner dans tous les sens, de suivre la vie du wagon et la variété des paysages.

Puis il y a les wagons Pullmann proprement dits, d'une vingtaine de places chacun. Chaque voyageur y a sa banquette de velours à lui, pendant le jour, et son lit la nuit. Dans la journée, le lit supérieur s'encastre dans l'épaisseur des parois bombées du wagon et devient complètement invisible, comme dans nos wagons-lits français; le lit inférieur est composé des deux banquettes qui se font face.

A côté de ces dortoirs publics que sont les vrais pullmanns et qui, il est vrai, ne sont pas très chers, il existe quelques compartiments privés pour deux ou quatre personnes (siale-rooms, drawing-rooms), qui ressemblent beaucoup à nos wagons-lits, mais sont beaucoup plus coûteux.

Je n'aime pas du tout ces dortoirs ambulants dont j'ai parlé plus haut. Les Américains en sont très orgueilleux. Je ne conçois pas leur fierté. Nos wagons-

sa DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS

lits sont dix fois plus confortables, plus agréables, plus décents, plus hygiéniques que les pullmanns.

Quand, vers neuf heures du soir, les lits ont été préparés par le nègre — car ce sont exclusivement des nègres qui sont chargés du service des pullmanns, — il accroche à une tringle un long rideau, verdâtre, qui se ferme intérieurement par des boutonnières, et qui tombe du plafond sur le plancher. Il s'agit alors de se déshabiller ! Dur problème. L'espace qui sépare le lit inférieur du lit supérieur est si restreint qu'il est impossible d^ s'asseoir sur le lit du bas. Il faut donc se dévêtir le pluspossible dans le couloir commun, sauf à achever le déshabillage, étendu sur sa couchette. Mais quelle gymnastique, quelle souplesse, quelle ingéniosité cela demande I

Les femmes se trouvent dans la même obligation. Qu'on y songe ! Si les hommes ne se gênent pas pour se dévêtir jusqu'au tricot, elles sont tenues à plus de réserve. Alors, les voilà qui s'enfouissent derrière le rideau vert qui se gonfle comme une voile et intercepte le passage, se déchaussent, retirent leur corsage, puis, vêtues d'une matinée, se glissent, avec un peu de gêne, jusqu'à la toilette d'où on les voit bientôt revenir, la natte dans le dos, puis disparaissent définitivement derrière le rideau.

Cette promiscuité, qui ne choque pas autrement les hommes, doit, il me semble, gêner énormément les femmes. D'autant qu'il arrive souvent qu'un homme est placé dans le lit supérieur.

Chaque lit peut être habité par deux personnes. J'ai vu un jour deux gros hommes et deux grosses femmes trouver moyen de se déshabiller et de se coucher là!

Le nègre va et vient, monte sur son tabouret, voile la lumière des lampes.

De derrière la toile sortent de vagues murmures ; des gens sifflent des airs avant de s'endormir; on entend encore quelques gloussements, quelques rires étouffés, et bientôt il n'y a plus de vivant que les ronflements, le roulement du train et les sifflets de la locomotive.

Dès sept heures du matin, quelquefois plus tôt, les «:ens commencent à se lever. Les uns vont prendre leur premier déjeuner dans le wagon-restaurant, les autres mangent leurs propres provisions.

Le déjeuner des pullmanns est recommandable. Et, surtout, on y sert ces deux mets délicieux qui^ à eux seuls, me font regretter l'Amérique : le grapefruit et le buckwheat-cake. Le grape-fruit est une sorte d'énorme orange, un peu amère, à la pelure jaune-citron, qu'on coupe en deux, qu'on saupoudre de sucre, et qu'on mange, découpée en morceaux, à la cuillère. Qu'airaais-je donc si fort dansle grape-fruit ? On mo l'avait traduit par : pamplemousse, fruit dont il diffère très peu. Est-ce le mot français, si joli, qui entra dans ma mémoire d'enfant avec les paysages ensoleillés des îles tropicales, est-ce le jus bienfaifaisant du fruit qui m'avait ravi dès le premier jour? mais, en voyage, je demandais au nègre, chaque matin, du pamplemousse, et je goûtais le fruit savoureux avec une gourmandise d'explorateur au désert.

Le buckwheat-cake est une sorte de beignet de farine de sarrasin, que les cuisiniers nègres réussissent jusqu'au chef-d'œuvre. On le sert brûlant, tendre, doré, on le couvre de beurre frais, et on le baigne dans une mer de sirop d'érable.

Quand je dis tout le mal que je pense et que mon estomac m'ordonne de penser de la cuisine américaine, je me souviens avec miséricorde et reconnaissance de ces deux plats nationaux du Nouveau Monde qui me firent oublier bien des maux...

Ceux qui mangent leurs propres provisions ne connaissent pas ces délices. Dès sept heures du matin, ils déballent des viandes copieuses, des fruits. Ceux que je rencontre aujourd'hui sont des Allemands de Cincinnati. Ils mangent lentement, comme chez eux, les femmes faisant tous les frais de la conversation, les hommes ne cessant de mastiquer et prenant les meilleures parts. Leur panier est inépuisable. Tout y est rangé, enveloppé avec un soin méticuleux ; les femmes ont tout prévu. Quatre personnes mangeront sans cesse, tirant de ce panier des trésors intarissables. Mais il leur faut leur boisson ordinaire, du café au lait. Ils ont une marmite vide et des tasses. Ils font remplir la marmite de café par le nègre et ne manqueront ainsi de rien. Le bruit de leur conversation me réveille et, à cette heure matinale, l'odeur de leurs victuailles m'écœure.

Dans chaque voiture de chaque train, il y a un filtre avec de l'eau toujours fraîche et même glacée. Mais il n'y a qu'un seul verre, qui sert à tout le monde et que je n'ai jamais vu rincer. Que de fois pourtant je l'ai guetté durant ces longs trajets où l'on n'a riea à faire que de regarder autour de soi. Employés, nègres, marchands de journaux, voyageurs, tout le monde y boit sans dégoût. C'est là de la vraie fraternité.

D'ailleurs.^ cette fraternité universelle se complique

d'un véritable sentiment d'égalité queje n'ai vu qu'ici. Les employés de chemins de fer, qui sont ceux que j'ai le plus souvent observés, ne se considèrent pas du tout comme les serviteurs du public, ainsi que cela se passe dans notre vieille Europe. Dans les pullmanns, par exemple, le matin ils s'emparent les premiers des lavabos, et vous disent froidement si vous arrivez à ce moment : « Attendez un instant I »

Les conducteurs viennent s'asseoir dans les fauteuils à côté des voyageurs, comme des touristes désinvoltes, les mains dans les poches, les jambes croisées. Combien de fois ai-je vu des voyageurs debout et des employés assis dans le salon des fumeurs ou Vohservation-car, les pieds sur les banquettes de velours, mâchonnant leur cure-dent ou leur cigare, la casquette en arrière, sans penser un instant à se déranger !

Au bout de quelques heures de voyage, l'employé est en effet devenu l'ami intime de certains voyageurs. Même, j'ai cru m' apercevoir que, dans la très grande majorité des cas, les Américains étaient flattés des privautés que prenaient avec eux les employés. J'en ai vu les saisir à bras-le-corps, pour jouer, et s'asseoir sur le bras de leur fauteuil. Ils paraissaient considérer comme une faveur que le conducteur ou le gardefrein vinssent causer ainsi avec eux et plaisanter. Ils abandonnaient aussitôt ou leur journal, ou leur revue, ou leur conversation.

Nous sommes loin ici de la morgue anglaise ou de la condescendance protectrice des voyageurs fra de première classe. Je me suis souvent dem quoi pouvaient tenir ces façons et s'il fallait y véritable sentiment égalilaire raisonné. En faf

cela. Tous ces gens sont égaux. Ils sortent du même monde, ont reçu la même éducation, gagnent plus ou moins d'argent, ce qui ne suffit pas à créer entre eux une différence. L'Amérique est un pays trop neuf pour qu'on puisse comparer ses mœurs à celles de nos vieilles contrées d'Europe. Ici, tout est en formation. C'est un vaste campement de pionniers où tous font leur besogne, les uns dans les échoppes, les autres aans les magasins, les mines ou les usines.

Et comment songer à établir une hiérarchie entre ces individus ? La fortune américaine est semblable à une immense roue, animée d'un perpétuel mouvement. Tel qui se trouve aujourd'hui au sommet sera demain à demi écrasé par son formidable entraînement. Le conducteur de train sera dans dix ans le millionnaire de Pueblo, tandis que le riche marchand de Denver, ruiné par de malheureuses spéculations, réédifiera sa fortune en se livrant à un métier manuel. Il n'y a pas et il ne peut y avoir de hiérarchie entre ces individus. En fait, tous sont égaux. Ils le sentent, ils le savent. Et ils le sont, en général, par la force et l'énergie. En tout cas, ils le paraissent à l'œil du physionomiste. Qu'ils soient bruns comme les Irlandais, ou blonds comme les Danois, c'est la même volonté directe et tenace qui est inscrite dans leurs têtes osseuses.

Le matin, au réveil, je m'intéressais à observer les physionomies. Encore toutes embarbouillées de sommeil, les figures apparaissent plus primitives et plus brutales : dans l'œil dur, le menton, les maxillaires volontaires, se condensaient l'expression foncière, les sîg-nes caractéristiques de la race. L'eau froide des ablutions, la digestion du premier repas effaçaient

vite ces marques trop accusées deFéiiergie nationale. Mais la vision matinale se perpétuait tout le jour, et, depuis, je reste hanté du caractère de ces mentons et de ces mâchoires, auxquels je reconnaîtrais, aux confins du monde, le type américain I

Durant ces longs voyages de vingt-quatre ou de quarante-huit heures, des gens se lient. Des parties de cartes s'organisent, des parties de dés aussi. Quelquefois, on jette un coup d'œil sur le paysage. Mais Tennui gagne, à la longue, ces êtres habitués à une vie active et mouvementée. On ne lit pas. A peine, aux stations des grandes villes, parcourt-ou les journaux locaux que les « boys » viennent vendre dans le train. La plupart du temps, on dort.

Ce sont surtout les repas qui font la distraction du voyage, les trois repas : du réveil, de une heure et de sept heures du soir. Les nègres les animent. Habillés de vestes blanches et de pantalons sombres, une fleur vive piquée à la boutonnière, ils promènent autour des tables le sourire éternel de leurs dents blanches.

La conception de la politesse dans les dinmg-cars est bien spéciale, il est défendu de rester coiffé même d'une calotte de voyage. On refusa, un jour, de me servir, entre Ghattanoga et la Nouvelle-Orléans, si je conservais ma casquette. J'eus beau expliquer que je craignais les courants d'air : le chef du restaurant fut inflexible. Je ne pus m'empêcher de trouver étroite cette façon de comprendre les convenances qu'en d'autres occasions je trouvais un peu lâchées. Mais les néophytes font toujours du zèle...

En arrivant à destination, on n'a pas à se soucier de ses bagages. Avant l'arrivée du train, l'employé

d'une compagnie de transports passe dans les compartiments, vous prend votre bulletin, vous en donne reçu, inscrit vo':re adresse, et quelques heures après, moyennant 1 fr. 25 par colis, vous recevez chez vous votre bagage. Car vous savez qu'il n'y a d'octroi ni dans les villes, ni à l'entrée des États. Ce système vous permet de descendre du train les mains vides, de ne pas perdre une minute et d'économiser des frais de voiture. Tous les voyageurs, en effet, sautent dans les tramways électriques qui vous transportent, pour cinq sous, à dix, vingt ou trente kilomètres au grandissime galop !

Ce qu'on trouve dans le c Train duxx* siècle ». — Où s'arrêtera-l-on? — L'angélus et les locomotives. — Le mariage en Amérique. — Conversations. — Pas de dot. — Exception pour les gendres venus d'Europe. — Un mot dur. — Le jeune homme timide. — La jeune fille émancipée. — L'habitude duflirt. — Une fleur qui se fane. — Respectdesfemmes. — L'amour caché. — L'Américain et le Français. — Lequel aime davantage? — La cuisine et le théâtre de Shakspeare. Poignées de main supprimées. — Le médecin fabricant de cercueils. — Le gâcliag»^. en Amérique. — Exemples. — Un rideau de lit en bouchons de Champagne.

La sensation de vélocité maladive et de fièvre vous poursuit d'un bout à l'autre de ce pays extraordinaire. En chemin de fer, où la vitesse des trains pourrait suffire à vous entretenir dans l'agitation, on trouve le moyen de troubler ce qui vous reste de tranquillité et de calme.

Dans le train qui va de New- York à Chicago et qui s'appelle le « train du vingtième siècle », on peut téléphoner en ville de son compartiment, jusqu'à la

dernière minute. On a même mis à l'étude un projet qui permettrait de téléphoner sur tout le parcours... Dans ce train, outre les commodités habituelles du « puUmann », le restaurant, le lit, le lavabo, l'eau distillée, etc., etc., on trouve une bibliothèque, un salon de coiffure et un coiffeur, des tables pour écrire, un employé dactylographe et sténographe, à qui vous pouvez dicter votre correspondance et qui vous la transcrit sur-le-champ à la machine à écrire.

Sur toutes les grandes lignes, aux stations, des « boys D traversent le train en courant. L'un crie : « Télégrammes » et reçoit ceux que vous pouvez avoir à envoyer. 11 a, d'ailleurs, des formules imprimées dans un carton qu'il porte en bandoulière. Un autre appelle les noms des destinataires de dépêches adressées en gare.

Que pourra bien devenir, dans cinquante ans, cette race de gens saturés d'électricité, entraînés à la vitesse et dont l'idéal paraît être le paroxysme?

En entrant dans les grandes stations, les locomotives ne se contentent pas de siiiïer, elles sonnent continuellement leurs cloches de bronze. Précaution utile dans beaucoup d'endroits où les trains traversent les chaussées côte à côte avec les tramways, les voitures et les piétons.

C'est alors un bruit d'angélus vagabonds qui se croisent et se mêlent dans le vacarme des arrivées. En fermant les yeux, on se croirait dans une ville d'Espagne ou d'Italie très dévote, un jour de Pâques.

Mais, quelle antithèse choquante que ces jolis sons de cuivre dévotieux, qui évoquent au contraire la

retraite et le rêve, sur ces machines monstres, noires, fumantes, suintantes, haletantes, clochers mugissants de la matière I

Conversations.

Diner avec M. R. B. V. C..., un jeune banquier; M. E. G..., peintre et écrivain de talent de New-York^ et M. 0. G..., architecte, trois Américains renseignés, d'esprit largement ouvert, ayant voyagé et ne cherchant pas, je pense, à me tromper. Or, voici ce qu'ils me dirent :

— Les jeunes Américains ne sont pas des coureurs de dot. Ils ne recherchent en mariage que les femmes qui leur plaisent, sans s*inquiéter de leur fortune. D'ailleurs, les parents ne dotent pas leurs filles. C'est donc leur mari qui doit subvenir à tous leurs besoins. La jeune fille, elle, doit considérer, naturellement, si elle pourra se contenter de l'aisance et du luxe que lui apporte son futur. Et il peut arriver que, pour assurer au jeune ménage une certaine tenue, la famille delà femme l'aide partiellement à ses débuts. Mais le jeune époux ne le demanderait jamais et ne l'accepterait même pas toujours avec plaisir. Il y a là une idée de dignité et d'orgueil, générale en Amérique.

Je ne pus m'empêcher de sourire à des affirmations si absolues. Mes hôtes le virent, et rectifièrent :

— On a pu voir — car tout arrive, n'est-ce pas? — un jeune Américain rechercher une dot. Mais, ce qui importe, c'est qu'il en a honte lui-même, c'est que ses amis se fâchent avec lui — parfaitement! — lui tournent le dos. (Et ils me citent des noms.) N'est-ce pas quelque chose de significatif?

« Il y a à New- York des jeunes filles très riches restées célibataires, et beaucoup de jeunes filles pauvres mariées à des jeunes gens de très grande fortune. Miss G..., jolie pourtant, élégante et très riche, connue et reçue dans toute la société de New-York, n'est pas mariée. La troisième fille de Rockefeller (ou de Morgan, je n'ose affirmer) n'est pas encore mariée malgré son âge.

— Mais êtes-vous sûrs que ce ne sont pas elles qui ont refusé de se marier?

— Oui. C'est possible; mais, ce que nous voulons bien vous dire, c'est que, dans toutes les réunions déjeunes gens américains, vous ne pouvez pas observer que les filles les plus courues sont les plus riches. Au contraire, je dirais !

Je leur citai pourtant les noms des familles américaines qui versèrent sur l'Europe, avec leurs héritières, des dizaines de millions de dollars.

— Oui, me dirent-ils, mais ce n'est vrai que pour les étrangers. Les x\méricains, entre eux, ne font pas de ces affaires...

Je trouvai le mot dur pour nous, dur et, oserais-je le dire, un peu injuste. Car enfin, si l'argent ne crée pas l'amour, il aide singulièrement à en jouir. Et nos traditions prouveraient peut-être que nous avons conscience de cette vérité que nos voisins sont encore à découvrir.

Autre conversation.

Avec Mme E..., l'une des plus jolies, des plus élégantes et, comme on va le voir, l'une des plus intelligentes femmes de New-York.

— Ce qui me frappe le plus quand je vais en France, me dit-elle, c'est Tem^barras, la timidité des jeunes filles et souvent des femmes. Au contraire, les jeunes hommes sont pleins d'aisance et de liberté dans leurs allures. Vous remarquerez qu'en Amérique, c'est presque l'opposé. La jeune fille est plus à son aise que le jeune homme. Dans tous les cas, si l'un des deux est intimidé par l'autre, ce n'est pas la jeune fille.

« Il y a des exceptions, pourtant : les jeunes filles qui n'ont pas eu de frères, par exemple, et que, par un puritanisme très rare, leurs parents ont retenues à l'écart des sociétés de garçons. Dans ce cas, par l'extérieur, elles ressemblent beaucoup à vos jeunes vierges françaises. Ce qui les différencie au fond, ce n'est que la température de leur sang, beaucoup plus basse chez nous.

— Et à quoi attribuez-vous la différence extérieure?

— A ceci, tout simplement : c'est qu'à douze ans, notre jeune Américaine a son petit flirt, innocent — cela va sans dire, car les jeunes garçons, chez nous, sont aussi purs et aussi froids que les filles, — innocent, mais gai, mais taquin, et juste assez sentimental pour ne pas devenir dangereux.

« La fleur delà naïveté est perdue, j'en conviens; mais en revanche, pour plus tard, dans la vie, quel sang-froid, quelle sûreté d'elle-même! »

Eh oui ! que deviennent le « trouble délicieux de l'amour », cette « pudeur rougissante », cet « émoi des sens », dont parlent les métaphores séculaires des littératures latines?

Je vous assure qu'on peut regarder longtemps,

vivre côte à côte avec des fiancés et des fiancées, sans être capable de seulement distinguer quels sont les couples in love.

— N'est-ce pas très bien? me demande la jolie Mme E... Pourquoi afficher ses sentiments en public? Je trouve qu'en Europe, en France, dans les pays latins surtout, on manque à cet égard de pudeur.

— ' Certes, madame, lui répondis-je, si on affiche, on a tort d'afficher. Mais, sans afficher ses sentiments, il me paraît bien difficile d'être maître de soi au point de ne se trahir jamais, de dem.eurer impassible, sans une seconde de faiblesse... si on aime beaucoup, beaucoup...

— Prétendriez-vous qu'on aime plus en France, par exemple, qu'en Amérique?

— Plus fort, madame, peut-être. Mais commeri vous le prouver ? »

Copié ceci sur une lettre écrite par une jeune fille de vingt ans à une de ses amies pendant les vacances de Noël :

« ...Je vous dirai tout ce que nous avons fait pendant les vacances de Christmas... La veille du jour de l'an, il y avait une petite assemblée chez une de nos voisines où nous avons dansé, chanté et joué aux cartes. J'ai assisté aussi à un discours sur les tragédies de Shakspeare et à deux leçons dans la cuisine. »

Dans les clubs américains on ne se serre pas la main, parce que la poignée de main est une forma-

lité et que les formalités sont supprimées dans les clubs, lis sont logiques.

11 y a à la Nouvelle-Orléans, entre autres, un doc teur qui est en même temps fabricant de cercueils Et il a autant de clients que les autres.

Le goût pour l'excessivité se trouve dans les grandes comme dans les petites choses. Les femmes se collent à la ceinture des bouquets de violettes de Parme gros comme vingt des nôtres, qui coûtent d'ailleurs une cinquantaine de francs.

Elles ne consultent pas l'esthétique, elles ne se demandent pas si ce bouquet énorme gâtera leur ligne, elles ont Tamour de la quantité.

Je vous ai dit que les machines, avant d'être usées, étaient mises à la ferraille, qu'il n'y avait pas ou presque pas de raccommodeurs d'habillements, et que, du haut en bas de l'échelle sociale, ce pays on pleine prospérité gâchait des richesses qui feraient le bonheur de vieilles contrées de notre vieux monde.

Il est amusant d'observer les preuves plus menues de ce gâchage général.

Sur chaque chemise blanchie (1 fr. 25 pièce) vous trouvez trois épingles à tête et un bouton de corne.

On ne mange pas de bœuf bouilli. Les domestiques

le refusent. Il n'y en a pas dans les restaurants. Le bouillon fait, on jette la viande I

Dans la plupart des villes, il est impossible d'acheter une boîte d'allumettes. Je me suis entêté à entrer chez dix marchands de tabac, épiciers et droguistes Dour en trouver une. Impossible : on m'en offrait un paquet de douze boîtes. Et comme j'expliquais que je n'en aurais que faire, on souriait en haussant les épaules.

Aussi, dans presque tous les vestibules d'hôtels et dans les bars, vous voyez de grandes boîtes ouvertes où chacun va puiser une poignée d'allumettes qu'il met en vrac dans sa poche, sans plus de façons.

J'ai rencontré deux types d'excentriques assez curieux pour nous :

Un vieux business-man, de quatre-vingt-sept ans, qui ne peut plus marcher que bien difficilement et qui se fait conduire deux fois par semaine doivntown, c'est-à-dire dans le bas de la ville, quartier des affaires à New-York, pour le seul plaisir de respirer l'atmosphère enfiévrée où il vécut. Tel le marin retraité va s'asseoir sur le musoir du port pour voir rentrer les bateaux.

Et une jeune chorus-girl des ballets de chez Weber and Field, qui s'est fait un rideau de lit avec tous les bouchons de Champagne qui ont sauté sous ses yeux depuis qu'elle soupe...

Elle a écrit, sur chacun des bouchons la date commémorative de leur délivrance...

Le voyageur fuit décidément les régions glacées. — Vers la Louisiane. — Forêts inondées. — Le soleil. — Les nègres. — Vision de la Case de l'oncle Tom. — Le Mississipi, Père des Eaux. — Les lianes des forêts vierges. — Les palmiers. — Arrivée à la Nouvelle-Orléiins. — Ma pelisse et mes snowboots sont dépaysés. — Émotion de la première heure. — Une ville latine en fête. — Les nègres en quarantaine. — On parle français. — Le Carnaval. — Le cortège du Roi. — Les officiers du Tage. — Le vainqueur de Santiago. — Promenade. — L'avenue Saint-Charles. — Les roses! — Influence de l'élément créole sur la race anglo-saxonne. — Vieilles familles françaises.

Un soir de la fm de février, soir glacé par une bise mauvaise, la lassitude du froid et de la neige me prit. J'avais lutté pendant quatre mois, chaque jour plus difficilement, contre la morne hostilité des éléments, il me semblait par instants que mesveines charriaient, au lieu de sang, quelque chose de froid et d'aigre, comme du sel liquide ou un jus acide.

Or, un soir, en lisant un journal, je vis que nous

330 !)E NEVV-YOUK A LA NOUVELLE-ORLEANS

approchions du carnaval, et que la Nouvelle-Orléans se promettait, comme chaque année, des fôtes splendides. Je ne réOéchis pas plus longtemps et ma résolution fut aussitôt prise. Au lieu d'aller à San-Francisco, but extrême de mon voyage, par Chicago, Saint-Paul, le Colorado et le lac Salé, où le froid continuait à sévir terriblement, je résolus d'intervertir Tordre de mon itinéraire et de descendre aussitôt vers cette Louisiane que j'apercevais de loin comme une oasis dans un rayon de soleil. Car ce qu*il me fallait, je le sentais bien, c'était du soleil, un peu de gaieté au ciel, un peu de printemps pour clore cet hiver qui ne voulait pas fmir. Je commençais à comprendre la souffrance des plantes et des animaux émigrés dans des climats ennemis.

Jedisdoncardemmentadieuaupaysagedefumée,de fer, de neige de Pittsburg et de Cincinnati, et vingtquatre heures après, en me réveillant dans le lit bas du pullmann, jevis, derrière le rideau de la vitre ensoleillée, que nous avions décidément quitté la région des neiges! Le soleil joyeux, le soleil divin, baignait la campagne verte ! On sentait, on devinait qu'il faisait chaud dehors.

Je suis donc en Louisiane, le pays des oiseaux moqueurs, des lianes, des beaux chênes, du Mississipi, Père des Eaux, des bayous où dorment les crocodiles, des plantations de coton et de canne à sucre, le pays des serpents et des fleurs I

Au lieu des durs horizons glacés habituels, voici que s'étendent des forêts inondées d'eau dormante, des arbres droits dressés vers le ciel doux, des racines d'arbres, des troncs abattus, des lianes impénétrables, des ronces, des feuillages de palmiers nains flottant

sur l'eau jaunâtre. Le train traverse ces contrées marécageuses. Puis apparaissent des maisons de bois peint en vert tendre; des nègres et des négresses sont assis sur les seuils; les femmes fument des pipes courtes, et, ô joie! leurs têtes sont coiffées de turbans jaunes ou d'amples coiffes-cabriolets du siècle passé, qui les abritent contre le soleil. Je dévore ce spectacle avec une allégresse que je ne peux pas rendre. Le soleil fait pleurer mes yeux ravis. Je le sens chaud et caressant à travers les vitres. Toute la glace, tout le sel fondu de mes veines s'est évaporé, mon sang coule vite et tiède, et bientôt je ne sais plus bien ce qui met cet enchantement dans mon être, si c'est la jouissance physique du climat naturel retrouvé ou la surprise soudaine, là, sous mes yeux, de ces paysages et de ces héros vivants de la Case de fonde Tom!

Pour la première fois depuis que je suis en Amérique, je vois des oiseaux! Ils volètent gaiement d'un arbre à l'autre, et peut-être que, sans le bruit du train, je les entendrais voler.

Puis, pendant dix minutes, le train court sur un pilotis bâti au milieu de l'eau ; puis ce sont des champs blonds bordés de palmiers qui s'étendent largement au soleil, des poivriers, dont les grappes d'un rouge sang pendent parmi leur feuillage délicat, puis des brousses encore, des brousses impénétrables. C'est la forêt vierge de la Louisiane avec ses grands chênes aux branches noueuses éployées en immenses bouquets de verdure d'où pend, comme des écheveaux emmêlés, la mousse de Louisiane; une grande plaine riante où paissent plusieurs centaines de vaches; des nègres et des négresses, assis sur des troncs d'arbres, dans les cours des fermes, les hommes en bras de che-

mise, coiffés de chapeaux mous écrasés d'un coup de poing, comme ceux de nos élégants Parisiens, les femmes encorsagerougeou bleu, de jeunes négrillons pieds nus, en chapeaux de paille, et tout à coup la ville elle-même, les cheminées d'usines, les poteaux télégraphiques, la gare.

Je descends dans le soleil accueillant, je me sens sourire à cette bienvenue, et je m'ébroue dans la chaleur. Mes vêtements d'hiver me pèsent, que faire de ma fourrure, que faire de mes snow-boots ! Tous ces vestiges de Texil boréal me choquent comme des anomalies et m'encombrent.

Dès la sortie de la gare, en tramway, me voici en plein dans la vie du Sud : à Tarrière de la voiture électrique on a ménagé deux petites cases de quatre places, séparées du reste du compartiment par un grillage de fds où est écrit : Colored patrons only — « Pour les clients nègres, seulement ».

Les nègres et les négresses sont là, assis, dans cette demi-cage à poules, l'air sérieux, l'œil inquiétant. Je me sens très choqué de cette marque si brutalement méprisante et si despotique de la domination du blanc. Choqué et étonné aussi. Car jusqu'à présent — et voilà quatre mois que je suis ici — c'est la seule marque frappante de la non-égalité des citoyens de « la libre Amérique » : cela me défrise un peu. Et, un court moment, je boude la Louisiane ! Mais voici que montent dans le tram des jeunes filles blondes et brunes, la peau chaude et dorée comme de la cassonade, coiffées de chapeaux bergère avec beaucoup de rubans très éclatants, mais qui leur siéent à merveille et qui s'harmonisent avec la coruscalion du soleil. J'oublie rostracisme injuste des nègres, qui, d'ailleurs, n'ont

pas l'air d'en souffrir, et jemeprometsdem'informer des raisons de celle quaranlaine.

Le tramway me dépose à l'hôtel Saint-Charles qui est en fièvre. Il est comble, la ville est pleine, on est venu de tous les coins de l'Amérique pour assister aux fêtes du carnaval.

Aussitôt que je me fus assuré d'une chambre, je sortis pour prendre possession de la ville.

Dans les rues, les avenues, une foule bruyante et gaie, pas du tout brutale, qui parle haut, qui rit; les cloches des tramways mêlent leurs angélus au bruit des conversations; c'est une foule latine, c'est Marseille! J'entends parler français à chaque pas, et jamais ma languene m'a paru plus douce. Des nègres, des négresses la parlent sans accent.

C'est le grand jour, c'est l'arrivée de Rex, le roi du carnaval. Il vient de son royaume imaginaire sur un vaisseau richement orné, paré de mille drapeaux, entouré des ducs de sa Cour.

La municipalité et les hôtes de marque vont à sa rencontre sur le quai du Mississipi.

Quand il descend à terre sur le quai du Mississipi, dans le soleil ardent, habillé d'étoffes magnifiques, couronné et le sceptre en main, la foule l'acclame. Cette année, il y a là l'amiral Schley, le vainqueur de Santiago, le général Wheeler, de la guerre de Sécession et de Cuba; il y a aussi les officiers du Tage, qui ont envoyé des invitations à assister sur leur navire à l'arrivée de Rex. Je distingue leurs casquettes galonnées, leurs favoris et leurs barbes noires. Tous, dans des landaus, une décoration carnavalesque à la boutonnière, escortent le Roi et les ducs, montés à présent sur des chevaux somptueusement caparaçonnés.

33i DE NEW-YORK A LA KOUVELLE-ORLÉANS

Ce cortège officiel, ces gens graves, ces administrateurs et ces guerriers qui se prêtent gaiement à cette pompe de carnaval, suffiraient à faire penser que nous sommes loin de la Nouvelle-Angleterre ! Mais je n'ai vu nulle part, dans ce pays, tant de figures riantes, tant d'allures rapides, tant de gestes, tant d'exubérance. C'est bien Marseille, avec son mélange cosmopolite de Levantins au teint bronzé, avec ses quais animés, son ciel bleu, son rayonnant soleil.

Le cortège traverse la ville pavoisée d'étoffes multicolores et de drapeaux. Le Roi salue aux applaudissements de la foule. C'est la préface des fêtes qui vont se dérouler pendant deux jours encore.

Je restai dehors jusqu'au soir. Je ne pouvais m.e décider à m'arrêter, ni à m'asseoir, ni à rentrer.

Je visitai le quartier neuf, le quartier américain proprement dit, l'avenue Saint-Ciiarles et ses alentours.

La Nouvelle-Orléans est incontestablement et de beaucoup la plus jolie ville que j'aie jusqu'à présent rencontrée en Amérique, et l'avenue Saint-Charles est la plus belle voie de la Nouvelle-Orléans.

Longue d'une dizaine de kilomètres, plantée de trois rangées d'arbres, avec des pelouses verdoyantes, parcourue par deux lignes de tramways rapides qui ne gênent en rien la circulation tant l'avenue est large, bordée de maisons et de villas ravissantes, elle réalise l'idéal d'un quartier riche aux abords d'une grande ville commerçante : une sorte de Neuilly tropical. Dans les rues transversales qui la coupent tous les cent mètres, d'élégants hôtels privés, des cottages ravissants couronnés de fleurs. Les villas sont pour

la plupart en bois avec balcons de fer ouvragé — c'est le style colonial, avec portique grec et colonnes, galerie circulaire, Windows en rotonde, — entourées de pelouses vertes, de parterres de pensées, d'arbres splendides, palmiers, magnolias, acacias, camélias, lauriers-roses, figuiers, et festonnées de rosiers grimpants qui sont en fleur à cette époque I

Sur les galeries, encadrées de clématites et de glycines, les gens se balancent lentement dans leurs fauteuils à bascule, des enfants courent sur les pelouses, surveillés par des négresses en turban jaune, dés oiseaux piaillent dans les lilas, la poussière de la route garde l'empreinte des pas et des roues des bicyclettes, quelque chose d'enveloppant et de doux émane de la terre et des arbres, descend du ciel limpide. Les yeux caressants et noyés de langueur des femmes souriantes, la nonchalance de leur démarche, leur taille souple comme une liane et la musique de leur voix, s'harmonisent idéalement à la mollesse de la nature luxuriante, à la tiédeur odorante et paresseuse de l'air, à l'indolente flânerie des nuages dans le ciel. C'est une Espagne moins âpre, une Italie aussi voluptueuse mais moins nerveuse , un pays d'école buissonnière où l'on s'étonne de l'activité des habitants.

Je suis resté longtemps à la Nouvelle-Orléans, plus longtemps que partout ailleurs, autant pour me récompenser de mon long hiver stoïque, que pour essayer d'étudier la persistance ou la fusion de la race française dans cette jeune civilisation anglosaxonne.

Et j'ai vu que les Américains du Nord ont, en efl'et, apporté ici leur activité dévorante, leur esprit d'entreprise. Ils ont donné aux créoles le souci des

réalités commerciales et industrielles, les ont rendus plus hardis, plus précis, plus entreprenants. Mais le soleil et les créoles leur ont rendu leurs cadeaux; ils les ont faits plus sensibles et moins rudes. Leurs façons n'ont plus du tout la raideur un peu glacée de la Nouvelle-Angleterre. Cette glace s'est dégelée à la chaleur et au sourire de la nature et des êtres. Le soleil a fondu, dissous les éléments trop absolus des races, et s'il ne les a pas amalgamés encore, il a accompli ce miracle de sociabilité de rendre des puritains gracieux et desensualiser l'amedesfils des quakers. Gomme celle des Français d'origine, la politesse des Américains de la Nouvelle-Orléans est réelle, souriante, empressée. Leur froideur originelle n'est vraiment plus qu'une retenue polie.

Quant aux créoles de la Louisiane (je parle de la classe cultivée), ils ont conservé cette fme fleur d'urbanité qu'on goûte surtout quand on en est privé. J'ai vu des représentants de ces vieilles familles françaises et espagnoles qui émigrèrent ici il y a un siècle et plus. Leur empressement courtois, leurs façons aisées sont des signes restés purs de leur atavisme. Chez les Portier, les Castellanos, les Sonniat, les de Roaldès, les Ghaffray, les Capdevielle, par exemple, il est impossible de se croire en Amérique. Les femmes y ont une gi'âce si riante, une amabilité si exquise et si simple, les hommes savent créer autour d'elles une atmosphère de galanterie si délicate et si respectueuse, une civilité si fme et toujours en éveil, qu'on pense malgré soi que les traditions se sont conservées plus pures peut-être dans l'émigration, comme une graine précieuse qu'on a peur d'épuiser trop vite...

Page 1