‹ En Amerique (volume 2)Chapitre 13 sur 15 · LE CARNAVAL · texte numérisé non relu

LE CARNAVAL

Agonie des carnavals d'Europe. — Vitalité du carnaval louisianais. — Quatre grandes sociétés secrètes. — Momus, Cornus, Proteus, Rex. — Sélection sévère des invités. — Composition des chars. — Costumes commandés à Paris. — 100,000 francs pour une parade. — Cavalcades publiques.

— Les membres des clubs y participent. — Richesse des costumes et des accessoires. — Le bal du Roi. — La cour.

— Défilé. — Les officiers du Tage aux pieds de la Reine. — Robe de Paris! — Les bals de TOpéra français. — Coutumes originales. — Les masques dépouillés de leurs b'joux.

— Un sérail idéal. — Le bal des Mystérieuses. — La mode renversée. — Nous reviendrons.

Je ne crois pas qu'il existe encore au monde une ville où le carnaval soit fêté comme ici. Le carnaval de Nice se défend encore, celui de Rome agonise, on ne parle plus guère de celui de Venise. C'est en Amérique, en Louisiane, qu'il faut aller pour retrouver la magnificence et le faste carnavalesques des siècles passés. Il n'y a pas de doute que ce ne soit à l'élé-

ment latin de la vieille cité et au soleil de la Louisiane qu'on doive cette durable tradition. Tous les ans, depuis 1837, les fêtes augmentèrent d'importance et de splendeur. La ville entière y collabore. Anglais et Français, Espagnols et Italiens, toutes les professions : juges, notaires, banquiers, commerçants, industriels, médecins, armateurs, rentiers, avocats, millionnaires, tout ce que la ville compte de cercles, d'associations, de syndicats, tout le monde s'unit, ouvre sa poche, participe de ses idées, de sa bourse et de sa personne à la grande folie des jours gras.

Voici comment sont organisées les fêtes.

Il y a quatre grandes sociétés carnavalesques. Elles s'appellent : les Chevaliers de MomiiSy Cornus Proteus et Reoo, Ce sont des groupements libres, indépendants les uns des autres, et dont la composition est absolument secrète.

Et ce n'est pas l'un des côtés les moins curieux et les moins nouveaux pour nous que ce mystère dont s'entourent les membres de ces sociétés. J'ai beaucoup questionné là-dessus hommes et femmes. Et jamais je n'ai pu obtenir — moi, étranger, qui ne pouvais par conséquent en trahir le secret — l'aveu direct, effectif, qu'on appartenait à l'une ou à l'autre de ces sociétés. Les femmes elles-mêmes des membres ignorent souvent si leurs maris en font partie... C'est le Conseil des Dix du plaisir et de la folie ! On a trouvé pour cela des moyens assez compliqués et assez bizarres.

Ainsi, chaque membre a droit à vingt invitations au bal pour ses amis. Mais ces invitations sont strictement anonymes, en ce sens qu'elles sont envoyées au

domicile des personnes auxquelles on les destine sans trace de provenance.

Chaque club organisateur nomme un captain à qui les membres doivent remettre la liste des gens qu'ils vont inviter. Ces listes sont soumises à l'examen et à la critique d'un comité de quinze membres nommés par le captain et qui est souverain. Il arrive que des noms sont rayés. Car chacun invitant sa femme, sa fille, ses sœurs, on ne veut recevoir que des gens parfaitement choisis et du meilleur monde, et la respectabilité de Tassistance est proverbiale. Le membre dont on a rayé les invités n'a qu'à s'incliner sans avoir le droit de demander aucune explication. Car, autrement, que de duels en perspective! L'amour-propre des rayés est sauf, puisque ces délibérations sont strictement secrètes. De même l'amour-propre du proposant, puisque les statuts s'opposent formellement à ce qu'on fasse connaître au public sa qualité de membre : de sorte que personne ne peut demander à personne d'invitation, et personne ne peut se formaliser de n'avoir pas été invité.

Le captain et le bureau s'ingénient à trouver chaque année le sujet des cavalcades, toujours différentes.

Les imaginations en furent constamment variées et souvent originales. Ce furent, entre autres : la Légende du Paradis perdu, V Histoire d'Amérique^ les F êtes d'E pleure, LallaRookh, les Cinq sens, \ Histoire de la Louisiane, VIliade, la Bible, les Races aryennes, les Métamorphoses d'Ovide, les Mythes du Nord, Salammbô, V Odyssée, les Scènes de Shakspeare, VAge d'or, la Guerre à travers les âges, les Dieux de la Grèce, les Quatre Saisons, les Mille et une NuitSy les Races sémitiques, Ivanhoé, le Langage des cou-

leurs, les Passions humaines, YHistoîre de France^ les Mythes chinois. Légendes du moyen âge, les Paradis hindous, Roland furieux, les Plantes, les Fleurs, les Maures d'Espagne, la Cour du roi Arthur, les Poèmes de Byron, etc., etc.

Et chaque cavalcade comporte une vingtaine de chars, et chaque club a sa cavalcade.

Quand le sujet général est choisi, on cherche les sujets de chaque char. On convoque pour cela les artistes, on fouille dans les estampes et les livres d'histoire.

Jusqu'à ces dernières années, les cartonnages des chars et les costumes étaient commandés à Paris. Le captain de chaque club faisait le voyage de France dans ce but. A présent, des fabricants américains se sont mis à nous imiter, et on s'adresse à eux pour les cartonnages. On y a un peu gagné en économie, mais beaucoup perdu quant au goût et au fini de l'ouvrage. Pourtant, les costumes continuent à venir de Paris.

On pense que de telles choses doivent coûter cher !

Chaque club vote environ 20,000 dollars pour les chars, le bal, la musique et les menus frais, soit plus de 100,000 francs, qui sont couverts par les seules souscriptions des membres qui payent chacun 100 dollars de cotisation à cet effet.

11 y a quatre sorties publiques :

Les fêtes s'ouvrent dès le jeudi avant le dimanche gras, par une cavalcade nocturne de Momus, qui coûte 50,000 francs.

Le lundi après midi, c'est l'arrivée de Rex,donije vous ai déjà parlé.

Le lundi soir, bal de Proteus.

Le mardi après midi, cavalcade deRex; le soir, réception deRex, et bal de Cornus.

Ce sont là les principales sociétés, les clans sélect. A part cela, il y a huit ou dix autres sociétés de bals qui donnent des fêtes tout l'hiver.

Le lundi gras, les façades des maisons sont pavoisées de drapeaux de tous les pays. Des tentures violettes, jaunes et vertes — qui sont les couleurs du Roi du carnaval — couvrent tous les balcons. Dans les rues, les gens portent des cocardes et des rubans aux couleurs du Roi.

Une foule bruyante emplit la ville. Beaucoup de nègres et de négresses, déjeunes qui parlent anglais, de vieilles qui parlent français.

Le cortège passe.

Une vingtaine de chars aux couleurs brutales et chaudes, peuplés de personnages masqués et habillés de costumes splendides.

Proteus avait choisi cette année comme sujet de sa cavalcade : Cléopâtre; les cartonnages pullulaient de sphinx, de chimères, de lotus, de caïmans, de serpents, de pylônes, de stèles, d'éventails déplumes, d'Isis, de lampadaires et d'obélisques.

Gomme je m'étonnais de la richeese des costumes, j'appris que c'étaient les membres du cercle euxmêmes qui figuraient sur les chars, que c'étaient eux qui s'habillaient ainsi à leurs frais. Il y avait donc là, et le lendemain, à la cavalcade de Comus, les premiers citoyens de la ville, les juges, les notaires, les médecins, les notables commerçants, les richissimes armateurs, les planteurs millionnaires !

Les cavalcades se promènent au centre de la ville,

par les grandes voies. Elles s'arrêtent devant les hôtels des cercles, les orchestres jouent, on salue, on applaudit, on boit du Champagne au milieu de la gaieté de la foule bruyante, mais disciplinée et respectueuse.

Le soleil illumine ce spectacle, fait chatoyer les satins et les soies, enflamme les ors, fait rutiler les broderies, les paillettes et les pasquilles. Le soir, à travers les rues illuminées et les rangées de torches qui les escortent, les chars et les costumes paraissent plus magnifiques encore. L'or, l'argent, les pierreries attirent à eux toutes les clartés, les pourpres éclatent, les joyaux ruissellent sur les étoffes lumineuses, toutes les flammes des dorures, les reflets métalliques des insignes, les chatoiements des étoffes aux belles couleurs, se fondent dans une orgie chaotique et désordonnée de fournaise, dans un pêle-mêle de rayons et de phosphorescences. Avec cela le vacarme infernal des musiques et des cris, les torches dansantes, les soubresauts des chars vous surexcitent comme un vin capiteux, et vous assistez à un orage colossal et tourbillonnant de bigarrures et de flamboiements, dans un concert déchaîné de foule en tumulte. Les plus nombreux sont les nègres aux yeux nacrés, au sourire éblouissant. Avec un peu d'imagination on pourrait se figurer ainsi le retour à Carthage d'un suffète triomphant ou, sur le bord du Cydnus, Gléopâtre acclamée par les armées I

Le Roi du carnaval reçoit la foule le mardi soir à Washington Hotellery Hall, rueSaint-Gharles.C'estune immense salle où la population danse toute la soirée. La salle du trône est séparée du bal par de lourdes tentures. Les trônes du Roi et de la Reine, dont les

armes figurent un croissant de diamants surmonté d'une couronne, s'appuient au mur, sous un dais de drap d'or orné de rubans de salin vert et violet. Gomme à Westminster, le trône du Roi est plus haut que celui de la Reine. Ds sont placés sur une estrade haute de quelques marches et entourés de chaises de velours bleu à franges d'argent pour les demoiselles d'honneur de la Reine.

Le plafond de la salle est recouvert d'étoffe bleu pâle frangée d'or et de dentelles blanches dont les plis descendent en étoile et se réunissent en couronne au centre de la pièce. A chaque angle est dressé un dais de velours bleu à la ganse d'or. Les colonnes sont bleues aussi.

Des plantes vertes, palmiers et lauriers-roses, sont posées sur le tapis épais. Une grande lyre de fleurs naturelles et un blason de fleurs et de ganses d'argent se détachent sur un fond de plantes vertes éclairées de lanternes mystérieuses et de cristaux où joue la lumière électrique, d'un effet délicieux. Cette décoration animée d'une intense lumière électrique est d'un goût parfait. J'ai rarement vu quelque chose d'aussi joli. On me dit que le décorateur s'appelle M. Bétat et qu'il est d'origine française. Son nom est bien étonnant, mais son origine l'est moins.

On annonce l'arrivée du cortège royal.

La Reine s'avance la première en long manteau de cour de tulle brodé au '^ol Henri lïl sur sa robe blanche à longue traîne. Un diadème est placé sur son chignon. A la main, elle porte un sceptre. C'est une grande reine, fine et brune, aux beaux yeux noirs, aux jolies dents blanches. Elle a une belle aisance d'allure. Mais il se dégage de sa tenue, sans qu'elle le veuille, sûre-

3i4 DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLEANS

ment, quelque chose de souverain, de dédaigneux presque, qui s*efîace dès qu'elle sourit. Ses filles d'honneur la suivent, tenant des bouquets de roses Maréchal Niel noués de rubans jaunes.

Le Roi, également en costume Henri III et manteau royal, le sceptre en main, couronné d'une vaste couronne, a l'air d'un bon gros vivant Hollandais, comme il convient sans doute à sa fonction. Avec ses grosses joues rouges, son sourire content, sa barbe rousse, c'est plutôt un Gambrinus réjoui que le mari de cette fme et ardente déesse. Elle s'appelle Mlle Minge, fille d'un gros spéculateur dans les cotons.

Le Roi, la Reine et les demoiselles d'honneur s'asseyent sur l'estrade. Derrière chaque fille d'honneur se tient debout un duc en habit noir, le plastron paré en sautoir de l'ordre carnavalesque vert, jaune et violet, et la boutonnière ornée de l'insigne ducal. Une musique s'élève et le défilé de la foule commence. Les gens quittent le bal et viennent défiler lentement devant les trônes royaux. Les uns s'inclinent au passage, et alors les souverains leur rendent leur salut; d'autres se contentent de regarder, comme on regarde des bêtes curieuses et, devant ceux-là, si le Roi conserve son sourire épanoui, la Reine a un regard un peu altier. C'est très amusant à observer. En principe, le peuple doit saluer son Roi et sa Reine. Mais la foule est très mélangée. Il y a là des gens de toute condition, laplupart vulgaire, et onne peutleur en vouloir d'ignorer les usages des cours. Les aimables organisateurs, le professeur Georges Soulé et M. A.-G. Brice, dont la longue barbe est toute blanche, me disent :

— Beaucoup viennent de la campagne, du Tennessee, de l'Arkansas, du Kentucky et même de plus

loin. Ce sont des ouvriers avec leurs femmes et leurs filles. Ils ne savent pas...

Puis ils me font remarquer la richesse et le goût des costumes du Roi et de la Reine, et, d'un ton dont je ne peux m'empêcher de me sentir flatté, ils me disent :

— Ils ont été faits à Paris I

Dans la foule, je revois le commandant du Tage et quelques-uns de ses officiers, qui, très gentiment, apportent leurs hommages au pied du trône. La Reine dessine pour eux son plus gracieux sourire.

Vers neuf heures, les cavalcades sont rentrées. Les acteurs de la parade vont à leur cercle changer de masque et de gants, et se rendent alors au bal qui est l'événement capital de la journée.

Les bals ont lieu le lundi soir et le mardi, dans la salle de l'Opéra français. A l'orchestre, au parterre, dans tout le rez-de-chaussée sont assises les jeunes filles et les dames en toilette de bal. Ce sont celles qui seront invitées à danser par les masques au cours de la soirée. Les loges sont remplies. Pas un masque dans la salle. Seuls les membres du Cercle ont le droit de se déguiser. Ils sont sur la scène, en costume somptueux, masqués de jolis masques de cire parfaitement ajustés, qui cachent jusqu'aux oreilles. Ces masques n'ont rien de repoussant; ils sont au contraire, avec leur sourire figé, séduisants et gentils.

Et c'est ici que se place une coutume originale, amusante et bien spéciale! Les masques n'ont pas le droit de quitter la scène. Ils choisissent dans la corbeille de jeunes femmes qui rayonne devant eux, disent un nom à l'un des commissaires en habit qui

se tiennent devant la rampe à leur disposition, et qui vont cueillir pour eux la fleur vierge ou la femme qu'ils ont élue !

Quelquefois, si le commissaire est trop occupé, le masque fait un signe d'appel, et Ton voit, docile et même empressée, la femme se lever, souriante, monter sur la scène, prendre gracieusement le bras du masque et se perdre avec lui dans la foule tourbillonnante.

Vous figurez-vous cela?

Ces Persans, ces Indiens, ces Assyriens, ces Turcs, qui, au nez et à la barbe des maris, des fiancés, des amants, jettent ainsi leur m.oucboir dans leur sérail idéal d'un soir! Ces mœurs libérales ne sont certes pas pour me déplaire. J'en rêvai dans ma prime jeunesse ! Mais les voir se réaliser là, sous vos yeux, sans pouvoir en jouir, paraît au bout de peu de temps souverainement injuste. Car il n'y en a que pour eux! Jusqu'à minuit ou une heure du matin, l'entrée du rez-de-chaussée est interdite à quiconque, et c'est du balcon, ou de derrière les hublots des loges, que j'ai pu participer à ce spectacle.

Il y avait là des Mores, des rajahs, des janissaires, des grands vizirs, des brahmanes, des marabouts, des nababs, des mandarins, des schahs, des empereurs babyloniens, des rois tartares, tout ce que l'Orient peut fournir de turbans, de burnous, de fez, de cafetans, de croissants, de babouches, de cachemires, de velours brodés d'or, d'écharpes, de soies galonnées de joyaux, de mousselines d'or, de crépons, de nacre, d'ivoire, de plumets et de panaches, et de pierres radieuses! Et, après avoir dansé et échangé des paroles qu'on n'entendait pas, le masque offrait et la danseuse acceptait

les présents ! Les mains blanches dégrafaient les colliers, retiraient les anneaux d'or ou d'argent, les broches, les bracelets, les chaînes, que le Grand-Seigneur portait sur ses gants ou sur sa tunique, et en ornaii à l'instant même ses doigts ou son corsage 1 Vraiment, vu ainsi de loin, sans entendre le langage et en oubliant le décor, on aurait pu se croire dans un palais de Bénarès, à une fête donnée par un maharadjah à tous les souverains de l'Orient, pour célébrer l'enlèvement des plus jolies Européennes d'Amérique !

Tous les quatre ans — les années bissextiles — une société de femmes du monde, qui s'intitule les « Mystérieuses >, a son bal au cours des jours gras. C'est le tour des hommes d'être dans la salle, et ce sont elles qui les appellent, sur la scène, les invitent à danser, et leur font les cadeaux.

C'est alors qu'il faudra revenir ici.

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