SUITE
L'instinct de la tradition. — L'orgueil de Mme Alfred Vauderbilt. — Un musée curieux à Boston. — Reliques du siècle passé. — Catalogue dressé par le voyageur. — Le Français ne voyage pas assez. — Le marchand de tabac du train. — Sans-gène exemplaire. — Où l'auteur invoque la philosophie d'Alfred Capus. — Guzman et son appartement de garçon de vingt mètres de façade. — Le pied des femmes. — Snobisme à rebours. — Un souper de demi-mondaines. — Perles et bijoux. — Orchestre de musiciens d'Hawaï. — Beauté. — Les nègres qui chantent. — Vision d'Afrique.
Gomme il est curieux d'observer déjà, dans ce pays neuf, l'obsession de l'histoire et du passé I Autant le populaire y est indifférent — car on ne peut demander au million d'Européens qui immigrent chaque année en Amérique de se passionner pour les événements d'il y a cent ans, — autant la classe cultivée, travaillée par l'instinct de la tradition qui sommeille au fond de toutes les âmes, s'enorgueillit de la vieillesse relative des choses.
Les descendants des passagers du May-Flower, qui débarquèrent en 1620, ont la morgue des croisés, et j'ai retenu l'accent d'orgueil avec lequel la jeune et jolie Mme Alfred Vanderbilt me dit que ses parents habitaient l'Amérique depuis 1642.
Les églises qui remontent à cent ans sont ici des monuments historiques, et tout ce qu'on peut sauver des reliques de la guerre d'indépendance est recueilli pieusement.
C'est à Boston qu'il faut surtout étudier ce phénomène. Boston est la capitale de la Nouvelle-Angleterre fondée par les quakers, et c'est le berceau de l'aristocratisme naissant en Amérique.
Le musée historique de Boston se trouve dans la vieille église du Sud qui fut bâtie en 1729.
Le long des murs, sous des vitrines, on voit les choses les plus invraisemblables, les objets les plus inattendus, témoignant d'un culte pour l'histoire, naïf et balbutiant, qui fait sourire s'il ne vous attendrit pas. Gomme il n'y a pas de catalogue, je me suis amusé à relever les principaux échantillons des vitrines.
Voyez cela :
Un morceau de bois de la première maison de pasteur protestant construite à Salem, qui fut la première capitale du Massachusetts. C'est là qu'eut lieu, en 1792, le supplice de vingt personnes condamnées pour sorcellerie;
Un morceau d'orme quelconque qu'on abattit en 1874- et qui vivait depuis 1762;
Un fond de chapeau de paille, tressé par une vieille femme de quatre-vingts ans;
Des lettres brodées il y a cent quarante ans sur une étoffe quelconque par on ne sait qui ;
Une parcelle du cercueil de Washington, grosse comme un haricot;
Une fiole de thé en feuilles qui surnageait dans le port de Boston en 1773, après qu'on eut fait sauter un bateau anglais qui en était chargé;
Un simple livre de prière d'il y a cent ans;
Un morceau de bois d'un pont qui datait de 1775 et où avait eu lieu un combat entre Anglais et Américains;
Une épée de major d'il y a cent ans;
Quelques numéros de journaux de la même époque;
La photographie du crâne d'un général;
Des boulons de manchettes et des porle-monnaie de la Révolution;
Des sermons puritains écrits à la main;
Un livre de 1803 couvert avec des planches de bois;
Une assiette de porcelaine avec le chiffre de Louis- Philippe;
Un morceau de bois de la maison d'un ancien gouverneur de BosLon, démolie en 1885;
Une vieille malle sans trace d'origine;
Une chaise où s'asseyait le prédicateur de l'église;
Un vieux chapeau de femme en accordéon, qui fut porté il y a cent dix ans;
Des assiettes, des pots quelconques;
La copie du testament du dernier sur vivant du J/ay- Flower{i67il)]
Un vieux rouet, une vieille horloge, une bassi-
Une casserole faite avec le bronze de la cloche de la vieille église;
Une selle d'officier français en velours cramoisi, usée, poussiéreuse, aux clous de cuivre;
Une claymore (épée écossaise);
Un peigne à lin, des soufflets, un bureau à écrire, un vieux clavecin, de vieux bougeoirs.
Toutes ces pièces n'ont aucune espèce de valeur, puisqu'elles sont sans style, sans art, et n'ont pas de trace d'origine. On les conserve là simplement parce qu'elles sont vieilles. Que quelque chose puisse être vieux et subsister en Amérique, voilà qui suffit à étonner l'Américain. Ainsi on voit là, on ne sait pourquoi, cinq petits fragments de mosaïque de Pompéi et des Thermes de Caracalla. Je me représente une vieille m.aniaque chipant ces cailloux derrière les guides de Rome et de Pompéi, les rapportant précieusement à travers l'Océan et en dotant le musée de sa ville natale après sa mort I
De vieilles monnaies de papier;
Des autographes de Washington, de La Fayette, et des différents présidents des Etats-Unis;
Une paire de souliers de bal portés lors d'un mariage au xviir siècle;
Des menottes du siècle dernier;
Des boulets de canon sans mention d'origine;
Un morceau de verre provenant de la première verrerie fondée en Amérique;
Puis quelques pièces indiennes, un tomahawk, des colliers de verroterie, des sacs, des calumets, des carquois, une ceinture de jeune guerrier en cuir peint.
avec son attirail complet : une poche pour le miroir, des poches pour les couteaux, des poches pour les couleurs à maquillage, la corne à poudre, le carquois et les flèches. 11 y a aussi un berceau d'enfant portatif en jais multicolores. La mère attachait le berceau sur son dos.
Voilà à peu près de quoi est constitué le plus important musée historique des États-Unis. Gomme ou l'a vu, ce qui y domine ce sont les vieux morceaux de bois, débris d'arbres, de maisons ou de ponts. Cela suffit à montrer que la religion du passé commence à peine à naître, mais qu'elle naît. Ce qui l'empêchera de se développer très vite, c'est le réalisme un peu étroit des cerveaux de cette race d'hommes d'affaires, pour qui hier n'existe plus et qui ne vit que dans le présent, à peine dans l'avenir.
Conversation :
Une des dames les plus connues et les plus intelligentes de la société de New-York, Mme 0. P. B..., me
it:
— Les Français ne voyagent pas assez : c'est leur leul défaut grave, car les autres se corrigeraient d'eux-mêmes au contact du reste du monde. Une mère trouve toujours que son enfant est parfait, et l'enfant lui-même, tant qu'il n'a pas bougé de chez lui, est de l'avis de sa mère. Mais s'il va au collège, il s'aperçoit ^qu'il y a d'autres garçons qui le valent, et il devient peu plus modeste. Puis il entre dans le monde,
m cercle s'élargit, et il voit qu'il est des gens bien
168 DE iNEVV-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
supérieurs à lui, et sa vanité étroite s'atténue encore. Enfin, s'il voyage à travers la terre, son esprit prend conscience de la vraie relativité des choses humaines, et ce n'est qu'alors qu'il vaut vraiment tout ce qu'il peut valoir.
c Le Français ne voyage pas assez. >
Sur certaines lignes de chemins de fer, dans le wagon des fumeurs — un immense car qui contient une centaine de places divisées par rangées de deux places — se trouve un employé qui vend aux voyageurs du tabac, des cigares, des cigarettes, des allumettes, des bonbons, du chocolat, des fruits, des magazines, des crayons, etc., etc. Il prend un siège ou deux pour y mettre ses marchandises, plus une place pour lui. Quand on est arrivé au terme du voyage, il remet ses corbeilles et ses boîtes dans une malle, et recommence ensuite le trajet inversement.
Cet employé est d'un sans façon charmant. II siffle, il fume, il crache comme père et mère. J'ai même vu ceci qui ne me scandalisa nullement, j'ai hâte de le dire, mais que j'ai noté scrupuleusement pour bien montrer à mes compatriotes que, comme dit Alfred Gapus, chaque peuple a ses usages : l'employé est assis sur une banquette, en train de lire son journal, les jambes croisées. Passe un monsieur qui va boire un verre d'eau à la fontaine qui se trouve à l'extrémité du wagon. L'employé, qui a des boîtes d'allumettes devant lui, dit au monsieur sans même mettre un doigt à la casquette qu'il a sur la tête : € Du feu, S. V. P.? » Le monsieur, debout, s'arrête, fait tora-
ber la cendre de son cigare, le tend vers le cigare de remployé qui y allume le sien, et qui se remet à lire son journal en disant du bout des lèvres, sans lever les yeux : « Merci >.
Les maisons, je l'ai dit, sont très étroites à Nev^^- York. Les pièces sont distribuées en hauteur. Seuls, les archimillionnaires peuvent se payer le luxe des enfilades de salons. Mais il y a des Guzmans partout. Ici voici comment Guzman procède.
Il a loué, en plein centre mondain, trois appartements au même étage, dans trois maisons voisines. Il a fait percer des portes dans les murs, et comme les étages n'étaient pas exactement de la même hauteur, il y a une marche ou deux pour passer de l'une dans l'autre pièce.
— Ce n'est pas malin, n'est-ce pas? me disait-il en me faisant visiter son triptyque, mais il fallait y penser. Il n'y a pas beaucoup de monde à New-York qui pourrait montrer un appartement de vingt mètres de façade !
Et c'est vrai.
En Amérique, je n'ai pas remarqué que les femmes aient la coquetterie du pied. Dans les rues, si vous vous promenez une demi-heure à travers les voies les plus fréquentées, et que vous vous attachiez à ne regarder qu'à terre, vous ne voyez, sous les jupes, que des chaussures larges et aplaties du même format, à peu près, que celles des hommes.
C'est ce qui frappe Tobservateur, ici comme en Angleterre.
Autrefois,, les Anglo-Saxons ont dû avoir, comme les autres peuples, la coquetterie du pied cambré; ils envièrent sans doute le pied andalou, étroit et rassemblé, qui ressemble à un sabot de chèvre. Mais, comme ils n'y arrivaient pas facilement, ils se sont évidemment résignés, avec leur caractère pratique, à abandonner cette ambition et à faire du pied long le pied idéal, le pied chic! Ils y sont arrivés, et si bien, que chez nous la mode est depuis plusieurs années, aux chaussures en fuseau, d'autant plus élégantes qu'elles sont plus longues.
Mieux encore ! Aujourd'hui, en vertu de la supériorité reconnue des modes anglo-saxonnes, vous voyez les Espagnols, les Espagnols chic, adopter les souliers longs !
De même encore, les Anglo-Saxons, planches rigides et sans grâce, sont devenus pour eux des colonnes majestueuses, types essentiels de dignité froide et de tenue. Ils ont fait un chic de leur raideur naturelle que les snobs imbéciles de tous les pays tendent à imiter, — jusqu'à nouvel ordre!
Un souper chez M. K..., qui avait réuni « les plus belles femmes de New-York », miss R..., Factrice qui passe pour la plus jolie des États-Unis; miss T.... entre autres. J'ai vu là les plus beaux jopux, les perles les plus rares, les plus grosses, les plus pures; les plus ronfles. Dans des vitrines, des coquilles d'huîtres perlières qui ont conservé leurs perles, de
toutes formes, de toutes dimensions, complétées, arrangées avec des peintures qui en font des sujets d'ornement : une succession de petites perles forme le corps d'une libellule dont les ailes sont la nacre du crustacé, d'autres grosses perles doubles sont les seins d'une Amphitrite, l'une en a même trois, et d'autres coquilles encore par douzaines.
Pendant le souper, un orchestre de naturels d'Hawaï joue et chante des airs locaux. Une femme, moitié Japonaise, moitié créole, chante, accompagnée par la voix de six hommes et le son des guitares. Sa voix est pure com.me un cuivre et douce comme de l'or vierge; elle nous pénètre doucement jusqu'aux fibres profondes du cœur; elle a l'air de sortir de ses yeux noirs et graves, car la bouche remue à peine et ses yeux sont si vivants et si mélancoliques ! Son chant a quelque chose de liturgique, de simple et de passionné, si mélodieux, si caressante, si beau. Autour de la table du souper, les hommes sont froids, les femmes paraissent comprendre. A ces accents, voilà des cieux chauds qui se révèlent et des solitudes ardentes et religieuses. Les voix pleurent et caressent, appellent, supplient et adorent. Sensation surprenante, inattendue et inadéquate de beauté et d'art.
J'ai, depuis, éprouvé une sensation analogue, le soir de mon arrivée à Pittsburg, en Pennsylvanie. C'était par une nuit glacée de février. Il était deux heures et demie du malin. En attendant mes bagages dans le large vestibule d'entrée de la gare, inondée de lumière électrique, je regardais et j'écoutais trois ou
quatre nègres en train de laver le carrelage du sol. Armés d'une longue lavette, qu'ils promenaient avec de lents mouvements rythmiques sur le sol, ils chantaient. Leurs voix étaient sonores et douces. C'étaient des airs mélancoliques comme des psaumes de deuil; leurs voix, d'une justesse irréprochable, se mariaient à la tierce et à la quinte. Elles s'élevaient, rythmiques et pures, dans le vaste hall, et les murs de pierre et le sol de faïence s'en renvoyaient les échos. Quelque chose d'insurmontablement nostalgique émanait de ces chants et de ces faces noires. J'avais des visions de paillotes au bord de fleuves taris sous des cieux brûlants.
Dehors, une tempête de neige faisait rage.
Je serais resté là longtemps, mais mes bagages arrivèrent, et je dus les suivre dans la rafale glacée...
(suite)
Ansonia. — Un immeuble de 300 appartements bâti par un architecte français. — 25 millions de construction. — Description. — Plus de domestiques. — Confort et commodité. — On trouve tout dans la maison. — L'Aquarium. — Poissons monstrueux. — La faune aquatique des Bermudes.
Ansonia. — Vous vous souvenez peut-être de cet hôtel Waldorf que j'ai essayé de vous décrire, et de ses 1,400 chambres. J'ai visité, depuis, un immeuble au moins aussi étonnant : c'est une maison de rapport qui a 17 étages et qui renferme 2,979 pièces, réparties entre 300 appartements I
Cette maison, la plus grande de New-York, s'appelle Ansonia. Elle est construite daas le haut de Broadway, entre les 73' et 74" rues, et elle occupe, à elle seule, la moitié du bloc. Avec les belles façades blanches de ses six pavillons en briques déterre cuite, aux ornements discrets, et les grilles bleu pâle de ses balcons, elle tranche heureusement, par sa hardiesse
et son grand caractère d'harmonie, sur l'uniformité triste des immeubles environnants.
L'architecte, M. Paul-E. Duboy, qui est Français, a résolu là le difficile problème de faire de la jolie architecture avec une maison de 17 étages, d'en rendre les 3,000 pièces commodes et facilement accessibles, de les éclairer et de les orner avec goût, d'en différencier la décoration, de faire, en un mot, de l'art avec de l'immense et d'entrer dans l'esprit pratique et utilitaire des Américains en conservant ses qualités originelles d'élégance et d'harmonie.
Tout le rez-de-chaussée est occupé par les pièces communes de l'habitation : un grand palmarium où tous ks locataires peuvent se tenir, des boudoirs pour les dames, des salons de réception, une salle de concerts et de réunions, un restaurant, un grillroom, un café, un bar, un magasin froid pour la conservation des fourrures, des boutiques de tabac et de cigares, de fleuriste, de papeterie, de mercerie, un bureau de poste, un pharmacien, un banquier, un médecin, un dentiste! Les couloirs, les vestibules sont d'une ampleur monumentale et d'un luxe étonnant : boiseries de chêne, murs aux revêtements de marbre, escaliers de marbre, tapis épais ! Naturellement, il y a des ascenseurs partout, dans tous les couloirs, dans tous les angles, a toutes les portes de toutes les façades. A part les ascenseurs à l'usage des habitants et des visiteurs, il y en a huit pour les domestiques et les fournisseurs et deux pour les meubles, les malles, les pianos; même dans une cour, j'en ai vu un de dimensions énormes sur le plateau duquel on plaçait une automobile et une voiture de déménagement qu'on descendait dans les sous-sols pour la
décharger! Chaque appartement a son téléphone, cela va de soi.
Au W étage, on trouve une autre salle à manger pour 450 personnes. Les fenêtres sont de vastes baies qui ouvrent sur l'Hudson. Le point de vue est splendide. Tous les murs, toutes les boiseries sont couverts de fleurs peintes par un artiste français, M. Victor Dangon, dont la modestie égale le talent. Il a fait là des merveilles et un miracle I II a peint 80 mètres de fleurs en guirlandes, en gerbes, en bouquets, en parterres, avec un rare bonheur de coloris. Toute la flore de l'ancien et du nouveau monde est là : les roses, les pivoines, les soleils, les œillets, les bégonias, les magnolias, les lis, les orchidées, les marguerites, les chrysanthèmes s'épanouissent parmi des feuillages élégants et décoratifs. Le plafond de la salle est vitré; des palmiers naturels se dressent de place en place, et l'on pourrait se croire dans une serre magnifique créée par le caprice de quelque nabab. Il n'y a rien de semblable dans toute l'Amérique. Et, comme on voit, l'art français se défend ici, malgré l'écrasante concurrence des architectes et des artistes indigènes qui se liguent et se serrent les coudes et qui ont naturellement pour eux le patriotisme et l'orgueil nationaux.
On trouve, dans Ansonia, des appartements de 20 pièces, pour le prix de 25,000 francs, et des appartements de garçon pour 3,500 ou 4,000 francs : deux salons, une chambre à coucher, une salle de bain. La moyenne des appartements est de 7,000 à 8,000 francs.
Ai-je besoin de dire que chaque appartement a deux salles de bain : une pour les maîtres et une pour les domestiques?
La maison fournit gratuitement le chauffage, l'électricité, le froid et l'eau distillée. Partout vous trouvez des robinets d'eau froide et d'eau chaude. Chaque logement est garni d'un buffet fixe, de poêles, de fourneaux et de glacières. Il y a des placards tout le long des murs des couloirs.
Dans les sous-sols sont installées des machines d'une puissance de 2,000 chevaux-vapeur pour la production de la chaleur, de l'électricité, du froid et de la force nécessaire au fonctionnement des ascenseurs; il y a aussi une piscine de 32 mètres de long sur 8 mètres de large, à l'usage gratuit des locataires. Cette piscine est alimentée d'eau douce, mais des conduites spéciales peuvent y amener à volonté l'eau de mer! A côté de la piscine, des chambres de repos et toute une installation d'hydrothérapie et de massage.
Pas un mètre de terrain de perdu, ni dans la surface ni dans la hauteur! On a tout utilisé, et on a tout prévu.
Même, comme le problème des domestiques n'est pas encore résolu en Amérique, on a pensé au cas fréquent où les mauvais serviteurs abandonneraient leurs maîtres à l'improviste (car ici ils sont libres de partir d'une heure à l'autre, et, les jours de réception, ils ne s'en privent pas!) et on a organisé un service de domestiques ambulants. Au premier signe, cuisinières ou valets de chambre passent du service général d^Ansonia au service particulier des locataires.
Ânsonia a coûté 25 millions de frais de construction. Commencée en 4899, elle était déjà habitée au mois de décembre 1902!
Quelle est la valeur d'une, telle spéculation? J'ai
voulu m'en rendre compte en détail. Et j'ai appris ceci : que le revenu de la location entière du bâtiment, appartements, magasins, blanchisserie (j'avais oublié la blanchisserie du sous-sol), se monte en cbiflre rond à 850,000 dollars par année, c'est-à-dire à 4 milions et demi de francs.
Il y a naturellement à défalquer de ce chiffre les impôts et les salaires des employés. La chambre des machines nécessite à (elle seule 42 employés. Il y a, en plus, le service des cuisines, des restaurants, les garçons d'ascenseur, deux femmes de chambre par étage, les chasseurs, les teneurs de livres, les caissiers. En plein rapport et le personnel au complet, les dépenses d'exploitation ne dépasseront pas 150,000 dollars. Cela suppose donc, déduction faite des frais d'amortissement, un bénéfice annuel de 2 millions et demi.
C'est appréciable.
L'Aquarium.
Les choses purement jolies, c'est-à-dire jolies en elles-mêmes, jolies sans utilité, sans volonté de l'être, sont ce qu'il y a de plus rare en Amérique.
L'Aquarium de New- York est une de ces choses-là. Il passe pour posséder des spécimens de poissons extraordinaires; il fait l'admiration des étrangers curieux, et la foule s'y presse le dimanche; mais je crains bien que les quatre cents ne l'ignorent.
Je suis allé le visiter un dimanche après midi. Il est situé sur le bord de l'IIudson, à Battery Place, à la pointe extrême de la langue de terre où New-York est bâtie.
Au milieu de la salle centrale, on a creusé de grands bassins où s'ébattent des otaries et d'autres bêtes sans intérêt.
Tout autour, derrière les vitres glauques, vivent et s'ébattent des poissons de toute espèce qui promènent à travers les algues l'illusion de leur liberté.
Mais on passe rapidement devant ceux-là, pour arriver plus vite au beau spectacle.
C'est la section des poissons des Bermudes.
En voici de larges et de plats, avec, au lieu de tête, une sorte de hure; leur peau, d'un luisant satin, se zèbre destries d'un bleu azur, d'un bleu idéal et angélique, et d'or; leur œil est en diamant noir. En voici, sabrés de stries vert pâle alternées d'argent mat : on dirait qu'ils ont au cou un collier de corail et que leur queue est de diamant. Le hog-fish a aussi un affreux groin au lieu de tête; il est mince comme une limande, maislarge de vingt centimètres et très court; c'est une espèce de feuille agile aux yeux de turquoise morte. Puis voici des poissons carrés^ à tête presque humaine, tigrés de tatouages noirs, aux constellations d'ambrejaune. La crevalleaunequeueensabre double, aux arêtes coupantes, qu'on dirait métalliques. Le spotted-moray ressemble à un serpent d'argent tacheté de sang noir; il a la tête aplatie et il replie sa queue en multiples nœuds comme une couleuvre effrayée; il reste labouche ouverte goulûment et le gosier haletant, comme s'il allait mourir. Le queen triagger a deux petites dents, une en haut, l'autre en bas de la bouche; son corps est zébré de larges bandes d'émail bleu, son ventre a l'air d'une gaine d'or flexible et sa queue resplendit comme une plume de paon incrustée de pierreries. Son voisin est encore plus magnifique :
son corps est une armure rrécailles bleues et vertes, ses nageoires et ses ailerons sont de saphir translucide. Plus loin, il y a un poisson-ange : des ailes, de vraies ailes en gaze de nacre légère sont posées au-dessus de sa queue. Le moon-fish (le poisson-lune) est une bête ronde et plate comme une plaque d'argent, ses nageoires et sa queue sont aiguisées et coupantes comme des faux, sa tête est un groin plat, elle tient la moitié de son corps qui se promène sans cesse avec des mouvements convulsifs. A coté de ces poissons ronds et carrés, en voici un triangulaire ! Son dos est un talus à double pente, et son ventre est plat : un petit cochon d'Inde opalin, un rayon de lune délayé dans de l'absinthe.
Il en est d'autres, et d'autres encore, dont les formes sont des imaginations d'Apocalypse ou d'artistes japonais : quand ils passent dans la lumière laiteuse de l'aquarium, on aperçoit des ventres de soleil et ,des dos qui sont des arabesques de pierreries, des oiles d'or et des ailes de scarabées, des moires mouchetées d'émeraudes et des écharpes de l'Inde. Quels croisements paradoxaux ont produit dans les eaux tièdes des Bermudes ces fabuleuses fleurs marines, ces soles monstrueuses qui flamboient comme les ceintures de gemmes des maharadjahs, ces anguilles aux ailes de papillons bleus, ces maquereaux au pelage bouton d'or soutaché d'améthyste !...