Si, encore, vous alliez l'écouter
qui s'étendent sur des milles et des milles. Quant au sentiment d'admiration pour l'art que les Français en général — y compris en particulier, à l'heure présente, votre collaborateur, M. G. Ohnet qui méprise les Américains, — quant à ce sentiment que vous nous refusez parce que nous n'en faisons pas étalage, il existe pourtant. Si vous saviez observer clairement, vous auriez pu comprendre, par une analyse simple et directe et après huit mois de séjour parmi nous, que notre succès dans l'industrie qui attire sur nous l'admiration et la crainte du monde, provient justement de ce même esprit de dévotion qui, depuis un temps immémorial, inspire et accroît la production artistique.
« Produisez, produisez, que ce soit la plus infime parcelle d'un produit, produisez au nom de Dieu ! — Cette devise de Teufelsdrockh est désormais une idée fondamentale des cerveaux américains. Elle les force à travailler, à réussir, et après le succès, à travailler encore sans idée de gain, dans le but de réaliser la seule destinée évidente de Vhomme : l'action.
« De même que pour le Français, Tidéal, le but, c'est la vie, pour l'Américain, c'est le travail pour le travail.
« Vous dépensez la moitié de votre temps et les deux tiers de votre énergie à tenir vos comptes et à faire des économies de bouts de chandelles pour ne pas tarir la misérable rente qui vous permet de vivre oisifs, de patauger dans l'art et de flâner sur les boulevards. L'Américain, au contraire, voit dans la vie non seulement un but mais un instrument d'action, il travaille en sachant qu'il est homme et en essayant
de répandre par le monde les fruits de son labeur actif et incessant.
« Vous n'eussiez pas éprouvé de pitié en constatant la pauvreté de nos musées historiques, si vous vous étiez arrêté pour compter le nombre d'années durant lesquelles le peuple américain a figuré dans l'histoire. De ce point de vue, il vous serait bien difficile de trouver un peuple qui ait fait quelque chose de mieux que nous dans cet ordre de choses*. D'ailleurs, le passé n'apparaît valable et intéressant qu'à la vieillesse branlante, aux vieilles gens et aux vieux peuples. Notre gloire, s'il vous plaît de la voir, est celle du travail qui prépare l'avenir. Elle n'est pas enfermée dans un passé momifié, dans des musées, ou cataloguée dans des livres, que le vieillard couve des yeux et manie de ses doigts tremblants : comme si, faute d'énergie intérieure pour embellir son existence, il voulait conjurer la mort par les rêveries et les reliques du passé ^
€ Évidemment, pauvres Français, vous n'êtes pas responsables d'être nés dans un pays dont la grandeur est renfermée dans les musées historiques. De même que nous, Américains, si nous jouissons d'un sort plus heureux, ce n'est pas grâce au mérite de notre propre intrigue I Ne venez donc point parmi nous avec votre rôle héréditaire de vieillards myopes, sourds, infirmes et bougons. Nous sommes trop jeunes et trop
1. D'accord. Mais quand on n'a rien à mettre dans un musée, on n'en fait pas. C'est justement ce qui m'a fait rire — et bien innocemment — à Boston.
2. Pourquoi alors cette manie que vous avez de vous vieillir, et d'essayer de donner le ciiange? Vous agissez comme ces faux nobles qui étalent des parctiomins ridicules et sans valeur. Ayez donc l'orgueil de ce que vous êtes. C'est cela, en eûet, qui lait votre mérite, sinon vôtre gloire.
occupés pour songer à ce qui n'est plus. Nous ne voulons pas vous manquer de respect*, mais ce n'est pas nous donner un bon exemple que de nous gronder toujours et de nous dénigrer comme vous le faites ^
€ Les digressions sur l'habileté des Américains dans l'art de cracher manquent d'esprit et de délicatesse, surtout quand elles s'adressent à des lectrices. Vous dites même que nous avons établi des concours pour ce genre de sport. Je n'ai nullement l'intention de nier, sur certains points, la vulgarité des Américains. Si je voulais être malveillante, j'admettrais qu'en une foule de cas, ils sont presque aussi grossiers que les Française Mais depuis que Dickens fit pour la première fois une réflexion spirituelle sur cette habitude de cracher tout en essayant de l'expliquer par les conditions climatériques de notre pays et leurs conséquences, depuis ce temps cette habitude est une source de plaisanteries pour la vieille Europe.
« Je ne veux pas la déiendre ici, pas plus que je ne voudrais me moquer de la toux des tuberculeux en France *.
« En ce qui concerne la correction des habitudes individuelles, avouez qu'il nous manque encore celle de « manger bruyamment^ » et malgré leur habileté, leur adresse reconnues, il faut que les Américains