‹ En AmériqueChapitre 16 sur 27 · C'est de la modestie, je vous assure · texte numérisé non relu

C'est de la modestie, je vous assure

viennent à Paris pour apprendre à cracher leur nourriture sur la table — arêtes, grains de raisins et autres choses semblables que certaines gens mangent, mais que vous n'avalez pas*. Vraiment, vous savez, vous êtes très habiles à viser vos assiettes en crachant votre nourriture, et vous n'avez pourtantpas decoursàParis pour cultiver cetart I II vous est naturel, n'est-ce pas?

« La décence est en quelque sorte une vertu. Mais si la question de décence concernant le moment, l'endroit, la manière dont s'accomplissent certaines fonctions naturelles est une question pendante que chaque peuple résout à son gré, il n'en est pas moins vrai que les conditions dans lesquelles s'effectuent ces fonctions suffisent à distinguer l'homme des chiens. A ce propos, je dois dire que les habitudes qui ont cours le long des rues de Paris ont souvent agité en moi la question de savoir où — si ce n'est aux États- Unis, — il y a une différence entre les chiens et les hommes? Je trouve dans Paris des chiens, quelques saints et quelques grands enfants, — mais des hommes...? I

« Croyez-moi, Monsieur Huret, il est tout à fait affligeant qu'une femme raisonnable, qui n'aime pas à attirer sur elle l'attention, paraisse si agressive, même lorsqu'elle défend son pays. Je demande que vous teniez compte que j'ai été provoquée, et j'espère que ma façon d'agir ne vous paraîtra ni désagréable ni

1. Comment faites-vous donc pour avaler les pépins, les grains de raisins, les arêtes de poissons, les petits os et les grains de plomb du gibier qui se mêlent à votre nourriture? Ohl si vous saviez comme vous avez tort d'aborder ce genre de critique! Lisez donc mes petites remarques loyales et sincères sur les manières que j'ai constatées, pages 164 et suivantes.

indigne d'une femme. Je suis simplement une Américaine qui, malgré son dévouement à la vérité et à son pays, n'en reste pas moins pleine d'admiration pour le charme de votre peuple ^ Je ne crois pas cependant, comme un de vos remarquables compatriotes essayait de m'en persuader dernièrement, que ce charme provient de vos défauts. — Vous êtes charmants, au contraire, en dépit de vos défauts. C'est dans l'espoir que votre charme grandira encore par cette vue plus large de l'Amérique et des Américains que je vous écris. Non : ne me remerciez pas, — « Je n'ai fait que mon devoir », comme dit Dewey quand il fit tout sauter dans le port de Manille.

« Avec la très vive assurance de ma plus haute estime, permettez-moi de rester, Monsieur,

« Sincèrement votre

« Flora Mac Donald Thompson. »

Ainsi soit-il, Madame et chère puritaine.

1, Ironie charmante, Madame, à laquelle mes lecteurs seront. J'en suis sûr, bien sensibles, comme au ton général de votre lettre.

SO

réourie de domestiques. — Psychologie des émlgrants. — L'égalilarisme. — Exigences. — Cirez vos chaussures vousmêmes. — Cuisinières américaines. — Besognes pour nègres.

— Le lavage des fenêtres. — Budget domestique d'un ménage moyen. — Heures de liberté. — Le salon et le piano des domestiques. — Coafortahle américain. — Sans-gêne des employés de toute sorte. — Syndicats. — Pays de cocagne.

— La domesticité ennoblie. — Essai sur les raisons de Tégalitarisme en Amérique.

Ce pays, où presque tous les problèmes de la vie matérielle sont résolus par les machines avec ingéniosité, se heurte à une difficulté qu'il n'a pas su encore surmonter : le service des domestiques. Je suis sûr qu'il la résoudra un jour ou Tautre. Et déjà même on entrevoit des solutions pratiques de la question. Mais, en attendant, le voyageur européen peut s'assurer quelques heures divertissantes en se faisant raconter l'histoire des rapports de maîties à serviteurs américains.

Il y a pénurie de domestiques aux États-Unis. C'est le revers de la médaille I L'Amérique écréme chaque année le résidu des énergies inemployées, inadaptées ou ratées du vieux continent. Et Ton conçoit fort bien qu'un homme volontaire, ou une femme avisée, quittant le sol natal pour tenter la fortune en exil ne consentiront pas longtemps à servir la destinée des autres dans la position subalterne de la domesticité.

Mais est-ce seulement parce quMls sont énergiques que les paysans ou les ouvriers déclassés d'Europe oublient, presque du jour au lendemain, en mettant le pied en Amérique, toute notion de hiérarchie? Dans leurs montagnes de Galabre ou du Piémont, dans les champs d'Irlande, n'étaient-ilspas les mêmeshommes? Certes. Mais au sein des vieilles civilisations dont ils faisaient partie, les classes riches se trouvaient en même temps les plus cultivées, les plus intelligentes, les plus instruites, et dominaient naturellement les autres. Le prestige de l'éducation, des façons, aidait à cette sujétion des pauvres, qui, séculairement, s'y étaient plies.

Et les voici soudain transportés dans un pays neuf, sans aristocratie, sans passé, où les plus riches d'aujourd'hui sont des pauvres d'hier, comme eux; les voilà au milieu de leurs semblables ! Exactement, à la lettre, ce sont des hommes comme eux, sans plus d'éducation, sans plus d'instruction, ni de façons. Tous portent le même costume. Ils ont même air, et, avec leurs têtes rasées, même visage. Ce milliardaire débuta, il y a trente ans, sans un sou; cette foule énorme de millionnaires débarqua d'Allemagne, d'Angleterre, d'Irlande^ de Scandinavie, de Suisse ou du

Tyrol, dans Tétat exact où ils se trouvent eux-mêmes. Instinctivement les hommes se redressent. Et c'est une mauvaise position pour un domestique. Ajoutez, à ce sentiment de son égalité avec tous ceux qui l'entourent et qui s'impose à lui, le spectacle pour ainsi dire instantané de fortunes qui s'élèvent, les occasions quotidiennes d'initiative et d'entreprise, l'entraînement irrésistible de cette poussée vers le lucre. Et, comme il n'est venu en Amérique que pour s'enrichir, il ne stationne dans les antichambres serviles que juste le temps indispensable. Dès qu'il a mis de côté la petite réserve suffisante, le voilà qui prend son vol, — à moins qu'il ne soit tombé dans une place favorisée, chez un maître généreux, voyageant et recevant beaucoup, entouré d'amis munificents. J'en ai vu, de celte sorte, qui, à l'insu de leurs maîtres, se faisaient de 12,000 à 15,000 francs par an.

Cette pénurie de domestiques augmente les exigences du personnel. On ne trouve pas de domestique à moins de 120 francs par mois. Les cochers de bonne maison gagnent de 400 à 500 francs par mois; le chef, 450 francs*. Mais ne demandez pas à ces gens de faire un seul geste en dehors de leurs attributions ! La cuisinière ne mettra pas la nappe, et la femme de cbambre ne cirerait pas une paire de bottines d'homme pour un empire; elle ne lavera pas non plus les fenêtres. Si vous voulez que vos chaussures soient cirées et vos fenêtres lavées, vous ferez venir un nègre pour cela. Je connais personnellement beaucoup de gens qui, pour éviter cette dépense superflue, sortent

1. Je ne parle pas des chefs des Mackay ou desGould qui gagnent beaucoup plus, et qui; ceux-îà, le méritent blenl

tous les matins de chez eux avec leurs bottines crottées, à la recherche d'un décrotteur. Il est vrai que les décrotteurs sont très nombreux et qu'on en trouve partout. Mais c'est égal I

Les serviteurs américains se recrutent surtout chez les Irlandais, les Italiens etles Suisses. Mais l'Irlandais est combatif et bavard. Bientôt, la politique le tente. Et l'on peut dire que les Irlandais dirigent les villes comme politiciens etles maisons comme domestiques.

Les petites paysannes irlandaises qui débarquent à New-York, à Boston ou à Baltimore, ne savent absolument rien du service intérieur d'une maison. A peine ont-elles appris dans leur pays de famine à faire bouillir des pommes de terre. Mais je vous ai dit qu'il y avait des écoles de ménage dans tous les grands centres. C'est là qu'elles vont directement. Elles emploient leurs économies à suivre pendant trois semaines, un mois — pas un jour de plus — les cours de cuisine et de déblayage (quel cours! quelle cuisine!) et, désormais, elles n'accepteront plus moins de 100 francs par mois comme femme de chambre et de 125 francs comme cuisinière*.

1. J'ai rencontré à l'Hôtel de la Touraine, à Boston, un garçon de salle français originaire de Perpignan. Je l'interrogeai sur sa situation. Si j'ai bien compris, il avait dû fuir le service militaire. Depuis son arrivée, il se faisait 750 francs par mois y compris les 150 francs de salaire fixe que lui payait l'hôtel, le reste, en pourboires. Et la nourriture par-dessus le marché. 11 habitait au douzième étage d'une maison voisine une petite chambre garnie, avec tapis et salle do bain, pour 8 dollars par semaine (40 francs).

— On mange mal, me disait-il, mais on gagne plus d'argent qu'un député français. Et le service n'est pas lourd : de 7 heures du matin à 10 heures, de midi à 2 heures, et de 5 heures à 9 heures. Le reste du temps on est libre. Pas de nettoyage à faire comme à Paris et ailleurs. Et, comme, en général, on manque de personnel, on est plein d'égards pour nous.

Vous devinez quelle cuisine elles peuvent apprendre en trois semaines ! Et ces iemmes de chambre ne savent ni coudre, ni coiffer, ni habiller leurs maîtresses. Elles se refusent absolument, non seulement à cirer les bottines, mais encore à brosser les robes! D'ailleurs, jamais un homme n'oserait en Amérique demander à une femme de lui cirer ses bottines ou même qu'une femme donne un coup de brosse à son vêtement.

Je ne voulais d'abord pas croire à de telles choses. J'y voyais une exagération paradoxale. Mais je les ai contrôlées dans toutes les villes par où j'ai passé, et je peux citer mes références.

Ainsi, un de nos compatriotes de Chicago, qui gagne largement sa vie mais qui n'est pas riche, m'a établi comme suit le budget mensuel minimum de sa domesticité, qui, on va le voir, n'est pas exagéré :

Une cuisinière (il faut bien manger) 125 fr.

Une femme de chambre (il taut bien que les lits soient faits, que les meubles soient époussetés et que la table soit servie) 100 fr.

Blanchissage (la femme de chambre se refusant à laver un mouchoir), trois jours par semaine 70 fr.

Nettoyage (il faut bien battre les tapis, laver les corridors, les fenêtres, et la femme de chambre n'est pas là pour cela), un homme spécial deux ou trois heures par jour 60 fr.

Un jardinier, qui consent en même temps à laver Tautomobile 200 fr.

Et ces gens sont nourris, logés et blanchis I Et ils exigent tous deux jours de liberté par semaine, de deux heures après-midi à six heures, et

deux autres jours, de huit heures du soir à minuit. Débrouillez-vous. C'est à prendre ou à laisser.

La cuisinière et la femme de chambre ne veulent pas servir le diner le soir du dimanche. Ce jour-là elles exigent leur liberté complète à deux heures. Vous voilà donc forcés de dîner à une heure et demie de Taprès-midi. Si vous avez faim le soir, vous irez au restaurant, ou vous vous servirez vous-même.

Ce n'est pas touti

Il y a des domestiques qui veulent un salon pour recevoir leurs amis.

On m'en a cité qui exigeaient le droit à l'usage du piano un jour par semaine.

Si les chambres où on les loge ne leur conviennent pas, ils en demandent une autre. Je connais une maîtresse de maison qui, après avoir changé plusieurs fois de femme de chambre, était enfin tombée sur une jeune Norvégienne qui faisait assez bien son affaire. Elle était prête à tout supporter pour la retenir. Or, elle exigea par deux fois de changer de chambre, sous des prétextes divers, et finalement menaça de s'en aller si on ne lui donnait pas « la chambre d'amis t> qui lui plaisait. Et il fallut que la dame en passât par là.

Il y a le lundi, dans toutes les villes importantes, des expositions à bon marché des grands magasins. Les Unions (car tous les domestiques sont syndiqués, naturellement) exigent que les patrons permettent à leurs serviteurs d'y aller, for shopping y pour acheter. De sorte que si le lundi vous avez besoin de vos domestiques, vous serez lorcé de vous en passer! Et cela, de par la loi des Unions.

Même dans les hôtels, ces mœurs se retrouvent. On

n'y cire pas les chaussures. Pendant tout mon séjour (excepté à New- York), je n*ai pas vu une seule paire de bottines devantles portes des chambres dans toutes les villes que j'ai traversées. Au début, étonné de retrouver au matin mes chaussures dans le même état que la veille, je sonnais et j'exigeais qu'on me les cirât. J'y renonçai bien vite. On me les faisait attendre une demi-heure et on me réclamait soixantequinze centimes qu'il me fallait payer immédiatement au nègre qui me les rapportait.

J'ai fait comme tout le monde. Je sortais avec mes bottines crottées, allais à la recherche d'un nègre, ou je descendais dans le sous-sol de l'hôtel où il y a presque toujours des décrotteurs.

Les Américains, qui y sont habitués, ne souffrent pas de ces coutumes. Les premiers pionniers ont eu bien d'autres soucis que ceux-là! La dureté, l'âpreté de la lutte dans les deux premiers siècles de la colonisation ont dressé des générations à s'endurcir, à se servir soi-même. D'autre part, les ouvriers et les paysans qui émigrent chaque année et qui forment à présent la majorité de la nation n'ont pas été élevés dans l'ouate. Devenus riches, ils continuent, quand il le faut, à se suffire à eux-mêmes et à n'être embarrassés de rien. Ce qu'ils exigent, surtout, c'est qu'on ne leur fasse pas perdre leur temps. L'Américain est dans la vie comme le soldat en campagne : il peut se contenter du minimum de commodités et supplée au reste par sa propre initiative et sa philosophie. Celte comparaison est très juste, et j'y insiste : l'Américain a toujours Tair décamper. Ce pays en perpétuel changement, en progrès, a des airs de provisoire. Jamais je n'ai vu personne se plaindre, à l'hôtel, que la oui-

sine fût mauvaise ou le service mal fait. Pourvu que la table soit copieuse, ils approuvent. Cent fois j'ai entendu des gentlemen dire à table : « Délicieux I » devant des plats immangeables. Il est vrai qu'ils mélangent tant de sel, de poivre et de sauce à tout ce qu'ils mangent, que le goût initial des plats a disparu.

Je vous ai déjà raconté les façons des employés des services publics, leur familiarité, leur indépendance absolue et acceptée du public; le verre à eau commun à tous dans les trains, dans les prétoires, que jamais je n'ai vu rincer ni par celui qui a bu, ni par celui qui va boire; les domestiques des hôtels frappant à la porte de leurs poings, poussant la porte avec leurs pieds s'ils sont de mauvaise humeur, sifflant très haut dans votre chambre en attendant vos ordres, ne se pressant jamais, se refusant complètement à vous rendre un service qui ne soit pas dans leurs attributions rigoureuses.

Aussi, dans les premiers temps d'un séjour en Amérique, sommes-nous sceptiques à l'égard de la réputation de confortable du pays. Nous jouissons bien, en effet, des chambres chaudes, des lits moelleux, de la lingerie abondante, de la balnéation toujours prête, de la commodité des moyens de transport, etc. Mais nous oublions vite ces avantages quand, ayant un bouton à coudre ou un point à faire après six heures du soir, le groom nous répond que le tailleur de l'hôtel est parti et que la femme de chambre se refuse à le suppléer I

Vous devinez quelles doivent être les conséquences de cet état général d'indépendance des esprits !

Chez les natures vulgaires il se traduit par une insolence, un sans-gène incroyables. S'apercevant

très vite que ceux qu'ils servent ne leur sont supérieurs en rien, sinon par leur fortune, ils sont amenés à abandonner tout respect et toute déférence envers leurs maîtres. Mais dans ce pays cela n'a rien de choquant. La première surprise passée, on est bien forcé de constater que cette émancipation est légitime et normale. Puisque les patrons ne sont, en fait, supérieurs à leurs domestiques, ni par l'éducation, ni par la moralité, ni par les manières, ni par rien de caché ni de visible, que quelquefois même les domestiques ayant servi des Européens pourraient apprendre à leurs maîtres des façons civilisées qu'ils ignorent, il arrive ceci : que peu à peu les employés prennent conscience de cette égalité avec leurs employeurs et qu'ils n'acceptent de servir que sous de fortes garanties d'indépendance et d'être commandés qu'avec toutes les formes et tous les égards dus à des collaborateiirs.

De là cette insécurité permanente des maîtresses de maison devant leur domesticité. Une dame américaine n'est jamais sûre le matin de pouvoir dîner chez elle le soir. Car — tout se tient — un domestique n'est pas tenu à ses huit jours, comme chez nous, ni même à ses quarante-huit heures. S'il lui plaît — et il lui plaît souvent, — il retire son tablier, va faire sa malle, met son chapeau et exige son règlement immédiat, instantané. Les « Unions » le veulent ainsi et les tribunaux sanctionnent cette coutume.

Vous voyez par quelle série de compromissions et de petites lâchetés doivent passer les gens qui veulent conserver un personnel dont ils sont à moitié satisfaits.

Cette indépendance des serviteurs, et de l'employé

en général, a donc relevé la profession. En Amérique, il n'y a pas de déchéance à servir. Alors que chez nous, et dans toute l'Europe, l'état de domestique est considéré comme moins noble que celui d'artisan, là-bas on ne fait pas de différence entre les diverses manières de gagner sa vie. C'est ainsi que j'ai vu, à Boston, un garçon d'ascenseur, en service dans une maison bourgeoise, qui suivait à certaines heures les cours de l'Institut technologique. On m'a dit :

— Ce n'est pas un domestique qui est étudiant, c'est un étudiant qui est forcé d'être domestique.

Et il était là, avec son binocle d'or, assis dans le vestibule de l'immeuble, devant une petite table, à lire de gros livres de science. Lorsque quelqu'un arrivait, il se levait, montait dans l'ascenseur, conduisait le visiteur à l'étage demandé et redescendait devant sa table de travail.

Dans toutes les universités américaines on trouve des étudiants placés dans des situations analogues.

Cette indépendance du domestique, et en général, de tout employé, ne vient donc pas, comme des théoriciens systématiques l'ont dit jusqu'à présent, et comme l'Américain orgueilleux s* en prévaut, du sentiment moral de l'égalité des hommes. Ce serait trop beau I Elle vient seulement de l'égalité de fait de toute cette population d*émigrants qui, à raison de près d'un million par année, constitue la nation. Arrivés tous avec quelques dollars en poche, s'étant trouvés aux prises avec les mêmes difiicultés, le même inconnu, ayant éprouvé les mêmes déboires et les chances pa-

reilles, ils ont la notion positive et de fait qu'ils se valent.

Si ces mœurs durent, je n'y vois rien à reprendre, au contraire. Et si elles étaient le résultat de Féducation, la conséquence d'idées démocratiques conscientes et raisonnées, l'Amérique serait la terre idéale de l'égalité, — sinon de la fraternité humaine. Mais je ne crois pas cela du tout. La notion de la hiérarchie et le goût des distances sont inconnus ici , parce que — je l'ai déjà dit, — presque tous les Américains ont la même origine et manquent d'éducation. La seule différence qui existe entre les hommes provient de la richesse; or la richesse seule, si elle donne de l'orgueil, ne leur donne pas de morgue. Et même la richesse toute neuve, si vite gagnée, toujours menacée, demeure bonne enfant. Mais laissez grandir quelques générations, laissez pénétrer dans la société bourgeoise les façons et les modes des aristocraties européennes, et vous verrez les descendants de ces gens simples s'affubler des manières distantes, de la réserve poseuse et de toutes les cérémonies fanées que les iaautes civilisations de l'avenir auront alors d'ellesmiêmes supprimées.

Et cela est si vrai que déjà le marchand de bestiaux et le mineur de l'Ouest, sitôt enrichis, s'empressent de siîiger, avec les moyens en leur pouvoir, le chic de la, vieille Europe : ils endossent l'habit tous les sairs et se pochard^nt dans les clubs comme d'autheu-. thentiques lords anglais.

La réclame ubiquiste. — Budgets de publicité. — Étalages.

— Serpents. — Squelettes. — Cercueils et pianos. — Agences. — Artistes réclamiers. — La réclame mondaine.

— Une profession lucrative. — La réclame carnavalesque.

— Les cerfs-volants du milliardiaire. — Pavage en argent.

— Ce qu'on entend par pharmacien en Amérique : bazar universel. — Banquismes divers. — Le suicide à la portée de tous. — Pour rendre le travail agricole attrayant : un orchestre en plein champ. — Tout le monde marchand. — Dévotion intéressée : vingt sous par jour pour prier Dieu ! — Un morphinomane pratique. — Il invoque c sa sainte mère » pour attirer des clients.

Je n'ai pas eu la prétention d'étudier la réclame américaiae. Il m'eût fallu pour cela consacrer plusieurs mois à ne regarder que les murs, les étalages et les journaux. Car la réclame américaine est infinie; elle est vivante et multiforme; elle est graphique, imprimée, verbale, chantante, mécanique, lumineuse, théâtrale; elle stagne sur les murs, marche dans les rues, galope sur les routes, roule sur les lignes de

chemins de fer et de tramways, navigue sur les fleuves et vole dans les airs. Comment fixer dans un étroit chapitre l'ubiquité obsédante de cette déesse nationale*?

Impossible. Je me suis contenté de noter au hasard des rencontres les manifeslations de réclames naïves, pratiques ou pittoresques qui m*ont frappé.

Et ce sont, d'abord, les étalages. Il n'y a aucune trace de goût ni d'art en Amérique, pas plus à Nev^- York qu'à Kansas-Gity, pas plus à Washington qu'à Pueblo, dans l'arrangement des vitrines. Je vous ai raconté qu'à Nev^^-York, pendant le temps du Concours hippique, le plus chic magasin de la 5® Avenue, pour bien marquer Tactualité sportive, avait mis de la paille dans sa vitrine, à côté des fouets, des étriers, des mors, au-dessous de cravates et de gants pendus n*importe comment I

1. Voilà à titre d'échantillon, le budget de publicité de seize des principaux magasins de New-York :

dollars.

John Wanamaker 500,000

Siegel-Gooper 400,000

Simpson-Crawford 400,000

R. H. Macy et G» 350,000

Adams Dry Goods C° 300,000

Bîoomingdales 300,000

Hearn 250,000

Enrich Brothers 200,000

Frederick Loeser et G* 200,000

Abraham et Strauss 100,000

Rolhemberg et G» 175,000

H. O'Neill et G» 150,000

Sacks et G" 100,000

B. Altman et G» 100,000

A. D. Malhew*s Son5 100,000

Ghapman et C« 100,000

A San Francisco, à la vitrine d'un marchand de drogues, il y a un amas de serpents — peut-être une centaine — de toutes dimensions, dont un gros serpent boa, et deux serpents à lait {milk snake) qu'on nourrit de lait et de mouches. Ils sont sous une cloche de verre où des mouches voltigent. Et les passants s'amusent à regarder les animaux qui s'enroulent et se déroulent comme des cordes vivantes. Les serpents suivent, patients et attentifs, le vol des mouches qu'ils réussissent de temps à autre à saisir d'un mouvement rapide comme une balle.

A l'époque de Pâques, un pharmacien avait mis dans sa vitrine des poussins éclos delà veille et teints de différentes couleurs. Gela signifiait que l'apothicaire vendait des œufs de Pâques et de la teinture pour les cheveux.

A l'étalage d'un marchand d'ice cream, à Chicago, un oiseau empaillé perché sur une branche tient dans son bec un squelette d'enfant I Expliquez cela si vous pouvez.

Un marchand étale, d'un côté de sa devanture, des pianos, de l'autre des cercueils. Vous y voyez des bières de toutes qualités : en plomb, en aluminium, en chêne ciré, avec des applications rutilantes de métal argenté ou doré, aux coins et sur le couvercle. Ce marchand a fait le trust des cercueils de la ville. Un jour, tous les ouvriers du trust s'étant mis en grève, on faillit manquer de bières pour les pauvres. Car il n'y avait en réserve que des bières pour gens riches. Cette industrie est une des plus prospères; elle rapporte du 500 p. 100.

Le seul joli étalage que j'aie vu, c'est à Chicago. Une modiste avait installé une sorte de grand arbre

de cuivre aux branches desquelles pendaient des chapeaux de femmes. Des lampes électriques aux couleurs changeantes s'allumaient, s'éteignaient, alternaient, mélangeaient leurs teintes et mettaient en valeur les couleurs des rubans et des fleurs. C'était ingénieux et joli.

La réclame est systématisée en Amérique comme dans aucun autre pays du monde.

Il existe des agences autrement importantes et compliquées que les nôtres. C'est là que vous trouvez, outre les facilités pour placer vos annonces dans n'importe quelle feuille de l'univers, des rédacteurs qui se chargent de les libeller à votre goût, spirituellement, gravement, pittoresquement, des dessinateurs qui vous offrent des afliches de toutes sortes et de toutes dimensions.

Certains de ces artistes, dont le talent n'est fait que d'imagination excentrique, gagnent 60,000 francs par an. Les gens à idées sont bienvenus dans ces agences. On les accueille toutes, sauf à les mettre au point et à les adapter au goût des clients. J'ai vu sur le pignon d'une maison une peinture faite à même le mur, et qui avait quarante mètres de haut sur vingt ou trente de large. C'était une réclame pour un whisky; elle représentait simplement un bonhomme brandissant joyeusement une bouteille à la marque de la fabrique.

Il existe une Compagnie de publicité dans les airs. J'ai vu, en effet, à New-York, voltiger au-dessus de l'Hudson, d'immenses banderoles-réclames traînées par des cerfs-volants : c'était le Standard OU de M. Rockefeller qui se rappelait à l'attention du monde.

Mais les plus amusants encore et les plus typiques, ce sont les moyens que les Américains emploient

pour tirer Tœil du chaland. Gomme ils n'ont pas le goût ni ringéniosité qu'il faut pour séduire le passant par l'arrangement et la mise en valeur des objets, ils recourent à des procédés plus grossiers, mais dont la puérilité fait ma joie.

Ainsi, un hôtelier de Chicago n'avait-il pas, il y a quelques années, pavé le bar de son hôtel de dollars authentiques en argent I Et j'ai vu à la devanture d'un chapelier dont les chapeaux valaient cinq francs, un dollar en papier jeté sur chacun des couvre-chefs.

Un marchand de drogues qui lançait un nouveau poison avait posé, à un coin de rue très fréquentée, une grosse horloge très voyante, avec, au-dessus, une main indicatrice et cette inscription : « C'est l'heure d'essayer le tonique un tel 1 j

Un entrepreneur se charge, à forfait, de débarrasser les maisons des rats, souris, cafards, punaises, fourmis, mouches, etc. Il lait promener à travers la ville une belle voiture peinte de couleurs éclatantes, et dont les panneaux sont en verre. Derrière les vitres, vous voyez tous les échantillons des bêtes nuisibles, de gros rats d'égout enfermés dans des boîtes, des souris, etc.

Les inventeurs d'eaux pour les cheveux ne se contentent pas, comme chez nous, de belles affiches étalant de longues chevelures de femmes. A Boston, vous admirez toute la journée assise derrière la vitre d'un magasin et tournant le dos, une jolie jeune fille blonde, ses cheveux défaits traînant à terre. Pour ne pas s'ennuyer, elle lit. Une pancarte indique que ces cheveux ont une longueur de 1 m. 50 et que c'est l'eau X qui les a fait pousser ainsi. La foula s'arrête, admire et achète les bouteilles merveilleuses.

Un campagnard, affublé ridiculement, le chapeau enfoncé jusqu'aux oreilles, se promène d'un air ahuri dans les rues de Boston, une valise à la main. Il manque à chaque instant de se faire écraser par les voitures et les tramways. Il a Tair si bête que tout le monde le regarde; de temps en temps, il retourne sa valise, la plaque sur son ventre, et on y voit écrit : Buvez et mangez chez Smith.

Un autre truc du même genre enfantin : une femme habillée d'un costume criard, avec des plumes jaunes et vertes à son chapeau, circule lentement sur la Commonwealth, un petit miroir fiché dans le d^s. Quand un nombre suffisant de curieux s'est arrêté pour la regarder, un bonhomme qui la suit avec une affiche, — et qu'on ne regardait même pas, — s'interpose entre elle et le public, bien obligé de lire sa réclame !

Et ces réclames, ces boniments forains, ces pages d'annonces, les Américains les transportent dans la vie mondaine avec une candeur incomparable. Vous lisez dans le New-York Herald, un article dont le titre est en gros caractères, précédé d'un portrait de femme et d'une photographie de main. Le titre dit :

Un artiste dit qu'une fille de Denver a les mains les plus parfaites du monde entier,

Kt, en sous-titre :

Le sculpteur Bradelle, de Paris, rend hommage à une fille de VOuest.

Puis vous lisez :

« Pendant son voyage en Amérique, à la recherche de trésors d'art et de beaux sujets pour l'ornement

de son atelier de Paris, M. Bradelle, un célèbre artiste français, trouva récemment à Denver la main la plus parfaite du monde entier. Celle qui la possède est miss Fanny Rosenthal, du numéro 922, 25^ Rue; une charmante jeune fille bien connue dans la jeune société de Denver.

« Le peintre et sculpteur éminent fut si frappé de la beauté de cette main qu'il sollicita la grâce d'en prendre un moulage, etc., etc. »

Et dans le Chicago Tribune^ vous pouvez lire ceci :

« La plus belle femme de l'Europe est une Américaine. C'est Mrs. Laurence Townsend, femme du ministre américain de Belgique. M, Francis, président de l'Exposition de Saint-Louis, qui revient d'un voyage dans les principales villes du continent, dit en effet :

« — J'ai vu beaucoup de femmes très belles et très gracieuses en Europe. Mais si l'on me demandait laquelle m'a produit la plus grande impression et celle qui mériterait la palme de la beauté, je dirais que c'est Mrs. Laurence Townsend, et c'est là l'opinion de la plupart des gens en Europe. »

C'est bien simple! Et il ajoute :

« — Par sa beauté et son esprit, Mrs. Townsend a aidé au succès de son mari dans les cercles diplomatiques, car c'est un monde où de telles qualités chez une femme servent à la réussite d'un diplomate. »

La réclame-phonographe a fait son apparition dans presque toutes les villes. L'entrepreneur de cette publicité traite avec un directeur de théâtre, un marchand de crème glacée, un restaurant populaire, c'est-à-dire qu'il cherche tous les endroits qui reçoivent le plus de monde, et achète le droit exclusif de faire parler ces phonographes-réclames. Et vous entendez tout à coup pendant un entr'acte, ou entre deux plats de votre dîner, une voix de stentor qui vous recommande dans le style le plus pittoresque du monde, un produit, un « tonique », un piano, des chaussures, des montres, ou un spectacle.

J'ai découpé l'annonce suivante dans un journal de Chicago :

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