‹ En AmériqueChapitre 4 sur 27 · UN CLUB D'ENFANTS · texte numérisé non relu

UN CLUB D'ENFANTS

Le Doy's Club. — Enfants de douze à seize ans. — Une famille de braves gens. — Les Peixotlo. — Election du Club. — Discours d'un président et d'un secrétaire de quatorze ans. — Une charmante soirée. — Ce qu'on fait au Club. — Plus de petits vagabonds. — Excursions d'été. — La vallée da Yosémite. — On couche à la belle étoile. — Six semaines d'exploration. — Les sports des petits pauvres. — Le journal du Club. — Réclames pratiques. — Jeux d'enfants. — Le plus jeune fabricant des Etats-Unis. — Raymond Davis, à onze ans, gagne 250 francs par mois.

J'ai passé une soirée comme invité dans un club d'enfants, le c Boy's Club i. Parfaitement! Les plus jeunes membres ont douze ans ; les plus grands, seize. Je n'avais pas idée qu'une telle institution fût sérieuse et durable, et je ne suis pas encore revenu, d'ailleurs, de mon étonnement.

Le président de ce club, celui qui l'a créé il y a six ans et qui le fait vivre, est M. Peixotto, un homme

d'une quarantaine d'années, au vaste front, aux cheveux blonds frisés, à la figure jeune, aux traits doux d'apôtre, qui consacre exclusivement sa vie à son œuvre. Il a, en effet, quitté ses propres affaires, mis de côté toute ambition et tous rêves d'avenir. Et il est sans fortune I

Voilà ceux qui sauveront l'Amérique des dangers d'un réalisme trop étroit, — des êtres comme celui-ci, qui ne pullulent certes pas, mais qui ne sont pas si rares qu'on pourrait le craindre, qui n'ont souci des intérêts vulgaires, qui mettent tout le bonheur de leur vie dans le dévouement à leurs semblables.

La sœur de M. Peixotto m'avait conduit à lui, miss Jessie Peixotto, l'Américaine la plus intelligente, je crois, que j'aie rencontrée aux Etats-Unis. C'est une jeune fille jolie, élégante, avec toute la grâce et le charme de son sexe, et qui sans quitter le sourire charmant de ses yeux bleus et de sa bouche spirituelle, mène, elle aussi, une vie d'apostolat. Non seulement elle fait partie de toutes les œuvres féminines de San Francisco, mais encore elle est en relation avec toutes les organisations philanthropiques du pays, en connaît le fonctionnement et s'intéresse à leur prospérité. Pourvue de tous les titres universitaires possibles, elle continue à suivre certains cours pour y apprendre [des choses qu'elle ignore, mais qu'elle croit utile d'enseigner aux femmes et aux enfants des ouvriers 1 Où verrions-nous cela, en France?

En son aimable compagnie je visitai les œuvres d'éducation et les œuvres charitables de la ville. Nous allâmes un soir au Boy's Club. C'était une modeste maison dans un quartier ouvrier. 11 n'y avait pas

de tapis, et il n'y faisait pas exagérément clair. Mais dès le seuil on se trouvait dans une chaude atmosphère, vivace, animée, cordiale. Des enfants d'ouvriers, l'œil éveillé, l'air heureux, de manières polies, passaient en riant dans les couloirs, grimpaient et descendaient lestement les escaliers.

Il y avait justement, ce soir-là, séance d'élection pour le renouvellement du bureau. Une trentaine de jeunes garçons vinrent s'asseoir sur les gradins d'une petite salle. L'ancien bureau se tenait au bas des gradins, devant une table. Chacun écrivit sur des bouts de papier les noms de ses candidats. On dépouilla tout haut le scrutin, et les noms du président, du secrétaire et du trésorier furent proclamés.

Le nouveau président (il avait bien quatorze ans), qui jusqu'alors mâchonnait de la gomme, se leva, mit sa main gauche dans sa poche, appuya l'autre sur la table, et, l'œil franchement ouvert sur son public, remercia ses camarades de l'avoir élu, les assura qu'il ferait tout son possible pour mériter leur confiance et poussa trois hourras pour le club. Puis il reprit, quelque part, sa gomme un instant abandonnée et se remit à mastiquer.

Le drapeau du club fut apporté, on l'agita plusieurs fois de droite à gauche aux cris de tous les membres, comme on fait dans les universités pour acclamer les couleurs de l'école. Puis, le secrétaire se leva à son tour, remercia à peu près dans les mêmes termes que le président, promettant, en plus, qu'il tiendrait bien soigneusement le livre des séances du club.

Tout cela eut lieu le plus sérieusement et le plus simplement du monde. Les élus se levaient et parlaient

sans aucune sorte de gêne. Leurs camarades les écoutaient d'un air d'approbation. Les membres de l'ancien bureau, qui venaient d'être battus, n'en montraient aucun dépit et applaudissaient comme les autres.

Ce qui m'étonnait le plus, c'était le sérieux naturel de ces « gosses » ; c'était aussi l'absence absolue de toute moquerie, de toute ironie même lointaine. Ils disaient : « Mister président » avec la même gravité qu'au Congrès de Washington. Quand les voix s'élevaient, le président frappait la table avec un petit marteau, et le silence se faisait aussitôt.

Je me disais, en les regardant, qu'en France les enfants de cet âge se seraient moqués les uns des autres ; je devinais l'air embarrassé et rougissant des élus qui n'auraient jamais pu ni même osé parler. Je ne dis rien des grandes personnes, qui eussent été les premières sans doute à en sourire et à en plaisanter.

Pendant ce temps, M. Peixotto, assis sur un gradin parmi les enfants, les couvait d'un œil paterne et heureux, n'intervenant jamais, les laissant libres de diriger leurs opérations à leur guise. Il applaudissait avec eux, criait avec eux, comme un grand camarade.

Puis il y eut un petit concert. L'un des membres se mit au piano, joua un morceau; le président chanta un air avec une jolie voix de soprano, sentimentale et nuancée, sans aucune affectation ni gêne, les mains derrière le dos; d'autres chantèrent aussi avec des voix d'enfants qui commençaient à muer, d'autres récitèrent des histoires, et on leur faisait fête.

Enfin, on joua une petite pièce comique, de leur composition, dont ils avaient écrit seulement le scé-

nario. Les personnages improvisaient leurs rôles chacun à sa façon. Affublés d'étoffes impossibles et de chapeaux usés où Tintrigue voulait qu'on versât de l'eau, pour faire rire, ils remplirent parfaitement leur programme. C'était puéril et gentil. M. Peixotto avait son rôle. Il ne jouait ni plus mal, ni mieux qu'eux, avec une conviction, un sérieux égaux aux leurs.

Et, comme il était dix heures et demie, chacun s'en alla se coucher. Mais, avant de partir, les membres du club vinrent serrer la main de M. Peixotto, d'un air si cordial, si affectueux, si filial, qu'on s'en sentait tout attendri.

On me fit ensuite visiter les différentes chambres du club, et on m'en expliqua le fonctionnement.

Le club est ouvert à tous les enfants du quartier présentés par leurs parents. Mais, comme la maison serait trop petite pour les recevoir tous le même jour, M. Peixotto a créé plusieurs clubs et y a réparti les enfants. De sorte que chaque club dispose d'un jour, ou plutôt d'une soirée. Ils arborent un nom différent et leur autonomie est parfaite. Le dimanche, tous les clubistes peuvent venir. Ils se répandent alors dans les différentes chambres de la maison, la bibliothèque, la salle de jeux (échecs, dominos, dames, etc.), le gymnase pourvu d'une salle de douches. M. Peixotto ou l'un de ses amis leur raconte des histoires de voyages ou des anecdotes drôles. Aux plus grands, on fait un cours d'économie politique et d'histoire contemporaine. Des conférenciers bénévoles leur enseignent les différentes Constitutions du monde civilisé et les interrogent. Comme ils doivent avoir lu les journaux de la semaine, ils disent ce qui s'est passé dans le pays qui fait le sujet

de la leçon en cours. Ainsi, ils apprennent à s'intéresser aux choses de la politique générale et à les connaître.

Ils ont une fanfare 1 Ceux qui savent un peu de musique apprennent à jouer d'un instrument de cuivre et, de temps en temps, ils donnent une audition à leurs invités. Ces jours-là sont jours de grande fête. On en profite pour organiser des concerts plus sérieux, avec Schumann, Schubert, Rubinstein, au programme. Ils chantent aussi des chœurs et vont les faire entendre dans des tournées à travers TEtat de Californie.

L'été, M. Peixotto les emmène çn excursion dans la célèbre vallée du Yosémite, qui se trouve à quarantequatre heures de San Francisco, dans la Sierra Nevada. C'est une contrée réputée dans toute l'Amérique par l'excessivité de sa végétation et le pittoresque de sa nature: une Suisse tropicale plus énorme et plus variée que la nôtre, où les cascades et les gorges sauvages abondent. Leur grand ami les emmène là avec des chariots remplis de provisions et de tentes, et ils campent sur la dure pendant six semaines d'été, visitant tout. Ils y voient les plus vieux et les plus grands arbres du monde, le Séquoia, qui a 29 mètres de circonférence, 9 m. 40 de diamètre et 82 mètres de hauteur. Sa branche principale, disent les guide», est à 60 mètres du sol, et elle a une épaisseur de

2 mètres. On passe en voiture sous un tunnel de

3 mètres de haut et de 3 mètres de large percé dans le tronc de l'un de ces arbres.

On pense si leur joie est grande de ces promenades I M. Peixotto profite de ces six semaines pour leur enseigner tout ce qu'il peut sur la faune et la flore du

pays. Ceux qui apprennent un métier trouvent le moyen d'utiliser leur savoir-faire.

Car il y a aussi, au club, des cours manuels. L'espace est si restreint qu'on ne peut y installer de grands ateliers. Mais, dans de petites chambres, à force d'ingéniosité, M. Peixotto réussit à créer des cours de vannerie, de dessin industriel, de brosserie, d'ouvrages au canif sur du bois léger, d'imprimerie même. Des gens de bonne volonté viennent y enseigner, ou bien d'anciens membres du club entrés dans l'industrie. Les enfants qui vont encore à l'école arrivent au club à la sortie des classes; ceux qui travaillent déjà n'y arrivent que dans la soirée.

Le sport non plus n'est pas négligé.

Outre la salle de gymnastique que renferme le club et à laquelle un instructeur est attaché, le club prend part à des matches de foot-ball, de base-bail, de courses à pied, de saut, contre d'autres équipes; les exercices ont lieu le samedi après midi. On se rend sur le champ du match aux sons de la fanfare, et on y défend ardemment le drapeau du club.

Ce n'est pas tout.

Le club a sa revue : les Heures enfantines (le Boy's Hour), rédigée et imprimée par M. Peixotto et par les élèves qui désignent eux-mêmes le Conseil de rédaction.

C'est une brochure d'une vingtaine de pages in-^s qui a même des annonces. L'une d'elles dit ceci : « Garçons, n'achetez plus vos bonbons que chez X. Ils sont faits par une femme, fabriqués de pure crème et de sucre naturel, et vous pouvez en manger autant que vous voulez, sans être malades I »

La revue contient des récits d'aventures et de

voyages, brefs et vivants; elle dit ee que font les enfants chez eux, dans les magasins, les bureaux, les écoles ; elle cite ceux qui arrivent à la renommée par une action extraordinaire ou quelque talent particulier; elle publie des comptes rendus des séances de foot-ball et autres sports ;elleparle des jeux nouveaux, enseigne comment il faut les jouer, raconte des plaisanteries, reproduit des images amusantes, et mille autres choses semblables.

Le Conseil de rédaction invite les enfants à envoyer des lettres sur leurs excursions et leurs expériences personnelles. 11 est recommandé de n'écrire que des lettres courtes et d'aborder tout de suite le sujet.

Excellente école de journalisme!

On les convie aussi à poser des questions auxquelles on leur promet de répondre du mieux possible.

J'ai lu en entier un numéro du Boy's Hour, Je voudrais vous le résumer brièvement pour vous montrer comment écrivent les jeunes Américains, ce qui frappe le plus leur esprit et ce qui les amuse davantage.

Dans un article sur le base-bail, j'apprends que San Francisco possède actuellement plus de soixantedix équipes de base-bail I Le rédacteur ajoute :

« Ce jeu, en quelques minutes, permet de gagner bon appétit. Mais, avant tout, c'est le sport masculin par excellence. Il vous apprend à devenir vif et développe la promptitude et la rapidité de Tesprit. Certains joueurs sont devenus si adroits à ce jeu qu'ils en ont fait leur métier. Joe Corbett, le phénoménal lanceur de balles, reçoit un dollar par chaque balle qu'il lance. »

Dans un chapitre sur les « Choses difficiles à faire >, je lis :

« Vous ne pouvez demeu rer cinq minutes immobile, si vous avez les yeux bandés.

« Vous ne pouvez vous tenir debout contre le mur d'une chambre, les deux pieds touchant le lambris de toute leur longueur.

« Vous ne pouvez écraser un œuf de poule en le serrant de toutes vos forces, quand il est placé entre vos mains dans le sens de la longueur.

« Vous ne pouvez vous lever d'une chaise sans pencher le corps en avant ou sans mettre vos pieds dessous. A la condition, naturellement, d'être assis d'aplomb sur la chaise, et non pas sur le bord.

« Vous ne pouvez rompre une allumette de bois ordinaire, placée sur l'ongle du médius, en appuyant sur ses extrémités avec les deux doigts voisins, bien que cela paraisse facile à première vue. »

La Revue donne ensuite, comme modèle à suivre, l'initiative de trois jeunes membres du club.

Le premier est un jeune gamin de treize ans qui, depuis quatre ans et demi, fait partie du Boy's Club, et qui occupe maintenant le rang de « sergent en second ». Il déclare qu'il aime les exercices plus que tout le reste. Il possède une sorte de génie de la mécanique et a construit déjà plusieurs machines et moteurs qui fonctionnent dans la perfection. C'est un des plus vieux choristes du chœur des jeunes garçons. Il s'intéresse à la musique. Son ambition en fera probablement un musicien.

Le second est un jeune garçon imprimeur, W^alter Downing, âgé de treize ans, qui va encore à l'école et qui s'occupe déjà personnellement d'affaires d'impri-

merie. Il possède en propre une presse de six sur neuf, et plusieurs manufactures et maisons de commerce lui commandent des cartes de visite, des imprimés et même des petites affiches. Tout son travail est fait en dehors des heures de classe.

Le troisième est un jeune fabricant, Raymond Davis, de Portland. C'est probablement, dit le rédacteur, le plus jeune fabricant des États-Unis. Il ajuste onze ans et s'occupe d'affaires qui, certains mois, lui rapportent 50 dollars (250 fr.). Il fabrique une espèce de poudre odorante qu'il vend à ses camarades de classe et aux gens de son voisinage. « Ce produit doit avoir quelque mérite, car ces personnes en achètent de plus en plus, p

Et ainsi du reste I

J'oublie sans doute bien des détails sur l'organisation de cette œuvre enfantine. Ce que je tiens à répéter, c'est qu'une œuvre comme celle-là, sa création, son existence et sa durée sont dues entièrement à l'initiative d'un seul homme.

Un jour qu'il voyait, en passant, des enfants se battre dans la rue, il se dit qu'il vaudrait mieux les faire entrer dans une maison où on leur enseignerait à se respecter et à se solidariser, pour en faire plus tard des hommes dignes et respectables. Une vieille dame riche, à qui il parla de son projet, lui donna une maison qu'elle possédait entre autres. Il alla voir chez eux les parents des enfants de son quartier, qui d'abord le renvoyèrent sans politesse; mais l'apôtre ne 3'd rebuta pas : il revint; peu à peu, les parents cédèrent, et à présent la maison devient trop petite.

Et c'est ainsi qu'en Amérique on fonde les œuvres sociales.

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