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QUELQUES INSTITUTIONS

Universités californiennes, — Berkeley. — Chapeaux historiques.

— Déchirures glorieuses. — Stanford. — Une université riche de 150 millions. — Ostentation des donateurs. — Un musée ridicule. — La première bavette et la dernière pipe.

— Les settlements. -^ Le Club des Mères. — Œuvres intelligentes et utiles. — Écoles d'orateurs populaires. — Charité pratique. — Le trust de la bienfaisance. — L'élément français à San Francisco. — Sociétés charitables. — Hôpital modèle. — Un budget idéal.

Il y a deux universités célèbres dans le Far- West : Berkeley, université d'État, et Stanford, université privée.

Berkeley est bâtie au milieu d'un site charmant, au pied d'une colline, parmi des pelouses et des allées plantées de chênes centenaires, en face de la baie de San Francisco, avec une vue splendide de la Porte d'Or qui ouvre sur l'infini de l'océan Pacifique. Au

soleil couchant on ne peut rien rêver de plus magnifique. A part cette situation probablement unique au monde, l'université de Berkeley ressemble, pour un profane comme moi, à toutes celles qu'on voit aux États-Unis; les bâtiments, les classes sont les mêmes. Il y a ici, pourtant, une différence : jeunes gens et jeunes filles sont m.êlés. De plus, les modes extérieures varient un peu... Les chapeaux de feutre mou sont noirs pour les seniors et gris pour les juniors. Les plus vieux, les plus sordides, passent pour les plus chics. On en rencontre avec des peintures abracadabrantes. Mais plus ils ont de trous, de déchirures, de taches, de bosses, plus ils s'en vont en loques, plus glorieux ils sont. J'en ai vu de plus cabossés, de plus fripés, de plus piétines que ceux du Capitaine Fracasse, et les feutres des cadets de Gascogne au siège d'Arras reluisent d'ostentation à côté d'eux. Leurs coutures, leurs balafres ont, paraît-il, une histoire. Et il faut voir l'air de fausse simplicité, d'orgueilleuse indifférence, qu'arborent les étudiants sous ces coiffures d'émeute 1 Gentille et puérile réaction de l'Ouest indépendant contre la correction un peu gourmée de l'Est puritain.

A part cela, ce que j'ai retenu de plus typique de ma visite à Berkeley, c'est un amphithéâtre naturel où se donnent des représentations et des conférences. Figurez-vous un vaste cirque en entonnoir, entouré de pins. Sur son flanc circulaire disposé en escaliers, l'architecte n'a eu presque rien à faire pour installer des gradins. La voix porte comme sous une cloche de verre. Quand j'y suis passé, des ouvriers se hâtaient de bâtir une scène où M. Roosevelt en tournée a dû, depuis, faire son dicours.

Vous avez entendu parler de Berkeley. C'est à cette université qu'une richissime dame américaine, Mme Ilearst, mère du directeur du. New-York Journalf a donné 500,000 francs destinés aux seuls frais d'un concours architectural pour l'achèvement de l'université. J'ai vu les différents projets soumis au jury. Le plus original, le plus ingénieux, le plus artiste, était sans contredit celui d'un jeune architecte français, débordant d'idées et de talent, installé à Boston, M. Despradelles, élève de l'Ecole des Beaux-Arts, très estimé à Paris de tous ses confrères. Mais c'était trop joli.

L'autre université, libre celle-là, fut créée par la veuve d'un financier qui avait, paraît-il, à se faire pardonner une fortune colossale, trop facilement acquise, M. Stanford. L'université Stanford est dotée d'un capital de 150 millions de francs, et ses propriétés ont une superficie de 3,360 hectares ! huit fois celle du bois de Boulogne! Elle est dédiée à la mémoire du jeune Stanford, mort prématurément. Les immenses bâtiments aux murs de grès rouge, aux toits de tuiles rouges, les cours, les frontons des portes, tout a subi l'empreinte et le souvenir des « modestes fondateurs d. On n'a jamais vu cela nulle part au monde. Il existe, entre autres, un arc de triomphe avec une Mme Stanford à cheval sur la frise , de toute beauté I II y a aussi, au milieu d'une cour pavée d'une affreuse mosaïque, un socle immense surmonté de toute la famille Stanford, Monsieur, Madame et Bébé,

en bronze, d'une naïveté, d'une inconscience, d'un manque de goût idéaux I

Une église tout entière est dédiée à la mémoire du père, avec des vitraux qu'il faut voir, ainsi qu'un musée spécial des souvenirs du jeune Stanford. Ce musée, tout en marbre, a de massives portes de bronze. De chaque côté du péristyle de marbre, où s'érige un fronton grec, s'élèvent deux statues de marbre de Florence. On peut y admirer sa première montre, ses habits d'enfant, sa première bavette, ses guêtres, ses j-ouets, fouets, canons, chevaux, locomotives, boggies, cars; puis les fleurs qu'il eut sur sa table pendant sa maladie, et ses livres, ses dessins, des oiseaux empaillés qu'il tua lui-même, des glanes quelconques de ses voyages en Europe, que sais-je encore I

Certes, je trouve très respectable ce sentiment d'une mère qui lui fait conserver jusqu'aux moindres reliques de l'enfant unique qu'elle aima. Mais elle les enfermerait chez elle que son culte ne perdrait rien de sa tendresse. Mme Stanford, au contraire, étale son reliquaire aux yeux indifférents des badauds. A quoi cela correspond-il? Veut-elle nous imposer seulement sa religion pour Stanford junior ? Ce n'est pas suffisant, puisqu'à côté des souvenirs de l'enfant, voici les pipes dans lesquelles fuma M. Stanford senior; voici ses blagues, voici les peignes dont Mme Stanford — encore vivante — consentit à se démunir, voici, sous verre, la robe qu'elle revêtit ellemême pour poser devant M. Donnât, celle qu'elle portait à White-House, etc., etc. !

On dit la fondatrice un peu faible du cerveau. Les gens qui veulent la frapper à la bourse commencent

par la frapper à la tête... Ils vont à elle et l'assurent que son fils mort ne désapprouverait pas le don qu'ils sollicitent. Elle leur demande toujours vingt-quatre heures pour consulter son fils. Et, suivant Tinspiration du mort, elle donne ou ne donne pas...

Aussi doit-on excuser cet étalage un peu extravagant. Mais personne ne sourit ni du musée filial, ni de la garde-robe maternelle, ni des « fumeries » paternelles, ni des statues de bronze de toute la famille. Comme tout cela est enfermé entre des murs de marbre, que des millions par dizaines ont été dépensés, et que, surtout, le sens du ridicule et de l'ironie est presque inconnu ici, on admire de confiance, comme on admire, à Boston, le Musée historique des États-Unis.

Heureusement toutes les œuvres philanthropiques n'ont pas ce caractère d'une vanité si naïve.

Les settlements sont des institutions admirables. Ceux et celles qui s'en occupent ne sont pas précisément des gens riches, au contraire. Ils donnent leur temps, leur dévouement, avec une modestie mille fois plus attrayante et plus respectable que l'encombrante ostentation de Stanford. Ces settlements n'ont pas de but bien défini. Leurs attributions varient suivant la forme d'imagination ou d'activité spéciale des organisateurs, suivant les besoins ou les occasions aussi. Généralement quelques dames, quelques jeunes filles louent de leurs deniers, dans un quartier ouvrier, une

maison quelconque aussi vaste que leurs moyens le permettent.

Puis elles se rendent à domicile, invitent les hommes et les femmes à y venir. Ici, par exemple, dans celui où me conduit miss Jessie Peixotto, et dont elle s'occupe avec un dévouement simple et charmant, les dames ont fondé le « Club des Mères ». Les femmes des ouvriers du faubourg et leurs filles y apportent leurs affaires à raccommoder; on leur enseigne à coudre (car la plupart dans ce pays ne le savent pas), à repasser, à couper des patrons, à faire la cuisine. Ce jour-là, on leur montrait dix façons d^ faire cuire dix sous de viande.

Les hommes aussi sont reçus. Ils s'y occupent de tout ce qui les intéresse. Tout ce qu'ils doivent savoir pour s'améliorer, se défendre dans la vie, s'enrichir, lutter, trouve ici sa place. Il s'y fait des conférences sur l'utilité des Trade Unions, Car l'Amérique s'augmente chaque année de sept à huit cent mille individus nouveaux, qui n'ont jamais fait partie d'aucune association syndicale et qui s'y montrent réfractaires. Ils s'initient aux résultats de l'association, apprennent quels sont leurs droits, lisent des chapitres de la Constitution, de la législation de l'État californien, on les encourage à voter, à se soucier des projets de lois à imposer à leurs mandataires, sur le travail des enfants, sur les logements insalubres, que sais-je encore? Au bout de quelque temps, ils savent comment diriger un débat, apprennent à parler eux-mêmes. En un mot, à tous ces gens venus des quatre coins du monde, ignorants pour la plupart, isolés et exposés aux mille dangers de la solitude, on crée une vie sociale, un foyer, des préoccupations qui élargissent leur horizon

de labeur maniaque, et on améliore leur vie matérielle.

Les enfants aussi ont leur place dans les settlements. Ils y trouvent une salle de gymnastique, une bibliothèque, des jeux. Parfois, il arrive qu'une quinzaine de jeunes gens du quartier se groupent et viennent demander un local pour fonder un club. Il leur est accordé. Ils y sont les maîtres absolus.

La charité est vraiment abondante en ce pays prospère. Elle est même souvent exploitée, comme partout, par des professionnels. Mais le génie pratique de la race se défend contre les abus. Et le trust de la bienfaisance a fait son apparition à San Francisco, trust utile celui-là. Il s'appelle le « Comité des dotations charitables ^. Institué non seulement pour protéger la société contre les fraudes, mais aussi contre les entreprises inutiles, il renseigne toutes les sociétés de charité qui ontrecours à lui, distribue des cartes aux gens de bonne volonté et honnêtes qui seuls ont qualité désormais pour recevoir les offrandes et les dons.

Le trust applique les méthodes d'affaires à la bienfaisance. Ainsi, il se refuse à organiser lui-même des concerts et autres attractions semblables et en donne le monopole à des entrepreneurs spéciaux. Les gens charitables placent alors les billets ; l'organisateur paye les frais, prélève 50 p. 100 sur la recette et verse le reste à l'œuvre. Ainsi, le trust ne court aucun risque.

Pour la répartition des secours, l'organisation est la même. Le trust a des agents dévoués dans le personnel des setllementSy qui vont eux-mêmes au domicile des malheureux, s'enquièrent et dressent un dossier complet qui sera soigneusement classé dans fies archives.

Il s'occupe du placemeat des enfants, emploie à cet effet des agents salariés qui n'ont aucun intérêt dans ce placement, organise des orphelinats, des crèches, des œuvres de soins aux malades, etc.

Et tout cela en dehors de l'État, sans subvention officielle, sans contrôle politique, sans entrave, par la seule force de l'initiative privée, par la seule vertu de l'individu.

Les Français qui habitent la Californie ont lini par prendre à l'Amérique son génie d'organisation et ses qualités d'entreprise.

La Société française de bienfaisance mutuelle de San Francisco, fondée en 4851, se trouve aujourd'hui dans une prospérité fantastique. Elle a trop d'argent en caisse. Elle ne sait qu'en faire! L'un des membres de la Société me disait en plaisantant :

— Si le gouvernement français a besoin de quelques centaines de mille francs, nous les tenons à sa disposition l

Nos compatriotes ont fondé ici un hôpital merveilleux qui ferait honte à la plupart des hôpitaux de Paris. J'ai parcouru les salles d'opérations pourvues des appareils du dernier modèle, les chambres de malades, toutes les dépendances : on chercherait en vain un grain de poussière sur les murs de faïence, aux angles arrondis ; tout ce que la science moderne a inventé pour l'antisepsie, pour l'aération, pour le confort de ceux qui souffrent, est appliqué ici avec

n DE SAN FRANCISCO AU CANADA

une munificence, une abondance vraiment enviables. Quand j'y passai, on venait d'installer des ascenseurs et des galeries vitrées, exposées au midi, pour la promenade et le repos des convalescents. Les traits essentiels de cette organisation sont la séparation absolue des malades (puisqu'ils ont chacun leur chambre) et l'isolement des maladies contagieuses dans des pavillons séparés.

L'hôpital comprend quatorze corps de bâtiment, un pavillon d'opérations, un pavillon pour les tuberculeux, un pavillon pour les autres maladies contagieuses, un pour les convalescents. Sans compter les fours de désinfection, la morgue, les cuisines, les salles de consultations, les pavillons de bains, — bains naturels, médicinaux, sulfureux, salés, bains de vapeur, bains turcs, douches, massages. Deux services séparés pour les deux sexes.

La force est produite par des machines spéciales à l'hôpital, deux chaudières de 60 chevaux, pompe hydraulique, buanderie avec appareils modernes, fabrique de savon, élévateurs pour tous les services.

La lumière vient du plafond et de larges fenêtres. L'air est renouvelé toutes les dix minutes dans les salles d'opérations, toutes les quinze minutes dans les chambres des malades, toutes les vingt minutes dans le reste des bâtiments, au moyen d'appareils de ventilationquifontmouvoirrairàraisonde5àl0pieds par seconde.

La Société compte 4,900 sociétaires qui payent '|3iàcun 60 francs de cotisation annuelle, et sans jamais "V manqueT ! Elle encaisse annuellement 126,284 doî- '^fs de recette^, soit près de 650,000 francs, ce qui

donne un excédent des recettes sur les dépenses de 135,000 francs. Le total de son avoir en 1903 est de 2 millions et demi I

Exemple frappant de ce que peut accomplir une agglomération de Français abandonnés à eux-mêmes dans un pays libre! Leçon donnée par ces pionniers hardis à nos vieilles sociétés qui ne peuvent faire ua pas sans la béquille de l'État.

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