LA VILLE CHINOISE
La China-Town. — 25,000 Fils du Ciel émigrés en Californie. Concurrence redoutable. — Lois d'interdiction. — Aspect de la ville chinoise en plein jour. — Étalages peu appétissants. — Le soir. — Marchand de cancrelats. — Une soirée au théâtre. — Les hommes-femmes. — Mise en scène shakspearienne. — Les suceurs de canne à sucre. — Loges d'artistes. — Taudis nauséabonds. — Les fumeurs d'opium. — Un musicien. — Un diseur de bonne aventure. — Le squelette qui fume. — Un chat fumeur d'opium. — Pour chasser les démons. — Humanité dégradée.
On m'avait montré le quartier chinois de New- York, et je ne Tavais pas trouvé assez intéressant ni assez typique pour en parler. Le rêve que j'avais fait de porcelaine bleue, de cormorans, de gros mandarins souriants et de jonques laquées, ne se situait pas sous le ciel gris de la Nouvelle-Angleterre, dans celte boue glacée, dans ce vacarme infernal et celte fièvre d'agitation. Je savais, d'ailleurs, que je verrais
la Cliina-Town de San Francisco. C'est ici, en effet, qu'il faut venir si on veut se faire une idée de la vie chinoise sans aller en Chine. Tout un quartier de San Francisco est occupé par les Célestes, non loin de la baie, en plein centre américain, le long et en travers des rues en pente, entre Market Street, la grande voie commerçante, et Pacific Avenue, quartier des résidences riches. C'est M. Chamot, dont je vous ai déjà parlé, le héros du siège de Pékin, qui a rapporté de si curieux souvenirs des palais impériaux, qui m'a servi de guide, en compagnie de sa charmante femme, de M. Lusenchi, directeur du journal français de la ville; de M. Clerh, ingénieur français, qui est en train d'installer ici des industries françaises, et d'un détective colossal, choisi par M. Chamot. Car nul n'oserait s'aventurer seul, la nuit, dans ce quartier mal éclairé.
Ces 25,000 Chinois, abrités à l'ombre des collines qui forment la baie, ont l'air d'avoir été apportés là un jour de tempête par un gros flot venu du large!
C'est pourtant autrement qu'ils y vinrent. En 1848, ils n'étaient que trois, deux hommes et une femme. Au 1*' janvier 1850, on comptait 789 hommes et 2 femmes. L'année suivante, le chiffre s'élevait à 4,018 hommes et 7 femmes. Et au mois de mai 1852, les immigrants chinois formaient un total de près de 12,000 hommes et de 8 femmes. A l'heure qu'il est, sur les 25,000 Chinois qui habitent San Francisco, on trouve à peine une centaine de femmes.
Devant cette invasion toujours croissante, l'Américain pratique a pris des mesures sérieuses. Les syndicats ouvriers, qui voyaient dans le Chinois un
concurrent redoutable, puisqu'il se contentait d'un salaire dérisoire, ont eu vile fait d'obtenir du Congrès des lois contre rimmic»rntion chinoise. Et à présent, il n'entre plus de Célestes dans les ports des Etats-Unis, où la surveillance est étroite. Ceux qui réussissent à y pénétrer viennent du Canada ou du Mexique, par des coins de frontière mal gardés. Car la Chine est là, en face, de l'autre côté du Pacifique; on la devine derrière la Porte d'Or, à quinze jours de bateau, presque voisine pourtant, la Chine pullulante et abrutie.
Le jour, de chaque côté des rues en pente, c'est la reproduction des imageries connues, des cartes postales illustrées, façades multicolores, toits retroussés, dorures, étalages sordides de mangeailles innomables, entrailles verdâtres de bêtes, carcasses séchées de volailles, corbeilles de fruits poussiéreux, légumes fanés, épiceries mystérieuses, devantures d'apothicaires aux herbes grillées, à travers lesquelles on voit des pharmaciens, avec un éternel sourire sur les lèvres, hacher du bois de réglisse en petits morceaux, ou rouler des pilules cotre les extrémités de leurs longs doigts sales v'\ux ongles recourbés; ou bien, derrière les vitres, on aperçoit des écrivains publics dessiner h petits coups rapides, avec leurs roseaux trempés de sépia, des lignes d'écriture perpendiculaire sur des planches ou des parchemins ; ou bien encore des perruquiers qui rasent méticuleusement les crânes de leurs clients. Des hommes, des femmes, des enfants, en toilette, la longue tresse noire battant les mollets,
les cheveux huilés, plaqués, lisses sur le crâne, le buste couvert de blouses de lustrine noire, brillante et raide, les jambes dans de larges pantalons courts, et les pieds chaussés de souliers pointus aux épaisses semelles élastiques.
Le soir, dans les rues éclairées de lampes électriques, le mouvement est plus animé encore. Sans cesse, des Chinois pressés et fiévreux entrent dans les maisons de thé et les clubs de jeux. Les portes folles de bois peint à deux vantaux battent les unes contre les autres dans un claquement continu.
Il faut vivre ce soir la vie chinoise.
Suivons les hommes dans une maison de thé. C'est une grande salle aux boiseries laquées et dorées; des sièges d'ébène incrusté de nacre sont placés le long des murs et autour des tables, des bancs de marbre, des canapés couverts de petits coussins. Une odeur fade de fumée froide flotte dans l'air. Ici, un peu plus tard, les Chinois viendront boire leur thé et fumer leur opium.
Nous passons chez un épicier. Des paquets de canne à sucre encombrent la boutique, cela se vend au détail pour sucer et aussi pour faire infuser dans l'eau bouillante. Sur les murs, grimpent ou sommeillent d'énormes cancrelats, bêtes noires, horribles, repoussantes, que le Chinois adore, engraisse et cultive pour le régal de ses clients et le sien.
Puis nous allons au théâtre. On a souvent décrit ces salles nues, mal éclairées, remplies d'une foule attentive et silencieuse d'hommes aux petits yeux noirs, aux pommettes saillantes, coiffés de chapeaux de feutre mou d'où pendent de longues tresses. Hommes et femmes sont séparés, les hommes en bas.
les femmes autour d'une galerie au premier étage. Mais aucun de ces costumes mirobolants qu'on voit sur les potiches et les assiettes, pas de soieries ni de dorures, des casaques noires de lustrine. Ce qui est curieux, c'est la naïveté de ces têtes mimant docilement sur leurs traits le jeu des acteurs, de ces bouches ouvertes qui montrent les dents avariées, le puits noir dont les lèvres sont la margelle.
Sur la scène, où Ton nous fait asseoir à la droite des artistes, le décor est représenté par deux bambous et une vieille natte de paille, un petit rideau de serge verte, large d'un mètre cinquante et enfin deux chaises de bois. L'orchestre, si on peut appeler ainsi cet affreux mélange de biniou criard, de gong, de viole rouillée et de cymbales, sans rythme perceptible à nos oreilles, accompagne la parole des acteurs. Pas de femme parmi les artistes, comme on sait; les rôles féminins sont tenus par des hommes douteux, rasés de près, à la voix grêle, nasillarde et chevrotante.
Le sujet de la pièce, que m'expliqua M. Chamot, était tout à fait enfantin, et les péripéties plus naïves encore : une jeune fille que son père ne veut pas laisser marier, et qui boude, qui raisonne et déraisonne avec des mines et des grimaces comme on en voit dans les vieilles peintures primitives.
Dans la salle, au lieu de marchand d'oranges, de bonbons, caramels, sucre d'orge, se promène un bonhomme chargé de morceaux de canne à sucre qu'il vend, ma foi, en abondance.
Pendant un entr'acte, nous fûmes admis au foyer des artistes, cahute sale et puante, encombrée de boîtes de couleurs, de godets de carmin, de vert, de
bleu, de blanc, de noir et de pinceaux, comme les boîtes des peintres. Un miroir de dix centimètres, cassé et collé au mur, servait à toute la troupe
Nous quittâmes ce trou d'asphyxie, en descendant des escaliers de bois, en traversant des sous-sols aux corridors étroits, des cuisines sans issue, sans air, un dédale effrayant de couloirs bordés de soupentes infâmes, obscures, grillagées, par où s'apercevaient des apparences de lits superposés, comme dans les cabines de steamers; des Chinois dormaient tout habillés, roulés en boule dans des couvertures, la tête tournée vers le mur sale où pendaient des loques sans nom autour desquelles et sur lesquelles erraient des cancrelats et des punaises : c'était une maison de la ville chinoise.
Ailleurs, les Chinois, tout en fumant, jouaient aux cartes avec leurs longs ongles, dans des pièces de deux mètrescarrés, éclairées parun mauvais becdegaz. Leur figure était jaune comme de la cire, les traits tirés; ils faisaient un minimum de gestes et ne parlaient pas. A la porte de ces réduits s'élevait un petit bouddha doré éclairé par une chandelle.
Cinq cents personnes vivent dans cette cave sans air, avec des enfants, misérables mioches aux pauvres yeux boursouflés et au teint de laque jaune.
Nous étouffions littéralement, presque asphyxiés par Tair épais et les odeurs stagnantes. Nous sortîmes. En mettant le pied dans la rue nous poussâmes de longs soupirs, comme des gens qu'on vient de ramener à la vie. La lune se promenait dans le ciel pur.
Mais, comme le pêcheur de perles qui, une fois
revenu à la surface, ne pense qu'à replonger dans la mer, je demandai à voir encore.
Nous entrâmes dans une autre maison. Nous vîmes un musicien chinois qui jouait d'une sorte de cithare, très plate ; il frappait avec des pellicules de bambou de minces fils de cuivre, et le son qui en sortait n'avait aucun charme pour nos oreilles; il en fut de même pour une mandoline et pour une flûte de roseau d'où il tirait de petites plaintes inoffensives dont le sens nous échappa complètement.
Puis nous entrâmes dans le taudis d'un diseur de bonne aventure. Il écrivit notre destinée sur des feuilles de papier rouge. Et ce fut aussi vague que les prédictions de nos célèbres chiromanciennes.
Le détective nous demanda si nous voulions voir de près de vrais fumeurs d'opium. Et sur notre réponse affirmative, il frappa à une porte près de laquelle nous nous trouvions, au bout d'un couloir étroit, bas et sale; il entra, et nous le suivîmes. Dans un chenil immonde, cinq ou six grabats s'étendaient et se superposaient; il n'y faisait presque pas clair. Tous les lits étaient occupés, mais les gens dormaient, nous tournant le dos.
Il réveilla l'un des dormeurs, et se mit à lui parler. Le Chinois prit une sorte de gros bambou creusé à son milieu d'un petit fourneau crasseux, enleva d'une boîte un peu de pâte brune avec un bâtonnet, la bourra dans le fourneau et l'alluma à une bougie. Il avait sans doute déjà beaucoup fumé ce soir, car sa physionomie était déjà noyée dans l'extase. Il lui fallait ouvrir la bouche toute grande pour aspirer la fumée de sa grosse pipe, et il était affreux à voir. Sa peau jaune collée sur ses os luisait comme un vieil ivoire
qu'on aurait huilé; sa bouche, qui bavait une salive incessante, avait un sourire d'idiot. Il nous montra son bras : littéralement, c'était un os, sans chair, et qui paraissait presque sans peau, tant elle y adhérait. Au bout de quelques minutes, il avait fini sa pipe et s'allongeait en fermant ses yeux morts.
J'étais écœuré, mais je regardais intensément ce malheureux squelette à la tête de vieille femme C'était bien l'alcoolique des maisons de fous, sans délire violent, aussi abruti, aussi maniaque, aussi inconscient que l'ivrogne de nos latitudes.
Le détective lui donna de notre part quelque monnaie, car il faut bien alimenter ces monstres pour la clientèle !
11 frappa à une porte voisine et le même spectacle s'offrit à nous. D'autres misérables, couchés sur d'affreuses litières puantes, dormaient dans l'ivresse. L'un d'eux, réveillé, expliqua qu'il avait rendu son chat fumeur comme lui. En effet, dès qu'il alluma sa pipe, un pauvre animal se leva d'un creux du lit, s'approcha gravement du Chinois et le regarda. Alors celui-ci aspira une large bouée de fumée, saisit la tête du chat et lui insuffla la fumée dans la gueule. Il se laissa faire docilement, ferma doucement ses yeux striés d'or, mais presque voilés, et regagna son trou à pas lents.
— Si je ne lui en donne pas, nous explique-t-il, il devient malade. C'est tout à fait comme moi...
C'en était assez pour ce soir...
Nous sortîmes enfin. Un vaste écœurement m'avait pris de ces horreurs.
Nous nous promenâmes dans les rues pleines d'animation. La rue des Clubs grouillait des allées et venues des joueurs. Les grosses lampes électriques
éclairaient les façades de planches dorées, de bois vert et rouge grillagé, les balcons découpés.
Il était minuit. Les Chinois travaillaient encore dans les échopes. Sur le bord des trottoirs, des femmes chinoises brûlaient des faisceaux de petites bougies multicolores et des tas de papiers pour chasser les démons du seuil de leurs demeures.
Où était mon rêve de porcelaines bleues, de vases cloisonnés, de soieries brodées de dragons d'or et de cormorans d'azur I II n'en restait que des bouddhas de pacotille allemande aux devantures des magasins, les affreuses « Joss Houses » en toc, et l'odeur nauséabonde de l'opium flottant autour de ces descendants corrompus du Fils du Ciel.
Un pays de grand avenir. — L'œil américain ouvert sur le Pacifique. — La bataille de demain. — Une proie facile. — Conflits à prévoir avec l'Europe. — La contrée des fruits. — Un verger colossal. — Statistique des exportations. — Les prunes d'Agen. — Fruits falsifiés. — Vins californiens et vins français. — Guerre à mort. — Infériorité des vins du cru. — Incompétence des palais américains. — Le trust du raisin. — Un comble. — Navires français alimentés de vins étrangers.
— Le pétrole. — Sources inépuisables. — L'huile en pleine mer. — La mer en feu. — Le charbon anglais et les voiliers français. — Multiples emplois du pétrole. — Usines. — Chemins de fer, bateaux, fourneaux de cuisine. — La fin de l'or,
— Deux villes nouvelles : Seattle et Tacoma. — Pas de navires français. — A quoi pensent nos armateurs?
Je ne puis quitter cette contrée sans vous donner une idée de ses étonnantes richesses et de l'avenir qui lui est réservé. L*un des sols les plus fertiles de l'univers, un climat toujours égal, joints à la situation idéale de ses côtes en feront à n'en pas douter, avant peu d'années, un des États les plus riches des États-Unis.
C'est par la Golden Gâte (Porte d'Or) qui s'ouvre toute grande sur le Pacifique que l'Américain guette la Chine. C'est par là que passeront les énormes cuirassés des chantiers de V Union Iron Works, que l'Europe et le Japon trouveront dans vingt ans, devant les leurs, du Pacifique à l'océan Indien. Je ne parle pas de ceux de New-York et de Cramps à Philadelphie qui se promèneront dans l'Atlantique et sur les rives de la Colombie. Car,^ une fois le canal percé et entre les mains des États-Unis, ne pourront-ils pas faire, et cette fois efficacement, le trust universel de l'eau salée?
Vous le savez, l'Amérique se prépare à la grande lutte économique qui doit un jour ou l'autre éclater entre l'ancien et le nouveau continent. Elle se dit que dans vingt ans sa force industrielle aura décuplé, qu'elle aura déjà inondé l'Europe de ses produits et qu'alors il faudra leur trouver de nouveauxdébouchés. Où? Évidemment vers cette Asie grouillante de 400 millions d'êtres qui s'offre comme le déversoir naturel de son expansion. Mais l'Europe l'y aura devancée. Qu'arrivera-t-il? Et l'Amérique s'arme, construit des cuirassés, en construira encore, sans fin. En effet, le Yankee n'est pas homme à se soucier d'un obstacle. Pour lui comme pour l'Anglais, il n'y a que la force qui vaille. Et l'on assistera alors au plus formidable duel qu'ait jamais vu la terre. Car la planète a des bornes. L'Afrique n'étant pour ainsi dire pas peuplée, il ne restera aux puissances conquérantes que l'Asie à s'assimiler. La position de San Francisco, à quinze jours de mer de Yokohama et à vingt jours de Pékin, donne aux Etats-Unis une avance énorme sur l'Europe. Et quand l'Atlantique d'un côté et le
Pacifique de l'autre seront devenus des lacs américains sillonnés de steamers bourrés de marchandises bon marché et de navires de guerre gavés d'obus, que deviendra l'Europe désunie devant cet ogre réaliste?
En attendant, la Californie reste un paradis fait de vergers immenses qu'exploite le génie organisateur de l'Américain.
Il n'y a nulle part au monde autant de fruits que dans ce coin du Far-West. Je vous ai parlé des champs infinis d'orangers, de citronniers et de fraisiers qui entourent Los Angeles. Je suis allé aussi me promener près d'ici, dans la vallée de Santa Clara, à San José. C'était justement la saison où les pruniers, les cerisiers et les abricotiers fleurissent. Jamais je n'avais vu de jardins aussi blancs, aussi roses 1 A l'infini une neige lumineuse s'étendait à deux mètres du sol, et semblait, par la perspective, continue. Le vert du gazon lui-même disparaissait sous le rideau des arbustes candides.
Ce sont ces fruits qu'on exporte djans toute l'Europe, en Suisse, en Angleterre, en Allemagne, en France même. Voulez-vous connaître quelques-uns des chiffres fabuleux de ces exportations?
L'État de la Californie a exporté 6,900,000 caisses d'oranges dans l'année 4901-1902, à raison de 50 oranges par caisse.
Plus:
1,478 wagons de 12 tonnes de prunes,
222 — — d'abricots,
1,777 — — dépêches,
1,033 — -- de raisins,
708 — — de noix,
233 ^ — d'amandes.
Voilà pour les fruits frais*.
Les fruits conservés donnent des chiffres plus fantastiques encore.
On a exporté la même année :
24 millions de livres de pêches,
d'abricots,
de pommes,
de poires.
de raisins secs,
de pruneaux.
La France était jusqu'à présent le grand fournisseur des fruits méridionaux. Faut-il avouer qu'une des années passées, la récolte ayant été mauvaise dans notre Slidi, une grande partie des pruneaux d'Agen venait d'ici?
On pense bien que, dans un tel monopole, tout ne va pas sans quelque abus? Les prunes qu'on envoie de Californie en Suisse et en Italie, et que nous rachetons ensuite, sont le plus souvent trempées dans un bain d*alun, de glycérine et de fuchsine qui leur donne plus de poids, mais qui en durcit la peau. Et c'est ce qui fait que Ton mâchonne quelquefois si péniblement certains pruneaux de conserve. Quant aux pêches et aux abricots, on les passe deux fois au soufre pour leur conserver bonne apparence. Mais il se forme à la surface un résidu d'acide sulfurique, qui devient très dangereux pour les estomacs. C'est
1. Dans les ranchos de la Californie, ce sont les Chinois et les Japonais qui font la cueillette des fruits pour 1 dollar par jour. Les Américains veulent gagner 2 dollars au minimum et, à ce taux, les fruits reviendraient trop cher.
pour celte raison que les Allemands ont interdit chez eux l'entrée des fruits de Californie.
Les autres denrées d'exportation sont le houblon, le miel, la betterave à sucre, les haricots et les citrons. Inutile de vous en citer les chiffres qui se rapprochent proportionnellement de ceux ci-dessus.
Les vins californiensfontune concurrence effrayante aux vins français. C'est une guerre sans merci. Les journaux de la région racontent, dans des éditions spéciales que j'ai sous les yeux, que « les vins français sont faits avec des vins californiens », et que ce sont ces vins qui reviennent de France avec une étiquette française qu'on fait boire aux Américains comme vins de Bordeaux. La vérité est exactement le contraire : les vignerons de Californie ont donné le nom de nos plus grands crus du Médoc à des boissons innomables. Le public ignorant et crédule croit, avale pourtant toutes ces bourdes, et, peu à peu, comme il n'y a pas de riposte, notre marque s'efface et disparaît. Dieu sait pourtant si ces vins sont mauvais, durs, désagréables à boire, à part quelques vins blancs vraiment remarquables, peut-être un peu chargés d'alcooL
D'ailleurs, ici, le vigneron ne fabrique plus son vin lui-même. Il vend son raisin aux trusts à raison de 150 francs la tonne, et les trusts en tirent jusqu'à quatre vendanges successives, selon la force colorante du raisin.
Et c'est ce vin qu'on distribue aux navires français en station à Tahiti, à tous les bâtiments de l'escadre
et à la garnison, alors que les 85 voiliers français qui viennent ici sur lest pourraient si facilement en apporter de France I C'est le même aussi qu'on vend par quantités dans l'Alaska à raison de 4 francs le litre.
Vous savez qu'en France on a reconstitué les vignobles méridionaux avec ce qu'on appelle les plants américains. Ici, les vignes qui produisent le meilleur vin sont des plants français, entre autres le Rupestris- Saint-Georges, de l'Hérault, très fort, très résistant, qui produit beaucoup.
La consommation des vins aux États-Unis est de 12 millions de gallons par an, à peine 50 millions de litres, c'est-à-dire un peu plus d'un demi-litre par tète d'habitant et par an. Par contre, la consommation du whisky y est de 6 litres par tête d'habitant et par ani
te
Le pétrole, depuis quinze ans, est devenu Tune des richesses les plus considérables du pays. Il est venu remplacer, dans la spéculation, les mines d'or qui sont à peu près épuisées. On a tiré des puits de pétrole, en 1902, 13 millions de barriques de 42 gallons, soit, à raison de 4 litres 1/2 le gallon, 24 millions 1/2 d'hectolitres de pétrole.
Ces chiffres paraissent invraisemblables. Mais on les comprend mieux après avoir parcouru la contrée, où l'on rencontre presque à chaque pas des puits en travail. Il n'existe presque pas de ville ni de village un peu important où, en creusant un peu, on ne touche le pétrole. Les jours de pluie, l'eau qui coule dans
les rues s'irise de la pellicule violette de l'huile; sur le rivage de la mer, en pleine eau, en arrivant à Santa Barbara, des centaines d*appareils vont chercher le pétrole; on voit les balanciers infatigables qui, de leurs mouvements lents, automatiques, aspirent dans les tuyaux innombrables le précieux liquide. A cet endroit, il y a des jours où la mer est en feu. Il suffit de jeter une allumette brûlante dans l'océan Pacifique pour se payer le luxe de ce spectacle néronien I Mais on ne se contente pas de découvrir et d'exploiter les puits à pétrole. On cherche à utiliser la matière et à en répandre l'emploi. Gomme le charbon que l'on consomme dans l'extrême Ouest vient d'Angleterre, amené par des bateaux français, il revient, naturellement, un peu cher. J'ai appris le fait avec une certaine stupéfaction. Oui, la houille consommée en Californie est de la houille de Newcastle et d'Ecosse que des voiliers français apportent ici à raison d'un prix de fret de 6 schillings la tonne. Et elle revient encore à meilleur marché que si on l'amenait de Pennsylvanie par voie de fer. Aussi, la plupart des bateaux à vapeur se servent-ils à présent du pétrole. Dans l'industrie, le pétrole remplace, d'ailleurs, à peu près partout, la houille; les restaurants eux-mêmes ont des fourneaux à huile minérale, les chemins de fer s'y sont mis également. Et chacun y a son avantage, puisque l'économie du calorique est de 40 p. 100. De plus, la propreté est plus grande, la manutention plus facile, la production de la vapeur plus rapide, les chaudières s'usant moins vite. Sur les navires, le nombre des chauffeurs peut être réduit des deux tiers, l'espace occupé par le charbon peut être économisé pour le fret et les munitions.
Voici un exemple et un calcul qui feront comprendre l'économie de cette substitution. Pour aller de San Francisco à Manille, le courrier de Tahiti, le Mariposa, consommait 80 tonnes de charbon par jour à 8 dollars 50 la tonne. Le trajet aller et retour demande 60 jours, soit 4,800 tonnes, soit 40,800 dollars (204,000 francs). Depuis qu'il se sert d'huile de pétrole, il en consomme pour faire le même trajet dans le même temps 2,955 tonnes à 4 dollars, soit une économie de 28,980 dollars (144,900 francs I) De plus, l'usage du charbon exigeait un équipage de 36 hommes, l'usage de l'huile permet d'en réduire le nombre à 10.
Donc, grâce à cette nouvelle richesse, la Californie qui était jusqu'à présent un pays agricole et minier, va devenir un pays d'industrie. On y fera de tout : du fer, du verre, tous les produits industriels qui demeuraient jusqu'à présent le monopole des États de l'Est.
Et cette prospérité générale, cette croissance incontrôlable que l'on constate partout à traversée pays fantastique, paraissent ne devoirpas avoir de bornes. Les richesses qui s'éteignent, — comme celles des mines d'or — sont remplacées, ainsi qu'on vient de le voir, par d'autres richesses; quand le pétrole sera épuisé, il restera à exploiter des centaines de kilomètres de terrain saturé d'huile de naphte ; des villes comme San Francisco, qui se sont peuplées de 400,000 habitants en cinquante ans, se voient à leur tour concurrencées par des cités fondées d'hier et qui menacent de les dépasser encore, puisque voilà qu'au nord de la Californie, à 200 kilomètres au sud de Vancouver, à dix jours de mer de l'Alaska, deux grandes villes sont en train de se former dont on par-
lait à peine il y a dix ans et dont la prospérité rapide tient du vertige : elles s'appellent Seattle et Tacoma. Seattle avait 1,107 habitants en 1 871 , 80, 000 en 1 900, et elle atteint aujourd'hui 135,000 habitants I
Le commerce du port de Seattle suit la même progression.
Alors qu'en 1896, ses importations n'étaient que de 395,000 dollars, six ans après en 1902, elles s'élevaient à 8 millions 1/2 de dollars ! Les exportations, qui montaient à 1 million 816,000 dollars en 1896, atteignent, en 1902, 11 millions de dollars. Au lieu d'aller à San Francisco, 656 vapeurs et 163 voiliers sont venus à Seattle en un an. 650 vapeurs et 143 voiliers de différents tonnages sont partis de Seattle chargés pour l'Orient, les colonies, même pour l'Allemagne.
Et pas de navires français I La moitié sont des anglais. Nos bateaux, entretenus par les primes à la marine marchande, pourraient pourtant lutter contre leurs concurrents. Mais il paraît qu'à part les charbonniers chargés de houille anglaise, ils font la traversée colossale de France à l'Ouest américain sur lesty c'est-à-dire sans aucune marchandise à bord. Ils pourraient, au moins, apporter du ciment, des engrais, même des vieux pavés. Mais comme l'État français leur paie une prime par chaque mille parcouru, ils n'ont qu'à se promener à travers les océans, à faire enregistrer leur passage dans les ports par les consuls, et les armateurs s'enrichissent... Je n'ose trop m'aventurer sur ce terrain, car je ne peux croire à une telle folie. Pourtant, des gens dignes de foi, des Français importants, me l'affirment en gémissant.
Un pays où les sous sont inconnus. — Les allumettes gratuites.
— Prospérité. — Abondance. — Ce que pensent les Français d'Amérique. — Ignorance et orgueil. — Le parvenu yankee et les fermiers généraux. — Louis XIV n'était-il qu'un Yankee plus majestueux ? — Fragonard et Jean Veber. — iVrchitecture expéditive. — Les constructions américaines sont-elles solides ? — Une enseigne modeste. — Etiquettes révélatrices.
— Simplification de la vie. — Plus de home. — Comment les Américains battent le commerce allemand. — Au pays des maxillaires. — Le mécanicien lit son journal entre deux stations. — Dédain d'un joueur de goif pour le Vieux Monde. — Besoin de considération. — Le sport est un calmant. — Vieux et jeunes Américains.
Dans le Nord et TEst, l'unité de monnaie est le sou (le cent) puisqu'il n'existe même pas de timbre d'un centime. Gomme dans toute l'Amérique, d'ailleurs, le timbre le meilleur marché est celui de cinq centimes.
Mais à partir d'à présent, dans tout l'Ouest, l'unité de la dépense est cinq sous. On ne trouve plus de pièce d'un sou, de deux sous, comme dans les villes de l'Est où les journaux coûtent deux et trois sous.
Ici, tous les journaux se paient cinq sous. Comme je voulais acheter un timbre de deux sous, le marchand n'avait pas de monnaie à me rendre et je fus forcé d'en prendre plusieurs. Si j'insiste sur ces détails si minimes, c'est que je sais bien qu'ils intéressent beaucoup notre âme nationale et économe. Je me figure un paysan beauceron ou une bourgeoise française quelconque aux prises avec ces mœurs de gâchage, et j'entends leurs réflexions révoltées. Et je me solidarise avec leur indignation. Je me rappelle par exemple, en en riant moi-même, le temps que j'ai perdu à la Nouvelle-Orléans en m'entêtant à vouloir acheter une seule boîte d'allumettes. Je vous ai déjà raconté, je crois, cette histoire; mais, né au pays du monopole, je ne l'ai pas encore digérée. C'est ici l'usage : dans tous les halls des hôtels, il se trouve de vastes coupes remplies d'allumettes de bois. Chacun y va puiser à poignées. Au débit de tabac du Waldorf, c'est mieux : le premier passant venu entre et demande des allumettes, on lui remet une élégante petite boîte de fer-blanc qui contient une vingtaine d'allumettes-bougies. Je l'ai expérimenté moi-même dix fois.
A noter : le contentement un peu fier des gens qui ont du sang français. Même observation pour les Anglais d'origine, pour les Italiens, pour les Espagnols, pour les Allemands I Mais de là à regretter leur patrie il y a loin I Je demandais à l'un d'eux installé ici depuis des
années s'il regrettait la France et s'il comptait y revenir.
— Non, me répondit-il. Si j'y retourne un jour ce sera pour m'y reposer, rentes gagnées. Mais à l'heure qu'il est, tout m'y paraît étroit, mesquin, pauvre, vieillot, retardataire, mais pauvre surtout! Je m'y ennuie vite. Aussi, y aller recommencer la lutte pour la vie, me paraît tout à fait impossible. C'est qu'ici, on gagne si aisément sa vie, si largement. Aisément, parce qu'il suffit d'aimer le travail pour en trouver; largement, parce que tout effort se paie sans marchandage. On trouve dans ce pays des professeurs de français, sans capacité, de simples bacheliers, ou même sans brevet, qui en France ne gagnaient pas 1 ,800 francs, et qui, ici, se font 10,000, 15,000 francs par an. Il faut les entendre I Ils sont fiers de cela! Ils gagnent le double des professeurs des Facultés françaises. Et notez pourtant qu'ils n'ont pas d'aptitudes spéciales : ils sont actifs, il est vrai, mais à leur place un Américain fonderait une école et voudrait gagner dix fois autant. En attendant ils se font payer leurs leçons 2 dollars l'heure.
Je me souviens avoir été aimablement guidé à travers la salle du Capitole, à Washington, par le secrétaire d'un des sénateurs les plus connus et les plus éloquents du Congrès. Cet homme, qui avait à coup sûr reçu la meilleure éducation qu'on puisse donner dans les grandes Universités d'Amérique, me surprit par des réflexions qui dénotaient une ignorance totale.
En me montrant les fresques qui décoraient les murs d'une salle d'attente, il me dit : « Il n'y a pas de salle au monde où il y ait plus de décorations, ni de plus belles. Toutes les surfaces, murailles, plafonds, sont peintes. Vous ne verrez cela nulle part ailleurs au monde... » Et il me l'affirmait tranquillement, comme quelque chose que je devais nécessairement apprendre avant de quitter Washington. Or, ces peintures étaient d'une pauvreté attendrissante. Je souriais en demandant à mon guide s'il avait visité les salles du Vatican ? Il me répondit, très légèrement, comme à une question sans intérêt : c Non. » Il me conduisit ensuite à la porte principale du palais, et s'arrêtant devant une monumentale et massive porte de bronze qu'il ne me laissa pas le temps de regarder, il me dit encore : « Cette porte de bronze est la plus chère du monde. Elle pèse tant de milliers de kilogrammes. »
Les Américains qui voyagent en Europe n'ont pas de ces vanités ni de ces ignorances. Ils seront les premiers à reconnaître la véracité de ces anecdotes et à en rire, car ils se rendent compte que la valeur de leur pays vient d'autre chose. Les Américains qui connaissent bien cette valeur, n'en ont pas de vanité; ils en prennent de l'orgueil, et c'est bien différent. Mais ils sont les moins nombreux dans leur patrie. Pour quelques milliers d'entre eux qui traversent annuellement l'Océan, il en est des dizaines de millions ignorant tout du Vieux Monde ou qui n'en ont connu que les couches inférieures, et qui le méprisent en pro-
portion qu'ils s'admirent eux-mêmes. Leur vanité ne vient que de leur ignorance. Pour eux, et ceci est absolu, ce qui coûte le plus cher est le plus beau.
Mais n'était-ce pas, en somme, l'esthétique de Louis XIV qui voulait avoir à Versailles le palais le plus grand ou le plus coûteux de l'univers? Et n'est-ce pas sa faute si, sur ce programme d'orgueil barbare, les artistes de son temps ont vainement essayé de faire une œuvre d'art?
Tout bien pesé, les marchands américains ne valentils pas, en mentalité, les grands seigneurs des siècles passés, Mécènes de la Renaissance et fermiers généraux du xvin* siècle, qui donnaient à Boucher e t à Fragonard le sens imbécile des tableaux qu'ils rêvaient, et que les grands artistes réalisaient en chefs-d'œuvre? Ce qui manque donc aux États-Unis pour faire fleurir des chefs-d'œuvre, c'est seulement des artistes de génie....
— Au moins, me disait un intelligent artiste français, M. Jean Veber, ces parvenus américains usent de façons plus plaisantes que les parvenus d'Europe. Ils ont de l'argent plein leur poche, et ils traitent les artistes comme s'ils en avaient autant qu'eux. Ils n'affichent pas de ces airs prétentieux de Mécènes connaisseurs qui font peine. Dans les pays latins, en France surtout, les bourgeois riches, — des misérables, en somme, à côté de leurs frères yankees, — considèrent les artistes comme des domestiques, en tous cas comme des gens bien inférieurs à eux, ce en quoi, d'ailleurs, ils se trompent seulement du tout au tout.
Je demande à un entrepreneur rencontré à San Francisco, comment il s'y prend pour bâtir en quel ques mois des maisons de vingt étages :
— C'est bien simple, me dit-il, les maisons sont pour ainsi dire bâties d'avance. Des usines de fer produisent toute l'année des charpentes métalliques; quand le plan est dressé, il suffit de commander le nombre de mètres de charpentes dont on a besoin pour les murs, les plafonds et les planchers. On est servi aussitôt. Notre besogne consiste donc à faire envoyer chaque jour sur les chantiers les pièces de la bâtisse dans Tordre où elles doivent être employées. En quelques semaines le squelette est dressé. Il ne reste qu'à remplir ces vides avec des briques. Gela va très vite ainsi.
— Croyez-vous que de telles constructions soient durables?
— On ne sait pas encore... Le temps nous l'apprendra. Nous n'avons pas de maisons vieilles de cent ans comme chez vous ! On démolit trop souvent, en Amérique, pour pouvoir faire des expériences de durée.
J'arrive à table dans un hôtel du Sud. (C'est la première ville en descendant vers le Sud où l'on est servi par des nègres.) Trois domestiques se précipitent vers moi : l'un me présente une chaise, le second m'offre le menu pendant que le troisième déplie ma serviette.
100 DE SAiN FRANCISCO AU CANADA
Sensation bizarre, ressentie au bout de quelques semaines de séjour ici : quand je suis assis et que devant moi des choses remuent: trains, tramways, voitures, j'ai l'illusion que c'est moi qui bouge, tellement le mouvement est devenu mon état normal.
La réclame d'un nègre cireur de bottes, lue sur une pancarte collée dans un hôtel :
Le professeur Billy Nimmey,
le célèbre artiste cireur
dont la réputation s'étend de l'Atlantique au Pacifique
et du golfe du Mexique au Pôle nord,
Est en ce moment en exercice dans le sous-sol
de VHôtel Central,
Prix d'admission : 50 centimes seulement.
La vie d'intérieur est pour ainsi dire nulle. Non seulement tout le monde va dîner au restaurant, mais les femmes elles-mêmes s'invitent entre elles à déjeuner dans les hôtels. J'ai cent fois vu des « parties > de femmes à New- York, àBoston, à Philadelphie, etc., etc. Dans cette dernière ville, la femme du plus grand commerçant, Mme Wanamacker, je crois, la Mme Boucicaut de l'endroit, déjeunait tous les matins à l'hôtel avec une tablée d'amies.
NOTES ET GROOJJIS > v --jv i\:m.
La sensation du provisoire, du hâtif, vous poursuit partout : dans les rues au pavé défoncé, ou sans pavage; en cherchant en vain, huit fois sur dix, à Tangle des voies publiques les plaques indicatrices des rues; dans les maisons où Ton écrase sur les tapis les étiquettes encore cousues, avec leur prix. Chez un grand financier qui me faisait admirer un vase de Chine fort rare, le prix y était encore collé, à dessein ou par mégarde? Je ne sais. Mais je pus lire: 12,500 francs.
ù ne-
Des gens m'avouent qu'ils habitent toute Tannée dans les hôtels ou dans desboardings-houses. L'avantage est de n'avoir pas le souci du ménage et des domestiques, et de pouvoir changer très facilement de résidence.
Ils m'expliquent que les affaires peuvent les appeler pendant plusieurs mois dans l'Est ou le Sud, et qu'ainsi rien ne les attache à un lieu fixe ; des dames ont des amies à Philadelphie, à Boston, en Floride, à Los Angeles. Elles vont plus facilement les voir que si tout un train de maison les retenait chez elles.
Mais je crois que ce sont là des prétextes, la vraie raison c'est l'habitude du provisoire, le goût du mouvement et du changement de natures trépidantes pour qui la vie intérieure n'existe pas ou existe peu.
Je viens de lire une série d'articles dans un journal américain qui expliquent les raisons pour lesquelles
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les maisons de commerce allemandes sont battues depuis quelque temps par les maisons américaines, au Brésil, dans l'Argentine, au Mexique, au Venezuela et en Australie, où les échanges se chiffrent par centaines de millions.
Les raisons données par les correspondants de tous ces pays sont les mêmes : les maisons allemandes refusent de garantir à leurs représentants un salaire fixe et d'établir des dépôts de marchandises. Les Américains font le contraire, et, de plus, ils installent partout des agences où les clients peuvent voir leurs produits avant de les acheter. Et il arrive que les agents allemands abandonnent presque tous les intérêts de leur métropole pour entrer au service des Américains, en raison des bénéfices beaucoup plus grands qu'ils y trouvent.
Et c'est ainsi que, dans peu d'années, tous les marchés du monde seront conquis par les Yankees.
Quant aux négociants français, plus timides encore que les Allemands, plus avares, moins entreprenants, il n'en est pas question. Ces conditions de la concurrence, ces raisons de primauté dans les affaires, nous ne voulons pas les connaître. Nous préférons rendre le Gouvernement responsable de notre infériorité.
Aux stations, pendant les arrêts, les mécaniciens du train achètent la dernière édition d'un journal (prix : cinq sous), la parcourent d'un œil rapide sur leur locomolive et la rejettent à terre avant de repartir.
Doutez un peu de la véracité des gens qui vous parieront de l'éducation classique des Américains, de leur goût de la littérature du Vieux Monde, et en particulier de la littérature française. C'est qu'ils n'ont pas regardé les choses de bien près, qu'ils considèrent l'exception rare comme la règle, ou qu'ils se paient de mots.
J'ai rencontré sur le quai de la gare de San Francisco un jeune et « brillant » élève de l'Université de Californie, champion américain du jeu de golf, c'est-à-dire, cela va de soi, champion du monde. On me le montrait avec orgueil. Il partait pour l'Algérie où il devait prendre part à un match.
Je causai un instant avec lui.
C'était son premier voyage en Europe.
— Vous arrêterez-vous en Egypte ? lui demandai-je. Irez-vous en Grèce ?
— Oh noni
Son itinéraire était fait. II allait, il vainquait, il revenait. Et il ajouta :
— Le reste ne m'intéresse pas.
Et il avait l'air de dire tellement la vérité !
J'ai causé avec beaucoup d'Américains, je veux dire avec quelques centaines d'hommes de tous âges et de toutes les positions, je peux même dire de toutes les intelligences.
Voici le genre de conversation que j'ai eue vingt fois :
— Vous ne vous reposez donc jamais?
— On ne peut pas. Si on se repose, les autres travaillent et vous dépassent.
— Eh bien?...
— Il ne faut pas. Il faut être respecté. Et si vous n*êtes rien, vous n'êtes pas respecté.
Si les Américains, en général, ne sont pas activement bons, trop pris encore par la conquête personnelle et les besoins égoïstes de force pour vaincre, ils ne sont pas méchants. Ce qui domine en eux, c'est un certain esprit de justice beaucoup plus général, beaucoup plus réel que chez nous.
Dans les parcs publics, sur les pelouses des squares, dans les yards des Universités, on voit courir et bondir des écureuils en liberté. Ils grimpent aux arbres, se promènent parmi les branches, et, le dimanche, la distraction est de leur jeter des noisettes à grignoter.
Et jamais personne n'y touche.
Pratiqués comme ils le sont ici, les sports deviennent un besoin, et sont peut-être une garantie de la
vertu. Une jeune fille me disait, à Smith Collage, qu'elle était nerveuse, inquiète, mal équilibrée, quand elle avait passé un jour sans faire d'exercices.
De même qu'il y a deux partis bien distincts en Amérique, il y a deux grandes classes d'hommes qui ne dégagent pas aux yeux de l'Européen la même sympathie. Je veux parler du vieil Américain, et du jeune Américain. Le «vieil Américain » est le Yankee intelligent, prudent, raisonneur, descendant des premiers pionniers venus en Amérique avec un idéal de liberté et de progrès, et qui songent à faire de leur peuple non seulement un peuple riche et prospère, mais encore une nation grande et noble. L'autre, que j'appellerai le « jeune Américain » pour marquer seulement la différence, arrivé bien après le premier, n'a en vue que les affaires, l'agrandissement matériel, les conquêtes... Il n'est resté religieux que juste assez pour ne pas se faire honnir, il n'a aucune autre idée générale que celles de l'enrichissement sans fin et de la conquête du monde.