CHAPITRE V
BALMORAL
La résidence. — La Reine.
Balmoral castle s’élève au milieu de forêts de pin et de bouleaux; de hautes montagnes l’entourent; 1 Dee coule au bas. '
Les jardins sont magnifiques. Le château est u grand édifice de formes irrégulières et pittoresques De loin, sa silhouette très-découpée plaît à l’œil; à près, les détails modifient cette première impressior
En somme, Balmoral n’a pas grand caractère. L( bâtiments ont été agrandis, embellis, enrichis par 1 reine Victoria à Pépoque oü elle y cachait son bon heur conjugal. C’est à ses habitants que cette ricb résidence doit l’intérêt qu’elle excite.
La pluie a cessé, le soleil brille, et Sa Majesté e profite pour faire, dans la campagne, sa promenac quotidienne. Le prince et la princesse de Galles, 1 princesse Béatrix de Battenberg, acompagnent 1 Reine.
Le prince marche aux côtés de Sa Majesté et h témoigne le plus profond respect, non pas le respec affectueux d’un fils pour sa mère, mais le respect d’u
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sujet pour sa souveraine, d’un inférieur pour son chef. Il se tient droit, est attentif; sa personne a des mouvements lents et réguliers. Les allures du joyeux prince ne ressemblent guère à celles que nous sommes habitués à lui voir sur nos boulevards de Paris.
La princesse de Galles et la princesse Béatrix viennent ensuite. La princesse héréditaire a son apparence roide et froide habituelle ; sa belle-sœur marche lentement, l’air doux et un peu triste.
La royale « party » est complétée par deux domestiques chargés de parapluies, de manteaux et de simples pliants.
Un des architectes attachés au château nous accompagne; il nous a placé sur le chemin que doivent parcourir les nobles personnages; nous les voyons venir de loin, ils viennent à nous, et nous les suivons longtemps des yeux quand ils nous ont dépassés.
On montre, au château, un portrait de la Reine au temps de sa jeunesse. Elle est vêtue d’un costume militaire assez grotesque, coiffée d’une casquette, et porte des décorations; elle se préparait à passer une revue. A cette époque, elle avait l’œil vif, le teint éclatant, le visage rond; son nez à la Roxelane donnait à sa figure une expression mutine. Dans d’autres portraits, la Reine est coiffée de marabouts dont la mode s’est conservée à la cour. Sa lèvre supérieure, légèrement relevée, laisse apercevoir de jolies dents blanches. Ses épaules sont fort belles. Sa taille souple est élégante et dégagée. C’est enfin une femme jeune et attrayante.
La réalité qui passe sous nos yeux n’a rien qui ,
rappelle ces lointains souvenirs. Au lieu de la gracieuse souveraine d’autrefois, nous voyons une bonne grosse femme épaisse, lourde dans sa démarche, à la figure rebondie et ridée; le nez grossi s’est déformé et fait sourire; les joues sont pleines, molles; la mâchoire inférieure s’abaisse; les jolies dents de jadis ont disparu ; le bandeau blanc plissé des veuves anglaises couronne des cheveux d’un gris jaune.
Les yeux sont restés très-vifs, le regard, tojijours dur, a conservé la sévérité de la femme habituée à commander et à se voir obéie. Les gestes sont rares et lents; tout, dans la démarche et la physionomie, porte l’empreinte d’une intelligence fatiguée et d’une profonde lassitude morale.
Les qualités dominantes de la Reine sont ses qualités d’épouse. Elle a singulièrement exagéré l’expression des regrets que lui a causés la perte du prince Albert, et a mis le public dans la confidence de sa douleur. Elle s’est épanchée au dehors avec un abandon qui a fait rire. Les nombreux « memorials » qu’elle a fait élever un peu partout, en l’honneur de son époux, ont été la cause de plaisanteries déplacées qu’elle aurait pu éviter.
Son union a été fertile : elle a eu neuf enfants qu’elle a élevés à la mode anglaise, sans s’en occuper. Elle passe, cependant, pour une bonne mère, car elle a été vigilante gardienne de leurs intérêts et les a tous pourvus de riches dotations nationales, qui ne lui ont rien coûté.
C’est une femme économe, dont les dépenses sont ordonnées et réduites au nécessaire. On se rappelle
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; encore la faveur accordée à lord Melvin, Finventeur ; de Foutil à tailler les bouts de bougie, outil mer- I veilleux grâce auquel les bougies entamées ressem- S blent à des bougies neuves et sont présentées comme I telles dans les résidences royales.
! La reine est Allemande de race et de cœur. Son
j antipathie contre la France et les Français est connue. I Elle ne manque jamais une occasion de Faccuser j ouvertement. Elle s’est toujours refusée à lire aucun I ouvrage de notre littérature, elle la qualifie d’immo- I raie et ne consent pas à s’exprimer dans notre langue. I Comme souveraine, elle règne, mais ne gouverne I pas; ellerègnecomme une corniche règne autour d’un bâtiment. Elle administre son royaume en le faisant valoir comme s’il s’agissait d’une maison de commerce, d’un bon domaine, et s’efforce de lui faire produire les revenus les plus élevés possible. Elle est le patron d’une société anonyme qui donne de beaux dividendes. La chose publique n’est pas son gros souci; ce qui la touche, ce sont les résultats. Elle jouit des avantages de l’opération, sans en supporter Iles charges. Elle possède une grande fortune, cent ’imillions, dit-on.
I Le rôle de souverain, il faut le reconnaître, n’était ipas, autrefois, dépourvu d’ « une certaine granlieur ». Cet homme placé au premier rang, au-dessus . le tous les autres; ce roi qui disposait de la fortune, ^ le la vie, de l’honneur de ses sujets; ce guerrier qui T >e mettait à leur tête, risquait sa vie avec la leur :>our défendre la patrie, assurer son bonheur et sa gloire; ce chef responsable de ses actes, sur la tête
duquel reposaient le sort et la prospérité du pays; cet homme, enfin, en qui s'incarnaient toutes les espérances, tous les sentiments de la nation, avait à remplir une tâche si noble et si haute qu’on s’explique les ardentes convoitises, les efforts démesurés dont la possession du trône a toujours été l’objet.
Mais aujourd’hui qu’un monarque constitutionnel est le soliveau de la fable, qu’il est moins qu’un ministre, puisqu’un ministre est responsable et que lui ne l’est pas; qu’il n’est rien, ne peut rien; que son rôle se borne à toucher un traitement, à porter un panache, à recevoir des injures sans avoir le droit d’y répondre, on ne peut que s’étonner du nombre de gens prêts à accepter un tel rôle et disposés, pour l’obtenir, à commettre toutes les vilenies, toutes les lâchetés, toutes les trahisons, toutes les infamies qu’on leur propose.
Le prince de Galles.
Le prince de Galles réside à peu près partout; c’est le prince le plus errant de l’Europe. Il ne se passe pas de mois, pas de semaine, qu’il n’aille d’un bout à l’autre de son futur royaume, poser une première pierre, inaugurer quelque édifice, visiter un hôpital ou une école.
Dans ses moments de repos, il traverse le détroit et va un peu partout, à Paris surtout, où sa figure
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St très-connue dans les endroits où Ton s’amuse. Il vait même, vers 1878, conquis, chez nous, une opularité que rien ne justifiait et qui a disparu epuis.
On Paccuse de beaucoup d’erreurs ; il faut éviemment en rabattre, il en reste encore assez à son jompte. Il ne commet pas ses fredaines en Anglejîrre, où on ne les lui pardonnerait pas; c’est chez ious qu’il vient donner libre cours à son amour ju plaisir.
! Après certain esclandre dont le souvenir n’est pas jublié, les journaux anglais, qui n’en connaissaient las l’auteur, publièrent à l’unisson de grands arti- !es destinés à venger la morale publique. Il leur jllut changer de ton le lendemain, quand ils apurent que le héros du scandale était leur prince ; îritier.
C’est à la suite de cette mésaventure que la Reine rjfusade recevoir son fils. Le prince dut, pour renl'er en grâce, affirmer sous la foi d’un serment sonnel, prêté sur la Bible, qu’il n’avait pas trahi la ,lélité conjugale. L’archevêque de Gantorbéry avait iitorisé le prince à prêter un faux serment et l’avait J sous d’avance.
A une fête que lui donnait le duc de Bade, en îptembre i883, le prince se déguisa en cuisinier. (: travestissement, très-scrupuleusement observé, U allait très-bien et obtint un grand succès parmi Isi membres de la gentry.
Nous autres, républicains de France, sommes avis qu’un futur souverain devrait être moins
(( excentric » ; que la position de chef d’État exig plus de tenue et de respect de soi-même; qu’u; homme qui a Tambitipn d’occuper un jour le pre mier rang est obligé d’être plus digne, de montre plus de réserve. Mais, c’est affaire aux Anglais, et s les futurs sujets du prince sont satisfaits, nous au rions mauvaise grâce à nous montrer plus exi géants.
Quand le prince séjourne en Écosse, il s’habill en Écossais. C’est sous ce costume qu’il passe devan nous. Il est de taille moyenne, le kilt le fait paraîtrj plus petit qu’il ne l’est en réalité. Déplus, on le com pare involontairement aux grands et superbes gen tilshommes écossais qu’on rencontre à chaque pas, e la comparaison n’est pas à son avantage.
Chaque année, le prince et la princesse de Galle resserrent les liens qui unissent la royauté à sa fidèf noblesse, en allant rendre visite à l’un de leurs haut et puissants vassaux. Il arrive parfois, en pareilL, occurrence, que le premier ministre, quand ce mi nistre est M. Gladstone, prend un malin plaisir . arriver dans le comté en même temps que Son Altess et à y présider quelque assemblée populaire. L’héri tier se trouve alors singulièrement amoindri. Le pre mier gentilhomme de l’Angleterre est relégué ai second rang, passe après un ministre qui n’est pa même nobleman. Il en ressent de violents accès d colère qu’il sait cacher.
Cette vie inquiète et décousue a pour cause, disen les amis du prince, la regrettable situation qui lu est faite. Placé sur le premier degré du trône, voyan
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le pouvoir à sa 'portée, étant rempli des meilleures intentions, désireux d’accomplir des réformes mûries et étudiées, de réaliser desprogrès désirés, il se trouve, de parti pris, maintenu à distance, laissé à l’écart. Le bon vouloir, les ardeurs, le zèle de sa jeunesse ont été paralysés par une volonté supérieure. Il ne lui a jamais été permis de faire l’apprentissage de son métier de roi; il n’a jamais été associé aux devoirs de souverain et a toujours dû se contenter d’un rôle secondaire.
Le dépit, l’ambition déçue, l’ont fait dévier; il a cherché l’oubli dans des plaisirs indignes, dans la satisfaction d’une activité inquiète. Quand le jour sera venu, on le verra à l’oeuvre; on comprendra alors quel est son savoir, ce que valent les ressources de son intelligence et de son esprit.
Le prince n’aime pas les Français. Il vient en France faire la «fête», y jouir des plaisirs qu’il ne peut prendre en toute liberté chez lui. Paris est, à ses yeux, une galante auberge. Le côté noble et élevé, le côté travailleur et intelligent de la grande ville lui échappe; pourtant il nous jalouse et nous craint. Nos échecs lui sont agréables, et les gens bien informés déclarent que, lui régnant, une alliance anglo-française ne sera jamais ni sûre, ni durable.
L’aisance avec laquelle il a, de complicité avec un ministre de sa religion, consenti à jouer la comédie d’un faux serment, prouve en faveur de l’élasticité de sa conscience, mais ne donne pas une favorable idée de sa bonne foi et de la solidité de ses principes.
Il s’est, malgré l’appui que sa mère donnait à celte
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union, énergiquement opposé au mariage de sa sœm la princesse Béatrix, avec l’ex-prince impérial d France, et cela, sans appuyer son refus d’autre raisons que la nationalité du prince. Afin de biei donner à son mauvais vouloir toute la significatioi qu’il désirait, il a hâté le mariage de la princess Helena, une autre de ses sœurs, avec un autre princ^ dépossédé, le prince de Schleswig-Holstein.
Le prince de Galles a la figure souriante, ouverte une physionomie sympathique. L’embonpoint qui 1( menace a fait tendre la peau de sa face, qui paraîii boursouflée. Les tons rosés de la jeunesse ont disparu et sont remplacés par le teint mat, uniforme habituel aux hommes de plaisir. Sa barbe blonde es longue et soyeuse, ses cheveux se font rares. Il esi tout à la fois bienveillant pour ses amis et plein de morgue pour les étrangers.
On le dit très-généreux, sa main s’ouvre facilement et donne sans compter. Il est très-brave ; il a donné de son courage de nombreuses et incontestables preuves pendant son voyage aux Indes. Et pourtant, on attribue, à ce sujet, au prince de Bismarck le propos le plus outrageant qui puisse atteindre un homme, fût-il prince : (c Le prince de Galles est k seul prince d’Europe que nous sommes sûrs de ne jamais rencontrer sur un champ de bataille. »
Enfin, ce qui prouve beaucoup en faveurdu prince de Galles, c’est qu’il compte, paraît-il, de nombreux et dévoués amis.
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