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CHAPITRE VI

I N V ERNESS

La ville. — Le château, — I.a bibliothèque. — Le club des travailleurs. — A l’hoteL

On est tout étonné, en entrant à Inverness, de rouver, au nord de TEcosse, au pied des Highands, une ville animée, vivante, propre et gaie.

I Nombre de maisons sont bien construites : murs in granit, moellons apparents, jointoyés avec soin, jnagasins bien tenus, étalages d’orfévres, de bijouiers, bazars d’articles de voyage, de vêtements, de . omestibles. Sur des tables de marbre, reposent de 'eaux poissons, des saumons énormes, qu’arrose un ; ilet d’eau glacée. Les rues, les trottoirs sont bien )avés, balayés et arrosés.

' Il y a un grand mouvement de voitures de promène lade, attelées de beaux chevaux, de domestiques en . iches livrées, de jeunes femmes élégantes, de gentlelen en kilt, avec des vestons à grands carreaux; i ommes et femmes de haute taille, forts, pleins de q, igueur et de santé.

!i Par Church Street et High Street, nous gagnons q es quais. La Ness coule entre deux talus de terre.

La ville s’étage sur ses deux rives. L’eau est claire e . i limpide; on voit, au fond, nager les poissons e { briller les cailloux. La rivière est si peu profond i que les pêcheurs vont jusqu’au milieu s’installer su des escabeaux avec leur attirail de pêche.

Au-dessus delà ville, se dresse le château; il cou ronne un mamelon, emplacement supposé delà de meure de Macbeth. L’ascension est rude. Arrivé , nous nous asseyons au soleil, sur un banc entour de fleurs. Une brise légère nous apporte le bruit del; | ville et les senteurs marines du golfe. Le ciel est d’ut gris bleu doux, qui s’harmonise avec les tons fins e ' délicats de la verdure pâlie des arbres et des prés. !

La Ness apparaît autour d’une petite île, et va là- j bas se perdre dans Beauly Forth. La ligne droite e I sèche des ponts coupe les eaux, et l’ombre des pê- | cheurs, debout sur leurs escabeaux, s’allonge dé- , mesurément.

Les maisons de la ville s’enchevêtrent : d’abon : pressées, elles s’éloignent ensuite les unes des autre ; et, dans la campagne, sont entourées de parcs et d< jardins.

Devant nous, des champs, des prairies couronnée ^ par une sombre forêt, une des plus belles d’Ecosse.

Les eaux du lac Beauly paillettent au soleil. Voilà 1 port du canal Calédonien; on voit des bâtiments qu s’y engagent pour rejoindre l’Océan, et, bien loin, ai delà de ces riantes villas, de ces riches résidences, oi devine les Highlands, les chaînes du Sutherland du Caithness, qui se cachent dans le brouillard.

Des enfants jouent auprès de nous; ils s’effor

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ant de monter à califourchon sur de gros canons émonlés, à demi cachés sous l’herbe, canons pris aux lusses, souvenirs de la campagne de Crimée, alors u’Anglais et Français combattaient côte à côte.

Le château est un édifice moderne conçu dans le .yle néogothique; il sert de palais de justice, et les )rmes extérieures de la construction ne se prêtent as d’une façon heureuse à sa destination.

Les salles sont décorées avec la plus grande simpliité; les murs sont peints à la colle; les meubles sont n chêne ciré. Un dais recouvre le banc des magistrats, t un abat-voix, celui des avocats.

Au pied du château, deux établissements, créations louvelles d’un intérêt général. D’abord la biblioihèque publique, vraiment publique, publique ’une façon absolue, comme on ne l’entend pas chez ous. On entre, on s’assied devant une table couverte e journaux et de revues. Le lecteur choisit ceux ui lui conviennent. Il va lui-même prendre sur 5s rayons le livre dont il a besoin; le bibliothécaire ui est là ne fait que l’aider, le guider dans ses ^cherches, les lui faciliter. Le règlement est simple t sévère. Tout lecteur convaincu d’une tentative de raude quelconque est expulsé. Tout lecteur qui ne emet pas à l’endroit où il l’a pris, le livre dont il ’est servi, est réprimandé. Après deux réprimandes, i est expulsé à jamais, sans rémission. Le public se ompose de petits bourgeois, d’employés et de quel- [Ues ouvriers : ces derniers lisent surtout les jourtaux, nous dit-on.

Le complément de cette utile et philanthropique

Ils se mettent en route, chaque jour, dès le matin, ' f séparément ou par couples. Les femmes chevauchent à côté du mari ou sont assises près de lui, et chacun w remue les pieds à tour de rôle. Ils ont leurs provisions avec eux, dans un petit panier. Un autre panier reçoit leur chien, le fidèle compagnon qui, malgré ses quatre pattes, ne pourrait suivre ses maîtres dans i leurs pérégrinations.

Ce matin le départ a été très-brillant. Le voyageur le plus remarqué, celui qui a fait sensation, est un gros gentleman, affirmant que, depuis son départ de Londres, il a en dix jours perdu quatre j livres. Les allures de ce fervent adepte des voyages li en bicycles obtinrent grand succès, et, quand il . tourna le dos pour se mettre en route, l’aspect de sa puissante carrure fut salué de trois hurrahs accentués.

Les Anglais qui, pendant ce qu’on appelle la belle saison , viennent chasser et pêcher dans les Highlands, ■; sont très-séduits par l’idée de s’affubler du jupon national. Les tailleurs ont su tirer parti de ce travers, et tous leurs efforts tendent à attirer le client et à le travestir. Ils s’offrent en spécimen , sur le pas de leur porte, dans l’intérieur de leur boutique, et, | quand leur physique est insuffisant, ils donnent à un de leurs commis l’apparence du plus séduisant highlander.

Quand le client est jeune, élancé, fort, taillé en highlander, enfin, et qu’il adopte l’accoutrement complet, il ressemble à tous les highlanders et passe inaperçu. Mais quand il est gros, épais, ventru

DANS LES HIGHLANDS

INVERNESS

! comme un cockney, et qu’il se contente de remplacer i son pantalon par un kilt, en conservant son veston I et son chapeau, il présente bien le personnage le plus 1 grotesque qui se puisse imaginer.

i La partie d’inverness située sur la rive gauche |de la Ness, autour de la cathédrale, est toute neuve.

I Les maisons sont, comme le reste de la ville, con- Istruites en masses de granit, aux assises d’égale hauilteur. Les lignes de l’appareil sont respectées et accu- Isées. A l’intersection des rues, des loges pleines de j fleurs mettent une note gaie dans ces grandes surfaces 'de ton uniforme.

:! L’habitant de Tune de ces maisons nous offre, trèsijobligeamment, de visiter sa demeure, i ! La distribution est celle de toutes les maisons anijglaises habitées par une seule famille. Ce ne sont pas ddes constructions luxueuses, ce sont des demeures t 'modestes.

Dans le vestibule, des instruments de pêche, des Iraquettes, des crosses, de gros et longs paletots, des imanteaux de caoutchouc et un curieux assortiment ,de parapluies.

Les meubles des diverses pièces sont en pin verni !Drné de filets et de dessins en couleur tracés au trait : lauteuils bas, profonds, larges, protégeant contre r.es vents coulis; armoires à compartiments si nom- ' preux qu’il semble impossible de se rappeler ce que j:hacun contient; lits à deux places, sans rideaux; bas de rideaux, non plus, aux fenêtres : il ne faut pn rien gêner l’entrée de la lumière; au contraire, il

faut profiter du moindre rayon de soleil; pour ce motif, des vitres d’une seule pièce, nettes et luisantes. Sur le parquet, un tapis d’un tissu grossier, aux couleurs criardes, mais solide et épais. Des cheminées à feu apparent avec appareils perfectionnés; ni poêles, ni fourneaux, comme en Allemagne. On compte sur la flamme du foyer pour égayer les longues soirées. Pas d’objets d’art, pas de tableaux, ni de bibelots de prix. Quelques photographies de parents et d’amis suspendues au mur.

La maison que nous visitons est occupée par une nombreuse famille : père, mère, huit enfants, une seule domestique. Le père est ingénieur, employé au chemin de fer, huit mille francs de traitement, onze cents francs de loyer. La vie n’est pas chère dans les Highlands, et la famille peut tenir un certain rang dans la ville.

Un autre quartier encore plus intéressant à connaître et à voir en détail, est le quartier ouvrier, créé il y a déjà quelques années, à l’autre extrémité de la ville , dans la partie haute.

Au centre de ce quartier est l’école, vaste bâtiment entouré de cours et de jardins. Les murs de clôture sont remplacés par des grilles. Les passants peuvent voir jouer les enfants, leur parler et rire avec eux.

La France est le seul pays d’Europe où les écoles soient entourées de murs, comme on le fait pour les prisons.

Les garçons et les filles jouent ensemble, courent, sautent, sans faire grand bruit. Ils gardent

INVERNESS

Ile silence habituel aux enfants dans les contrées du Nord.

I Chaque maison n’est habitée que par une seule ifamille. Outre le petit jardin ménagé en avant, les jhabitants ont encore l’usage d’une cour placée en jarrière et utilisée pour les divers besoins d’un ménage. C’est là qu’est le dépôt de tourbe et de houille; |là qu’on lave le linge, qu’on Fétend, qu’on nettoie Iles chaussures, etc.

) Ces maisons sont de dimensions restreintes , et [toutes, ou à peu près, sont construites sur le même Imodèle. Au rez-de-chaussée une étroile allée, l’esca- ■lier au fond, avec le passage dans la cour. Une prejmière salle sert de cuisine, de salle à manger et de jparloir; en arrière, une pièce plus petite pour les jouvrages malpropres, l’épluchage des légumes, le ! dépôt des provisions. Au premier étage, placé direcitement sous le toit et mansardé par conséquent, sont [deux chambres à coucher, parfois trois.

Dans la salle, les ustensiles de cuisine restent apparents; ils sont propres et nets, bien en ordre. Une [fontaine occupe un des angles; elle est munie de I savon, éponge et serviettes. On se lave la figure et des mains, en revenant de l’ouvrage, avant de se I mettre à table.

i Le sol est carrelé au rez-de-chaussée, et couvert î d’une feuille de caoutchouc. Les tables, les chaises, jle buffet et l’armoire sont en sapin. Sur les murs,

I des rayons avec des livres, et, accrochés un peu par- I tout, des instruments de pêche, un fusil, les raquettes I des enfants. Dans les chambres, le lit, des chaises

et des armoires grillées pour laisser l’air circuler sur | le linge et les vêtements, l

Tout est propre, bien tenu et en bon ordre; on ^ sent la gêne, la difficulté de suffire aux besoins de I Fexistence; mais rien ne fait penser à Fabandon ou au découragement amené par la misère.

Ces maisons sont occupées par des artisans, des ' ouvriers de tous les corps d’état, et par de petits employés. Les salaires varient de i,5oo à 2,000 fr. ! par an. Avec d’aussi modiques ressources il faut suffire à tout, vivre, élever une famille presque ; toujours nombreuse. Dès que les enfants sont en ] âge de gagner leur vie, ils quittent la maison pater- i nelle et viennent en aide aux parents, aux enfants : plus jeunes. !

Le loyer de ces maisons varie de deux cents à trois ,| cents francs. ;

Une combinaison financière permet aux locataires de devenir propriétaires au moyen du payement d’une ; redevance annuelle. L’imprévoyance naturelle em- | pêche les combinaisons de ce genre de recevoir de nombreuses applications et de donner des résultats. Après avoir débuté par de sages économies, les locataires abandonnent, le plus souvent, les premiers ; versements faits. Sans souci de l’avenir, ils cherchent I à réduire les charges du moment ; aussi bien peu arrivent-ils à une solution favorable.

Néanmoins, tout irait bien encore sans le terrible vice national , sans l’ivrognerie qui détruit tout l’équilibre du budget, et dévore en un jour les économies d’une semaine.

j Fête au Town-Hall. — La Malibran. — L’hiver.

Il y a ce soir au Town-Hall, dans la salle des fêtes, n concert donné par des artistes étrangers.

L’hôtel de ville situé dans High Street est, comme le bâteau, un édifice néogothique. U nepetite place ornée ’une fontaine le sépare de la rue. Cette place sert e rendez-vous aux promeneurs, dans les rares heures Li le temps et la saison permettent de rester dehors. Au fond du vestibule, on voit un escalier en sapin erni qui monte au premier étage ; c’est là qu’est la ille des fêtes, éclairée sur la façade, et couverte par ne voûte en sapin verni, avec couvre-joints peints . e couleurs vives; une boiserie d’appui fait le tour ! e la salle. Les lustres sont en bois peint avec ornef lents de cuivre. L’enveloppe extérieure, en pierre,

, >t ainsi entièrement revêtue à l’intérieur d’une en- 2loppe en bois.

. Tout cet ensemble est simple et modeste; mais il lait et produit un agréable effet.

L’assemblée est relativement nombreuse. Aux : abitants de la ville se sont joints les étrangers : 3 passage, les hôtes des résidences voisines, et, dès 1 entrée, on éprouve une sensation de plaisir en voyant ‘Unies en aussi grand nombre de jeunes et jolies ! îmmes.

Les types d’hommes ne sont pas moins curieux à examiner. On reconnaît l’Anglais, l’habitant des grandes villes , dont l’unique préoccupation, le but constant, est de faire des affaires et de gagner de l’argent. Gros ventru, le crâne dénudé, il ne ressemble guère au highlander grand, fort, élégant, vivant dans ses montagnes, content de peu, habitué au grand air, à la vie libre et indépendante.

Une estrade a été dressée au fond de la salle, pour les artistes, qui sont séparésdu public parunruban.Ge ruban établit une ligne de démarcation assez humiliante. Il était, autrefois, d’un usage constant en An-i gleterre. C’est à la Malibran qu’on doit sa suppression.

— A quoi bon ce ruban? fît-elle à lord Thalsen, chez lequel elle chantait.

— A vous séparer delà foule, répondit celui-ci, un peu embarrassé, à éviter que vous ne soyez importunée par des indiscrets.

— Nous saurons nous protéger nous-même, et il ne faut pas empêcher ces dames, et elle montrait les hères ladies du premier rang, de venir se mêler à nous. Et, d’un coup de pied hardi, elle brisa le ruban.

Il n’y avait pas de Malibran à Inverness, mais des artistes assez médiocres. Le succès de la soirée, un succès de rire, fut pour un violoniste allemand en lunettes qui, pensant se faire bien venir du public, avait revêtu un kilt; seulement ce kilt, trop long, lu descendait sur les talons.

Nous sommes retourné à Inverness par une trisU

. miée de janvier. Un brouillard glacé enveloppait jolie petite ville. Il avait fait nuit avant trois ures. Les becs de gaz éclairaient une nappe blanche, aisse, uniforme, continue. Toutes les places de bibliothèque étaient occupés, et Taffluence était ande au club des travailleurs.

La fantaisie nous prit d’aller voir le quartier ouier. Il ne nous fut pas très-facile de trouver notre emin; personne auprès de qui nous informer : les ssants étaient rares et allaient vite.

Enfin, voici l’école, les larges rues, les petites mains basses, pressées les unes contre les autres. De utes les cheminées s’échappent de noirs tourbillons fumée. Les portes sont closes; à travers les vitres,

I aperçoit les habitants rassemblés autour du foyer; 3st l’heure du souper : père, mère et enfants décent à belles dents d’énormes plats de pommes de rre, de longues tranches de poisson fumé. Un gros )t d’ale laisse déborder sa mousse blanche ; un flacon . whisky est placé près du père.

Nous regagnons notre gîte, en suivant les quais la Ness les pieds dans la neige. Aux fenêtres des aisons, de grandes lueurs rouges, la lumière des mpes, mêlées aux flammes du foyer. On ne renntre personne ; on n’entend aucun bruit: l’omnibus i chemin de fer, le fourgon delà poste, sont montés r des traîneaux.

La grande salle de l’hôtel, si animée Tété, est triste mbre, solitaire. A peine trois ou quatre voyageurs ment au coin du feu, et se réchauffent en buvant grands verres de whisky.

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