CHAPITRE X
CALEDONIAN CANAL
Le canal. — Les carnets de voyage.
Nous nous embarquons sur le canal Calédonien pour aller d’Inverness à Oban. Il tombe une petite Ipluie fine, froide et pénétrante. Il faut s’abriter dans lie rouf du pont. Le bateau démarre et commence, pntre deux berges de boue, son interminable voyage.
: Un orchestre allemand est à bord, un de ces affreux orchestres qu’on rencontre sur les bateaux du Rhin. Les musiciens embouchent leurs instruments *ît commencent leur concert; ils les posent à la pre- ' nière écluse pour aider à la manœuvre; puis ils font une quête et reprennent leur musique, et ainsi de kuite jusqu’au moment où un bateau, allant en sens 'averse, nous en débarrasse définitivement.
' En échange de nos Allemands qu’il a pris, le bateau nous a cédé une troupe de minstrels ou nigers iqui se livrent à leurs ébats habituels, à la grande iiatisfaction des Anglais présents, satisfaction qu’ils pxpriment longuement et bruyamment.
Le voyage manque d’attraits ; quand la pluie cesse, dn brouillard épais et moite la remplace; l’air est
lourd, les bords du canal sont luisants, les pierre couvertes de mousse. L’eau est salie; on voit le foiK des vagues prendre des teintes blafardes, et le remou: des roues soulève une écume fangeuse.
A chaque écluse, tout le monde brave la pluie oi la brume, et va, abrité sous un parapluie, enveloppe dans un manteau, boire du lait et manger des galettes dans quelque auberge installée au bord du canal.
Il y » nombre de Jolies femmes parmi les passagers. Çe mauvais temps ne les arrête pas; elles en ont, du reste, l’habitude, et font preuve d’un courage, d’une intrépidité que ne montreraient pas des Françaises.
Presque toutes sont munies d’un petit carnet, sur lequel elles écrivent de temps en temps. C’est là un des mérites de l’éducation des femmes anglaises, un de ceux que nous célébrons avec le plus d’ardeur.
K Les Anglaises savent voyager ; elles sont instruites, sérieuses. Quelle différence entre elles et les frivoles et futiles Françaises! Pour elles, le voyage est une étude; on les voit sans cesse occupées à noter les choses dignes d’intérêt, celles qui frappent leur attention. Le soir, elles résument leurs observations, les retrouvent plus tard, et en font leur profit. Les Françaises, elles, voyagent pour se montrer, se faire admirer, et, ne conservent de ce qu’elles ont vu, ni, un souvenir, ni une impression personnelle. »
Nous avons tous lu bien des passages du même genre écrits par les gens les plus autorisés.
Les petits carnets de nos compagnes de voyage
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i sont là, déposés sur la table du rouf. Trois surtout irritent singulièrement notre curiosité. Leurs propriétaires sont jolies et gracieuses comme des Ani glaises. Que de choses charmantes, intéressantes, imj prévues, doivent contenir ces carnets !
: Nous sommes arrivés au passage d’une série d’é-
I cluses, passagers et passagères s’apprêtent à descenjdre. Les jeunes filles viennent de fermer et de dé- I poser leurs carnets sur leurs sacs; elles agrafent ; l’extrémité de leurs jupes à leur ceinture, remplacent rjleur chapeau par un béret, endossent un paletot im- : Iperméable, s’arment de leur parapluie et ressemblent itellement à leurs frères, à leurs amis, qu’on ne peut plus les distinguer les uns des autres. Les voici à • terre; elles ne regagneront le bord qu’à la troisième écluse; nous avons plus d’une demi-heure à nous.
Nous commettons une indiscrétion très-vilaine, ijtrès-blâmable, et ne lui cherchons pas d’excuse.
I Carnet vert, tranche rouge, fermoir dore.
I (( Commencé mon entraînement pour la saison, j « Fait cinq milles.
1 « Richard, qui, l’an dernier, a suivi l’entraînement de Peers, pense qu’il vaut mieux aller par j)rusques augmentations que par gradations régulières. Il m’écrit qu’il s’est bien trouvé de cette méhode, et m’engage à essayer.
« Fait huit milles.
i(( Frédé, qui m’a accompagnée, juge que je laisse 3 corps s’appuyer d’une façon inégale sur les mem-
bres inférieurs. Frédé croit qu’il sera difficile de uk corriger de ce défaut; il le trouve très-grave.
« Fait de nouveau huit milles.
« Un peu d’enflure aux jambes, non à cause de k; fatigue de la marche, mais parce que, voulant metm exactement d’accord les mouvements des deux jam-, bes, j’ai dû forcer sur la droite.
« Assisté à une course à pied à l’industrial Hal , d’Edimbourg. Les à^MiLpedestrians étaient l’Irlandais Abstonet l’Américain Wibs. Longueur du parcours, j cent milles. Temps accordé, vingt-quatre heures.. Costumes de coureurs très-élégants: mode française.j vestes de velours, l’une rouge, Tautre bleue; toquen' avec aigrette, bottes montantes. Reunion select. Départ à neuf heures du soir. I
« Retourné à l’industrial Hall. Les deux pedes-'^ trians continuent leur marche et ne paraissent pa.‘| fatigués. Tout à coup, au quatre-vingt-deuxièmtj ■ mille, Abston s’arrête, le sang coule le long de séd ; jambes; on l’emporte. !
a Wibs continue. A huit heures quarante-cinq, i’| , achève ses cent milles, en avance de quinze minute^j J sur le temps flxé. Il est déclaré vainqueur. Hurrah'' 1 hurrah !
« Fait dix milles. ^
(( Je me suis blessée au pied droit. Il me fau'; | quelques jours de repos ; je vais les passer à Oban | ■ J’écris à Perkins de m’envoyer des chaussured plates. ))
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Carnet rouge, tranches blanches, angles en métal.
« Edward est arrivé. Quelle joie de se voir ! Nous avons examiné nos raquettes. Très-bon état; sèches et légères sans excès; bien à la main.
(( Aujourd’hui, partie d’essai. Le ciel heureusement couvert; le soleil ne nous aveuglait pas comme cela arrive « si souvent » dans cette saison. Je pense que mon débuta été satisfaisant.
(( Edward et Tom ont voulu se mettre tous deux contre Arabelle et moi ; pour égaliser les chances, ils nous ont fait des concessions. Ils ont été battus. Ces combinaisons ne me plaisent pas. Je ne pense pas qu’une telle partie puisse être regardée comme sérieuse.
«Edward est vraiment très-beau; on lit dans son regard la force et l’audace. Quand il court après la balle, ses mouvements sont souples et faciles. Il manie sa raquette et s’élève sur ses pieds avec une aisance surprenante; cependant Tom est peut-être plus adroit ; il a plus de souplesse, plus de ressort dans les mouvements; son entraînement a été plus complet , mieux dirigé. Ses nerfs et ses muscles sont bien équilibrés. Ainsi, il s’étend pour ramasser la balle, il touche presque terre et se relève d’un bond pour l’envoyer au loin, avec une prodigieuse facilité.
« Dick dit que, au match d’octobre, Tom s’est surpassé. Il a été applaudi à sept reprises...
« J’ai beaucoup réfléchi au sujet d’Edward et de
Tom, et je pense ainsi : Edward est plus fort, plus ! robuste; Tom est plus souple, plus leste. )>
Carnet noir, angles en argent.
« La lune se lève au milieu d^ne masse de nuages | noirs qui se dissipent peu à peu. Ses pâles lueurs illuminent la surface des eaux. Les blancheurs du : ciel, les blancheurs de la mer se confondent à Fhorizon; on ne peut distinguer où commencent les uns, où finissent les autres...
« M’man a été très-souffrante cette nuit. P’pa a rai- , son, le pâté chaud au repas du soir est difficile »
Carnet violet renfermé dans un étui.
Guide pratique, divisé par jours. Chaque page; contient l’indication de l’emploi du temps, des « distances parcourues, en suivant un itinéraire fixé f d’avance. Rien que des blancs à remplir. ; .
Pression barométrique. Température. Direction | du vent. Heures des repas sur les paquebots, aux | stations, dans les principaux hôtels : premier dé- | jeûner, sept heures trente minutes; deuxième déjeu- | lier, dix heures; luncheon, une heure; thé, quatre j heures; dîner, six heures; thé, neuf heures. f
Carnet en toile grise. j
Des croquis divers, plus ou moins intéressants.
Au bas du dernier : a Le voyageur, un Français % bien sûr, qui ne me quitte pas des yeux... w
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Par bonheur, nos Françaises futiles, frivoles et oquettes n’écrivent rien de semblable.
Saint-Bénédict. — Le loch Linnh. — La danse des épées.
Des massifs de verdure, deux tours, une flèche et es bâtiments à hauts pignons, avec grands combles, u’on aperçoit de loin. A mesure qu’on approche, n distingue une longue ligne de cloîtres; par l’ouerture des fenêtres, passent des moines, le front aissé, la tête rasée et les mains jointes dans les lanches de leur froc. La présence de ces moines en lein pays protestant, au milieu de l’Ecosse intolémte et exclusive, cause une profonde surprise.
Ces moines appartiennent à l’Ordre de Saint-Bénéict; ils ont créé au fort Augustus la plus grande mai- Dn d’éducation et d’instruction de tout le Royaume- Jni, et ces immenses constructions sont celles de îur établissement. La noblesse catholique anglaise Qvoie ses fils à Fort-Augustus. C’est là qu’on les )rme, qu’on les instruit en vue des hautes fonctions ue leur naissance les appelle à remplir dans la potique, l’administration supérieure et l’armée.
Les ressources que possède un tel établissement, î luxe de son installation, sans parler ici du mode ’enseignement et du développement qui lui est onné, en font une institution à part qui n’a pas de imilaireen France.
L’installation des services consacrés à l’enseigne-
ment répond à toutes les exigences pédagogiques i Les laboratoires de chimie ont l’importance de ceu:‘ de nos Facultés.
L’habitation des élèves comprend une chambnj pour les grands, une chambrette pour les petits. Le | grands travaillent chez eux, les petits en commun Tous ont à leur disposition des salles de réunion, d(j fêtes, de billard, de musique, de théâtre, de confé ^ rences.
Pour les exercices physiques, les élèves ont ur| bassin de natation, pour l’hiver; des salles d’armes! un manège, des pelouses pour le cricket, le polo, 1(1 lawn tennis; puis des bateaux pour. les promenades j les courses à la rame et à la voile.
Un établissement de cette nature serait peut-êtn ! sans utilité dans une société démocratique comme h\ nôtre; il répond à un besoin dans une société aristo j cratique comme l’est celle de l’Angleterre. Chez nous I le dernier des citoyens peut aspirer aux plus haute ] fonctions; chez nos voisins, ces fonctions sont réser | vées à une classe privilégiée, dont les membres son J de bonne heure initiés au rôle qu’ils doivent rem j plir. Les jeunes gens de la noblesse reçoivent um instruction à part, en rapport avec leur rang et leu fortune ; c’est à leur naissance seule qu’ils doiven cet avantage, leur mérite n’y est pour rien. Chez nous, c’est la masse de la population qui est instruite et formée. Le choix, la sélection se font plus tard quand les actes, les pensées de l’homme permetten d’apprécier sa valeur et de distinguer les capables dee incapables.
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Les bâtiments de Saint-Bénédict sont de construction moderne. Ils sont Fœuvre du fils ou du neveu de Pugin, l’architecte que les Anglais appellent le rénovateur de l’architecture gothique, parce qu’il a publié un recueil d’ornements relevés sur des monuments français ou d’origine française.
Au fort Augustus, cesse le canal proprement dit et commence leloch Linnh, qui est en réalité un bras de mer. Il faut changer de bateau, en prendre un capable de résister aux gros temps.
L’aspect des côtes reste le même. Les rochers sont couverts de mousse ; le long des flancs des montagnes, l’eau ruisselle en cascades jaunâtres; le navire laisse derrière lui un sillage noir, charbonneux; la brume, qui s’était dissipée un moment, reparaît plus épaisse, et enveloppe toute la nature de son voile gris, triste et monotone.
La journée s’avance ; le voyage semble bien long : de l’eau, des pointes de terre qui s’avancent; on croit que c’est la dernière, mais toujours, un peu plus loin, en paraît une autre.
Le son du piebrock se fait entendre à l’arrière; tout le monde se précipite, on espère une distraction. Un jeune officier highlander a placé sur le pont deux sabres en croix, et se livre à la danse nationale avec un entrain qui fait plaisir à voir.
Le personnel des passagers est un peu mélangé. Les gens de la classe moyenne sont bruyants, tapageurs; ils remuent sans cesse, parlent haut. Ceux de la gentry, au contraire, corrects, gourmés, parlent
bas et ne changent pas de place; ce serait manquer s de (( respectability ».
((Je ne suis pas un lord, moi, s’écrie un gros j homme , je veux m’amuser ! » Et il chante à tue- ; : tête. ' -
La nuit vient; on allume les feux du bord, et l’on S éclaire le pont avec des torches. ' |
Soudain, au détour d’une saillie de la montagne, £ apparaît Oban. Toutes les fenêtres de ses hôtels sont l éclairées et resplendissent de lumière. Bientôt, on « distingue la foule qui encombre les quais ; on entend | la musique des salons. La civilisation moderne se | < montre avec tout son éclat et tout son tapage. i I