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CHAPITRE XI

Le pays. — Les yachts de plaisance. — Baigneurs et baigneuses.

La ville est en amphithéâtre, au fond de la baie, '^e long de la plage, des hôtels, des bars, des magaiins; sur les flancs de la montagne, des villas de plaijance, des résidences, des bâtiments en construction, ha mer est d’un gris vert doux à l’œil; à droite et à jjauche, d’étroits passages que suivent les navires pour gagner l’Océan ou le loch Linnh. En face, l’îlot Ile Kerrara cache l’île de Mull, ferme la baie et l’a- ,)rite des coups de vent du large.

I Oban est une station balnéaire, très en faveur depuis quelque temps; elle ne possède ni casinos, ni ihéâtre, ni lieux de plaisir. Son climat n’est rien 'noins qu’agréable; il y pleut souvent, et les brumes sont presque continuelles, Oban doit son succès y la sûreté de sa baie, à sa situation géographique 'ntre les Highlands et les Hébrides, situation qui n fait le centre des plus intéressantes excursions [u’on puisse faire sur terre et sur mer dans l’Ecosse lu Nord.

Le matin, l’aspect de la rade, des grandes routes ^ des chemins de montagnes, est gai et animé. Le yachts de plaisance, dont Oban est la station la plu importante, appareillent pour franchir les détroits r les cloches des paquebots appellent les passager t qu’on voit accourir de tous côtés; les « mail-coachs; i partent au grand trot de leurs chevaux, « four ii n hand » superbes , conduits par de corrects cochers ei t habit rouge; les touristes, sac au dos, s’en vont d’ui pas qui ne tardera pas à s’alourdir, et les « excen tries )) enfourchent un bicycle, ou montent dans ui î canot et se servent de leur parapluie comme d’un( voile. ’ : ;

Les baigneurs prennent leurs ébats, les baigneuse ; surtout; elles nagent avec aisance et hardiesse ; elle sont jolies pour la plupart et ne fuient pas les regard indiscrets.

Le soir, la scène change; mais l’intérêt reste h ■ même. Les touristes reviennent, les yachts abordent et les grands bateaux de la Clyde, du Galedonian oi : des Hébrides amènent des flots de voyageurs qu remplacent ceux partis le matin.

Ces yachts, à vapeur ou à voiles, sont une de grandes curiosités d’Oban; ce sont les fiacres di t pays : on les loue au mois, à la semaine, à la journée Ils sont tout équipés, toujours prêts à partir; l’équi page est à bord, le commandant sur la passerelle; 1 cuisinier a allumé ses fourneaux. L’agent de la Com pagnie poursuit les étrangers, fait des offres, arrêt les conditions, et, sur un signe, les passagers s’embar quent; on lève l’ancre et l’on part. On est bientô

OBAN.

'oin en proie à toutes les horreurs du mal de

;ner.

i Oban, avons-nous dit, n’a ni casino, ni lieu de réunion. Après les promenades, les excursions et les lixercices physiques, les seuls plaisirs qu’on y peut Irouver sont les bars, où les hommes font une efirayante consommation de whisky, et les thés que les jemmes s’offrent à five o'clock dans les jardins des lôtels.

i On dresse des tentes, non pour se garantir du sojeil, mais pour se protéger contre la pluie. A défaut Ile tente, si la pluie survient, on ouvre son parapluie, )ii déploie son manteau, et l’on ne quitte pas la place )Our si peu.

Les femmes sont élégantes , ce que nous appelions [lutrefois distinguées; quand elles sont jeunes, beaucoup sont très-jolies; leur toilette est riche. Elles sortent trop de bijoux voyants, leur démarche St roide; elles se tiennent tout d’un bloc, on les lirait montées sur un pivot, genre et tournure [ui depuis quelque temps tendent à s’acclimater chez tous.

Elles se séparent par groupes, suivant leur âge. ille parlent peu, et si leur conversation n’est pas ntéressante, elle est, du moins, curieuse à écouter.

Groupe de femmes ayant passé la quarantaine : fies boivent du thé très-arrosé de rhum, et mangent les tartines de pain beurré.

— Nous serons, aujourd’hui, privées de la présence lu révérend Amseen.

— Oh! chère, le digne homme est-il malade?

— Non, chère, il est parti pour Rothsay, en dépla- ' cernent de prédication.

— Que le ciel raccompagne et bénisse sa parole.

— Je pense qu’il ne peut en être autrement.

— Comme tous ceux de Rothsay vont être heureux de Pentendre! que de bien il va faire là-bas!

— Quelle onction il tient de la grâce divine!

— Quelle énergie, quand dans la chaire il saisit sa tête à deux mains et repousse de son front sesche- ‘ veux noirs !

— Et quand il se frappe la poitrine! Pensez-vous, chère, qu’on puisse voir des mains plus blanches, des cheveux plus noirs?

— Parfois, à son air inspiré, on devine qu’il voit au delà de ce monde.

Puis, ces dames forment le projet de ne pas laisser . le révérend Amseen quitter Oban sans emporter i un souvenir qui lui rappelle le bien fait à leurs pauvres âmes endolories. Chacune formule une proposition; mais les propositions se contredisent; ces dames ne peuvent se mettre d’accord sur la na- I ture, sur le choix de la « chose » qu’elles voudraient offrir. Leur conversation est tellement entrecou- ! pée qu’il n’est pas possible de la suivre. Enfin, ces I pieuses femmes repoussent toute idée de cuillers ^ en vermeil, de pantoufles en tapisserie ou de prie- , Dieu brodé, de bol à punch ou de boîte à cigares ; elles : se décident, sur l’instigation d’une amie du révérend, '

pour une somme d’argent qu’il distribuera à ses ;

pauvres. i

Et toutes, alors, en forme de conclusion : ;!

OBAN.

— Quelle joie pour sa belle âme!

Deux autres groupes, jeunes gens et jeunes filles, occupent des tentes voisines.

Les jeunes gens fument et boivent; ils sont vêtus de complets clairs, verts, gris, jaunes, à grands carreaux; plusieurs entourent un arbre. Ils sont renversés dans des fauteuils à bascule, ont les jambes en Pair, et un de leurs pieds appuyé à Parbre contient le fourneau de leur pipe emmanchée d’un long tuyau.

Les jeunes filles sont assises en face. Robes de oile à fleurs (dessins de papier de tenture); petits abliers à bavette; des casquettes ou des bérets de eutre; de fortes bottes. Elles rient haut et s’efforcent Pattirer l’attention des jeunes gens.

Côté des jeunes gens :

— Pipe brûlée, diablement embêtant. *

— Très-difficile réussir une pipe en ce pays, /eut rend feu inégal. Pipe chaude d’un côté, froide lePautre.

— Mauvais vent. Le Morning (nom d’un yacht) va atiguer à la mer.

— Grog trop léger, jeune. Préférerais eau desoude. Tous de rire.

Côté des jeunes filles :

(Une d’elles se versant une tasse de thé). — Je sèche ; i faut que je m’humecte.

— J’ai faim, je vais au râtelier.

— J’ai soif, je vais à l’abreuvoir.

i — Voudriez- vous, chère, me dire si M*" Serpain

est avec ses amis? je ne puis rien voir de ma place. — Oui, chère.

Des rires retentissants se font entendre.

Deux jeunes gens, placés en face l’un de Fautre,

dans des fauteuils à bascule,

se repoussaient à coups

de pied en s’efforçant de se renverser. Leurs pieds ne se sont pas rencontrés, et Feffort a été tel, qu’ils sont tombés l’un sur l’autre.

Une jeune fille appelant : — M** Serpain, M*" Serpain.

Un ami assis à côté de M*’ Serpain : — Crois qu’on t’appelle là-bas.

Serpain : — A moins d’être sourd.

Un autre ami : ~ Fatigant, entendre crier.

Une jeune fille , à la première : — M’’ Serpain ne s’est pas encore déclaré?

— Pas ouvertement. P’pa est parti la veille du jour où il devait venir; mais il a écrit à m’man.

Nous ignorons quelle est, exactement, la situation sociale de tous ces personnages; mais leur manière de vivre, leur tenue est celle de gens bien posés, riches,

appartenant, à en juger sur l’apparence, à la classe

moyenne supérieure.

« La conversation des Français, des Françaises surtout, est toujours frivole, légère et sans portée. Elle se compose de plaisanteries outrées, de répétitions bizarres; ce que les Français appellent faire de l’esprit, c’est parler en détournant les mots de leur sens véritable. Les Anglais , au contraire , grâce à leur éducation sérieuse, à leur instruction solide, pratique, approfondie, s’entretiennent d’une façon

OBAN.

’ toujours digne et convenable. (Raddyson, Voyage en 1 France.)

' A croire ce qu’on raconte si volontiers, on pourrait ; penser qu’en Angleterre garçons et filles vivent dans I la plus étroite familiarité, comme de bons camarades, i La vérité est que les garçons redoutent, beaucoup I plus qu’ils ne le désirent, la société des jeunes filles, i Les mariages forcés leur inspirent une crainte saluî taire qu’ils poussent un peu loin. L’éloignement des (jeunes gens a même pris de telles proportions, qu’il , est devenu un des thèmes favoris les plus propres à I exciter la verve des journaux satiriques. C’est ainsi ' qu’il n’y a pas longtemps, le Graphie, dont nous j avons reproduit quelques illustrations, annonçait ; la création d’un magasin livrant aux maîtresses de 1 maison, en même temps que le matériel d’une fête, |des danseurs en caoutchouc. Ces danseurs modèles 1 seraient, dit le Graphie, accrochés dans le vestiaire ; i chaque danseuse ferait son choix, gonflerait son j cavalier et le trouverait, toute la soirée, infatigable,

< toujours frais, dispos, et, certes, plus aimable, plus [empressé, plus spirituel que s’il était en chair et |en os.

Le dimanche, — Les offices, — L’épître amoureuse d’un clergyman.

] En Angleterre, la journée du dimanche est triste, len Écosse, elle est lugubre.

En Écosse, le dimanche, il est inconvenant de rire, inconvenant de jouer, inconvenant de plai- i santer, inconvenant de se promener, inconvenant de ï sortir pour aller ailleurs qu’à Toffice, inconvenant & d’avoir une canne à la main; le parapluie seul est <| respectable. i

Personne sur la plage, personne sur le port; les | bateaux semblent abandonnés. Pas une embarcation, t pas un baigneur, pas un promeneur, pas un enfant, .J pas un chien. Toutes les boutiques sont fermées, i les portes des bars sont closes, la gare du chemin de i fer est close, la poste est close, le télégraphe aussi; | pas une fenêtre n’est ouverte, pas une cheminée ne ! t fume. La table, dressée depuis la veille, sera servie \ jusqu’au lendemain; on mangera froid, le ménage , restera en désordre.

L’heure de l’office' n’est pas encore venue, l’église et les chapelles se préparent. Elles sont à côté les 1 unes des autres; on est embarrassé pour choisir, tant les sectes dissidentes sont nombreuses. Les chrétiens i libres , les presbytériens, les méthodistes, les puritains, r les sandumaniens, etc., se disputent le salut des i âmes des pauvres humains.

Nous entrons dans l’église libre d’Écosse, petit ^ édihce d’architecture saxonne, couvert par une char- » pente apparente, en sapin blanc verni. Pendant que nous regardions, un clergyman en surplis blanc sort de la sacristie, les yeux baissés, les mains croisées sur la poitrine. Il se prépare à faire entendre aux fidèles la parole de Dieu, et s’agenouille dévotement, l’air contrit.

Il tourne furtivement la tête, ses yeux parcourent 'église, il s’assure qu’il est seul, nous étions trop oin pour qu’il pût nous apercevoir; alors il se relève nvement, s’approche d’un banc et, prestement, glisse un carré blanc sous une tablette.

En un instant il a repris sa pieuse attitude, son air ecueilli, et rentre dans la sacristie.

A notre tour, nous regardons autour de nous, nous ommes encore plus seul que ne l’a été le révérend, et lous nous approchons du banc: Sur une plaque de :uivre, on lit le nom de Mss Godwood. L’angle l’une enveloppe de lettre passe en dessous; nous

ittirons la lettre à nous et la mettons dans notre

)Oche.

C’était mal agir, nous dira-t-on; hélas! oui; mais lous n’avions pas d’autre moyen de connaître ce que e révérend peut bien avoir à dire à Mss Godwood, t pourquoi emploie-t-il un tel moyen de corresponiance. Peut-être est-ce une occasion que nous offre a Providence de sauvegarder la morale et la vertu.

La lettre, car, à en juger par l’apparence, c’était >ien une lettre, était écrite sur du papier épais, égèrement bleuté; elle avait été probablement mal achetée et s’était ouverte, ceci soit dit à notre excuse.

Une fois dehors , nous tirons la lettre de son enve- Dppe, et nous lisons :

(( Bien chère sœur en Notre-Seigneur,

« Le divin Maître m’a secouru dans ma détresse; il

visité son indigne serviteur et lui a dévoilé les plaies ecrètes de son cœur.

U Mon âme est amollie, je ne suis plus l’homme I \ fort de rÉcriture. Celui qui, autrefois, était entre j tous vaillant et prêt à la lutte...

U J’entrevois les sublimes et célestes clartés des élus. Mes ardentes prières demandent au Ciel de' me réunir là-haut à ma chère sœur en Notre-Sei-, gneur, si les trahisons humaines me séparaient d’elle], ici-bas... »

Suivaient deux pages du même genre. !

U Voyez en moi l’époux de l’Ecriture, celui qui doit guider vos pas, vous éviter les épines etles ronces du chemin de la vie, vous soutenir dans les combats! et vous aider dans vos faiblesses...

(( Je vais, dans un instant, monter en chaire etj faire entendre aux pécheurs la parole de Dieu. Mes yeux iront chercher les vôtres, mes paroles s’adres-; seront à vous.

U Demain, à trois heures, chez Mss Ramsay. :

« Un regard de vous me fera comprendre ce que; je puis espérer.

« Votre frère en Notre-Seigneur. »

Nous ne regrettions plus du tout notre indiscrétion.

Évidemment, le révérend parlait pour le bon motif, i la vertu était sauve.

Nous rentrons dans l’église. Nous voulions voir ce qu’était, au physique, Mss Godwood. La voici assise à son banc; elle n’est ni jeune, ni belle, et son extérieur ne paraît pas celui d’une conquête fort dési-

rable. Renseignements pris, il résulte que ladite 'Mss Godwood est la veuve d’un riche boucher de Glascow, et que sa main compte de nombreux asipirants.

; La sortie des offices crée un peu de mouvement .dans les rues; elles reprennent bien vite leur aspect imorne et désolé. A l’hôtel , dans les salons, quelques ^Anglaises bravent le scandale et font leur éternelle correspondance. Les pianos sont fermés à clef.

I Un gentleman est étendu dans un fauteuil; il 'a près de lui une bouteille de whisky; il dort et ronfle bruyamment. De temps en temps, il se [réveille, boit et se rendort. Ce digne chrétien sera icertainement ivre ce soir; mais il aura la conscience id’avoir sanctifié le saint jour, sans s’étre livré à aucune lœuvre manuelle.

Une querelle. — Un mariage rompu.

I Grand tapage à la porte de l’hôtel. Tout le monde ;est dehors. Deux gentlemen se collettent et se mal- ' mènent de la façon la plus brutale, à grands coups de , pied et de poing. Personne ne cherche à intervenir; ion les laisse vider leur querelle. C’étaient ce que ■nous appellerions des messieurs; à leur linge, à leurs

vêtements, on devait les

croire bien élevés; ils se

] battaient comme des gens de la pire espèce, i L’un d’eux fut mis en si mauvais état, qu’il fallut jl’emporter; le combat prit forcément fin.

Voici le sujet de la querelle.

Sotmay, un célibataire, fut, sur le tard, vers la quarantaine, pris du désir de se mettre en ménage. Il s’ouvrit de ses intentions à son ami Euston, qui, moyennant commission , bien entendu, promit de s’occuper de Taffaire. Peu de temps après , ledit Euston prévient son ami qu’il comptait parmi ses relations une jeune fille parfaite à tous les égards; jeunesse, grâce, beauté, vertu, elle avait tout en partage, ressemblant en ceci à toutes les jeunes filles à marier d’Angleterre, de France et d’ailleurs. Sa dot était mince; mais c’était là un détail aux yeux de Sotmay, fort riche par lui-même et à la tête d’une importante maison de commerce ( Sotmay and G® limited, Glascow), poissons secs et salaisons.

Euston parla donc de Miss Celia à Sotmay et de Sotmay à Miss Celia. Une entrevue fut décidée, et les deux futurs fiancés se rencontrèrent à une lecture de bienfaisance, a matinée aux lumières », à l’hôtel Victoria.

Les dames étaient habillées, c’est-à-dire que les dames qui avaient des épaules et d’autres avantages, et celles qui n’en avaient pas, pouvaient mettre au jour les mystères de leur corsage. Celia put faire valoir les mérites de sa charmante personne.

L’impression produite sur Sotmay fut favorable. Quant à celle produite sur Celia, il n’en fut pas question; elle importait peu. Jamais fille anglaise a-t-elle refusé un époux?

Sotmay pria Euston d’engager Celia à quitter sa sortie de bal, descendue bien bas pourtant, et qui

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