‹ En AngleterreChapitre 3 sur 46 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

LONDRES

Le matin. — Les rues, — Une maison. — Son installation. Son ameublement.

Il est de bonne heure, la ville s’éveille, la Journée commence. Le premier bruit qui se fasse entendre est le cri du boy annonçant les a papers » (journaux) du matin. Puis viennent les marchands de viande à chat : « Méat, méat! » les chiffonniers , ou plutôt les enleveurs d’ordures ménagères, les « dustmen » : « Dust, oh! )) ((Dust, dust, oh! n et, subitement, sur les vitres de toutes les cuisines, paraît un D majuscule prévenant le « dustman n qu’on a besoin de ses services.

Les (( fire-men w rentrent les grandes échelles rouges que, la veille au soir, ils ont dressées dans

les carrefours; les« crossing-swepers «(balayeurs trans» versa ux) tracent des passages au travers des rues et tendent piteusement la main aux passants.

“tes rues “de Londres sont de deux espèces : I

Les unes, bordées de hautes maisons qu'occupent des magasins, des offices, des bureaux de toutes sortes, sont bruyantes, passantes, animées. Des voitures les ? sillonnent en si grand nombre que les traverser est i| difficile. Une foule enfiévrée va et vient en tous sens, | avec une hâte brutale, des mouvements fiévreux. j

Les autres rues sont tranquilles et solitaires. Les maisons qui les bordent, des « dweling houses « (maisons d’habitation), sont basses et étroites, toutes ;| semblables; aux angles seuls, se trouvent des bou- | tiques, des « public-houses «, des « bars ». Dès que la j nuit est venue, ces rues sans commerce, sans indus- J trie, deviennent mornes et lugubres. Le dimanche, j les rares passants aperçoivent seulement aux fenêtres j quelque servante, quelque maîtresse bâillant, une bible ouverte sur leurs genoux. |

C’est dans Tune de ces dernières rues, près de Piccadilly, que nous nous trouvons à la recherche du logis d’un confrère.

Les numéros des maisons se suivent, et, comme nous avons commencé par le mauvais côté, il i nous faut parcourir toute la rue et revenir sur nos | pas.

Ce n’est pas assez de dire que toutes ces maisons se ressemblent : elles sont identiques, comme aspect, j comme surface, comme dimensions. Elles ont été I construites par un même entrepreneur, et l’iuterven- ,

LONDRES

tioii de rarchitecie n’a pas été réclamée. Londres compte ainsi non-seulement des rues, mais des quartiers entiers élevés sur le même modèle, le même type, et, entre ces rues, Terreur est facile.

La maison de notre confrère se distinguait pourtant des maisons voisines : elle avait son caractère à part qui nous la fit reconnaître. Son propriétaire, son auteur, avait cherché à lui donner un aspect personnel.

Devant la maison, un trottoir bordé par une grille en fer. Entre ce trottoir et la maison, une petite cour en contre-bas du sol de la rue, et, de la rue à la porte, un perron dont les degrés passent audessus de la cour.

Nous gravissons le perron et mettons en mouvement le marteau de la porte. Une « maid » (servante) qui promène un torchon sale et humide sur les dalles de la cour lève la tête, nous regarde un moment et reprend son travail. Un domestique qui essuie les carreaux de vitre d’une fenêtre échange quelques mots avec la servante, nous crie de sonner à la porte du bas, et tous deux, sans plus s’occuper de nous, continuent leur ouvrage.

De l’extrémité de la rue, retentit un bruit rapide, prolongé, le bruit d’un marteau de porte agité par une main habile et expérimentée. Le bruit devient continu, se rapproche, régulier et violent. Les portes s’ouvrent en hâte : c’est le facteur, dont la venue s’annonce d’une façon si bruyante et qui passe en courant.

Il nous vient à l’esprit d’imiter le facteur et de

frapper comme il Ta fait. On accourt. Les domestiques sont pleins d’égards. Notre timidité, notre discrétion nous avaient fait prendre pour un fournisseur ou pour un importun.

On nous introduit dans le parloir, tout en nous faisant observer que le maître de céans ne recevait chez lui que ses amis, et que si nous avions à l’entretenir d’affaires, il fallait nous présenter à son office de Pegenr Street.

Mais notre visite était annoncée et attendue, notre confrère accourait, nous faisant un accueil empressé, l’accueil que fait tout Anglais de bonne compagnie, toutgentleman, à quelqu’un qui luia été recommandé et auquel, par conséquent, il doit aide et protection.

Notre visite avait pour objet l’examen de la maison que notre confrère venait de se faire construire.

A côté du perron par lequel nous sommes monté pour arriver à la porte d’entrée, se trouve un escalier étroit, très-roide, qui descend dans la cour d’isolement et dessert la porte de service. Cette porte est munie d’une sonnette aboutissant à la cuisine. Le marteau est une distinction honorifique réservée pour la seule grande porte d’entrée.

Dans la petite cour, très-étroite, deux mètres vingtcinq centimètres de largeur, qui règne devant la façade, sont, du côté de la rue et sous-sol du trottoir, une pièce pour le brossage des vêtements et le nettoyage des chaussures, une soute pour le charbon et un dépôt pour les ordures ménagères que le (( dustman » enlève tous les jours ou tous les deux jours. Les dépôts de combustible et d’ordures sont,

LONDRES

j tous deux, munis de trappes percées dans l’épaisseur

I de la voûte qui les recouvre. Ces trappes sont ou-

i vertes dans le sol du trottoir et fermées par un tampon

I de fonte; c’est par elles qu’on introduit le charbon et

j qu'on enlève les ordures. On évite ainsi tout trans-

I port malpropre à l’intérieur de l’habitation et l’on

I facilite singulièrement cette partie du service; mais

I malheur au passant inattentif qui ne voit pas la trappe

j ouverte à ses pieds.

j De l’autre côté de la cour est la porte d’entrée du i sous-sol. Elle donne sur un large vestibule se pro- I longeant dans toute la longueur du batiment et se terminant à la rencontre d’une cour intérieure de surface assez restreinte. Sur ce vestibule, les portes de la cuisine, de la laverie, de l’office, du dépôt de balais, de la salle de réunion des domestiques, des privés et de l’escalier de service. En retour, sur la cour, la cave à bière, la cave à vins et le dépôt des provisions.

Toutes ces pièces sont munies d’appareils à gaz, allumés toute l’année.

! La salle de réunion des gens est chauffée; le sol j est couvert d’un tapis; les sièges sont confortables;

j des rayons supportent des livres, des jeux et même

I des instruments de musique. C’est là que se tiennent

j les domestiques en l’absence des maîtres, ou lorsque

leur service est achevé. C’est là aussi qu’ils passent, en général, la journée du dimanche et reçoivent les visites de leurs parents et de leurs amis.

Au rez-de-chaussée, élevé de plusieurs marches audessus du sol de la rue, la distribution est plus simple.

Un vestibule long et un peu étroit va de la porte d’entrée à Pescalier des maîtres. Ce vestibule donne accès au parloir, au cabinet de travail et à la salle à manger. Le plus souvent, le chef de famille, traitant ses affaires hors de chez lui, n’a pas de cabinet de travail. La pièce qui en tient lieu lui sert à recevoir ses amis, à fumer, à jouer, à boire, à faire des k parties de vin ». Ce cabinet sert de parloir pour la réception des fournisseurs, des gens d’affaires, des inconnus, qui ne doivent pas pénétrer à l’intérieur. La salle à manger comprend deux pièces : une pour le déjeuner du matin et le lunch de l’après-midi, et une autre pour le repas du soir et les dîners de réception.

La partie du bâtiment élevée dans la cour s’arrête au premier étage, qui ne comprend ainsi que les deux salons : le salon du matin, ce que nous appelons petit salon, et le salon de réception, « drawingroom )).

Dans un grand nombre de maisons de Londres, dans toutes celles de la banlieue et de la province, le salon de réception est muni d’une loge vit''ée faisant saillie d’où l’on peut voir ce qui se passe au dehors; cette loge est garnie de sièges, remplie de fleurs, artificielles le plus souvent. Son principal ornement consiste en une cage d’oiseau ou un bocal de poissons rouges.

Lorsque les maîtres donnent des fêtes, on boit et l’on mange au rez-de-chaussée; on danse et l’on fait de la musique au premier étage. Les invités sont toujours trop nombreux pour l’emplacement ; ils s’iii-

LONDRES

î stallent sur Tescalier et s’asseyent sur les marches.

! L’aspect de ces marches converties en espaliers, j couvertes de femmes décolletées, en élégantes toilettes, est alors des plus bizarres et des plus gracieux.

' Le second étage êst occuoé par trois chambres à I coucher avec cabinets, privés et salle de bains. Le

I mari et la femme partagent toujours la mémechambre.

' Un ca inet contient, cependant, un second lit pour j les cas de maladie.

I Au troisième étage, sont les chambres des enfants. La « nursery « des jeunes ménages, grande et vaste pièce, est, après les premières années, convertie en dortoir ou divisée en petites chambres. Les garçons habitent rarement la maison paternelle : dès qu’ils ont atteint l’âge réglementaire, on les envoie en pension, loin de Londres. Ils passent leurs vacances au bord de la mer. Plus tard, ils vont dans une ville universitaire, ou voyagent et s’expatrient. Ils se marient jeunes, et, à leur tour, deviennent de bonne heure chefs de famille.

L’ameublement des salons ressemble beaucoup à celui en usage dans les nôtres. La grande différence provient de la disposition des cheminées. Elles ne font pas, ou presque pas, saillie sur le nu du mur, ne sont pas surmontées de glaces ni de pendules, n’ont pas de garniture, enfin. Elles sont toujours chauffées à la houille. Les appareils de pelles, pincettes, garde-cendre, etc., qui les accompagnent sont des plus compliqués.

Les buffets des salles à manger sont divisés en une infinité de compartiments destinés à recevoir chacun

un objet distinct. Dans les maisons moyennes, les étalages de grosse argenterie, de riches porcelaines, autrefois très en faveur, ont aujourd'hui disparu. On leur a, depuis longtemps, substitué les objets en simili-argent et en faïence dont l'acquisition se fait à peu de frais.

Les meubles qui occupent les chambres à coucher sont en très=petit nombre: un lit très-long et surtout très-large, deux tables de toilette, des sièges dont la forme est très-variée et en rapport avec l'usage auquel ils sont destinés, suivant qu’on veut se dévêtir, se chauffer, faire sa toilette, etc. Les armoires à glace, les commodes, sont reléguées dans une pièce annexe qui sert de vestiaire. On n'habite pas les chambres à coucher durant le jour, on y demeure seulement pendant les heures de sommeil. Pour lire, écrire ou travailler des doigts, ce qui lui arrive rarement, recevoir les visites de ses parents, de ses amis, la femme anglaise, même la plus petite bourgeoise, se tient dans son salon.

Toutes les pièces sont munies d'appareils d'éclairage au gaz, et, sauf dans les pièces placées sur la rue ou dans l'étage supérieur, ces appareils sont allumés presque toute l'année.

LONDRES

Les loyers. — La dépense d’un ménage. — La vie intérieure.

A Londres, comme partout ailleurs, le prix du loyer d’une maison varie suivant les quartiers.

Une maison de Timportance de celle que nous venons de décrire se loue, dans les environs de Russel square, quartier tranquille, un peu éloigné, 2,000 à 2,5oo fr.; dans le quartier de Guild’hall, 2, 5oo à 3,000; dans Russel square, 4 à 6,000 fr.; dans les quartiers aristocratiques de Gavendish et de Portland square, 17 à 25, 000 fr.; enfin, dans Piccadilly, suivant la situation, 20 à 3o,ooo fr. ; mais dans ces derniers quartiers, les maisons sont un peu plus vastes et accompagnées d’écuries et remises desservies par les rues latérales.

Il faut au prix du loyer ajouter les impôts de toutes natures : impôts des pauvres, de la paroisse, des écoles, 1’ « house )> et V a income tax », qu’on suppose à tort devoir s’élever au quart du loyer. Nous dirons à tort, car ces impôts iLont pas pour base le chiffredu loyer, mais les besoins du quartier. Une maison située dans un quartier riche où les pauvres manquent, où les rues sont en parfait état, et qui n’a pas besoin d’école, paye donc beaucoup moins d’impôts qu’une maison située dans un quartier pauvre et inachevé.

Une maison dont le loyer est de 2,5oo fr. exige

trois domestiques : une cuisinière, une fille de service et une fille de chambre.

Une maison dont le loyer atteint 4 ou 6,000 fr. 1 exige quatre servantes et un « buttler «, sorte de ma- | jordome chargé de l’argenterie et du vin; il sert à ! table et répond à la porte. j

Dès que le loyer dépasse 10,000 fr., le nombre des | servantes est de six à huit, avec un « buttler » et deux * (( footmen » (valet et homme de peine). Ces domestiques ne demeurent pas tous à la maison.

Le gage d’une cuisinière est d’environ 6 à 800 fr., celui d’une femme de chambre de 5 à 700 fr., celui d’un valet de 1,000, celui d’un « buttler » de 1,200.

La dépense d’un ménage composé de deux rnaîtres et de quatre enfants à la maison, les autres au dehors, famille modeste, vivant honorablement, mais économiquement, peut être évaluée à 1,000 fr. au moins par mois.

Il devient facile, grâce à ces éléments, d’établir la dépense approximative d’un ménage de la classe moyenne : loyer, 4,000 fr. ; impôts, 1,000; domestiques, un à 800 fr., deux à 600 = 2,000 fr. Dépenses du ménage, 1,000 fr. par mois = 12,000 Entretien du mobilier, vêtements, linge, 6,5oo. Éducation des enfants, 4,000 fr. ; voyages, 3, 000 fr. ; divers, 3, 000, soit un total de 3 5, 000 francs. '

La dépense qu’entraîne une installation comme celle que nous venons d’indiquer, et le train de vie qui en est la conséquence, coûtent donc, à Londres, | près du double de ce qu’une installation et un train de vie du même genre coûteraient à Paris. [

C’est l’obligation de faire face à cette dépense excessive qui constitue le mobile de l’existence de tout Anglais. C’est la nécessité à laquelle il est soumis, à laquelle il doit répondre, qui lui impose un labeur continu, des travaux incessants.

L’Anglais est laborieux, persévérant; il accomplit sa tâche sans hâte, mais avec exactitude. Son intelligence lui assure, dans toutes les professions, un salaire régulier, des bénéfices élevés. Malheureusement, s’il gagne beaucoup, il dépense de même II n’est ni prévoyant, ni économe. Il manque d’ordre et ne pense pas à l’avenir.

Nous ne nous occupons ici que de la classe moyenne, dont nous venons de décrire l’habitation. Il sera plus loin question de la classe supérieure et de la classe ouvrière, et toujours, sauf dans Taristocratie où les fortunes sont colossales, on voit les dépenses du ménage, les frais de la vie quotidienne, absorber les recettes et rendre impossible toute économie.

Quand viennent l’âge, la maladie, quand l’heure du repos obligé est arrivée, c’est souvent aussi l’heure de la gêne. Il faut alors que les parents appellent leurs enfants à leur aide. Cette situation explique le succès des assurances, seul moyen de remédier à l’imprévoyance. Les parentsanglais, cependant, n’ont à penser qu’à eux. Ils ont marié leurs filles sans dot, ils ont envoyé leurs fils chercher fortune au loin.

Il est étonnant que, malgré le peu de distance qui, en réalité, sépare la France de l’Angleterre, malgré la fréquence des visites et des séjours que les Anglais

font chez nous, la vie intérieure des deux nations offre des différences aussi sensibles.

Le chef de famille anglais passe peu de temps à la maison. Il sort le matin, de bonne heure, après le premier déjeuner, vers neuf heures. Il va à ses affaires, fait ses courses à Londres, jusqu’à Theure du lunch. Il mange là où il se trouve, entre dans un « bar », dévore deux ou trois sandwichs en regardant la a barmaid )), sans lui dire un mot; il avale une pinte d’ale et repart. Il rentre à son office, travaille dans un bureau étroit, surchauffé, où le gaz lui brûle les yeux et lui chauffe le crâne; et quand, après avoir trimé tout le jour, il rentre chez lui, il a hâte de prendre quelque repos. Il soupe copieusement, boit le plus souvent outre mesure, et va se coucher.

Les soirées au théâtre, les dîners en ville , les réceptions, même intimes, sont rares.

Dès que la saison le permet, et même quand elle ne le permet pas, il part, le samedi, pour la campagne ou les bords de la mer, et ne revient que le lundi. Quand il passe le dimanche à Londres, il ne se livre à aucune occupation, bâille tout le jour; il s’ennuie! Aux champs, au contraire, il se livre aux exercices physiques les plus violents, il en a besoin pour détendre ses nerfs et reposer son cerveau.

Les femmes restent, ainsi, libres de l’emploi de leur temps. Elles se déchargent du soin de leur intérieur sur des domestiques très-corrects et très-experts. Les courses dans la ville, les visites aux parents, aux amies, ne sont pas une ressource, l’usage empêchant de les prolonger et de les renouveler souvent.

LONDRKS.

Le « home », l’intérieur d’un Anglais est d’un accès difficile, non-seulement pour un étranger, mais même pour un compatriote. Pour se permettre de demander à un Anglais des nouvelles de sa femme, il faut être avec lui sur le pied d’une certaine intimité.

Un Français, présenté à M. Marwood, le bourreau de Londres, prononça, dans le cours de la conversation, le nom de mistress Marwood; M. Marwood, choqué d’une telle inconvenance, tourna le dos à son interlocuteur et s’éloigna.

L’Anglaise lit et écrit d’une façon exagérée. Elle dévore, chaque jour, des journaux, des revues, des magazines. Elle est en correspondance avec tous les membres de sa famille, tous ceux de la famille de son mari, et répand sa prose sur toute la surface du globe. Chacune de ses lettres compte quatre et, le plus souvent, huit pages, écrites en long et en travers. Ces lettres donnent les détails les plus précis, les plus circonstanciés de la vie intime; elles racontent tous les événements survenus dans la famille. Elles sont, ainsi, infiniment plus intéressantes, plus utiles, plus pratiques que les lettres banales, vides et prétentieuses que les Françaises échangent souvent entre elles.

L’Anglaise est rarement bonne musicienne. Jeune, elle préfère à son piano les jeux en plein air, les exercices physiques, le « lawn- tennis » surtout, pour lequel elle a un costume spécial, des chaussures faites exprès; sa raquette ne la quitte pas, elle l’emporte partout avec elle, même en voyage. Elle raffole

de l’équitation, qui fait valoir Télégance de sa personne, la vigueur de son poignet et l’audace de sa nature.

Si une femme s’ennuie, ce qui arrive infailliblement quand elle a quelque imagination, elle prend un correspondant (un amant). Dans le cas où le mari découvre la faute, il s’adresse aux tribunaux pour obtenir réparation du préjudice causé à son honneur. Il fait condamner l’amant à une forte amende et obtient, en outre, des dommages-intérêts considérables, en rapport avec la fortune du délinquant. Les duels ayant pour cause l’infidélité de la femme ne sont pas en usage.

Quant à l’amour maternel des femmes anglaises, que nous vantons si volontiers en France, il faut en rabattre; elles ne le comprennent ni ne le pratiquent comme nous sommes habitués à le voir faire.

Les mères anglaises laissent très-facilement leurs enfants à la nursery pour courir au prêche, aux réunions de sociétés philanthropiques, à une distraction quelconque. Dès que les enfants sont assez forts, ils quittent la maison paternelle, et les garçons vont volontiers au loin. On retrouve ce même sentiment chez les animaux qui repoussent leurs petits quand ils sont parvenus à leur entière croissance.

Ces séparations ne sont pas un chagrin pour les familles; la mère les supporte avec courage et s’en console par un redoublement d’assiduité aux sociétés humanitaires et religieuses dont elle fait partie : sociétés pour rémancipation des nègres d’autrui, pour l’envoi de bibles aux cannibales de la Nouvelle-Zé-

LON D R ES

lande. — Sociétés de tempérance, de déguenillés, de voleurs, de mendiants. — Prêche du révérend à la mode, quand elle ne prêche pas elle-même Ce sont là des dérivatifs qui en général suffisent à occuper son cœur.

Une distraction très en faveur chez les jeunes femmes est, pendant la saison fde juin à août), des déjeuners entre amies, déjeuners suivis d'une visite à une exhii ition de tableaux, de fleurs, de fruits, de chiens ou d’enfants.

lit

Les domestiques. — Mrs Crowshuy. — Leçons de cuisine.

Les repas.

Les domestiques anglais ne sont pas d’un commerce plus agréable que leurs collègues de France. Ils donnent lieu aux mêmes plaintes, aux mêmes récriminations, et, dans les deux pays, les maîtresses de maison se désolent et se lamentent sur leur perversité. Les domestiques anglais se regardent comme des employés chargés d’une tâche déterminée; une fois cette tâche remplie, ils se tiennent quittes envers leurs maîtres et veulent à leur guise disposer de leur temps et de leur personne.

Une cuisinière ne consentirait jamais à faire le ménage, une fille de chambre à laver la vaisselle. Chez les gens riches, pour qui la question de dépense est secondaire, cette distinction du service des domestiques s’accentue encore davantage. Leurs attributions sont

précises; ils se refuseraient formellement à en sortir, si Ton se permettait de le leur proposer.

Il y a quelque dix ans, Mrs Growshuy eut une idée qu’elle qualifia elle-même de remarquable, ce qui était peut-être aller un peu loin, mais qui, certainement, était originale. Emue par les récits de tous les méfaits dont les domestiques se rendaient coupables, elle rêva la création d’une association dont le personnel eût été recruté parmi les femmes et les filles du monde ayant eu des malheurs et se trouvant sans ressource. Les membres de cette association eussent été des servantes.

C’était, d’a^^rès elle, une nouvelle carrière appelée à remplacer avec avantage les places d’institutrices, de maîtresses de musique ou de dames de compagnie qui, de jour en jour, deviennent plus rares.

Les maîtres, disait Mrs Growshuy, trop heureux d’être servis par des personnes bien élevées et d’une éducation parfaite, feraient tous leurs efforts pour leur rendre l’existence agréable. Rien n'empêcherait que ces servantes ne deviennent des amies. Elles conserveraient leurs anciennes relations, auraient un jour par semaine pour recevoir, un autre pour sortir, Le dimanche . matin, elles accompagneraient leurs maîtresses à l’office et, dans l’après-midi, feraient, avec elles, une lecture pieuse.

Mrs Growshuy a publié un gros volume dans lequel elle a fait ressortir les avantages de son système et a fait envisager, sous un aspect tout nouveau, le rôle de la femme faisant la cuisine, balayant les chambres et décrottant les chaussures. Quant aux

Page 1