II
En excursion. — Les récoltes. — Le bétail. — Les Hébridiens i ' Une hutte. — Un moulin. — Les Guchullin-hills. — Loclj Cornisk. — Camasunary. i
Nous partons en excursion après avoir frété uij char du pays attelé de deux chevaux. Nous devon i aller d’abord au loch Cornisk, à l’extrémité sud dt| l’île de Skye, rentrer à Portree et remonter ensuite i; Quiraing et Uig, dans le nord. |
A peine avons-nous fait quelques tours de roues | ' qu’un camarade de notre cocher, installé à côté d(| î lui, tire de sa boîte un accordéon et se met à le ma-|à nœuvrer avec une ardeur que rien ne peut calmer i fï C’était une manière de nous faire honneur, et tout k
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)ng du chemin, dès qu’il apercevait une hutte ou n passant, bien vite son instrument annonçait des ôtes de distinction.
La route est triste et monotone; pas une forêt, pas lême un arbre; à peine quelques cultures; des malis, des champs de pommes de terre. Les seules ■réales qui puissent germer dans ces terrains ingrats >nt l’avoine et l’orge. La surface du sol est presque lujours couverte de rochers qui rendent le labourage ès-difficile.
Les terres se distinguent en longues terres, celles l’on peut labourer, et en courtes terres, celles qu’on î peut retourner qu’avec la bêche.
L’orge exige d’abondants engrais; il rend environ X pour un, presque autant que la meilleure terre de titudes plus favorisées; mais sa culture est si péble, qu’en général on lui préfère l’avoine. Quand moment de la récolte est venu, on arrache les épis orge et l’on scie ceux d’avoine. On les charge dans : grandes caisses traînées par un ou deux chevaux, on les réunit en tas. Afin de séparer la paille du ■ain, on met le feu aux tas ainsi préparés ; moyen irbare qui détruit la paille, et qui fait perdre au grain qualité.
Les habitations sont rares; on n’en rencontre qu’à I grandes distances les unes des autres. Elles ont Lspect misérable. Des jardins plantés de légumes 5 entourent; on n’aperçoit jamais ni fleurs, ni arbres Liitiers.
Le bétail est de petite taille, les troupeaux peu nomeux ; quelques vaches sont dépourvues de cornes.
Les hommes que nous rencontrons sont aussi laids qu’ils le sont partout ailleurs. Les femmes sont, dès leur plus jeune âge, fatiguées par des travaux excessifs, rudes et pénibles; elles sont usées par les privations. Leur apparence est celle d’êtres malingres et souffreteux. On nous assure qu’il n’en est pas toujours ainsi, et que les filles des taksmen que nous verrons sont souvent fort belles.
Nous avions eu la précaution d’emporter des provisions avec nous, et, pendant que notre attelage se repose, nous entrons dans une hutte pour y déjeuner à l’abri.
C’est une maison de pierre brute et de terre à demi enfoncée dans le sol ; il faut descendre pour y pénétrer. L’épaisseur des murs d’enceinte est excessive. Ces murs se composent d’une double enveloppe de pierre dont l’intervalle est rempli de terre. Çà et là, comme au hasard, une ou deux étroites ouvertures.
De grandes dalles de basalte, placées en encorbellement les unes sur les autres, forment la toiture. Les interstices sont remplis avec de la terre dans laquelle ont pris naissance des plantes grêles d’uit vert pâle, des lichens durs et serrés. Le toit déborde considérablement sur le parement des murs. Un fossé d’assainissement reçoit les eaux pluviales et les entraîne. L’humidité est en ces pays le grand ennemi de l’homme; il fait tous ses efforts pour s’en défendre.
L’intérieur de la hutte est divisé en trois compartiments : le premier sert de cuisine, de magasin aux provisions; c’est là qu’on prend les repas; le second
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sert de chambre à coucher, et le troisième d’écurie. Pas de cheminée, le feu brûle au milieu de la pièce; un trou dans le toit laisse échapper la fumée; mais le plus souvent la pluie oblige à fermer ce trou. Les séparations des pièces sont faites au moyen d’un :layonnage hourdé en terre. La porte est formée de tiges d’arbrisseaux clouées par couches horizontales. Le bois est si rare dans le pays, que son emploi est :hose de luxe.
I Les meubles sont primitifs : une grande caisse servant de bahut, des blocs de pierre pour sièges ; les [Lits composés de matelas de varech. Les ustensiles de Luisine comprennent quelques vases de terre, une I grande marmite en fonte et des sébiles en bois, le tout î .'•apporté d’Inverness.
; On nous offre du poisson fumé et des galettes d’ajvoine. Les Hébridiens, comme les Irlandais, ne mangent guère que des pommes de terre. Ils boivent [ie Peau et, quand ils peuvent, du whisky frelaté.
] La hutte était habitée par trois personnes seuleiment : le père et ses deux filles; la mère était morte. La famille comptait encore trois fils, deux embarqués *5ur des bateaux de pêche, le troisième occupé dans
Iune ferme.
En même temps que nous, arrivaient dans la hutte lies deux filles, rapportant dans des hottes d’énormes charges de tourbe. Le père fumait, étendu près du . feu.
' Nous voyons sous un hangar, près de l’habitation, un engin bizarre : un moulin formé de deux ) meules superposées ; celle du dessous est convexe,
celle du dessus est concave. Cette dernière est percée de deux trous : l’un reçoit un long bâton qui met l’appareil en mouvement, l’autre sert à introduire le grain. Ce grain est broyé entre les deux meules, et, pour le recueillir, on soulève la meule supérieure, i Une femme suffit à manœuvrer cette machine trèsprimitive, dont les résultats doivent, on le comprend, | laisser beaucoup à désirer. ‘
Il existe pourtant des moulins à eau dans l’île de 1 Skye et dans deux ou trois grandes îles des Hébrides; ' mais l’éloignement où les habitations se trouvent de j ces moulins, joint à la difficulté des communications, | fait que le moulin à deux meules est encore partout j en usage.
L’hospitalité qui nous avait été donnée dut être généreusement reconnue, et, malgré de véritables largesses, nos hôtes insistèrent pour obtenir davantage, et nous poursuivirent longtemps de leurs importunes réclamations.
Les Cuchullin-Hills commencent à paraître, on , devine leur silhouette à travers le brouillard : de leurs
flancs noirs, escarpés, se détachent trois pics isolés de la masse de la montagne.
Après avoir dépassé Sligaghan, le chemin devient difficile ; il nous faut laisser notre voiture. Nous tra- , versons des masses rocheuses, noires, sillonnées de ravins, et enfin nous apercevons les eaux vertes du , loch Cornisk.
Le lac est parsemé d’îlots couverts d’herbes et d’arbustes. Les mouettes sont les seuls habitants de
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ce désert; elles volent effarées; on n’entend pas d’autre bruit dans ces solitudes que leurs cris aigus et stridents.
Le sol est couvert de roches saillantes; leur surface mouillée, glissante, est cachée sous une mousse fine d’un vert jaune.
L’eau du lac est immobile, comme épaisse. Le brouillard rampe le long des flancs de la montagne, se dissipe par endroits, pour redevenir plus fort l’instant d’après. Il descend par masses cotonneuses, nous enveloppe et nous glace. Un coup de vent le chasse, le soleil paraît, il illumine de ses rayons ce lugubre paysage et nous montre, au fond du lac, entre des déchirures de rochers, une petite prairie plantée d’arbres, avec un troupeau de daims paissant tranquille' ment.
Nous allons jusqu’à cette prairie; un des daims vient à nous, nous regarde un moment de ses grands yeux timides et craintifs, tandis qu’en haut, bien haut, planent deux grands oiseaux de proie qui se perdent dans la brume.
Le froid nous gagne; il faut nous hâter et quitter ces lieux désolés. Nous parvenons à la côte, oü nous trouvons une barq ue qui nous conduit à Camasunary, d’où, après quatre heures à dos d’horribles poneys méchants et durs, nous retrouvons Sligaghan et notre équipage.
La grotte du prince Charles. — Loch Staffin. — Quiraing. —
Uig. — Un laird hébridien. — Ses filles. — Sa demeure. — La f
tour des tenanciers. — Un facteur. — Les châteaux. — La |j gigue. ’
^ L’excursion à Quiraing et à Uig est moins difficile | que celle du lac Cornisk. Nous montons à bord ' d’une barque qui longe la côte. Nous nous arrêtons | pour visiter la grotte où le prince Charles trouva un § abri après la bataille de Gulloden. C’est une grotte naturelle creusée dans le roc. Les eaux ont usé les I parties friables des roches, et celles restées debout ont | pris l’apparence d’un amoncellement de pierres | énormes entassées par des géants. |
Nous passons en vue du Storr rock, pyramide | naturelle qui domine la mer, et, après un coup de | vent assez malencontreux, nous atteignons le loch | Staffin et Quiraing.
Quiraing est un plateau gazonné fermé par une i enceinte de colonnes basaltiques et par des blocs de : rochers gigantesques qui descendent jusqu’au rivage, i Les lames ont creusé des vides entre les rochers, et . dans les intervalles on voit les eaux vertes de l’Océan et la frange d’écume des vagues.
Un des rochers a été séparé des autres; il dresse dans l’eau, à une hauteur prodigieuse, ses flancs ' abrupts et décharnés.
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Quelques nuages blancs courent dans le ciel, et Ton voit leur ombre avancer sur l’herbe ; puis ils s’abaissent, cachent les rochers dont ils font ressortir les taches verdâtres, pourriture de la pierre. L'air est lourd. Il ne fait pas froid comme au lac Gornisk. Un moment, les rayons du soleil perçant la brume l’échauffent et la rendent lumineuse. Le paysage prend des tons d’aquarelle pâlie, de pastel passé; deux couleurs seulement, le vert et le gris. Il semble que notre vue est voilée, que nous regardons à travers une ; mousseline tendue devant nos yeux. Pas un bruit ; humain, pas un cri d’animaux; seules, les mouettes, habitantes de ces tristes séjours, passent au-dessus de ! nos têtes, leurs grandes ailes étendues, et font entendre : un appel strident.
Nos guides, appuyés sur leurs bâtons, ont une , expression d’hébétement et d’indifférence doulou- ; reuse. Le brouillard s’épaissit; il semble que nous , allons entrer dans l’empîre du silence et de la nuit.
Comme un peu plus tard nous approchions de Uig, Bugnall aperçut deux jeunes filles coupant des ' herbes dans un champ, au bord de la mer. Il les ' héla et leur demanda quel chemin il nous fallait . suivre pour gagner la demeure de Mac Arcki, laird auquel nous devions demander l’hospitalité.
I Les jeunes filles répondirent en riant et voulurent ' elles-mêmes nous servir de guides. Elles avaient les I jambes et les pieds nus, ce qui ne les empêchait pas '.démarcher bravement dans l’eau et la boue. Leur i vêtement se composait d’une jupe et d’une espèce
de corsage long sans taille. Leurs cheveux blonds, soigneusement peignés, quoique un peu ébouriffés par le vent, formaient un petit chignon serré, relevé très-haut. Les hottes énormes chargées sur leurs épaules ne paraissaient pas les gêner, et elles les portaient allègrement.
Au bout de quelques minutes et après l’échange de phrases banales dans un anglais difficile à comprendre, elles arrivèrent devant un laïrn, monceau de pierres qui indique la sépulture d’un chef ou d’un personnage illustre. Elles prirent alors un chemin boueux, sorte d’avenue bordée d’une haie basse, et, s’arrêtant devant une maison de pierre, élevée de deux étages, se rangèrent sur le seuil de la porte toute grande ouverte en nous faisant signe d’entrer.
Ces deux paysannes à l’humble costume, travaillant aux champs, les pieds nus, étaient les descendantes de l’un des plus puissants lairds de l’île de Skye; ce laird avait possédé toutes les terres environnantes; il pouvait lever cent hommes d’armes et, à la tête de son clan, avait tenu en échec le terrible Hugh Mac Lead de l’île de Mull.
La maison est d’apparence très-modeste. Sa façade, en pierres apparentes et jointoyées, le nombre de ses étages, attirent seuls l’attention. Sa forme est celle d’un grand bâtiment carré, régulièrement percé d’ouvertures. Détail insignifiant, un décrottoir scellé à côté de la porte nous fait penser aux pieds nus de nos compagnes.
Les jeunes filles ont déposé leur lourd fardeau, et, maintenant qu’elles ne sont plus courbées sous la
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I charge, elles paraissent grandes, sveltes et élancées.
Leur taille se dessine sous le vêtement grossier; elles I sourient gaiement, avec grâce, et nous introduisent ! dans une grande pièce aux solives apparentes, aux murs blanchis à la chaux.
I Le mobilier est succinct et peu confortable : deux I armoires, une table avec des bancs à dossiers mo- I biles, des sièges en bois, une cheminée haute et ! large, avec une murette en avant du foyer pour em- ! pêcher les cendres d'être poussées par le vent au mi- I lieu de la pièce ; puis, accrochés aux murs, un trojphée d’armes curieuses, des fusils, des couteaux de i chasse; enfin, nous Lavons gardé pour le dernier, un j piano exhaussé sur une estrade.
I Le laird était assis et lisait « un journal r. Il se jleva à notre approche, vint à nous les mains tendues: j « la lettre )) de Bugnall lui était parvenue, il nous 1 attendait.
ij On nous offrit le whisky de Lamitié! En Ecosse, jtoute boisson alcoolique prend le nom de whisky. iPuis on nous fit visiter la maison.
I Demeure simple, propre et d’un confortable relatif. IRienqui sente la gêne ou l’abandon; c’est l’habitaition de gens modestes, sachant se contenter de ce iqu’ils ont et ne cherchant pas au delà. Le besoin de (paraître, de faire illusion sur notre véritable situa- |tion, besoin que nous poussons si loin, n’est pas jconnu là-bas. Dans les chambres, de grands lits ■larges, sans tentures, pas de rideaux aux fenêtres; jdes armoires communes; des sièges en bois, dont le jsiége çt le dossier épousent la forme du corps.
Pendant cette visite, on a attelé un char rustique, et nous partons pour visiter la baie de Uig et la tour bâtie sur la côte, tour dans laquelle les tenanciers ve- |j liaient autrefois acquitter leurs fermages. '
Même après Cornisk, même après Quiraing, tout : ce pays paraît triste, d’une tristesse morne qui serre le cœur et cause une pénible impression.
Du haut de la falaise, nous voyons la baie dans toute son étendue : quelques bateaux de pêche amarrés et, plus au large, un bâtiment cuirassé de la ma- . rine royale. On craint des troubles, l’agitation irlan- i i daise gagne les Hébrides, et le gouvernement prend ses précautions. ^
Nous approchons de la tour des redevances convertie en poste militaire, et qu’on peut visiter.
La tour, ou plutôt le château, car aux Hébrides i les châteaux ne se composaient autrefois que d’une tour, haute de deux ou trois étages, est bâtie sur une ' éminence au bord de la mer. Les murs ont deux mètres ] cinquante et trois mètres d’épaisseur. Les fenêtres i : sont étroites. Un escalier grossier, à marches de pierre, monte jusqu’au sommet, sans doute autre- i fois garni de créneaux. Le dernier étage a été détruit, . et les créneaux ont disparu.
Les étages sont séparés par des calottes sphériques en pierre, mieux construites que ne pouvait le faire : supposer l’ensemble de la construction.
Chaque étage ne contient qu’une salle : le corps de garde et la caserne au rez-de-chaussée ; l’habitation : des hommes au premier étage; celle du laird et de sa famille au second.