AUX HÉBRIDES
. Hutte de paysan. — 2. Baie de Uig. — 3. Les tilles de Mac Arki (aux champs, au BAL). 4. Mac Arki. — 5. Facteur.
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Le château ne pouvait contenir ni beaucoup de monde, ni de grands approvisionnements. Il constili tuait cependant, eu égard à la pauvreté des moyens d’attaque^ une défense assez forte.
Dans les murs, au droit des fenêtres, on retrouve i! encore la trace des évidements dans lesquels les sen- 1 tinelles surveillaient, à l’abri, les abords du château et signalaient les approches de Pennemi.
Les murs étaient trop épais pour pouvoir être :l ébranlés par des engins ordinaires. Les fenêtres ne 1 rendaient pas Pescalade possible, et les créneaux et I mâchicoulis permettaient aux assiégés de se défendre , à couvert. Seul, un siège prolongé pouvait, enamenant j la famine, obliger la place à se rendre. Les chances d’incendie n’étaient pas à redouter, puisque pas un ; morceau de bois n'entrait dans la construction.
I Chaque château possédait un puits et un cachot.
. Les dispositions de ce cachot sont analogues à celles ; de nos châteaux forts du moyen âge, cachots qu'il 1] ne faut pas confondre avec ceux que nous appelons : des oubliettes, et qui le plus souvent étaient des latrines.
i On se fait facilement une idée de ce que devait être : l'existence des seigneurs habitant de telles demeures.
: Existence de violences, de rapines, de déprédations de toutes sortes. Rien alors n'était prévu pour la I commodité, l'agrément de la vie. La seule préoccupation du seigneur était de se mettre en mesure de i tenter, au moment propice, un heureux coup de I main, et de se mettre, lui et les siens, à l'abri des en- ; treprises des clans voisins,
Chaque seigneur dans sa forteresse était libre et indépendant. Son orgueil était excessif; la licence de ses mœurs, sans frein. Son autorité sur les hommes de son clan n’avait pas de limites. En revanche, l’injure faite au plus humble d’entre eux était toujours le sujet de sanglantes représailles.
En revenant, nous rencontrons un pauvre homme, ! marchant, sous la pluie, d’un pas régulier, la tête baissée. L’eau ruisselle sur ses vêtements ; il porte ' > sur son épaule une sacoche en cuir : c’est le facteur d’Uig qui rentre, sa tournée faite.
A la nuit, nous rentrons à « Mac Arcki Gastle ». i Un grand feu de tourbe brûle dans l’âtre et envoie de noirs et épais flocons de fumée dont l’odeur âcre ■ saisit la gorge.
Les filles de notre hôte se sont parées pour nous re- , . cevoir. Elles sont tellement transformées, que nous ne les reconnaissons pas tout de suite. Les paysannes ! sont devenues de très-jolies misses au teint blanc et rosé. Une broche en argent, représentant la fourche . : de l’estomac d’un poulet, retient leur collerette : haute, droite et roide. Des souliers emprisonnent leurs pieds longs et étroits. Leurs jupes sont assez ^ courtes pour laisser voir leurs jambes chaussées de bas rouges.
Le dîner est abondant; c’est son principal, peutêtre son seul mérite. On nous sert du poisson peu cuit, un gros morceau de bœuf dur, une oie bouillie; mais comme cette oie a été nourrie de poisson, sa chair a une insupportable odeur de morue; un quar-
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ier de chèvre sauvage, un gâteau d’avoine et de miel, les conserves amères et acides, des confitures variées it du pain d’orge. Comme boisson, du café et du ;hé au miel, et du whisky. Le tout servi dans une vaisselle de terre assez commune. Les couverts étaient :n argent, et le linge était très-fin.
Il n’existe dans les Hébrides ni marchés, ni cen- [res d’approvisionnements. Chaque groupe d’habiiWion, chaque village doit donc se suffire avec ses ^seules ressources.
I Notre hôte a quarante-six ans. 11 a émigré en ijAmérique, où il a pris part à la guerre de sécession, ijll en a rapporté quelque butin, dont sa femme n’a pas jpu jouir; il l’a trouvée morte à son retour. Il vit avec jses deux filles. 11 nous raconte ses campagnes, puis ides légendes et des histoires de son pays.
I Bugnall, que le dîner, le whisky surtout, a un peu excité, et que n’amusent pas les récits du brave homme, se met au piano et joue un réel.
I Les deux jeunes filles vont chercher des voisins ;
[ ils arrivent vêtus de leurs costumes de Higlanders, et ‘ lijtous se mettent à danser avec un entrain merveilileux. Il était, certes, impossible de retrouver dans Ices gracieuses danseuses les robustes paysannes de Iraprès-midi.
Les Mac Lead et les Mac Louish.
Notre hôte, avons-nous dit, connaissait mainte' légendes curieuses et intéressantes :
Jacques II voulant reconnaître la fidélité dont k' Mac Lead lui avaient donné plus d’une preuve, leu attribua les terres de Lochiel, confisquées à leur prci priétaire, coupable de lèse-majesté. La seule condi j tion à cette munificence était l’obligation d’aile! prendre possession des terres confisquées.
Les terres de Lochiel étaient situées à l’extrémit de la Ness, près de l’endroit appelé aujourd’hui Fort-Augustus, là précisément où passe le Caledo , nian canal.
Mac Lead se mit en route, accompagné de s; femme. 11 était à la tête d’une troupe d’homme ' d’armes et traversa la mer pour s’emparer de se: ^ nouveaux domaines.
Lochiel attendit son ennemi de pied ferme; i défit ses troupes, le tua et s’empara de sa femme. Li malheureuse était grosse; elle se trouva ainsi à l’abr des brutalités du vainqueur; mais celui-ci, pour éviter toute revendication ultérieure du rejeton attendu, ordonna d’étrangler la mère.
Mac Louish, compagnon d’armes de Lochiel, s’intéressa au sort de la veuve de Mac Lead et obtint que Lochiel lui laissât la vie, s’engageant à mettre à
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Hort l’enfant qui allait naître, si c’était un garçon; à Il’élever dans l’obscurité, si c’était une fille.
Lady Mac Louish se trouvait dans une situation aussi intéressante que lady Mac Lead. Les deux femmes accouchèrent en même temps : lady Mac Louish donna le jour à une fille, et lady Mac Lead fia un garçon. Les deux mères, qui s’étaient prises d’une tendre affection l’une pour l’autre, échangèrent leurs enfants, et chacune éleva celui de l’autre.
L’héritier des Mac Lead fut ainsi sauvé. Plus jtard, il se fit reconnaître et reprit possession des jterres de ses aïeux. Ce qui donna des doutes sur l’authenticité de sa race, ce fut la reconnaissance qu’il témoigna aux Mac Louish, sentiment qui, en géf inéral , n’entre pas dans le cœur des grands. Il combla fiie ses bienfaits Mac Louish et ses descendants, et, en souvenir du service qu’il avait reçu d’eux, il fit graver au-dessus de la porte de son château l’inscription suivante :
I « Si un homme du clan de Mac Louish se !C( présente devant ce château, fût-il minuit, eût-il à la main une tête humaine, il y trouvera tou- « jours aide et protection contre tous, excepté contre |t( le Roi. »
' Après avoir ainsi récompensé ses amis, Mac Lead mourut, en laissant à ses successeurs le !soin de punir ses ennemis à la première occasion favorable.
i Cette occasion se fit attendre; elle arriva cependant, dar tout arrive ici-bas.
I Le Mac Lead qui jugea le moment venu vivait
SOUS le règne de Jacques V; il avait hérité des biei et de la haine de son aïeul. Il était fort et pui sant; son ennemi, sans méfiance. Comme prélim naires, il demanda en mariage une Mac Donalc descendante des Lochiel.
C’était alors une coutume, depuis tombée en désm tude, qu’un laird pouvait prendre à l’essai la fil' dont il voulait faire son épouse. Si, après un certai temps, l’essai n’avait pas réussi au gré de ses désir ' il faisait allumer un grand feu à la porte de sa d( meure; la fiancée répudiée se refaisait une virginil! en traversant la flamme, et elle retournait dans sj famille jusqu’à ce que se présentât une nouvelle oci casion de faire valoir ses mérites.
La demande de Mac Lead fut agréée, et il ramen bientôt la descendante des Lochiel dans son chi, teau. Comme c’était à prévoir, l’essai, loyal ou nor| i auquel il la soumit ne le satisfit pas, et il la renvoyj r sans allumer le feu réglementaire. I
Les Mac Donald sentirent vivement l’affront qu| leur était fait. Répudier une des leurs, c’était pou|^ Mac Lead un droit qu’ils ne lui contestaient pasj, mais ne pas avoir allumé le feu purificateur, ne pa| è avoir, après l’essai auquel elle avait été soumise, fai | passer leur sœur à travers la flamme, c’était là un f injure que le sang seul pouvait laver. '
Tout d’abord, les Mac Donald allèrent incendie I f les champs et la demeure de Mac Lead. Celui-c ^ les poursuivit, les atteignit et les tailla en pièces suivant l’expression consacrée par l’usage dans toUj les précis d’histoire. |
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^ Mac Donald s’empara d’une barque de pêche ap- ^Ipartenant aux Mac Lead. Il fit les matelots priisonniers, leur lia les pieds et les mains, et les abanjdonna en pleine mer.
‘ Mac Lead surprit une troupe de gens de Mac i jDonald et leur coupa à tous la main droite.
I Mac Donald attira les filles des Mac Lead dans un I piège, les fit déshonorer par ses soldats et les renvoya iensuite.
( Mac Lead débarqua dans l’île d’Egg, possession de Mac Donald, et, chassant devant lui les habitants de [’île, les força à se réfugier dans une caverne dont il jferma l’issue et où il les enfuma, i Mac Donald surprit les habitants d’Uig à la sortie |ie l’église, et en fit un grand carnage, j Puis, les deux lairds, satisfaits de leurs exploits l'éciproques, firent la paix et mirent fin à ces luttes qui leur avaient valu gloire et profit. Ils donnèrent un banquet pour fêter leur union. Ce fut à cette j)ccasion que le fils de Mac Lead, qui venait d’être j'eçu parmi les hommes d’armes de son père, célébra pe grand jour en vidant coup sur coup, à deux reprises, une corne de bœuf contenant deux pintes de Ivhisky, exploit qui, du reste, lui fut fatal et l’envoya dans un monde, sinon meilleur, du moins autre.
Hugh Mac Lead. ;
Hugh Mac Lead, neveu du laird dont l’histoinj précède, était le futur héritier de son oncle; mai ■ trouvant que le moment où il pourrait jouir de ce ; 1 héritage se faisait trop attendre, il se résolut à aidev' la fortune en hâtant le dénoûment désiré. |
S’étant assuré du concours de quelques compa-, gnons, il ourdit un complot ayant pour but Tassas-! sinat du laird.
Les conjurés, fidèles à la tradition rigoureusement suivie depuis qu’il se trame des complots e ' qu’il se réunit des conjurés, dressèrent une liste su. ; laquelle ils inscrivirent leurs noms, racontèrent leur;! I projets et les moyens dont ils comptaient disposer ! ' Puis ils se séparèrent, et Hugh mit dans sa pochd j le précieux papier.
Hugh fut un moment obligé de se dérober aux soucis de son ambition pour se consacrer aux soin, de son intérieur et vendre à un voisin quelques tête 1 de bétail. Le voisin n’avait pas d’argent comptant, i : paya au moyen d’un a billet», et Hugh serra soigneu sement ce billet à côté de la fameuse liste des conju rés. Puis, quand le voisin vint le payer, comme il ne savait pas lire, il se trompa de papier, et il lui remi la liste des conjurés au lieu de son billet.
Le voisin, plus lettré que Hugh et aussi peu hon
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nête, comprit le parti qu’il pourrait tirer d’un document si précieux; il alla l’offrir au laird, qui, sans hésiter, le lui paya un bon prix.
Mac Lead était un grand cœur : avant de punir son neveu, il voulut tenter de le ramener à de meilleurs sentiments. Il l’invita, avec ses complices, à un grand festin, et, comme la générosité n’exclut pas la prudence, il plaça de chaque côté des conjurés un fidèle homme d’armes.
Vers le milieu du repas il se leva et mit sous les yeux de Hugh la preuve de sa trahison. Celui-ci s’élança et, la claymore haute, donna à ses compagnons le signal de la révolte. Ce fut en pure perte; les hommes d’armes se précipitèrent sur eux, les désarmèrent et les firent prisonniers.
Alors Mac Lead adressa à son neveu de nobles et sévères paroles. Il lui fit sentir toute l’énormité de son forfait, et, quand il pensa l’avoir convaincu, il ordonna à ses hommes d’armes de délier les liens qui le retenaient et de le mettre en liberté, lui et ses compagnons.
Hugh se montra très -reconnaissant envers son oncle de la générosité dont il faisait preuve à son égard. Cependant ses favorables dispositions ne furent pas de longue durée. Il reprit ses mertées, renoua des relations avec ses anciens complices et chercha à s’assurer un appui auprès des ennemis du laird.
Hugh devait venir au château renouveler son serment de fidélité ; c’était l’occasion choisie par les révoltés pour mettre leur projet à exécution. Le laird,
qui avait tout appris, n’hésita plus, et, au moment où son neveu franchissait la porte d’entrée, il le fit arrêter et enfermer dans un cachot. Puis il réfléchit au genre de châtiment qu’il convenait d’infliger au coupable. Hugh était grand buveur; ce fut par la privation de toute boisson qu’on résolut de le punir.
Le soir venu, on apporta au prisonnier son repas, composé de viandes salées. Il mangea comme si sa conscience eût été sans reproches. Quand il demanda à boire, on lui montra un vase déposé près de lui; mais le vase était vide. Il crie, tempête, jure,’ mais en vain. Le lendemain et les jours suivants, la même scène se renouvelle. Gomme raffinement, on lui présentait un broc plein d’eau, et, au moment où Hugh haletant l’approchait de ces lèvres, un gardien brisait le vase, dont le liquide s’échappait. Il lui devint impossible de dormir. D’horribles cauchemars lui I montraient sans cesse des brocs , des vases pleins d’eau. Il croyait entendre un ruisseau coulant à travers sa prison. Ses gardiens augmentaient ses tourments par d’ingénieuses tortures : ils buvaient devant lui, lui offraient des liquides de toute nature et les retiraient à son approche; ils imitaient le bruit de l’eau tombant en cascade, de l’eau agitée avec la main, ou buvaient bruyamment à larges gorgées.
Les tortures du prisonnier durèrent longtemps. Son oncle, aussi inflexible qu’il avait été généreux, ne se laissa pas fléchir, et l’horreur de l’expiation égala l’horreur du forfait.
Or, nous dit notre interlocuteur en terminant,
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savez-vous ce que sont devenus les descendants de ces terribles lairds, ceux restés fidèles à leur île et qui n’ont pas voulu la quitter pour aller chercher fortune au loin? Vous vous rappelez le facteur que nous avons rencontré hier achevant sa tournée : c’est un Mac Donald. Vous pouvez aller ici, tout près, vous verrez un Allan Mac Lead; il habite avec son gendre et ses deux fils. Tous quatre cultivent une petite terre à peine suffisante pour les faire vivre, et c’est le vieux laird lui-même qui conduit son troupeau de moutons paître dans la campagne.
D’autres familles, moins fortunées encore et d’orii gine aussi illustre, ne trouvent de ressources que 1 dans la chasse et la pêche. Leurs habitations se com- ; posent de deux huttes distinctes, une pour les maîtres,
! une pour les animaux et pour les approvisionnements , de toute nature.
Les descendants de ces héros, ou plutôt de ces brigands des Hébrides, n’ont pas sur la conscience les i actes de meurtres, de pillage, d’incendie de leurs : ancêtres; mais ils en ont conservé l’intraitable orgueil. Vivant en dehors de toute civilisation, privés i, du contact des gens instruits et éclairés, ils se font . illusion sur leur situation sociale et croient encore : aux prérogatives de leur race, ce qui ne les empêche ■ pas d’accepter avec reconnaissance les largesses de I l’étranger.
U United Jrishmann. — Le laird. — Le tacksman. — Le paysan.
— L’agitation. — La Land-League, — Le meeting.
Ce matin, pendant qu’on nous sert le thé, nos yeux aperçoivent le journal que nous avions vu entre les mains de Mac Archi. C’est V United Irishman, de Dublin, le journal fenian, successeur du ter- : rible Irish People, dont la publication a été inter- i dite.
Il a de tout temps existé des relations suivies ; entre les côtes d’Irlande et les Hébrides; la similitude de situation politique et sociale a resserré ces i rapports. i
En Irlande, comme aux Hébrides, même difficulté pour l’homme d’assurer son existence en cultivant i la terre; même climat pénible et sévère, dur à j l’homme; mêmes exigences, mêmes oppressions des | propriétaires du sol. Aussi, grâce aux communica- , tions que la pêche a établies entre les côtes des Hébrides et celles d’Irlande, le mouvement insurrec- < tionnel qui, depuis si longtemps, agite l’Irlande et | vient de reprendre avec tant de violence, a-t-il | gagné les Hébrides, où il s’est propagé d’une façon | inquiétante pour la tranquillité de l’Angleterre. î: Un grand meeting se tient ce jour même près de | Uig, notre hôte nous engage à y assister; Bugnall { juge la chose intéressante, nous n’avons pas d’objec. |
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tions à faire, et nous nous mettons tous en route.
La question qui doit être discutée est celle de l’ancienne organisation, administrative et sociale, des Hébrides.
Bugnall est très au courant de cette question ; il en a rassemblé les éléments dans les notes de voyage du D" Johnston.
Il n’existe dans ces îles aucune industrie de quelque importance. Les usines qui fabriquent de la soude extraite du varech ont vu, depuis le siècle dernier, époque de leur fondation, leur prospérité décroître rapidement. Elles ne donnent plus aujourd’hui que de maigres résultats.
L’homme doit donc uniquement tirer de la terre ses moyens d’existence, et le paysan, loin de pouvoir s’enrichir, est obligé de lutter chaque jour, de se livrer sans repos ni trêve à un travail pénible, audessus de ses forces, et qu’il ne peut suspendre sans compromettre son pain et celui des siens.
L’unique possesseur du sol était autrefois le laird. Au siècle dernier, trois familles seulement étaient investies de cette dignité dans l’île de Skye : les Mac Lead, les Mac Donald et les Mac Kinnan.
Le laird avait en main un pouvoir absolu. Propriétaire de toutes les terres, il pouvait affamer ses sujets en refusant de les leur louer.
Au-dessous du laird venait le tacksman, intendant, fermier général des domaines du seigneur. Il les exploitait lui-même en partie et sous-louait le reste à des tenanciers. La location des tacks ou terres louées se transmit longtemps par héritage. Un laird ne
dépossédait jamais un tacksman de sa ferme et lui laissait le droit de joindre à son nom celui de la propriété qu’il habitait. Sa situation était intermédiaire entre le laird et les paysans. Il rendait hommage au laird et lui payait sa redevance; mais en revanche il exigeait de ses fermiers même hommage et une redevance supérieure.
Le pouvoir presque absolu, autrefois apanage des lairds, se trouvait non-seulement maintenu, mais encore fortifié par le respect qu’inspirait leur gouvernement patriarcal. Chaque clan voyait un père dans son laird; ses vassaux portaient son nom, partageaient ses haines et vengeaient ses injures. Leurs devoirs moraux et politiques ne s’étendaient pas au delà de la volonté de leur laird, à l’égard duquel ils professaient le dévouement le plus absolu.
Les tenanciers d’un domaine n’habitaient pas des fermes isolées au milieu des terres qu’ils cultivaient; les fermiers se réunissaient par groupes d’habitations, formaient une « tenant’s town », ville de tenanciers. Ils étaient tous solidaires les uns des autres. Le travail s’exécutait en commun, et le produit se répartissait sur l’ensemble des familles, au prorata du nombre de membres dont chacune se composait.
Une existence aussi renfermée avait inspiré aux Hébridiens un orgueil sans bornes, qu’augmentait encore leur grossière ignorance. L’aveugle respect dont ils entouraient leurs chefs prenait sa source dans l’exagération de leur propre importance.
De nos jours, la situation s’est modifiée sur deux points importants : plusieurs paysans sont devenus
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de petits propriétaires, et la charge de tacksman a cessé d’être héréditaire.
Les besoins toujours croissants de l’existence, le surenchérissement de toutes choses, l’amour du lucre, ont obligé les lairds à se créer de nouvelles ressources. Ils ont vendu une partie de leurs terres; ils ont mis aux enchères la location de celles qui leur restaient, et les ont cédées au plus offrant.
La situation du laird s’est ainsi trouvée diminuée, car le paysan propriétaire est devenu libre, et l’étranger qui a obtenu la location d’une ferme, à la suite d’une adjudication, se regarde comme quitte envers son propriétaire, quand il a payé son fermage. Le petit propriétaire et le fermier ne se considèrent plus comme les inférieurs du laird, et n’ont plus aucun intérêt à le défendre ou à augmenter l’éclat de son nom.
L’influence des chefs a décru avec leur fortune. Le désarmement que tous ont dû subir a détruit leur ardeur à la lutte, leur empressement à combattre. Ils ont perdu le sentiment exagéré qu’ils avaient de leur valeur militaire.
Les chefs dont les pères ne paraissaient autrefois qu’entourés d’une escorte de guerriers aux armes retentissantes, et faisaient entendre des chants belliqueux, s’en vont maintenant seuls par les chemins,, l’air humble et soumis.
Mac Archi nous étonna plus d’une fois en nous apprenant que ce pauvre paysan rencontré sur notre route, abrité sous un parapluie, était le descendant de quelque Mac Cold, Mac Sucy, etc.
Les efforts de l’Angleterre tendent actuellement à faire rentrer les Hébrides dans les conditions sociales du pays auquel elles ont été incorporées. L’ignorance des Hébridiens est bien longue à se dissiper; cependant on doit, à ce sujet, constater des progrès : on a créé des écoles, et elles comptent quelques élèves.
Au commencement du siècle, Témigration en Amérique, Tenrôlement dans les armées des divers États européens, avaient sensiblement diminué la population des Hébrides. La vie y devint moins difficile, le, loyer des fermes diminua, et les paysans purent gagner quelque argent. Ils en profitèrent pour acheter une partie des terres de leurs seigneurs, que ceux-ci se trouvèrent heureux de vendre pour subvenir aux nécessités du moment.
Quand Témigration se fut ralentie et qu’après les guerres de l’Empire, les armées d’Europe n’eurent plus besoin de secours étrangers, la population des Hébrides, redevint trop nombreuse, et les lairds ayant à leur disposition plus de paysans qu’ils n’en avaient besoin pour la culture de leurs terres, élevèrent le prix de leurs fermes.
Ce fut l’origine de la situation actuelle. Les difficultés ont été chaque jour en augmentant et ont fini par amener la crise que subissent les Hébrides. Les fermiers se plaignent de l’insuffisance de surface de la terre qui leur est louée, surface si restreinte qu’elle ne peut les nourrir. Ils se plaignent aussi du manque de sécurité de leur ferme, que le propriétaire peut leur retirer à son gré; de l’exagération des redevances,
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qui dépasse de trois fois, disent-ils, la valeur réelle des produits, et qu’ils sont cependant obligés d’acicepter, puisqu’ils n’ont pas d’autre moyen de subjsister.
: Ces reproches sont, nous le verrons plus loin,
jabsolument les mêmes que ceux formulés par les 'Irlandais contre les propriétaires du sol de leur île.
La cause déterminante de l’agitation actuelle est le refus des grands propriétaires de laisser plus longtemps les troupeaux de leurs fermiers et ceux des petits propriétaires paître sur les montagnes, comme ils le faisaient de temps immémorial. Les propriétaires ,,ont fait enclore ces immenses espaces, jusqu’alors 'libres, et en ont défendu l’accès. C’est pour eux iun moyen d’accroître le prix de la ferme et de se créer de nouveaux revenus.
: Les fermiers, lésés dans leur intérêt, veulent main-
tenir un droit consacré par le temps, et sont résolus |à le défendre, au besoin, par la force. Les propriétaires répondent qu’ils sont les maîtres de leur bien, et que personne ne peut les empêcher d’en disposer comme il leur convient.
Les fermiers se sont affiliés à la Land-League d’Irlande; il leur est venu des secours de leurs frères d’Amérique qui ont fait fortune au Nouveau Monde.
Après avoir formulé de timides revendications, ils 'exigent maintenant que les conditions du « Land- Act » leur soient appliquées, qu’elles règlent les Rapports entre fermiers et propriétaires, et que les premiers ne soient pas sacrifiés aux seconds, i A la suite de meetings précédents, des troubles ont
éclaté et ont nécessité Penvoi du bâtiment de guerre que nous avons vu dans la baie de Uig.
Le meeting auquel nous assistons ne compte que deux ou trois cents assistants, hommes et femmes. On nous explique ce que disent les orateurs, et, une fois de plus, nous pouvons constater que les sentiments, les passions qui animent les foules sont partout les mêmes. Les orateurs favorisent les tendances de la multitude, se font ses complaisants et sont payés en hurrahs frénétiques.
On reconnaissait facilement dans la foule les meneurs et les intrigants pour qui tous ces pauvres diables sont un moyen de satisfaire leur vanité ou leur ambition.
L’assemblée se tenait en plein air; les habitations étant éloignées, il n’y avait dans le voisinage ni bars, ni tavernes, aussi les choses finirent sans encombre et sans coups.