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CHAPITRE XIII

LES LACS KATRINE ET LOMOND

j Le coachman. — Un lord. — Les distinctions honorifiques.

Le tour des lacs Katrine et Lomond, ou, plus pro- ! prement, le tour des lacs, est la promenade classique ! des cockneys en Ecosse.

1 Un service de bateaux, de coachs, de trains spé- S ciaux a été créé à Pintention des touristes de cette ; catégorie. Le voyage, très-compliqué par lui-même,

! est ainsi devenu d’une simplicité extrême; le voya- 1 geur n’a qu’à se laisser conduire. On l’arrête aux : bons endroits, et on le prévient quand il doit s’émou- ( voir et admirer. Si les compagnons que le hasard ! donne dans de telles excursions ne sont pas toujours I des gentlemen d’une tenue irréprochable, ce sont, en j revanche, des types curieux à voir et à écouter.

' Le coachman est, tout le premier, digne d’attention.

I II occupe son siège d’une façon froide et digne.

I II est ganté et cravaté régulièrement; son chapeau j gris est haut de forme. Avant de partir, il prend j congé de ses confrères en les saluant et les appelant I monsieur.

Dès qu’on est en route, le coachman se découvre, s’incline et passe son chapeau à son plus proche voisin, en lui disant simplement avec un geste noble : « Please, sir. » Le voisin, qui sait ce que cela veut dire, prend le chapeau, y dépose un shilling et le fait passer. Le chapeau fait ainsi le tour de la voiture et revient à son propriétaire. Le coachman s’assure que le nombre des shillings est égal à celui des voyageurs. S’il y a différence, il fait faire une seconde tournée au chapeau, en se contentant d’annoncer le déficit, et le chapeau se promène jusqu’à ce que le compte soit exact et que chacun se soit exécuté.

Le coachman, alors, reprend toute sa sérénité et distrait ses compagnons par ses facéties, lesquelles ne changent pas et , quel que soit le coachman, restent toujours les mêmes. A dix ans de distance, nous avons entendu les mêmes saillies, fines et spirituelles, prononcées par des coachmen différents. Les coachmen s’en vont, disparaissent; mais ils lèguent leur répertoire à leurs successeurs.

Le coachman montre le rocher sur lequel Walter Scott a placé son héros Rob-Roy, et il prévient le voyageur qu’il est défendu de le mettre dans sa poche. Dans le désert des Trossachs : « C’est là que ceux dont l’estomac peut digérer des cailloux doivent venir déjeuner. » Devant une misérable hutte, il s’écrie : «Voilà l’hôtel royal «, etc., etc.

Ce genre d’esprit est très-goûté des voyageurs assis à côté du coachman; ils répètent ces fines plaisanteries à ceux placés en arrière; elles ont bientôt fait le tour de la voiture. Ce sont alors des rires, des éclats, des

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y exagérations de gestes, et les gourdes de whisky font } fraternellement la ronde.

iUne autre plaisanterie plus fine prouve une proi fonde connaissance du cœur humain et ne manque : jamais son effet. Il existe entre le lac Katrine et

ile lac Lomond une côte assez roide. Le coachman : descend de son siège et invite les seules ladies et t; les gentlemen infirmes ou malades à rester sur la I voiture.

Aussitôt, tout le monde dégringole; c’est à qui :i sera le plus vite à terre.

I Comme nous sortions de Callender, nous croisons I un riche landau superbement attelé. Notre coachman r jette aussitôt ses cinq chevaux sur le côté, afin de î laisser la route libre, et, avec une inflexion de voix P humble et soumise, explique sa manœuvre par ces jii simples mots : C’est un lord.

: Tout le monde se dresse, regarde sans curiosité in-

|1| discrète, mais avec les marques évidentes d’un profond h respect. Qu’on s’imagine une voiture de promeneurs h populaires ou bourgeois rencontrant chez nous la ■ I voiture d’un prince ou d’un duc; de quels quolibets, 5' de quelles huées la saluerait-on, s’il fallait lui céder I le pas !

' Les Français ont en médiocre estime les personnes ; que recommandent seulement leurs titres et leur i argent. En revanche, ils sont pleins d’égards et de i déférence pour le réel mérite, pour le talent consacré I par la notoriété. Tout homme du peuple, tout bouri geois se découvrira devant le grand général, le grand I écrivain qu’il rencontre sur son chemin.

Cette différence de conduite est tout à notre honneur; elle prouve une élévation, une délicatesse de sentiments inconnus chez nos voisins. L’organisation de leur société aristocratique se maintient en entretenant dans la basse classe des sentiments bas et vils.

Les domestiques, les boutiquiers éprouvent, il est vrai, chez nous une plate satisfaction à donner à leurs maîtres des titres vrais ou faux, et à les appeler monsieur le comte ou monsieur le baron; mais l’homme du peuple, l’ouvrier, l’artisan répugnent à employer de telles expressions.

En Angleterre, au contraire, l’emploi des formules honorifiques est constant; il fait partie de l’enseignement des écoles publiques et bourgeoises. Dès le bas âge, un. Anglais apprend quelle distinction, quelle qualification entraîne tel ou tel titre. Ils savent que, du prince de Galles, on dit sir, monsieur; d’un duc , Sa Grâce monseigneur (my lord) le duc de...; d’un marquis, le très-honorable monseigneur le marquis de...; d’un comte, d’un baron, d’un vicomte, le vraiment honorable monseigneur le comte de...; d’un archevêque, le très-honorable et trèsrévérend monseigneur Sa Grâce l’archevêque de...; d’un évêque, le vraiment honorable et vraiment révérend monseigneur l’évêque de...

Bien d’autres coutumes aristocratiques de l’Angleterre choquent nos idées égalitaires. Ainsi, dans une réception, il n’est pas ici question de fêtes officielles, le fils d’un pair, fût-il idiot, eût-il vingt ans, aura le pas sur un général d’armée, sur un grand admi-

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nistrateur, sur M'' Gladstone par exemple, et prendra place à la droite de la maîtresse de la maison.

Les Trossachs. — Le lac Katrine. — Le lac Lomond.

Au sortir du sombre et triste désert des Trossachs, l’horizon se dégage, et, à travers les roches, les bois de sapins, on aperçoit une grande tache d’un vert sombre. C’est le lac Katrine. La nature est âpre et sauvage; d’énormes rochers abrupts descendent jusqu’au bord de l’eau. Le ciel est parsemé de taches bleus; des nuages blancs descendent et s’accrochent aux branches des arbres. Les montagnes sont hautes; i elles s’élèvent droites avec des mamelons découpés, inégaux, couverts de mousse et de lichens. De gros : oiseaux montent dans l’air, décrivent des orbes immenses et, subitement, descendent comme s’ils se laissaient choir.

' La surface du lac est unie; les eaux sont d’un vert ; foncé, et quand le bateau passe le long de la rive exposée à la lumière, son hélice soulève un remous noir qui a les effets luisants de l’encre.

Dans les échancrures de la montagne passe une troupe de chasseurs; on distingue leurs habits rouges;

I on entend les aboiements de la meute et les sons du cor.

Entre les deux lacs, la campagne change d’aspect; i on aperçoit des maisons , des résidences , de gais

cottages avec de petits jardinets verts et humides. D’innombrables bandes d’enfants s’agitent et jouent; on rencontre des cavalcades, des mail-coachs, et, détail qui est une preuve de l’esprit régulier des: Anglais, près de chaque porte est une échelle qui permet- aux femmes de monter sur le coach et d’en descendre. Cette mesure est d’autant plus' sage et prévoyante que les coachs sont les seules voitures en usage, et que jamais, quelque temps qu’il fasse, on ne pourra obtenir d’une Anglaise d’entrer dans un coach au lieu de monter dessus. i

Le lac Lomond, d’abord étroit comme une rivière, | s’élargit bientôt et, brusquement, finit dans une pro-1 . fonde échancrure. Le lac Lomond subit l’influence des tempêtes, et, fait étrange que la science explique, car elle explique tout, mais qu’elle n’a pu encore, faire comprendre, lors du tremblement de terre de ! Lisbonne en 1751, ses eaux furent agitées par une ; 1 véritable tempête.

Les bords du lac Lomond sont tout différents de ' ceux du lac Katrine; ils sont cultivés, fertiles. Les i. montagnes qui l’enserrent s’ouvrent par endroits, , i laissant apercevoir de profondes vallées. Au fond, se dresse la masse énorme du Ben-Lomond. On affirme j \ que les voyageurs qui font l’ascension du Ben- | Lomond découvrent, de là-haut, l’Ecosse dans j toute sa largeur, de la mer du Nord à l’Océan, f Ils voient également l’embouchure du Firth et • celle de la Glyde, les Grampians, le Ben-Névis, f Édimbourg, Glascow, les Hébrides et les côtes ^ d’Irlande; la terre coupée d’îles, de fleuves et de ' j

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( golfes, la mer parsemée d’îles. Spectacle splendide, I extraordinaire et bien propre à tenter les voyageurs \ et à leur faire braver les fatigues et les dangers d’une i ascension.

[ Malheureusement, pas un audacieux, prétend-on, I n’a encore été récompensé de ses efforts, et tous ceux ) parvenus là-haut, il n’est question que de ceux de f bonne foi, ont avoué n’avoir vu que les nuages dont le sommet du Lomond est constamment entouré, f La brume leur cachait la terre; ils avaient en pure [ perte bravé la fatigue et les dangers. Résultat ha- I bituel, il faut bien le reconnaître, de toutes les asf censions.

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