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CHAPITRE PREMIER

BELFAST

Vous pouvez périr dans un tel voyage...— Girvan. — L’Ailsea Craig. — Stranraer. — La traversée. — Lairn.

Un vent frais souffle de la mer et chasse la brume, t Le soleil s’est montré, il illumine la campagne, chasse les tons gris uniformes et les remplace par i; des effets d’ombre et de lumière, doux et tendres,

‘ comme en offrent seuls les pays humides et brumeux.

Nous suivons la côte de si près, que nous pouvons distinguer une série de petites plages se succédant i sans interruption, peuplées de baigneurs de tout âge et de tout sexe. Que d’enfants, juste ciel ! La population du Royaume-Uni n’est pas près de décroître. Ils sont là en bandes, groupés par familles, huit, dix, quatorze, père et mère en tête.

Voici Ayr, Girvan, PAilsea Craig dont la base est blanche d’écume et la tête noire, enveloppée de nuages, puis enfin Stranraer, au fond de sa superbe ; baie. ■

La mer est calme, les eaux sont d’un beau vert, ' i clair et limpide. Adossés aux montagnes de la côte, i j se montrent de gais villages, des petits ports ; der- ' ï rière les jetées de pierre, s’abritent des bateaux de jj pêche, des yachts de plaisance. Les maisons sont peintes de vives couleurs; des massifs de verdure, !/. des pelouses les entourent. Les habitants sont sur I j leurs portes et nous saluent au passage.

Peu à peu, l’horizon s’élargit; le bateau double < l’extrémité du cap; la presqu’île de Cantyre apparaît j j indistinctement, dans un lointain bleuâtre, et nous disons un dernier adieu à cette rude terre d’Ecosse, p A peine la pointe extrême de la baie est-elle dou- j'ï blée que, subitement, au calme succède la tourmente. , Un coup de vent s’est engouffré dans le canal du Nord et nous entraîne avec lui; le soleil, le beau |j soleil du matin a disparu.

Le ciel est gris; des nuages épais, lourds, floconneux, sans forme, courent au-dessus de nous. La : pluie tombe à torrents. Le bâtiment manoeuvre mal; |i| à chaque lame, il embarque d’énormes paquets de î mer qui balayent le pont. Il a fallu quitter la passe- | relie, il faut, maintenant, descendre au salon et y , | subir le mal de mer avec toutes ses horreurs. f

Heureusement, le couloir du coup de vent est bientôt franchi, et devant nous se dessine une ligne j noire, irrégulière, qui ferme l’horizon. I

BELFAST

Les côtes d’Irlande, les bords de la « verte Érin à la ceinture de vagues » commencent à se montrer. La ligne grandit, s’accuse, s’élève au-dessus des eaux. Nous distinguons des falaises hautes et droites, une succession de collines s’étageant par derrière, coupées, comme un immense damier, en carrés verts, jaunes, bruns : prairies, terres, champs et rochers. Maintenant, voici des maisons, une jetée; c’est le petit port de Lame, dans lequel chauffe le train qui nous attend et nous conduit à Belfast.

Un groupe de quakeresses est sur le quai; elles sont toutes jeunes et jolies, et se rendent à une assemblée. Quel dommage qu’elles soient si indignement accoutrées! Comme prélude aux exercices pieux auxquels elles vont se livrer, elles psalmodient un psaume à mi-voix, les yeux mi-clos, la tête basse.

Belfast. — Les Irlandais. — Le Brogue. — Une taverne de tempérance. — Les mendiants. — La cheminée française.

A peine a-t-il mis le pied à terre, que le voyageur est entouré d’une foule remuante, bavarde, indiscrète, gênante. Portefaix, cochers, garçons d’hôtel, s’empressent, offrent leurs services, avec des gestes, des éclats de voix, qui contrastent singulièrement avec la tenue guindée, l’attitude correcte, (( respectable», de leurs confrères anglais.

La langue diffère également, et les accents du

(( brogue », que nous entendons pour la première fois, n’ont rien d’agréable.

Autre sujet d’étonnement : les voitures. Elles se composent d’une étroite plate-forme montée sur deux roues et peuvent contenir quatre et six voyageurs, assis de côté, dos à dos et les jambes pendantes au dehors. L’équilibre de la machine est des plus instables. Il est de mauvais genre de se retenir à la banquette, et, comme les chevaux vont grand train, il faut une certaine habitude pour éviter d’être projeté au dehors.

Nuée de mendiants; ils vous harcèlent, vous poursuivent de phrases difficiles à comprendre : plaintes,* lamentations bruyantes, pleurs, sanglots, gestes exubérants, désespérés.

Une mère tient un enfant dans ses bras; elle le met sous nos yeux en criant : Ce gentleman laisserat-il mon enfant mourir de faim? et elle fond en larmes, en poussant des sanglots déchirants.

Une autre scène attire la foule : Mon mari vient de se casser la jambe. Que faire? Parie saint nom de Dieu, venez à mon secours. Et elle fait de vains efforts pour soulever de terre un grand gaillard qui paraît ivre.

Deux enfants entourent une horrible mégère étendue au milieu de la rue : Notre mère est morte, nous n’avons, pas de quoi la faire enterrer.

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, ces exagérations obtiennent quelque succès, et tous ces misérables recueillent quelques pence.

Au milieu de la ville, nous entrons dans une

c( temperance-taverne » d’assez piètre apparence. Le public se compose d’employés et de demi-ouvriers. Il y a un salon réservé pour les « ladies ». Sur les murs, des sentences de morale, des inscriptions religieuses, et le hasard fait qu’au-dessus de la porte |ue, dans nos gares de chemins de fer, nous désirions par (( Côté des hommes », on lise : « Hâte-toi, Dieu t’appelle. »

On nous sert des côtelettes de mouton et des pom mes le terre bouillies, un semblant de morceau de pain et in verre de lait qu’on peut remplacer par du thé ou lu café. Le tout est malpropre et peu ragoûtant, nais ne coûte que six pence.

Le (( brogue » se parle autour de nous, dans toute a saveur; en somme, il paraît moins désagréable que ousne l’avions entendu dire. Nous apportons toute otre attention, et nous avons bien de la peine à comrendre : l’o devient ou, l’.ç se change en sh, et Vi en e. les différences ne sont pas, en réalité, très-sensibles t ne suffiraient pas à rendre le brogue inintelligible Lix étrangers, et, en ceci, les Anglais sont des étranîrs, si les Irlandais ne parlaient pas avec un glous- ;ment particulier,, sorte de sifflement guttural dont s accompagnent, en la variant, la finale de chaque iOt, de chaque phrase.

Les rues de Belfast sont larges, bordées de hautes aisons en pierres et briques d’architecture saxonne; ches magasins; pâtisseries, sortes de restaurants, ujours ouverts, parfaitement approvisionnés, remis de nombreux chalands : femmes en fraîche toi-

lette. Elles vont au lawn-tennis, avec leurs raquettes et leurs souliers de rechange sous le bras. Plusieurs sont habillées en matelot, avec le petit chapeau, le grand col de chemise et la jupe courte. Costume évidemment à la mode, très-provocant, mais qui exige, de la part de celle qui le porte, de la grâce, de la jeunesse, de la beauté, de jolis pieds, toutes perfections qu’on ne rencontre, communément, chez les femmes d’aucun pays.

Dans les rues qui conduisent au port et sur le port lui-même, grand mouvement de piétons, de voitures, de navires qui arrivent et qui partent, qu’on charge et qu’on décharge. Partout, sur les murs des maisons, sur le sol des rues, sur les voitures, sur les ballots de marchandises, d’immenses affiches plus grandes et en plus grand nombre qu’à Londres, semble-t-il. Influence des relations avec les États- Unis.

Belfast est une grande ville industrielle qui rappelle un peu Glascow. Les ateliers, les fabriques, le; usines de toutes sortes qui font sa fortune l’entouren' d’une forêt de cheminées brunes, rouges, blanches menaçant le ciel. Il y en a d'énormes, de minces, di lourdes, d’élancées. Dans un groupe où toutes on des dimensions colossales, on nous en montre un> sans couronnement, comme écrasée, inachevée, ..j moitié démolie ; elle semble humiliée au milieu dr ses hères voisines.

Les propriétaires de l’immense hlature dont cett cheminée met les machines en mouvement sont de Français. Ils ont installé à Belfast une fabriqu

BELFAST

; succursale de celle qu’ils possèdent près de Roubaix. Guidés par un sentiment des plus honorables, ils ont voulu charger un compatriote de leurs travaux de construction et d’installation. Convaincus, en leur ' qualité de Français, qu’une chose ne peut être bonne, i un homme n’avoir de valeur, que si cette chose ou 'icet homme sont revêtus de l’estampille administra- . tive, ils ont réclamé le concours d’un ingénieur offi- ' ciel, d’un ingénieur du gouvernement.

Le personnage est donc arrivé, prudemment assisté d’un architecte qui doit indiquer la disposition du : plan des bâtiments, la forme des façades. L’ingénieur : fait les calculs les plus ardus, les plus méticuleux, pour arriver à déterminer scientifiquement la hau- : teur de la cheminée de l’usine, la force et la résistance , des matériaux, la hauteur et l’épaisseur des murs. La cheminée, surtout, est l’objet de toute son attention. Il déclare que, pour donner aux foyers un tirage suffisant, cette cheminée doit avoir une hauteur : de... Les filateurs se récrient, trouvent cette hauteur : excessive, démesurée. Ils ne connaissent pas une ' cheminée de semblable taille; sa construction offrira , de grandes difficultés, causera une dépense consi- • dérable.

L’ingénieur vérifie ses calculs; ils sont exacts; il persiste dans sa manière de voir : ne pas atteindre le ; nombre de mètres qu’il indique est s’exposer à un échec certain.

Les propriétaires cèdent. Comment discuter avec ! un homme dont le gouvernement garantit le mérite et utilise le talent? S’il s’était agi d’un ingénieur

libre, une discussion eût été possible; mais les lumières d’un ingénieur de l’État ne peuvent être mises i en doute; comment ne pas avoir confiance dans les conseils d’un homme aussi sûr de lui ?

On monte donc la cheminée, on l’achève; elle domine toutes les autres; elle coûte très-cher et, par suite, est pour ses propriétaires un légitime sujet H d’orgueil.

Les foyers sont allumés; leur tirage n’est peut-être I ^ pas ce qu’on avait rêvé; mais enfin, tel quel, il est # très-suffisant. L’usine fonctionne, et, nuit et jour, \ la grande cheminée vomit dans le ciel des torrents ■ d’épaisse et noire fumée.

Survient un terrible orage. Pendant la tourmente, : un coup de vent renverse la cheminée, ou plutôt la i coupe en deux : une moitié est debout, l’autre cou- ' chée sur le sol.

Grand émoi; il faudra suspendre la marche de t l’usine, subir un arrêt dans la fabrication, et l’on < entrevoit les tristes conséquences d’un chômage i forcé. Les directeurs sont inquiets; ils contemplent i avec désespoir les débris de leur cheminée qui jon- : chent le sol, et leur stupeur égale leur désespoir i quand ils constatent que la partie restée debout con- r tinue à fonctionner comme si rien de fâcheux n’était arrivé. Ils visitent les foyers, le tirage est excellent i et, semble-t-il, supérieur à ce qu’il était avant l’accident, alors que la cheminée avait toute sa splendeur.

L’ingénieur est mandé; il écoute, mais n’ap- ] prouve ni ne corrige. Il refait ses calculs, les vérifie i

BELFAST

. et, pièces en main, établit que la cheminée ne peut, ne doit pas convenablement fonctionner. On la lui montre; il refuse d’en croire ses yeux et, tou- :i jours, revient à ses infaillibles calculs. Il demande i à reconstruire, à exhausser la cheminée; les propriéi: taires refusent; ils veulent conserver leur cheminée i disproportionnée, tronquée, à l’abri des coups de vent.

Elle est connue sous le nom de la cheminée fran- J çaise.

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