CHAPITRE II
DUBLIN
La campagne. — Les fermières. — Les faubourgs. — La ville, i — Les hack-cars. — Une robe de satin. — Parnell. — Les j ^ affiches. I i
La campagne est verte, fraîche et fleurie. Les collines basses, arrondies, s’étendent au loin, couvertes de prairies et de bouquets d’arbre. Pas de forêts; des champs de betteraves, de luzerne, de pois, de houblon. Des prés humides avec de beaux troupeaux : de la viande et du laitage. Sur les prés, sont étendues d’immenses bandes de toile qui blanchissent au grand air.
Les murs de clôture, les murs des étables, des fermes, sont blanchis à la chaux, afin de protéger les moutons contre la vermine. Ces lignes blanches tranchent vigoureusement sur les tons verts de la campagne.
Dans les champs, des jeunes filles élégantes en chapeau de paille, en robe de toile, avec le petit tablier traditionnel, aident les ouvriers, trayent les vaches, fanent les foins. Filles et femmes de
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fermiers, elles remplacent les domestiques irlandais qui refusent de travailler.
Les constructions se rapprochent, les usines dressent dans le ciel leurs hautes cheminées; sur les murs, s’allongent de colossales affiches; on voit, au loin, un amas de maisons couronnées d’une buée épaisse, d’une vapeur noirâtre qui monte lentement. Les maisons s’entassent, leurs toits s’enchevêtrent; plus de cours, plus de jardins, plus d’espaces libres. Voici des rues boueuses, des bâtiments inachevés ou en ruine, une population misérable, des femmes, des enfants pieds nus, en haillons. Comme toutes les grandes villes, Dublin est entourée d’affreux faubourgs, qui lui font un cadre hideux et repoussant.
L’étranger qui ne verrait de Dublin que le cœur de la cité, ses larges rues, ses grandes places, ses squares, ses parcs et ses monuments , emporterait le souvenir d’une ville, animée, brillante, dont les habitants aiment le plaisir, les arts, et recherchent les satisfactions de l’esprit.
Celui, au contraire, qui sortirait de ce cercle assez restreint et pénétrerait dans les quartiers extérieurs, servant de ceinture au premier, trouverait une ville populeuse, industrielle, pleine de mouvement, de travail, d’usines, d’ateliers et de manufactures.
S’il regardait autour de lui, entre ces deux villes dissemblables, et s’arrêtait sur la lisière qui les sépare, il se sentirait effrayé des scènes de misère et d’abjection dont il serait le témoin.
Sakville est la grande artère de Dublin ; c’est là que se concentre tout le mouvement de la ville. Cette voie superbe a la largeur de nos grands boulevards; elle sert de station aux voitures de place et aux principales lignes de tramways. Bordée de superbes édifices, elle se termine d’un côté par une grande place, de Fautre par un pont d’une largeur démesurée, le pont d’O’Connelb C’est dans Sakville que s’élèvent la colonne de Nelson et le monument d’O’Connell, le grand agitateur.
Du pont, aussi large que la rue qu’il continue, le regard suit le cours de la Liffey, bordée de grands quais de granit. Sur ces quais s’entassent les principaux monuments, monuments grecs et romains, avec des colonnes, des portiques, des loges italiennes, qui produisent un étrange effet sous ce ciel gris, froid et humide.
Entre les murs des quais, l’eau noire de la rivière disparaît sous les coques des navires qui montent et descendent.
Sakville est sillonnée par de riches équipages; les chevaux sont superbes, les laquais en grande livrée. Des femmes en élégantes toilettes sont juchées sur des hack-cars qui filent légers et rapides. Beaucoup d’oisifs, de promeneurs, encore plus d’ivrognes et de mendiants.
Quand une voiture s’arrête devant une maison, un magasin, vite les laquais se précipitent et, à coups de pied, à coups de canne, débarrassent le trottoir des misérables qui l’encombrent; ils se lèvent en hâte et, sans proférer ni plaintes, ni injures, vont.
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un peu plus loin, chercher un abri ou mendier quelque penny.
Une jeune femme, en robe de satin grenat, s’est un moment arrêtée en descendant de voiture. Une pauvresse assise sur le trottoir, les pieds nus dans le ruisseau, voit à sa portée cette étoffe brillante, douce à l’œil; timidement elle avance la main, main crasseuse, crochue, effroyable, et la passe sur le vêtement aux couleurs chatoyantes. Ses traits expriment un étonnement naïf, une satisfaction sensuelle.
Aux étalages de tous les magasins, des portraits de Parnell, le successeur d’O’Connell et de Stephen; Parnell à tous les âges, Parnell de toutes les tailles, Parnell/br ever! Parnell seul, Parnell avec sa sœur, avec ses amis, avec ses ennemis; Parnell arrêté, conduit en prison, entrant dans sa cellule, son parapluie sous le bras, car il ne peut jamais venir à l’idée d’un Anglais qu’une circonstance quelconque puisse l’obliger à se séparer de son parapluie. A côté du portrait de l’agitateur, des scènes de l’agitation actuelle : misère, incendie, assassinats, propriétaires boycottés (mis en quarantaine), assaillis à coups de pierres, se promenant sous la protection d’une escorte armée jusqu’aux dents.
Des palissades, entourant une construction, sont couvertes d’immenses affiches coloriées, avec des personnages grandeur nature : les annonces des spectacles du soir, portraits des acteurs, représentation des principales scènes, et toujours les rôles abjects et répugnants réservés à des Irlandais. Dans la litté-
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rature anglaise, les ivrognes, les voleurs, les mendiants, sont toujours infailliblement des Irlandais; la vie réelle est, par malheur, souvent en ceci d’accord avec la fiction.
D’autres affiches nous montrent des fermes entourées de champs en pleine récolte, des laboureurs, gais, joyeux, bien vêtus, buvant à leur soif, mangeant à leur faim : promesses alléchantes à l’adresse des émigrants. Comparez ce que vous êtes ici avec ce que vous serez là-bas : ici la misère avec toutes ses horreurs, là-bas l’aisance, le bien-être... Aux premiers arrivés, appartiendront, en toute propriété, des fermes de cent soixante acres, dans la fertile province de Manitoba.
Une autre affiche gigantesque est découpée d’une façon amusante en nombreux compartiments. Un pauvre diable en haillons s’arrête devant un bazar d’habillements. Dans chaque salle représentée par une division de l’affiche, il dépouille successivement une de ses guenilles et revêt une partie d’un costume neuf. Enfin, dans la dernière, il paraît habillé, parfait gentleman.
Saint-Patrick. — Un tas d’ordures. — La misère, — A table d’hôte. — Au théâtre. — La nuit. — Marchande de noix. — Marchand de savon. — Un bar.
La transition est brusque, ou plutôt il n’y a pas de transition, entre Sakville, les grandes voies qui
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y aboutissent et les quartiers misérables de Dublin. Après avoir vu les bouges infects de Birmingham, d’Edimbourg et de Glascow, on est tenté de croire qu’on connaît l’abjection humaine dans ce qu’elle a de plus pénible; c’est une erreur. Dublin offre des spectacles encore plus hideux et plus repoussants, et nous ne parlons ici que de ceux qui s’étalent au grand jour, de ceux que chacun peut voir et coudoyer dans la rue.
Nous suivons une des rues qui de Stephen Green conduisent à Saint-Patrick. Une porte s’ouvre, et une femme dépose au milieu de la rue un panier d’ordures ménagères. Aussitôt s’élance une bande d’enfants, de jeunes gens, qui fouillent avec les mains cet amas de détritus et dévorent à belles dents les pelures de fruits et de légumes. L’un d’eux trouve un os qu’il se met à ronger, un autre le lui arrache; tous se le disputent, et ces êtres humains grognent, griffent, mordent comme des animaux.
Un paquet de haillons d’où sort un filet de fumée gît contre une borne. A notre approche, sort de ces haillons une tête, celle d’une horrible vieille, la pipe à la bouche. Elle tend la main, nous lui donnons deux pence. La vieille pousse une sorte de gloussement bestial qui fait paraître une petite fille vieillotte, malingre, couverte de plaques scrofuleuses, vêtue d’une souquenille en haillons. La vieille lui remet les pence et un débris de tasse. La petite entre dans le bar voisin, en ressort un moment après avec la tasse pleine de whisky; elle boit la première et remet le reste à la vieille, qui vide la tasse d’un trait;
puis, voyant qu’elle a été trompée sur la quantité, elle attire l’enfant à elle, la bat à poings fermés, la jette par terre, la griffe et la mord, sans que celle-ci pousse un cri, laisse échapper une larme.
En sortant de Saint-Patrick, noussommes entourés, assaillis par une horde de mendiants pleurards, criards, importuns, montrant les scrofules et la vermine dont ils sont couverts.
Une fille rabougrie, difforme, bancale, a pour vêtement un jupon en loques, un châle croisé sur la poitrine; ses bras sortent nus; elle n’a ni linge, ni chaussure, ni coiffure; son cou est labouré de cicatrices.
Un grand diable de garçon a les jambes passées dans des jambes de pantalon de provenance différente; il les retient avec la main; une loque, qui semble avoir autrefois été un habit, lui couvre le dos.
Nous leur jetons quelques pence, et tous, pêlemêle, avec des cris d’animaux, se précipitent, se battent, se mordent et geignent d’une façon lamentable.
Il faut durement repousser ces malheureux dont le contact répugne. L’odeur qu’ils exhalent, même en plein air, est infecte. Un Anglais qui a fait party « avec nous se sert de sa canne à cet effet et remploie brutalement, mais efficacement. Les pauvres diables s’enfuient en hurlant, comme des chiens qui ont reçu des coups. Et à chaque pas, dans bien des rues, se reproduisent des scènes du même genre.
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Le soir, nous retrouvons, à table d’hôte, l’Anglais dont la canne nous a été si utile. Les femmes sont en robes ouvertes, avec des bijoux, des fleurs dans les cheveux et au corsage. Les hommes sont en habit, une rose à la boutonnière. Les reflets de la lumière électrique étincellent dans les cristaux, la table est somptueusement servie. Les domestiques apportent des mets recherchés, appétissants, et servent des vins de France. Il règne dans la salle une odeur de bonne cuisine mélangée au parfum des fleurs.
Plus agréable de se trouver ici que devant Saint- Patrick, nous dit notre voisin, en se penchant vers nous.
Et, comme nous déplorions la misérable existence de tous ces gens, il déclare bien vite, pour couper court à nos doléances, à nos récriminations prévues, qu’il ne faut pas plaindre ces affreux chenapans; qu’il ne faut jamais plaindre un vieil Irlandais. Le vieil Irlandais est celui qui a conservé les habitudes de paresse, d’ivrognerie, de cette race maudite. Le vieil Irlandais est l’ennemi irréconciliable. Le jeune Irlandais, au contraire, a accepté la conquête; il s’est soumis, a acquis les qualités du véritable Anglais et est devenu digne d’être son ami. Les vieux Irlandais constituent un parti dont bien des membres sont jeunes; mais tous, jeunes et vieux, sont de la chair à coquins, capables de tout. Ce sont eux qu’on rencontre dans les endroits isolés de Phœnix-Park, et gare à quiconque, alors, n’a pas un bon revolver dans sa poche.
— Vous êtes Français, ajoutait-il, et vous vous
laissez prendre aux belles phrases sur la solidarité | des peuples, les devoirs de Thumanité. Croyez-moi, i ne permettez jamais à un mendiant irlandais de ! s’approcher de vous. S’il ne vous vole pas, il vous jouera quelque mauvais tour, vous infectera de vermine, et, si vous lui tendez deux pence au lieu de les lui jeter, il vous touchera la main pour vous donner la gale.
Je vais au Gaity’s theatre; et vous?
Les abords du théâtre sont encombrés de mendiants ; que la police éloigne sans grands efforts, mais qui reviennent sans cesse. Les spectateurs arrivent : les femmes, enveloppées dans des sorties de bal, juchées sur des hack-cars sautent légèrement à terre; les hommes sont en habit et en cravate blanche.
A l’intérieur, beaucoup de jolies femmes, tailles ■ plates, corsages sans saillies. Toilettes criardes de ; plusieurs couleurs, aux tons heurtés, des toilettes ; anglaises, enfin.
On donnait la Vie à Londres, adaptation de la Vie parisienne. Les acteurs jouaient mal et chantaient de même. L’aspect de la salle était plus intéressant que la vue de la scène.
Nous sortons avant la fin. Les mendiants se pressent toujours aux abords du théâtre; de temps en temps, un passant jette deux pence par terre, et aussitôt la tourbe immonde de se précipiter en criant; tous se disputent, s’injurient et se frappent.
Dans les rues, les magasins se ferment, les promeneurs deviennent rares. A travers les grandes glaces des bars, on aperçoit des ombres informes;
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par les portes, à chaque instant poussées, arrive une odeur forte, une vapeur alcoolique, humide, épaisse, et la lueur crue du gaz trace sur le pavé boueux de longues traînées de lumière.
Une marchande de noix a déposé sa marchandise à l’angle d’une rue borgne; c’est une effroyable mégère. Elle crie à tue-tête pour appeler les chalands, puis se tait tout à coup, et, quand passent devant elle certains individus à figures connues, sans doute, le bras tendu, elle désigne une lueur tremblotante qu’on devine dans le brouillard.
Cette lumière est celle de la boutique ambulante d’un marchand de savon. Il est vêtu d’une longue houppelande rapiécée, coiffé d’un chapeau bossué, et cependant n’a pas l’air misérable. Son regard est fureteur et inquiet. Il fait son boniment d’une voix basse et sourde, et regarde attentivement les clients qui défilent rapidement devant lui. Nous nous présentons à notre tour. Le marchand nous adresse la parole en irlandais; nous ne comprenons pas et grommelons quelques mots. Il se fait tout à coup autour de nous un profond silence. Nous avons comme le pressentiment d’un danger. L’étrange marchand reprend alors, sur un tout autre ton, avec un accent américain très-prononcé : Vous êtes Français, monsieur? et il nous tend un petit paquet en forme de pain de savon.
Un coup de sifflet a retenti : les lumières sont éteintes, boutique, étal, marchand, marchande, tas de noix et clients, tout a disparu, et c’est à peine si nous entendons au loin le bruit assourdi de pas
pressés, pendant que, de Pautre côté, débouche en | courant un détachement de policemen. |;
Le petit paquet qui nous avait été remis était une |publication d’un chef de la terrible land-league qui agite Plrlande. Sur la couverture, une bière, des ossements en croix. A l’intérieur, un récit des événements qui se passaient alors dans les comtés de Cork et de Gall’way, un appel à la violence. Le tout écrit en dialecte assez difficile à comprendre exactement.
Nous entrons dans un bar avec une légère appréhension; l’heure est avancée, et il nous semble que le nombre des policemen diminue dans la rue. Près de l’entrée, se tient un être grotesque, à la figure joviale; il tend la main aux passants et leur ouvre la 1 porte. Le bar est presque plein ; notre entrée semble inaperçue. |
Bien différents des bars anglais, qui sont toujours silencieux, propres et bien ordonnés, les bars fréquentés par les Irlandais sont bruyants, malpropres ; et médiocrement tenus. Les querelles y sont fréquentes, et le bruit, le tapage, fait souvent irruption dans la rue. La salle est longue et étroite; le comptoir règne dans presque toute la longueur. Au milieu, bien en vue, s’étalent les portraits d’O’Gonnell et de Parnell. L’odeur du tabac et de Palcool prend à la gorge.
Un buveur chante, en brogue, une chanson irlan- ' daise qui a grand succès. Un homme cherche à em- | brasser une femme qui se défend mollement. Il n’y
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