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LES BARS

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a pas de sièges ; tout le monde est debout. Ces gens sont des ouvriers ayant fait une bonne journée, des cochers de voitures de place, des garçons de magasin, des domestiques. Ils viennent, la tâche quotidienne remplie, boire quelques verres de gin ou de whisky. Beaucoup, évidemment, ne seront pas assez solides pour regagner leur logis.

Un mouvement se produit : deux soldats en permission viennent d’entrer. Ils appartiennent à ces régiments d’highlanders qui, pour ne pas offenser la pudeur anglaise, ont été obligés de cacher leurs genoux dans un pantalon à quadrilles écossais du plus grotesque effet. Ils s’approchent du comptoir; on leur fait place, plus même qu’il n’est nécessaire. Les bar-maids les regardent, croisent les bras et leur tournent le dos; c’est le maître de l’établissement qui s’approche lui-même pour les servir. Les deux soldats se consultent et sortent. Nous nous attendions après leur départ à quelque explosion de colère, de menaces; pas du tout, l’incident passe inaperçu, les choses reprennent leur cours. Des incidents de cette nature se sont si souvent reproduits, qu’ils ont perdu de leur importance et de leur intérêt. Les magasins et les bars où les soldats et les gens de police sont sûrs d’un bon accueil portent, paraît-il, un signe extérieur.

Il n’y a pas longtemps que la présence d’un soldat ou d’un propriétaire dans un lieu public était l’occasion d’une rixe; ces faits sont, momentanément, devenus assez rares dans l’intérieur des villes.

Phœnix-Pîirk. — Lord Gavendish et Mr Burke. — Garrey et O’Donnell.

Le Phœnix-Park est une superbe promenade, située à Pextrémité de la ville. Elle comprend dans son enceinte la résidence d’été du vice-roi, plusieurs jardins, un champ de courses, des champs de manœuvre, d’exercices pour les troupes, des pelouses pour les fêtes foraines, les jeux de balle, de lawntennis, de polo, etc., des allées pour la promenade des voitures et des cavaliers; c’est le rendezvous de la société élégante et des gens sans aveu de la ville.

Le long des allées, au milieu des pelouses, sont plantés des bouquets d’arbres qui servent d’abri aux vagabonds et dont, par suite, le voisinage n’est pas toujours sûr. Des policemen à pied et à cheval veillent à la sûreté des promeneurs; ce soin n’est pas superflu; il est souvent insuffisant.

C’est dans Phœnix-Park qu’ont été assassinés, en plein jour, lord Gavendish, secrétaire général, et Mr Burk, sous-secrétaire du vice-roi.

Le samedi 6 mai 1882, vers cinq heures du soir, lord Gavendish et Mr Burke quittèrent le château de Dublin pour se rendre au pavillon de Phœnix- Park, résidence d’été du vice-roi, avec lequel ils devaient dîner.

Lord Gavendish partit à pied, Mr Burke monta

li dans un hack-car, fit une course en ville et rejoignit j lord Cavendish à la porte du parc. Mr Burke desj cendit de voiture, et tous deux continuèrent leur l chemin à pied. Comme ils approchaient de l’habitation et se trouvaient en face de la loge du gardien, ils furent dépassés par deux gentlemen montés sur des bicycles. Ils les suivaient du regard, lorsque j quatre individus sortant d’un massif d’arbres se je- I tèrent sur eux et les frappèrent de coups de poignard d’une façon si violente et si rapide qu’ils tombèrent sans pouvoir ni se défendre, ni appeler au secours.

Quatre ou cinq minutes plus tard, les deux gentlemen qui étaient allés sur leurs bicycles jusqu’à la colonne du Phœnix, rebroussèrent chemin et, passant dans l’avenue, trouvèrent les deux cadavres ; ils donnèrent l’alarme, et allèrent chercher du secours.

iUn marchand de parapluies qui travaillait et travaille encore tout près, une promeneuse qui traînait une petite voiture pleine d’enfants et passait près de j là, les nombreux promeneurs des allées voisines, j personne n’avait rien vu, rien entendu.

I Mr Burke était étendu sur une bordure de gazon,

I lord Cavendish se trouvait à quelques pas.

Ce double assassinat produisit la plus vive émotion dans toute l’Angleterre. La police du royaume entier fut mise sur pied; ses efforts restèrent longtemps infructueux.

Enfin, un vieux bonhomme, J. Fitzimons, vint, un des derniers jours du mois de décembre de cette même année, déclarer à la police qu’il avait trouvé

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dans le grenier de la maison de James Carrey, chez lequel il travaillait, six grands couteaux et un rifle.

Cette indication, bien vague, servit de point de départ à des recherches qui firent découvrir l’assassin. On surveilla la maison de Carrey, et l’on surprit sa femme, son fils et son frère au moment où ils essayaient de faire disparaître les armes signalées.

James Carrey fut arrêté chez lui le i3 janvier i883. On lui promit la vie sauve s’il dénonçait ses complices, et il entra immédiatement dans la voie des aveux, aveux tenus secrets jusqu’au jour du jugement, afin de permettre l’arrestation de tous les coupables et de protéger le dénonciateur contre leur vengeance.

Carrey était conseiller communal de Dublin; il possédait une certaine aisance. La maison qu’il habitait lui appartenait. C’est dans cette maison que se réunissaient les membres de la société secrète qui avaient accompli l’assassinat. Grâce aux indications très-détaillées qu’il donna, tous ses complices furent promptement arrêtés et passèrent en jugement, le i 5 février i883.

James Carrey était au milieu d’eux. Leur interrogatoire terminé, sur l’ordre du président, il quitta le banc des accusés et passa sur celui des témoins. Les accusés comprirent qu’ils étaient trahis, qu’il ne leur restait plus d’espoir; ce fut parmi eux un débordement de colère et de rage. Ils menaçaient Carrey, voulaient se ruer sur lui, luttant avec les policemen impuissants à les contenir. Il fallut que la

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troupe vînt aider la police; enfin le calme se rétablit, et Carrey prit la parole :

Dans le courant de novembre i88i, sont arrivés à Dublin, venant de Londres, deux individus, Walsh et Sheridan, déguisés en prêtres catholiques. Ils apportaient de Fargent et les instructions de celui qu’ils appelaient le numéro un. Ils étaient chargés de choisir dans les rangs des fenians deux cent cinquante hommes déterminés qui devaient former les invincibles Irlandais. Ces invinciblesavaient pour tâche le renversement delà tyrannie et l’assassinat des tyrans.

Walsh et Sheridan se mirent immédiatement en rapport avec les quatre chefs fenians de la direction de Dublin. Le corps des invincibles fut promptement constitué, et alors arriva le personnage appelé le numéro un. Il était porteur d’une lettre de crédit considérable et, à différentes reprises, remit aux conjurés des sommes de cinq cents et de mille francs.

La première victime désignée aux coups des invincibles par le numéro un fut Mr Forster, le prédécesseur de Mr Burke. A trois reprises, les tentatives dirigées contre lui avortèrent : la première fois, parce que le signal de l’attaque n’avait pas été donné à temps; la seconde fois, parce qu’au moment où il allait arrêter son cab, on entendit les chevaux des constables à cheval; la troisième fois, parce qu’il s’endormit dans son wagon et ne descendit pas à la station où il était attendu. Mr Forster ne connut ces diverses tentatives et leur avortement que par l’instruction du procès.

Mr Burke ayant remplacé Mr Forster, c’est lui

que les assassins se décidèrent à frapper. Un ouvrier, Joseph Smith, qui avait travaillé au château et qui, par suite, connaissait très-bien le sous-secrétaire, fut chargé de porter le premier coup. Il n’était pas alors question de lord Gavendish, et il n’a été frappé que parce qu’il a voulu venir au secours de son ami.

Carrey reconnut tous les accusés présents comme ayant été membresde l’association des « Irish invincibles » et ayant pris part aux assassinats de Phœnix- Park.

Le procès établit la part de responsabilité qui incombait à chacun d’eux. Les plus coupables furent condamnés à mort et exécutés.

On avait promis la vie à Carrey; mais la réalisation de cette promesse n’était pas facile, A Dublin, il était exposé à une mort prompte et certaine. Depuis le jugement, il habitait une maison gardée jour et nuit et savait quel eût été son sort s’il se fût aventuré dehors.

Carrey ne pouvait donc rester à Dublin; il n’eût pas été davantage en sûreté en Angleterre, en Europe, ni meme en Amérique. On se décida à l’embarquer, sous un faux nom, et à le transporter au Cap. Arrivé au Gap, il changea de bateau, monta sur le Melro^e-Castle qui devait le conduire à Port- Élisabeth.

L’association, trahie par Carrey, l’avait condamné à mort, et le bateau qui l’emmenait d’Angleterre en Afrique, emmenait en même temps 1’ « invincible», le bourreau chargé d’exécuter la sentence.

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Cet « invincible )> se nommait O’Donnell. L’occasion favorable à l’exécution de ses desseins fut longue à se présenter ; il dut attendre. Enfin, un peu avant d’arriver à Port-Elisabeth, O’Donnell s’approcha de Carrey isolé sur le pont, lui fit connaître la mission dont il était chargé; puis, tirant son revolver, il lui cassa la tête.

O’Donnell se laissa arrêter; il fut débarqué dans la baie d’Algoa, et X Athenian le ramena à Southampton. Il arriva à Londres le i8 septembre 1 883, fut jugé et pendu le mois suivant.

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