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CHAPITRE III

LES FENIANS

Les fenians. — Asservissement de l’Irlande. — Édouard Bruce.

— Henri VIII. — Cromwell. — Partage des terres. —

Jacques II. — Le clergé protestant. — Swift. — Le docteur

Campbell. — Soulèvements de 1761 et de 1798.

L’asservissement de la « perle des mers », de cette belle race irlandaise si brave, si vive, si ardente, remonte au milieu du douzième siècle. Quelques faits de piraterie servirent de prétexte. Pour les punir, l’Angleterre fit couler des torrents de sang, et elle ne laissa échapper aucune occasion pour augmenter le poids des chaînes dont elle chargeait les vaincus (Hunning).

L’Irlande reconquit sa liberté avec Édouard Bruce d’Écosse qu’elle appela à son secours. Elle ne jouit pas longtemps de cette liberté, et en iSiy elle retombait sous le joug anglais.

Sous Henri VIII, l’Irlande refusa d’accepter la réforme. Soutenue par le Pape et les princes catholiques, elle tenta un nouvel effort, effort infructueux, qui irrita les vainqueurs, les rendit plus exigeants et plus durs.

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Henri VIII, Élisabeth, Jacques !**■ tentèrent suc- \\ cessivement d’expulser les catholiques d’Irlande et j de les remplacer par des presbytériens. Ceux-ci jouis- ( saient de toutes les faveurs, de tous les privilèges,

F! tandis que les catholiques étaient accablés de vexa-

tions et d’injustes traitements.

Il Ces malheureux, poussés à bout, usèrent de terri- ■ blés représailles et se vengèrent des protestants par un effroyable massacre.

Il Après l’exécution de Charles I®'', Cromwell dé-

I ^ barqua en Irlande à la tête d’une armée. Les soldats anglais se livrèrent à des excès dont le prédicateur |! Hugh Peters rendait compte en ces termes :

; « Nous sommes maîtres de Trelagh; nous n’avons

Il épargné personne et avons tué trois mille cinq cents ' ennemis. »

Il Les prisonniers furent réduits en esclavage ; Crom- I well les donna à ses amis, comme il leur donna des i chevaux et des terres.

I Les Anglais se partagèrent les terres fertiles, et l’on i parqua les Irlandais dans la stérile province de Con- ' naught, avec interdiction d’en sortir. Une condition ‘ expresse imposée par les conquérants à ceux qu’ils ■ avaient gratifiés d’une partie du sol conquis fut de S ne jamais l’aliéner d’une façon quelconque en faveur i d’un catholique.

I Les troupeaux avaient été détruits, les moissons j foulées aux pieds des chevaux; cinq cent mille Irlandais avaient été tués, cent mille avaient été ré- I duits en esclavage.

I Jacques II, chassé d’Angleterre, favorisa un sou-

lèvement. Guillaume écrasa les rebelles, et sa victoire fut le signal de nouveaux massacres, de nouvelles déprédations. Les oppresseurs surchargèrent les Irlandais de taxtes et d’impôts. Les redevances qu’ils devaient acquitter en faveur du clergé protestant étaient énormes; on les obligea à subvenir à tous les frais d’un culte qui leur était odieux. L’exportation du blé, du bétail, fut interdite aux catholiques ; on agita même la question de leur ôter le droit de pêche. Les mariages entre protestants et catholiques furent déclarés nuis.

Le code que promulguèrent les vainqueurs donnait une prime au prêtre apostat, au traître qui livrait un proscrit, au fils, à la femme du catholique s’ils consentaient à abjurer. Le fils catholique devenu protestant ne pouvait être déshérité par le père. La femme convertie était déliée du serment de fidélité conjugale.

L’unique moyen d’existence laissé aux indigènes fut la faculté de louer les terres dont ils avaient été propriétaires : « J’ai traversé ce pays, disait Swift, <c en lyiS-iySo, j’ai vu des champs incultes, des (( bouges misérables, des habitants à la figure hâve, « des hommes semblables à des animaux, des fem- « mes à demi nues, des enfants ayant faim, et je (( n’ai pu reconnaître cette terre autrefois si fertile,

U au ciel si clément, ces hommes au naturel heu- (f reux, bons et doux. »

Un peu plus tard, le docteur Campbell écrivait, à son retour d’Irlande : « En ce pays, les habitants ne « sont vêtus que de haillons ; on n’y rencontre que

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(( des misérables et des mendiants. Leurs cheveux, (c leur barbe, cachent les traces repoussantes des (( scrofules et du scorbut. Toucher ces êtres, c’est (( s’exposer à être atteint de la contagion des ma- (( ladies dégoûtantes qu’engendrent le vice et la mal- (( propreté. »

Arthur Young ajoute : « La conduite du gentil- (( homme vis-à-vis du prolétaire est odieuse; il lui (( refuse toute justice, fait de sa puissance le plus (( infâme abus, et cependant, malgré tant de mi- « sère, la population augmente dans d’étonnantes I (( proportions. »

Et Swift, montrant cet accroissement de pauvres et de mendiants dont la charge inquiétait l’Angleterre, proposait d’engraisser les enfants au-dessous de dix ans, de les faire cuire et d’en nourrir les parents.

Un soulèvement général marqua l’année 1761. Des bandes armées parcouraient les provinces, brûlaient les maisons, ravageaient les champs, égorgeaient les bestiaux et torturaient les femmes et les enfants. Ce soulèvement fut promptement étouffé. Les vainqueurs usèrent de représailles terribles : les têtes tombèrent par milliers.

Les pauvres « paddy », un instant terrifiés, relevèrent la tête en 1798, la grande Révolution allait leur venir en aide, pensaient-ils. L’île tout entière se souleva ; les bandes armées la parcouraient en tous sens, semant sur leur passage la terreur et la mort. Mais aucun secours ne vint à l’aide des révoltés, et, comme les précédentes, cette tentative demeura inutile.

Cette fois, à la mort, à la déportation, l’Angleterre ajouta un châtiment qui, plus que tout autre, devait être ressenti par un peuple aussi patriote que le peuple irlandais : elle supprima le Parlement national qu’avait, jusqu’à ce jour, conservé l’Irlande.

Les membres du Parlement votèrent eux-mêmes l’annexion, et ce vote coûta, dit-on, 1,260,000 £ à William Pitt.

L’Irlande ne désarma pas; elle continua la lutte, fatigant ses oppresseurs, les empêchant de jouir du fruit de leurs déprédations et attendant l’heure de la vengeance.

Causes de la situation de l’Irlande. — La division territoriale.

— Les cottiers. — La religion. — O’Gonnell. — L’association. — Rejpeal ofthe union. — Les meetings.

La déplorable situation dans laquelle se débattait l’Irlande tenait à deux causes : à l’administration, à la religion.

L’administration laissait la population en proie à la plus effroyable misère; les privilèges accordés aux protestants froissaient les légitimes prétentions des catholiques.

Les puritains établis dans le pays depuis le protectorat de Gromv^ell détenaient entre leurs mains toute la propriété foncière. La clause qui leur enlevait le droit d’aliéner tout ou partie de leurs biens en faveur des catholiques avait toujours été main-

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tenue. La rigoureuse application de cette clause divisait la population en deux castes ennemies : les envahisseurs, propriétaires du sol; les habitants originaires soumis aux premiers, desquels ils tenaient leurs moyens d’existence.

I La haine et l’hostilité qui séparaient ces deux partis rendaient tout rapprochement impossible. Les rapports entre le propriétaire et le fermier se bornaient pourTunàla réception du prix de fermage, pour I Tautre à son payement. Le propriétaire s’occupait I peu du moyen d’améliorer ses terres. Il ne tenait pas j à conserver ses fermiers, puisqu’il était sûr de leur j trouver facilement des successeurs. Quant au ferj mier, il n’avait nul intérêt à réaliser des perfectioni nements, à augmenter des revenus dont il ne devait I pas profiter, et, de part et d’autre, toutes choses restaient dans une situation déplorable.

L’Irlande, en 1820, comptait environ soixantedix mille fermes; sur ce nombre, cinquante mille, I au plus, avaient sept hectares d’étendue et pou- I vaient assurer l’existence des fermiers. Ceux-ci >1 employaient, pour les aider dans leurs travaux de culture, des cottiers (de cot, chaumière}, aux- ' quels ils accordaient, comme salaire, les produits d’un champ.

I La situation de ces cottiers était des plus miséra- I blés. Ils construisaient eux-mêmes les huttes sous j lesquelles ils vivaient pêle-mêle avec les animaux.

! Ils ne se nourrissaient que de pommes de terre.

^ Quand la récolte manquait, ils étaient en proie aux I horribles tourments de la faim.

Un grand nombre de propriétaires, reconnaissant' que rélevage du mouton leur donnait un revenu supérieur à celui de la culture des terres, avaient renvoyé leurs fermiers. Les propriétaires n’habitant pas leurs terres en dépensaient les revenus au dehors. Tout ce que produisait l’Irlande, pays éminemment, agricole, était perdu pour elle.

Au commencement du siècle, sur huit millions / d’habitants que comptait l’Irlande, sept millions étaient restés fidèles à la religion catholique. v

La religion catholique était en rapport avec leur ‘ nature, leur caractère, leurs sentiments. Ils ne voulurent jamais l’abandonner. La pression exercée sur eux, les traitements les plus injustes et les plus ; odieux, ne purent les faire renoncer à leur foi. C’est ainsi que, jusqu’en ces derniers temps, ils durent payer aux ministres protestants une dîme exorbi- j tante, pendant que les prêtres catholiques ne rece- ; vaient de l’État qu’une rémunération insuffisante. S Le soulèvement de 1798 avait eu pour résultat • immédiat la suppression du Parlement libre, que ^ ; l’Irlande avait conservé jusqu’à ce jour, et rappli-| cation du bill de coercition, qui soumettait l’Irlande ' à des mesures exceptionnelles.

La mise à exécution de ces sentences augmenta la haine entre les deux partis en présence; des y deux côtés, on se préparait à la lutte. Les Ir-v. landais espéraient que l’énergie du désespoir leurj donnerait la victoire; les Anglais voulaient en finir une bonne fois avec des rebelles dangereux. yM

C’est à ce moment que parut O’Connell. Un duel»

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récent, dans lequel son adversaire avait succombé, venait d’appeler sur lui l’attention publique. Né en Irlande en lyyS, élevé en France dans les collèges catholiques de Saint-Denis et de Saint-Omer, il en avait rapporté des idées nobles et généreuses, et rêvait de rendre sa patrie indépendante, calme et heureuse.

Avocat à Dublin, vivant au milieu de ses compatriotes, il était chaque jour témoin de la lâche oppression dont ils étaient victimes. Au tribunal, en ville, dans toutes les réunions quhl pouvait provoquer, il flétrissait courageusement l’oppresseur,

J appelant sur lui la vengeance de Dieu et celle des hommes.

Sa première œuvre (i 823) fut la création de P « Association », dans laquelle, cédant à un admirable élan, l’Irlande entière s’enrôla. Il réunit ainsi des éléments épars, des volontés, des ardeurs dispersées, et se mit à leur tête.

Reconnu comme chef de l’Association, il réclama le (( repeal of the union», c’est-à-dire la séparation de l’Irlande et de l’Angleterre, la restitution à l’Irlande de son Parlement libre, qu’elle avait possédé près de six cents ans : cri de guerre qui retentit dans tous les cœurs irlandais, signal d’une lutte qui ne s’est pas éteinte et qui vient, après un demi-siècle, de se réveiller plus vive et plus ardente.

A ce cri, à ce signal attendu, l’Irlande s’émut; une agitation extrême se répandit d’un bout à l’autre de l’île. Les fermiers et les cottiers se réunirent dans une haine commune contre leurs proprié^

taires, haine si violente que rien ne pourra désormais ni la calmer, ni Péteindre. Le clergé fit cause commune avec la population irlandaise, Pexcita, la poussa en avant, et l’Angleterre vit s’allumer une guerre civile qui Pa souvent menacée jusqu’au cœur même de Londres.

O’Connell voulait obtenir pour l’Irlande la restitution de sa liberté; mais il lui répugnait d’avoir recours à la violence et de verser le sang. Il organisa des meetings, des assemblées populaires, dans lesquels il réunissait ses adhérents, les membres de l’Association. Ces meetings comptèrent tous les habitants catholiques. Ils furent pour O’Gonnell l’occasion de véritables triomphes. La fougue de son éloquence, l’emportement de sa parole, les images saisissantes que lui inspirait son patriotisme, transportaient ses auditeurs. Il réunit souvent ainsi cent mille auditeurs, parfois cinq cent mille; et à Tava Hill, on en compta, dit-on, un million.

Ces masses énormes, entraînées par sa déclamation passionnée, exagérée, lui obéissaient si aveuglément que ces misérables, dénués de tout, trouvaient les ressources nécessaires au fonctionnement de l’Association, deux pence par semaine. De ces ivrognes, il obtenait l’abstinence, et, la veille d’une élection, il lui suffit de défendre à tous les membres de l’Association de s’enivrer, pour que le lendemain les bars fussent déserts et que pas un Irlandais ne bût un verre de whisky.

Ce pouvoir sans bornes, cette influence sans limites aux mains d’un homme comme O’Connell créaient

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pour l’Angleterre un danger qui lui paraissait bien plus redoutable que ne l’eût été une émeute.

Arrestation d’O’Connell. — Son élection au Parlement (182g).

— Church bill. — L’Irish coercion (i833). — Poor bill (i838).

— Smith O’Brien, — ■ L’émigration (1847).

Le ministère anglais s’émut d’une situation aussi grave et prit un parti extrême. O’Connell et son fils furent arrêtés la veille d’un meeting dans lequel devaient être prononcés des discours encore plus violents et plus menaçants que les précédents. O’Gonnell passa devant un jury intimidé et corrompu qui le condamna à deux ans de prison et cinquante mille francs d’amende. Il en appela, et la Chambre des lords l’acquitta.

La loi interdisait alors aux catholiques de Ihire partie du Parlement anglais. Malgré la loi, malgré •l’opposition la plus vive, O’Gonnell fut élu député au Parlement (1829); mais il refusa de prêter serment et ne put siéger.

Le gouvernement dut abolir cette loi de proscription et, par un « church bill », accorda aux catholiques des droits politiques égaux à ceux des protestants. O’Gonnell, élu de nouveau, occupa alors au Parlement la place qu’il conserva toujours depuis.

Le «church bill » mettait à la charge des propriétaires la dîme ecclésiastique protestante jusqu’alors payée par les fermiers. Il permettait donc d’amé-

liorer la situation des catholiques. Les fonds devenus libres furent employés à la création d’écoles.

La publication du a church bill » fit croire que Tère des concessions approchait, et qu’un apaisement pourrait se faire dans les esprits.

Malheureusement, cette ère de conciliation ne fut pas de longue durée; le gouvernement voulait éviter le retour des troubles et de l’agitation que causaient les meetings. Il annonça donc, dans le discours de la couronne prononcé à l’ouverture de la session de i833, qu’il allait demander au Parlement la mise en vigueur du (c coercion bill », loi de répression qui donnait au lord lieutenant de l’Irlande le droit de dissiper par la force toute assemblée, toute réunion publique.

Les ministères passaient, les sessions législatives se succédaient sans amener aucune amélioration dans le sort de l’Irlande, dont les souffrances s’accroissaient chaque jour. O’Connell s’épuisait à la tribune du Parlement en efforts infructueux. Il ne pouvait plus croire à la réalisation des promesses qui lui avaient été faites. Sans cesse de nouvelles difficultés surgissaient, de nouvelles complications rendaient la situation plus intolérable. O’Gonnell jugea le moment venu de remplacer les paroles par des actes, et, contrairement à cequhl avait précédemment dit et affirmé, il fit un appel à la violence et poussa son cri de guerre. « Repeal ,of the union », c’est-à-dire rétablissement du Parlement irlandais, ce fut là son mot de ralliement. L’agitation se répandit dans l’île avec une rapidité telle que le grand agitateur lui-même en

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fut effrayé. Elle dépassa en violence toutes celles qui avaient précédé. Des meetings monstres eurent lieu, sans interruption, malgré l’interdiction qui pesait sur eux. Le peuple prit les armes en plusieurs endroits, et les femmes se refusèrent à payer toute redevance et tout impôt.

O’Gonnell s’interposa, usa de son influence toutepuissante pour éviter l’effusion du sang. Il était revenu au rêve de ses débuts, l’Irlande libre ne devant le triomphe de ses droits qu’à des moyens pacifiques. Ce mouvement, dont les débuts effrayants firent croire à une révolution, ne produisit que des actes de violence isolés et sans portée; il fut noyé dans les paroles des orateurs des meetings.

O’Connell fut victime de son amour de la légalité. Les temporisations qu’il avait tant préconisées lui furent fatales. Arrêté, emprisonné, il ne put recouvrer la liberté qu’en réclamant l’intervention de la Chambre des lords, de cette Chambre qu’il avait, quelque temps auparavant, « comparée à un troupeau de porcs dont le président était le porcher w. Echantillon de l’éloquence avec laquelle il dominait les masses. La Chambre des lords déclara son arrestation illégale; mais elle maintint l’interdiction des assemblées populaires.

Une telle déception succédant à de telles espérances, répondant à de si grands efforts, fut fatale à l’Association et amena une scission parmi ses membres. Les plus fougueux élirent pour chef Smith O’Brien, qui proclamait ouvertement la nécessité d’avoir recours à la violence et à la lutte à main ar-

mée. Les plus calmes, les plus patients restèrent dévoués à O’Connell.

Deux partis se partagèrent l’Irlande. Cette division compromit la cause de son indépendance et amena de déplorables luttes intestines que seule la mort d’O’Connell (1847) fit cesser.

Pendant ces dissensions, attisées par le cabinet anglais, de mauvaises récoltes survenues deux années consécutives aggravèrent la situation des Irlandais. Une nouvelle loi sur les pauvres permit à peine de soulager les besoins de la plus poignante misère. Cette loi mécontenta les propriétaires et les rendit plus exigeants. Ils augmentèrent le nombre des fermiers et diminuèrent, par conséquent, la surface des terres livrées à chacun.

Les « paddy » n’avaient pour se nourrir d’autres ressources que la culture de la terre. Une maladie des pommes de terre détruisit tout espoir de récolte en 1847 et causa une effroyable famine. Un million d’individus périrent de faim, et les pauvres a paddy », ne trouvant plus chez eux les ressources nécessaires à leur existence, se résolurent à émigrer.

Pendant les années 1846 et 1847, cette émigration atteignit un chiffre tellement considérable qu’elle reçut le nom d’ a Irish exode ». On eût dit l’émigration d’un peuple entier. La grande masse des émigrants se dirigea vers les États-Unis. Elle y forma unecolonieirlandaisequidonna naissance à une«Association » nouvelle, unie de cœur et de sentiments à 1’ « Association » d’Europe.

Tant que vécut O’Connell, il soutint, par son in-

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fluence et le prestige de sa parole, les masses populaires portées à la révolte; mais à peine eut-il disparu, que le mouvement révolutionnaire recommença et reprit toute sa violence.

Une première tentative de soulèvement eut lieu en 1848, après la révolution française. Ce mouvement fut promptement étouffé. D’autres soulèvements partiels se succédèrent presque sans interruption et maintinrent l’île dans un état continuel de révolte et de lutte.

Apparition des fenians (1861). — John O’Mahony. — Stephens.

— Congrès de Chicago (i863). — Ulrish people. — L’organisation des fenians. — Les soulèvements de 1864 et 1866.

— Chester et Killery.

En j86i, un nouvel élément révolutionnaire fit son apparition en Irlande, élément bien plus grave, bien plus terrible que tous les précédents.

Les Irlandais émigrés en 1847 avaient, eux aussi, fondé, comme nous l’avons dit, une « Association » rattachée à F « Association » d’Europe. Les nouveaux associés prirent le nom de fenians et résolurent de délivrer l’Irlande, de l’arracher à la tyrannie de ses oppresseurs.

Ce nom de fenians venait des anciennes tribus celtiques qui avaient formé la population aborigène de l’Irlande. Le chef le plus célèbre de ces tribus était Fioni ou Fiona. Les bardes avaient célébré ses exploits et conservé son souvenir. L’Association

nouvelle, s’inspirant de la vieille haine des Celtes et des Saxons, prit le nom de ce chef glorieux comme signe de ralliement.

La possession de Tlrlande, la Pologne anglaise, était pour l’Angleterre une nécessité politique telle qu’aucun sacrifice ne devait lui coûter pour se l’assurer.

La lutte entre les deux peuples reprit donc toute son ardeur, toute sa violence. Les malheureux « paddy )), exaspérés par les souffrances, la dureté de leurs vainqueurs, reprirent les armes et voulurent de nouveau combattre pour leur religion et leur indépendance nationale.

L’Angleterre avait, lors de la guerre de sécession, paru donner son appui aux États du Sud. Cette attitude de sa part avait indisposé les États-Unis du Nord. Les Irlandais crurent cette circonstance favorable à leurs desseins. Les fenians se mirent à l’œuvre et ourdirent leur première conspiration (1861-1862).

John O’Mahony fut reconnu comme chef des fenians d’Amérique; James Stephens, comme chef des fenians d’Irlande. Les chefs subalternes portaient le titre de chefs centres et centres.

Un congrès eut lieu à Chicago, en novembre i863; il révéla l’existence et l’organisation du fenianisme.

L’organe du nouveau parti, Vlrish people, fut créé à Dublin à la même époque. .

Le nombre des adeptes augmentait rapidement; ils se recrutaient exclusivement parmi les artisans, les ouvriers des villes et des campagnes. Les mem-

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bres du clergé et les bourgeois étaient exclus; beaucoup s’étaient soumis aux conquérants.

Les fenians étaient bien d’accord sur le but à atteindre, les moyens à employer; mais le manque d’argent, le manqued’armes, paralysaient leur action.

Les Irlandais émigrés en Amérique s’y étaient enrichis. Ils étaient restés « paddy » au fond du cœur. Ils se souvenaient du toit natal d’où ils avaient été expulsés. Ils se rappelaient leur désespoir quand il avait fallu partir, dire adieu à tout ce qu’ils aimaient. Ils voulaient venir en aide à leurs frères d’Europe et envoyèrent les fonds nécessaires. L’Association acheta des armes et compléta son organisation.

Elle comptait quatre classes :

La classe A. Les colonels commandant chacun un bataillon de plusieurs centaines d’hommes;

La classe B. Les capitaines commandant chacun une compagnie de cent hommes;

La classe G. Les sergents commandant des escouades de dix et vingt hommes ;

La classe D. Les simples soldats.

Les armes recueillies étaient insuffisantes pour un aussi grand nombre d’individus. Chacun s’arma comme il put : de piques, de lances, de sabres ou de fusils. Un forgeron de Dublin avait acquis une grande habileté dans la fabrication des piques et en livrait des quantités énormes.

La fin de la guerre de sécession laissait sans emploi un grand nombre d’Irlandais, soldats aguerris et habitués au feu. Tous s’enrôlèrent parmi les fenians et formèrent le noyau d’une utile réserve.

Quand Stephens crut le moment favorable arrivé, il prit ses mesures, et la révolte éclata en septembre 1864. Mais le secret des conjurés avait été trahi. La police prévenue était sur ses gardes et agissait en conséquence. Le 16 septembre, lord Wadehouse, lieutenant de la Reine, suspendit la publication de VIrish people et appliqua à l’Irlande des mesures de répression analogues à celles de notre état de siège. Des troupes arrivèrent de Londres; des bâtiments de guerre parurent dans les baies de Cork et de Gal’way. Stephens avait pu s’échapper ; sa tête fut mise à prix (200 £). Il fut arrêté dans une villa des environs de Dublin.

La liste des conjurés avait été saisie dans les bureaux de VIrish people. Elle permit de connaître les chefs de l’insurrection. Leur procès s’instruisit rapidement, et tous subirent des condamnations variant de sept à vingt ans de détention. Stephens avait pu s’évader.

Les Irlandais d’Amérique n’avaient pas pris part à ce mouvement. Ils ne voulurent pas cependant rester en dehors de l’action, et créèrent, de toutes pièces, une république irlandaise qu’ils expédièrent en Europe. Ils avaient nommé des ministres et un président dont le premier soin fut de lever des impôts. Ces impôts produisirent, pour un seul mois, la somme de 5,3oo,ooo. francs. Stephens, qui était passé en Amérique, fut nommé chef de l’expédition. Il débarqua en Irlande et y implanta le gouvernement qu’il avait amené tout prêt avec lui.

Les émissaires envoyés en avant débarquèrent

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i dans les premiers mois de i865. Leur maladresse, :j leur jactance éveillèrent l’attention. Les côtes furent surveillées par des croiseurs; on prit à l’intérieur ( des mesures énergiques, et encore une fois la tenta- ; tive avorta.

Ces deux échecs successifs refroidirent un peu l’ar- ;i| deur des fenians; mais le calme ne fut pas de longue )j durée, et, dès la fin de i865, Stephens convoquait, à 1 New-York, un meeting de centres fenians. j Dans cette réunion, Stephens offrit de se rendre î en Angleterre et de se livrer lui-même à ses ennemis.

; ' Sa condamnation et son exécution étaient certaines; f sa mort éveillerait le sentiment patriotique de l’ir- £ lande et serait ainsi le signal d’une nouvelle révolte.

Ce noble sacrifice fut refusé d’un commun accord;

!■ on se résolut à recommencer la lutte; mais, cette fois, au lieu d’attaquer l’Angleterre en Irlande, on ,j l’attaquerait chez elle.

j . Dublin devait fournir 16,000 fenians, Cork j 10,000, Galway i 5,000. Chester fut choisi comme q point de ralliement. Les conjurés voulaient se rendre maîtres de la citadelle et s’emparer des armes et des provisions qu’elle contenait.

Chester est le point de jonction de toutes les voies ; ferrées qui, d’Angleterre, se dirigent vers Holy-

IHead, point d’embarquement des paquebots allant à Dublin. Chester possède une citadelle dans laquelle sont déposées les armes du corps des volontaires. Le plan des conjurés consistait à occuper la citadelle, à s’emparer des armes, à les conduire à Holy-Head et, une fois-là, à les charger sur un des paquebots qui

attendent Parri vée des trains, et qui les eût transportés i à Dublin. i

L’entreprise paraissait d’une extrême simplicité. i

Comme toujours, la tentative échoua par la faute des conjurés. Avant le jour fixé, ils arrivèrent à Chester en trop grand nombre. Leurs allures tapageuses, leur mauvaise tenue donnèrent l’éveil. Des troupes furent mandées. Elles arrivèrent pendant la nuit du II février 1866, et l’opération perdit toute chance de succès.

Le mouvement tenté sur Chester ne devait pas être isolé; il se rattachait à une action générale qui de- | vait se propager en Irlande. Dans cette même nuit du 1 2 au 1 3 février, pendant laquelle avortait le coup de main de Chester, une bande de huit cents hommes essayait de s’emparer de Killery. Les émeutiers étaient bien armés, pourvus de munitions; ils marchaient en bon ordre. Ils détruisirent sur leur passage les lignes télégraphiques, s’emparèrent d’un I poste de gardes-côtes, blessèrent l’officier qui le com- 1 mandait et se dirigèrent rapidement vers Killery. , En approchant, ils se trouvèrent en face d’une compagnie de marins débarqués d’un bâtiment de guerre et envoyés à leur rencontre. Les fenians, mal aguerris, ne purent résister à une troupe régulière, et prirent la fuite.

Ces deux soulèvements simultanés, quoique suivis d’un échec, montrèrent quelle était la force d’organisation des fenians. Ils prouvèrent également combien grande était l’erreur de ceux qui croyaient à la ruine de l’association et à la dispersion de ses mem-

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bres. Il fallait, au contraire, reconnaître ses progrès. L’agitation avait franchi ses premières limites. Elle I ne bornait plus, maintenant, son action à Cork et à 1 Dublin. On signalait sa présence à Londres et à Lij verpool. Si l’on voulait l’empêcher de se propager, il fallait mettre en œuvre une surveillance de plus en plus active, une répression de plus en plus

severe.

j Agitations partielles. — Attentat de Manchester. — Exécution 1 des coupables. — ^ Attentat de Clarkenwall, 1867. — Période I de calme. — Disette. — Parnell.

Le reste de l’année i866, bien qu’agité par des soulèvements partiels, s’écoula cependant sans troujbles sérieux. Les émeutiers n’obtinrent aucun succès, même passagers, et cependant leur courage, leur persistance, restèrent les mêmes. Battus un jour, ils disparaissaient pour quelque temps, et, tout à coup, jrallumant la lutte agraire, commettant des crimes fépouvantables, ils se présentaient sur un autre point, jse montraient plus fougueux, plus intraitables et plus jviolents.

I Dans l’espoir d’en finir, le gouvernement résolut jie donner à la répression des mouvements de Ghester bt de Killery un appareil redoutable, propre à frapper l’esprit des fenians, à leur inspirer, dans 'avenir, une crainte salutaire.

Une commission avait été nommée pour juger les

coupables; elle s’érigea en tribunal extraordinaire qui siégea à Cork, au milieu d’un grand déploiement i de troupes.

Deux chefs, Mac Affesdy et Moriarty, furent con- j damnés à mort. L’opinion publique, qui avait ré- | clamé un châtiment exemplaire, s’émut à l’idée de I voir la peine de mort rétablie en matière politique. Le gouvernement céda à la pression de la presse, et la. peine de mort prononcée contre les condamnés fut commuée en celle des travaux forcés.

Le calme relatif de la fin de 1866 se continua pendant une grande partie de 1867. A peine fut-il interrompu par la découverte d’un complot, l’avorte- [ ment d’une tentative de soulèvement, faits isolés, ' sans grande importance. On était tenté de croire à la disparition des fenians, quand, dans la nuit du i3 au 14 septembre 1867, la police arrêta, dans les rues de Manchester, quatre hommes d’allures suspectes. Deux d’entre eux parvinrent à s’échapper; les deux autres, maintenus en état d’arrestation, furent reconnus pour être le colonel Kelly et le capitaine Doisy, officiers américains de l’armée de Stephens.

Leur arrestation fut maintenue, et l’on instruisit leur procès; mais, durant le trajet du tribunal à la prison, la voiture cellulaire qui les transportait est attaquée par une bande de gens armés et masqués. Plusieurs constables et hommes de l’escorte sont tués ou blessés dans la bataille. Les prisonniers délivrés ne purent jamais être repris.

Les auteurs de ce nouvel attentat furent découverts ;

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et passèrent devant la justice : trois furent condamnés à mort, les autres aux travaux forcés.

L’inquiétude régnait alors, non plus seulement en Irlande, mais dans toute l’Angleterre. L’émotion, la panique, n’eussent pas été plus grandes si une armée française avait débarqué sur les côtes. Toutes les villes craignaient, chaque jour, un nouvel attentat, A Londres, il avait fallu prendre des précautions exceptionnelles, et les armes des policemen avaient été chargées. Les troupes étaient consignées dans les casernes; les docks, les banques, gardés par des milliers de sentinelles.

Une troupe d’hommes du peuple se présenta au ministère de l’intérieur pour demander la grâce des condamnés. Ils ne furent pas reçus et se vengèrent en saccageant le ministère. Ce dernier attentat, dont on augmenta avec dessein l’importance, et qu’on attribua aux fenians, rendit impossible toute intervention efficace en faveur des condamnés. La justice dut suivre son cours.

Lè lendemain de l’exécution eurent lieu simultanément, à Manchester, à Londres, à Dublin, les protestations les plus violentes. A Dublin, la population parcourait les rues en promenant trois cercueils couverts de fleurs. Ces manifestations se reproduisirent à Glascov^, à Cork, à Limerick, à Leeds et à Waterford; elles prirent un tel caractère, que le gouvernement dut les interdire.

Les fenians n’étaient ni abattus, ni découragés. Deux des leurs, Burke et Casey, étaient enfermés dans la prison de Clarkenwall. L’association résolut deles délivrer.

Le i3 décembre 1867, dans Taprès-midi, des hommes suivaient la rue qui longe la prison du côté du mur d’enceinte où s’étendent les préaux qui servent à la promenade quotidienne des prisonniers. Ces hommes traînaient une charrette à bras chargée d’une barrique. Personne ne fit attention à eux. Ces hommes étaient des fenians exécutant les ordres de leurs chefs. Ils arrêtèrent leur voiture contre le mur de la prison, allumèrent une mèche adaptée à la barrique, sans que les passants, assez nombreux, se soient doutés de ce qu’ils faisaient.

Peu après, vers trois heures, retentit une effroyable détonation. Une partie du mur de la prison s’écroula, faisant une large brèche par laquelle il eût été facile aux prisonniers de s’échapper. Malheureusement, sur un avis secret parvenu au directeur, l’heure de la promenade des prisonniers dans le préau avait été changée, et le résultat de l’attentat fut la mort de quarante personnes tuées dans la rue et dans les maisons voisines, que la violence de l’explosion avait à moitié détruites.

En même temps, le public apprenait avec terreur qu’on venait de découvrir un complot ayant pour objet de faire sauter les usines à gaz, les gares, les édifices publics et les ponts de Londres, forfaits qui ne devaient recevoir un commencement d’exécution que seize ans plus tard.

Les coupables de l’attentat de Clarkenwall, chefs et complices, furent arrêtés : l’un d’eux fut condamné à mort, les autres aux travaux forcés.

Une période d’accalmie succéda à une telle suite

LES FENIANS

de troubles et de révoltes. On put de nouveau concevoir l’espérance de voir renaître la tranquillité. On déclara l’association des fenians anéantie, et, le 3 i juillet 1868, le discours de la couronne déclarait que les prisons ne renfermaient plus un seul fenian condamné ou poursuivi. Un peu plus tard, en 1871, une amnistie générale permit aux exilés et aux transportés de rentrer en Angleterre et en Irlande.

Nous Pavons déjà dit, l’Irlande est un pays essentiellement agricole. Les habitants vivent du produit des terres qu’ils cultivent. Quand ces produits manquent, ils n’ont pas les ressources nécessaires pour les remplacer et doivent endurer les horreurs de la faim. L’industrie est nulle ou à peu près : des cent filatures que possédait Dublin au commencement de ce siècle, quatre ou cinq à peine sont encore debout.

Plusieurs années de suite, les récoltes furent mauvaises. Les Irlandais souffrirent de la faim. Pressurés par leurs propriétaires dont ils ne pouvaient satisfaire l’avidité, ils se trouvèrent bientôt à bout de ressources.

Les meetings, les assemblées populaires avaient entretenu chez eux le souvenir des révoltes passées ; l’exemple donné par leurs pères devait leur profiter. Ils comptaient être plus heureux, et espéraient voir le succès couronner enfin leurs efforts.

Un député au Parlement, Mr Parnell, reprit l’œuvre laissée inachevée par O’Gonnell. Il réclama la séparation de l’Irlande et de l’Angleterre, et recommença l’agitation qu’on croyait éteinte.

Une nouvelle association fut créée; elle reçut le nom de land league, la ligue pour la terre. Les meetings recommencèrent; puis à la fois au nord et au midi, au centre de l’île, éclatèrent les incendies, se produisirent les assassinats. Les révoltés s’attaquèrent directement au pouvoir officiel, au pouvoir royal, et les attentats de Phœnix-park dépassèrent en audace ceux de Manchester et de Glarkenwall.

Cette persistance de la lutte de l’Irlande contre ses oppresseurs est étrange. Toujours vaincus, jamais découragés, on trouve constamment ces malheureux Irlandais prêts à la révolte et à la lutte. Leur haine, de plus en plus vivace, leur fait oublier leurs constantes défaites. C’est sur les lieux mêmes oü elle s’est produite qu’il faut aller pour comprendre ce qu’a été cette dernière lutte, pour en retrouver la trace et écouter les récits de ceux qui y ont assisté, qui peut-être y ont pris part.

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