CHAPITRE H
LA RÉSIDENCE
Les fortunes industrielles. — Stomiron house. — Notre installation.
L’Anglais n’aime pas habiter la ville; son séjour de prédilection est la campagne. C'est là seulement qu’il peut donner satisfaction à son goût pour les exercices violents, pour les « sports » de tout genre. Dès que l'homme d’affaires le peut, il quitte Londres, les grandes villes. Il fait volontiers de longs et pénibles voyages dont il ne ressent pas la fatigue.
La gentry passe à peu près toute l’année a la campagne, dans des résidences splendides, immenses, dont nous avons peu d'analogues en France. Des aarents, des amis forment une cour au chef de fanille, au fils aîné héritier de toute la fortune pa- :rimoniale.
C’est dans ces résidences qu’il faut pénétrer pour ;e faire une idée du luxe, du train de maison, de ’immense fortune des grandes familles. Luxe et for- :une qui lont un si triste contraste avec l'effroyable misère de la basse classe, dans les grandes villes.
A côté de la vieille noblesse, de tout temps propriétaire du sol, s’est, en ce siecle de progrès et de
travail, formée une aristocratie industrielle dont la puissance croît chaque jour.
Cette aristocratie naissante est sortie de la classe inférieure et, par ses efforts et son seul mérite, acon- ! quis une fortune qui peut lutter avec celle des fa- ■ milles aristocratiques. Ces parvenus, et nous employons ce mot dans sa bonne, dans sa véritable acception, n’ont pas la morgue excessive, puérile, de, la vieille noblesse. Ce sont toujours des hommes d’une grande valeur, d’un savoir étendu et d’une intelligence élevée. Des traditions que le temps conserve malgré tout les placent cependant, dans l’échelle sociale, à un degré inférieur, comme dignité officielle et comme prestige, à celui qu’occupe la noblesse de race. Le peuple, la basse classe, comme on dit ici, n’a pas pour eux les égards, le respect professé pour les c( noblemen ». C’est là un des signes les plus graves de l’abaissement du caractère national.
Un lord peut impunément frapper un ouvrier, un paysan; mais le patron, le chef d’atelier qui lèverait la main sur un de ses hommes le verrait aussitôt se révolter et se défendre. i
M. Rollov^^ a été un grand entrepreneur de travaux publics. A peu près retiré des affaires, il est aujourd’hui possesseur d’une immense fortune gagnée, à l’exécution de tous les grands travaux qui se sont: faits en Europe depuis cinquante ans. Il a été créé baronnet , est membre de la Chambre des communes et se repose de sa vie active et laborieuse. Il habite un magnifique château qu’il s’est fait construire dans le Denbighshire.
LA RESIDENCE
Nous avions, à plusieurs reprises, été en relation avec le fils du chef de la maison, M . Richard Rollow, qui, sur une moindre échelle, continue les travaux de son père. Bien des fois, avec une aimable insistance, il nous avait engagé à aller le voir dans la résidence paternelle de Stomiron.
Cette année, M. Rollow renouvela son invitation à l’occasion des féies du Christmas. Nous étions libre, et Tavant-veille du grand jour, nous descendions à la station de Pamrose, où nous attendait le coach de notre hôte.
Il fait froid, la neige est tombée la veille en grande abondance. Le temps cependant ne semblait pas plus brumeux qu’en automne et au printemps, et le soleil fait même un instant de louables efforts pour pa^ raître sur l’horizon.
Un intendant s’assure que les huit voyageurs attendus sont bien exactement arrivés. Chacun prend place. Malgré le froid, les femmes, les jeunes filles se juchent sur les banquettes. On entasse les bagages dans l’intérieur, et un superbe cocher, en carrik rouge, rend la main à ses quatre chevaux, qui partent au galop.
Subitement, le temps se couvre, la neige recommence à tomber. Personne néanmoins ne songe à quitter sa place et à chercher un abri à l’intérieur. Chacun déplie son manteau imperméable, s’enveloppe les jambes dans son plaid et, en riant et chantant, brave le froid et la neige.
Les chevaux courent à toutes brides; leurs sabots polis et luisants soulèvent des tourbillons blancs qui
sont faites cérémonieusement, régulièrement, précédées et suivies de vigoureux shake hands.
Nous traversons le hall, chauffé par un immense brasier de houille. Un grand escalier en chêne ouvragé nous conduit au premier étage. Notre nom est inscrit sur la porte d’une chambre. Un valet se tient ! sur le seuil de cette chambre, et M. Rollow, après nous avoir introduit, se retire discrètement pour nous laisser vaquer à notre aise aux soins de notre installation.
On apporte nos bagages; le valet de chambre les fait placer à l’endroit convenable; lui ne saurait, évidemment, soulever ni déplacer un fardeau; puis il se dispose à nous servir. Mais nous avons l’habitude de nous servir nous-méme, et il nous est trèsdésagréable d’avoir un domestique étranger sur les talons. Nous congéJions donc ce serviteur empressé, qui ne dissimule pas, il faut le reconnaître, le peu d’estime que lui inspire cette manière d’agir.
Notre chambre est grande, cinq mètres sur six environ. Une loge en saillie, toute vitrée, permet de voir la campagne et laisse pénétrer à l’intérieur une lumière crue, atténuée seulement par la brume du dehors. S’il gèle cette nuit, il faudra, demain, énergiquement frotter les carreaux pour en enlever le givre. La cheminée est sans saillie, avec une garniture de faïence et de fonte; elle est munie de sept outils pour le service du foyer : une grande et une petite pelle (une plate, une creuse), une pincette à charnière pour les gros morceaux de houille, un marteau pour les briser, une autre pincette, à ressort.
celle-là, pour les petits morceaux; une tringle plate, ; ' une autre ronde. '
Comme meubles, un vaste lit en cuivre, presque^ aussi large que long, avec des oreillers oblongs; une banquette, en avant; un grand fauteuil droit pour lire; un autre, très-renversé, pour le repos; un siège . ^ bas pour les bains de pieds; un autre, sans dossier, ■ f pour se chauffer le dos; un siège mobile que le valet II de chambre met en mouvement, fait tourner, pen- j dant Topération de la toilette; une grande toilette très-garnie, trop garnie, même, pour faire ses ablutions; une autre plus petite pour s’habiller; une ; grande armoire à deux corps pour pendre les vêtements et serrer le linge; sur le sol, un épais et chaud tapis; enfin, devant la loge, une portière qui la sépare de la chambre. Les fenêtres jouent à guillotine 1 et sont munies d’un store transparent en soie blanche. ^ A côté de la chambre à coucher, une pièce avec les appareils d’hydrothérapie et des privés. La porte qui sépare ces deux pièces se ferme au moyen d'un ressort qui la fait étroitement adhérer au chambranle garni d’une bande de caoutchouc; elle manœuvre^ sans bruit; Je ressort offre une si grande résistance, qu’un véritable effort est nécessaire pour ouvrir la porte et l’amener à soi. 11 faut avoir soin de l’ouvrir complètement, jusqu’à ce qu’elle atteigne un autre ressort qui la maintient ouverte et l’empêche de battre contre le mur. Si, par ignorance ou par négligence, on se contente de tirer la porte et de passer, elle vous arrive brusquement dans le dos et vous frappe au point de risquer de vous faire tomber. C’est là un
STOMIRON. — HALL,
LA RESIDE N CL
exemple de ce qu’on appelle le confortable anglais, si compliqué, si absolu, qu’il constitue souvent un embarras, une gêne.
Les meubles, les objets de toilette, n’ont pas une forme désagréable; mais ils sont lourds, gros, épais, solides (confortables).
Près des fenêtres, près de la cheminée, on trouve une rangée de boutons électriques : le buttler, l’intendant, le maître d'hôtel, le valet de chambre, la fille de chambre.
Les chambres du genre de celle que nous venons de décrire ne sont pas destinées à être habitées pendant le jour. Si l’on veut travailler, lire, écrire, jouer ou fumer, il faut se rendre dans la bibliothèque, « library », le fumoir, u smoking-room », le salon de réunion, « drawing-room»,la salle de musique, « music-room », la salle de billard, « billard-room », chacune de ces salles ayant une destination propre, distincte, invariable.
Un bruit de chevaux se fait entendre : nouvelle fournée de voyageurs, emmitoudés dans leurs paletots et leurs plaids, et juchés sur les banquettes d’un coach.
Un ami. — Le service. — La hiérarchie. — Le confort britannique.
Parmi les nouveaux venus se trouvait un ami dont nous attendions l’arrivée avec impatience. Nous
comptions sur lui pour nous faire connaître tous les gens qui nous entouraient et nous initier à un genre de vie qui nous était nouveau.
Le voilà, enfin, cet ami, il est près de nous, étendu dans le meilleur fauteuil, accaparant tout le feu pour lui, ne s’occupant pas plus de nous que si nous n’existions pas, se conduisant, enfin, en véritable ami, en ami anglais, qui plus est. Après nous avoir silencieusement exprimé le plaisir qu’il éprouve à nous revoir, il lève le pied droit et l’appuie sur le bouton portant le mot : Maître d’hôtel.
Un moment après, le maître d'hôtel fait son apparition :
(( Grog chaud, très-fort », fit notre ami.
A peine le grog est-il servi, que le pied, se soulevant de nouveau, pousse le bouton du valet de ch.ambre.
Celui-ci ne se fait pas attendre, et, droit, roide, répond, sans faire un mouvement, aux questions à peine intelligibles qui lui sont adressées :
« Nom?
— John.
— Heure du déjeuner?
— A volonté.
— Heure du lunch?
-Midi.
— Heure du thé?
— Après la promenade.
— Heure du souper?
— Sept heures.
— Pocker. »
Et John, se précipitant, saisit le « pocker » (une
\ LA RÉSIDENCE
j des deux tringles qui garnissent la cheminée) et I attise le feu.
I Notre ami, alors, met la main dans sa poche, en I tire un trousseau de clefs qu’il jette en Fair; John I rattrape, adroitement, à la volée :
; « Tout préparer et mettre en ordre, r
I John allait disparaître, quand notre ami souleva I ses deux jambes à la fois en faisant entendre un léger I sifflement; John se précipite et apporte un petit tré- I teau capitonné qui permet aux jambes de s’étendre et aux pieds de se chauffer à la Hamme du foyer.
John avait été tout juste poli avec moi, qui lui avais parlé doucement; il était bas, obséquieux, empressé envers qui lui parlait en maître et le traitait en laquais.
Ces gens n’ont pas le même sentiment de leur dignité que nos domestiques français. Notre ami ne veut pas en convenir, ni reconnaître que l’avantage est de notre côté.
(( Dans nos grandes maisons, nous dit-il, maîtres et I gens restent à leur place et conservent leur situation sans que, sous prétexte de sentiments démocratiques, d’esprit d’égalité, les inférieurs cherchent à franchir la distance qui les sépare de leurs supérieurs. Les uns et les autres sont convaincus de l’importance du rang qu’ils occupent, des avantages auxquels ils ont droit, des obligations qu’ils doivent remplir.
U Cet homme, ce John, est mon inférieur par sa naissance, son éducation, son instruction, sa fortune. Ses sentiments sont bas et vulgaires. Je le traite en conséquence. Je paye ses services et ai le droit d’exiger
de lui respect et obéissance. Avoir pour lui des égards, des ménagements, serait peine perdue; il ne les comprendrait pas.
(( L’engagement qui lie ces domestiques comprend des charges et des profits; ils ne peuvent accepter les uns et se soustraire aux autres. Ils savent très-bien oti finit notre droit et, si nous le dépassions, ils ne nous obéiraient pas.
« Ces domestiques sont engagés pour un travail déterminé et ne consentiraient pas à faire autre chose. Les valets de pied qu'on appareille comme des animaux, pour la taille et la couleur des cheveux, se refuseraient à cirer les bottes. Un valet de chambre n’allumerait pas le feu, parce que c’est le devoir du « feutier )),et non le sien. Ils ont établi entre eux une véritable hiérarchie ; ainsi, dans une maison comme celle-ci, les gros personnages, intendant, valet de chambre, fille de chambre, cuisinier, femme de charge, chef des écuries, mangent à part, et les hommes restent à table après le départ des femmes, pour boire du vin et des boissons alcooliques. Les autres domestiques mangent les restes, mais à une autre table, dans une salle différente.
« Les maîtres ne connaissent presque jamais les serviteurs de cette dernière catégorie; c'est le buttler qui les choisit, les surveille et les congédie.
« Les domestiques occupent une grande place dans notre organisation mondaine et sociale, et c’est à la correction de leur tenue et de leurs manières qu’on juge le degré de respectability dont est digne la maison à laquelle ils appartiennent.
(( L’importance que s’attribuent ces domestiques, le ;j sérieux avec lequel ils remplissent leur rôle, ont quel- '! que chose d’amusant. Ils n’oublient jamais de donner ' à chacun le titre ou le grade auquel il a droit. Ils ont i le plus profond respect pour qui sait les commander ' et utiliser leurs services; en revanche, ils méprisent 'i souverainement quiconque est familier avec eux ou ;i se trompe sur leurs attributions. Les maîtres, du J reste, ne sont pas, à cet égard, plus indulgents que j leurs domestiques, et ils sont sans pitié pour Téiranger 1 inexpérimenté qui ignore certains usages et ne se j soumet pas à certaines conventions.
I « Ainsi, et notre ami, se tournant du coté de la toi- I lette, se met à sourire, vous avez fait votre toilette I d’une façon absolument « improper «. La même cuvette vous a servi pour la figure et les mains; c’est une faute. L’une des cuvettes a l’intérieur blanc; elle I est destinée aux ablutions de la face, aux eaux pari fumées, à la grosse éponge fine et blonde. L’autre j cuvette, au contraire, est teintée; on ne peut donc ! les confondre, et cette dernière est réservée au lavage I des mains, au gros savon, à la brosse. Vous com- I prenez que l’hôte qui vous succédera dans cette 1 chambre sera peu flatté de se laver le nez dans la j cuvette où vous vous serez lavé les doigts.
<c Et vos serviettes, quel usage en avez- vous fait, malheureux? Chacune a sa destination : une grande serviette plucheuse pour le corps, après les douches; une semblable, mais plus petite, pour les pieds; une en toile forte pour la figure, le cou, afin d’agiter le sang; une autre pour les mains; une autre fine et
délicate pour les oreilles, les ongles, etc. Mais vous les avez toutes prises à tort et à travers, sans choix et sans jugement. »
Jamais un Français ne comprendra les ressources et les raffinements du confort britannique.
Les hôtes. — Mœurs. — Coutumes.
A l'heure du souper, nous descendons au salon. Près de la porte, deux jeunes filles nous offrent g acieusement une fleur et l’attachent à la boutonnière de notre habit. La queue de la fleur est renfermée dans un petit étui de verre rempli de coton imbibé d’eau. La fleur conserve ainsi toute la soirée sa fraîcheur première. Les jeunes filles s’aident réciproquement et, leur tâche accomplie, se reculent un peu pour juger de l’effet produit.
Les femmes sont en toilette, les hommes ne portent pas de décorations; le salon ressemble à tous les salons.
M. Rollow désigne, à voix basse, aux hommes, les femmes auxquelles ils doivent offrir le bras pour passer du salon a la salle à manger, et près desquelles ils s’assoiront. Puis, en quelques mots, il donne à chacun quelques renseignements sur ses voisins. On sait ainsi à quel genre de conversation on pourra se livrer, et l’on a chance d’éviter les maladresses.
La salle à manger est immense. Le gaz est rem-
STOMIRON. — BIBLIOTHÈQUE.
LA RESIDENCE
placé par des bougies de cire parfumée qui brûlent dans de grands lustres en cuivre. La lumière se reflète sur les cristaux dont la table est couverte. Au plafond, des verres de couleur éclairés par des appareils à gaz, noyés dans l’épaisseur du plancher, brillent comme des étoiles. Les fleurs embaument; on en voit partout, sur la table, sur les dressoirs. De grandes feuilles de palmier se dressent dans les angles de la salle.
j Nous comptons trente-deux couverts et huit doj mestiques, non compris deux maîtres d’hôtel. Ces domestiques ne font que le service de la salle à manger;
I ils ne la quittent pas. On apporte les plats tout dressés,
I de la cuisine et de l’office.
j Devant chaque convive, sept verres de formes et de dimensions différentes, une cuiller, une spatule, une 5 fourchette, un couteau. Sur une petite serviette pliée en quatre, un tout petit morceau de pain blanc, sans I croûte; dans un petit râtelier d’argent, une très-mince ) tranche de pain desséché et rôti, une autre de pain i de seigle, une autre de pain au gingembre. Tout cet I attirail occupe une place énorme; grâce aux dimenj sions colossales de la table, les convives sont à l’aise, j Les observations de notre ami nous reviennent à la mémoire, et une vague appréhension nous envahit.
1 Comment nous y prendrons-nous pour employer en temps opportun et d’une façon convenable tous ces : ustensiles? Comment éviterons-nous une maladresse ou une erreur? Nous voyons, d’avance, les sourires ; de nos voisins, l’étonnement de ces domestiques sî I corrects, si pleins de « respectability ».
D’après ce qui nous a été dit, d’après ce que nous entendons autour de nous, nous reconnaissons parmi les convives lord Field, propriétaire des environs, juge de « petty session », c’est-à-dire magistrat n’ayant étudié ni le code, ni l’administration, ne les connaissant pas par conséquent, et devant sa situation de juge uniquement à son titre et à sa fortune. Cette fonction, analogue à celle de nos juges de paix, est très-recherchée en province, car elle donne à son titulaire autorité sur toutes les petites gens dont il juge les procès.
Lady Field est cette grosse femme aux longues dents jaunes, dont la tête est ombragée de marabouts jaunes, ceux qu’elle portait, sans doute, le jour à jamais mémorable où elle a étéadmise au baise-main de Sa gracieuse Majesté la reine Victoria.
Leurs deux tilles les accompagnent; elles ont dixhuit et vingt ans, sont jolies et n’attendent aucune dot de leurs parents, dont toute la fortune territoriale revient au fils aîné; aussi se livrent-elles à la chasse au mari avec une ardeur dangereuse pour ceux qui en sont l’objet.
A côté de lord Field est Mrs Allan, veuve d’un officier supérieur de l’armée des Indes. Elle jouit d’une pension qui disparaîtra avec elle. Elleen mange les revenus sans songer à l'avenir de ses six enfants : deux tils naviguent, les deux filles présentes sont à marier et voudraient bien être pourvues; deux autres enfants ne comptent pas encore.
Le major Siump, par une disposition spéciale à l’armée anglaise , a rang de colonel , situation difficile à comprendre, encore plus à expliquer.
LA RESIDENCE
i Quatre célibataires : miss Gripp, grande fille ] maigre, osseuse, a dépassé la trentaine depuis pas I mal de temps; ne s’est pas mariée parce qu’elle était I pauvre et laide. Elle a, récemment, hérité de la forjtune que lui a léguée son frère, naturalisé Américain, j Autrefois méprisée , elle est aujourd’hui l'objet de tous les égards.
Les deu.K frères Dick et Frédé Rollow , neveux du Imaitre de la maison, vingt-cinq et trente ans, Lun jingénieur, l’autre « barister » (avocat), i Le révérend Smill, le clergyman que l’on trouve, infailliblement dans toute réunion. Celui-ci a bonne en Lie; il est jeune et déjà muni d’un petit bénéfice dû à la protection d’un camarade de l’Université. Il aaraît s’occuper de miss Gripp d’une façon marquée, it cette dernière se sent évidemment pour lui une ( great attraction ».
Le révérend Smill est admirable au prêche, nous lit lady Field, entre deux bouchées, quand il croise es mains sur sa poitrine ou lève les yeux au ciel!... ît la brave dame essaye d’étreindre sa puissante orge et d’envoyer au ciel des regards pâmés. A son ernier sermon, dans Sailly church, le révérend était lonté en chaire un bouquet de fleurs à la main! it ce souvenir causait à' lady Field une telle émoon, qu’elle vidait d’un trait un grand verre de herry.
Un couple connu du lecteur, Mr et Mrs Knobbs, ont l’aventure eut naguère un si grand retentisiment. Mary est toujours jolie, William, toujours eureux et épris. On parlera tout à l’heure du
grave événement qui faillit bouleverser leur existence, mais prudemment, à mots couverts, car Mary ignore encore, et William veut qu’elle ignore toujours.
Nous saisissons l’occasion qui nous est ofïérte pour engager de la façon la plus pressante le lecteur à lire, dans le cas où il ne l’aurait pas encore fait, le récit de l’aventure de William Knobbs. La lecture ' de cette histoire lui causera, nous pouvons lui en j donner l’assurance, le plus vif plaisir. Quant à nous, j cette augmentation du nombre de lecteurs donnerait, | sans aucun doute, à notre éditeur l’excellente idée de faire nne nouvelle édition de notre livre, ce qui, nous le disons sans ambages, nous serait, à la fois, ^ agréable et utile.
Groupe d’invités de second ordre vieux intimes de la maison; ils y vivent comme chez eux, mieux, semble-t-il.
Le repas est exquis, les vins sont généreux, et les convives ne demeurent pas trop longtemps à table. I Après le dessert, pendant lequel on voit paraître à la fois des fraises et des raisins, renversement des saisons , dû aux merveilleuses serres de la résidence, les q hommes quittent la table en même temps que les femmes; ils n’y reviennent pas et restent au salon, Seuls quelques vieux débris de l’ancien temps p gagnent une salle éloignée où ils recommencent à boire du vin et des liqueurs. Un vieux domestique, q ancien style, les servait, les soutenait, les replaçait ij sur leurs sièges quand l’équilibre allait leur manquer. | Ils gardaient le silence, n’étaient ni excités, ni
LA RESIDENCE
bruyants, se contentant de boire avec courage et persévérance. Tout à l’heure, quand ils seront sur le point de glisser sur le parquet, les domestiques, habitués à des scènes de ce genre, les guideront jusqu’à leurs chambres et les mettront au lit, sans se permettre, même entre eux, la moindre remarque, la moindre plaisanterie.
Ces excès leur paraissent chose toute simple. Loin de blâmer ou de railler leurs maîtres, ils semblent, par leur attitude soumise et empressée, envier la liberté et la possibilité qu’ils ont de se mettre en pareil état. C’est certainement celle des prérogatives de la fortune dont ils regrettent le plus d’étre privés.
Programme des fêtes. — La chasse au mari. — La musique.
Les jeunes gens, filles et garçons réunis dans le « drawing-room » (salon d’honneur), s’occupent de dresser le programme des fêtes et plaisirs auxquels ils vont se livrer. On compte sur quelques voisins pour compléter la bande joyeuse, et l’on se promet une suite d’agréables journées.
L’accord est vite fait. On organise des courses à pied, à cheval, des parties de balles, de la'wn-tennis; on fera, demain, balayer laneige. On manque du nombre de poneys nécessaire pour jouer au polo; il faut y renoncer; mais on pense pouvoir patiner sur le canal.
Tous les exercices violents, tous ceux qui exigent un grand déploiement de forces physiques obtiennent une faveur marquée. Les jeunes filles, aussi bien que les jeunes gens, se réjouissent à Tidée de partir à cheval, dés le matin, par le froid, par la neige, d’avoir la figure coupée par le vent, dans une course échevelée.
l^es pères et les mères n’ont aucune inquiétude de voir la santé de leurs enfants mise à aussi^ rude épreuve. Ils les laissent agir en toute liberté, sans intervenir, sans s’occuper de leurs faits et gestes. Certaines mères partageront, du reste, ces plaisirs, et nous les verrons, par un beau froid, confier leurs charmes opulents à quelque robuste coursier.
La tenue de ces jeunes filles est, certes, convenable; cependant une Française dont, en fait de coquetterie, la réputation est faite et même surfaite, s’étonnerait à bon droit de voir jusqu’oü les Anglaises, réputées si prudes, peuvent pousser les limites de la coquetterie.
Cette chasse au mari à laquelle se livre toute Anglaise en âge a mariable » se fait d’une façon absolument choquante pour nos usages.
La Française est assez coquette et assez adroite pour attirer l’attention et les hommages de l’homme qu’elle a remarqué. Elle « n’attaque » jamais ; elle reste toujours sur la défensive. Plutôt que de faire une avance, elle aimerait mieux s’avouer vaincue.
L’Anglaise n’a ni préjugés ni fausse honte; il lui faut un mari; elle le cherche. Quand elle a trouvé celui qui paraît propre à le devenir, elle n’épargne*
LA RÉSIDENCE
Éli ses soins, ni ses attentions. Sans trouble, elle met ■n évidence ses mérites, ses charmes, les avantages f[ue peut offrir sa possession. L'objet d'une poursuite ussi flatteuse n'y est pas toujours sensible. On en oit plus d’un, pris de défiance, qui s'esquive et se 'érobe.
A un tel métier, une Française perdrait honneur t considération. Une Anglaise, elle, ne perd rien, ne isque rien. Si ses efforts n’aboutissent pas, elle se etrouve après ce qu’elle était avant, et, sielle a réussi « engager » celui auquel elle s’était adressée, elle btient, suivant sa condition sociale, le mariage ou ne indemnité.
L’ingénieur et le barister avaient promptement ttiré l’attention des jolies filles de la veuve. Elles ne is quittaient pas et ne manquaient pas une occasion e leur adresser la parole, de se rapprocher d’eux, efforçant d’être « fascinantes » en tous points. Ils anstituaient, du reste, des partis fort acceptables :
Sms deux passaient pour avoir quelque fortune, et mr situation était assurée.
: Cette attention paraissait gêner ceux qui en étaient objet plutôt que leur plaire. Ils se tenaient sur une ;serve si grande qu'elle en devenait peu polie. Cette ■ serve était d'autant plus plaisante qu’elle contrastait ^ec leur nature. C’étaient de vrais Anglo-Saxons, ■ands, robustes, vigoureux, taillés en force; ils ‘ 'aient les mouvements lents et réfléchis, la tournure I non gauche, du moins timide et indécise.
Les deux filles du lord se trouvaient momenta- :i Iment sans emploi; elles en prenaient leur parti.
non qu’elles eussent dédaigné un ingénieur ou un barister, une Anglaise hésite rarement à se mésallier, quand elle doit faire un mariage selon son cœur ; mais on avait annoncé, pour le lendemain, l’arrivée d’un jeune squire du voisinage, et elles comptaient essayer sur lui l’empire de leurs charmes.
L’ainée, en attendant, se faisait la main en donnant de vives distractions au Révérend, distractions telles, qu’il écoutait d’une oreille distraite les tendres propos de miss Gripp et lui répondait à tort et à travers.
La (( flirtation » s’était franchement installée dans ce salon, s’y était développée tout à son aise comme une chose naturelle et inévitable.
Les grands parents jouaient en buvant du thé fortement arrosé de rhum. Mr et Mrs Knobbs faisaient des patiences en échangeant de tendres regards. Mon ami et moi, nous regardions et écoutions.
A un momentdonné, les filles de la veuvese mirent au piano, et l’une d’elles, d’une voix flûtée, entonna le chant des puritains :
(( Prodi miei soldati Qu’elle prononçait :
(( Proudaï mieaï souldataï. )>
Ce fut le signal d’une modification dans le personnel du salon. Dès les premières notes, la porte s’ouvrit, se referma pour s’ouvrir et se refermer jusqu’à ce que tous les jeunes hommes aient disparu un à un.
Un instant après, tous étaient réunis dans le (( smoking-room » (salon à fumer), bourraient leurs pipes, demandaient à boire quelque chose de roide,
LA RÉSIDENCE
S longue station au salon avait affadi.
Le Révérend était là, fumant sa pipe, vidant son verre et prenant sa part aux lestes propos.
Les jeunes filles, restées au salon, deviennent le sujet de la conversation; on s’exprime sur leur I compte avec peu de réserve; on les raille sans indulgence et sans avoir égard à leur jeunesse, à leur beauté, à leur séduisante coquetterie.
No s autres, Français, réputés frivoles, légers, inconséquents, etc., etc., nous nous exprimons en •parlant des femmes de nos amis, de leurs filles surtout, avec plus d’égards et de respect. Enfin, nous sommes bien élevés, ce rdest pas un mérite à dédaigner.
Christmas. — Les distinctions sociales. — Le langage.
Ce matin, de bonne heure, grand remue-ménage dans la maison. On va, on vient, dans les couloirs. On entend le frou-frou des robes dans les escaliers.
Mr et Mrs Rollow reçoivent la visite de leurs hôtes dans le salon décoré des branches du gui allégorique. On leur adresse des souhaits de bonne, d’heureuse année, de joyeux Christmas. Les roisins se sont joints aux parents et aux amis de la maison , la réunion est nombreuse.
Cet empressement est flatteur. Celui qui en est
l’objet ne doit pourtant pas se faire illusion; c’est à sa fortune, à sa situation, que s’adressent tous ces hommages. En Angleterre, la richesse possède tout privilège, c’est à elle que revient toute influence. La considération, l’estime, appartiennent aux distinctions nobiliaires. Le mérite, le savoir et la vertu sont des biens de second ordre.
Stomiron house a un air de fête : les branches de gui, de houx, aux feuilles luisantes et épineuses, sont accrochées partout où l’on a pu les fixer. Chaque fois . qu’un groupe passe sous les touffes suspendues aux lustres, les jeunes filles reçoivent un baiser de leur ^ cavalier.
Miss Gripp se défend, proteste, baisse la tête, et le Révérend Smitt embrasse avec effusion son affreux petit chignon jaune. Les autres , jeunes et jolies, tendent franchement leurs joues pleines et roses.
Les offices de Ghristmas sont ceux d’un jour de fête, d’un dimanche.
La bibliothèque et le grand salon seuls sont ouverts.
Le billard, la salle d’armes, sont fermés; il serait absolument « irrespectable » d’y entrer. On peut lire des livres pieux dans la bibliothèque, fumer et boire | dans le fumoir. Une conversation un peu vive et légère serait déplacée.
Nous nous sommes retirés dans notre chambre.
Par les fenêtres de la loge, on aperçoit la campagne glacée, morne et silencieuse; de grandes volées de corbeaux s’abattent sur la plaine toute blanche, et le vent fait tristement craquer les branches de bois
LA RÉSIDENCE
nort. Un bon feu brûle dans notre cheminée; la lamme éclaire les noirs tourbillons qui montent folement. Nous sommes étendus dans un grand fauteuil l't ressentons une impression de bien-être toute phvique et matérielle.
Notre ami vient nous rejoindre; il s’installe à côté le nous et fait de louables efforts pour bien nous aire comprendre et approuver Torganisation monlaine de la société anglaise, qu’il déclare la plus iristocratique , la plus raffinée, la plus civilisée l’Europe.
— Tout chez nous est prévu, réglé et ordonné; rien l’est abandonné au hasard. Ce qui, dans la vie, est me cause de gêne d’incommodité, c’est l’hésitation, a discussion; nous les avons supprimées de nos mœurs t de nos relations.
Il n’y a si petite circonstance de la vie que notre ode de civilité n’ait prévue, arrêtée et décidée. Ces ègles n’ont jamais été formulées, ne peuvent ecevoir aucune sanction, et cependant personne le les ignore, ne les discute, ni ne cherche à s’y oustraire.
Un étranger, me direz-vous, n’est pas tenu de onnaître dans tous leurs détails des règles souvent ssez compliquées. D’accord. Nous sommes indolents pour son ignorance. Cependant, s’il ne conlaissait aucune de ces règles, et paraissait vouloir se ispenser de les mettre en pratique, il serait, à juste aison, regardé comme un homme mal élevé, et peronne ne voudrait plus le recevoir.
Celles de ces conventions dont l’observation choque
le plus ne sont pas toujours celles qui paraissent les plus importantes. Ainsi, au signal donné pour passer du salon dans la salle à manger, vous vous êtes effacé et avez fait effacer la femme qui vous donnait le bras' pour laisser passer des couples plus âgés, ou dont vous jugiez la situation supérieure à la vôtre. C’était une faute ; nous tenons pour ridicules ces politesses! faites devant le seuil de votre porte. Ces insistances,' ces refus de passer créent un embarras et un retard^ qui nous déplaisent. î
Vous voici à table, vous avez soif, et, au lieu de vous désaltérer comme vous le jugez convenable, de remplir votre verre à votre guise, vous offrez à boire | à vos voisines, très-étonnées de cette attention,' laquelle est sans objet, puisqu’elles ont, toutes deux, | à droite et à gauche une carafe de vin et une carafe I d’eau. Elles peuvent donc se servir à leur gré, sans' être obligées de nous dire en minaudant, comme Icj font les Françaises ; Très-peu de vin, monsieur; beau-j coup d’eau, s’il vous plaît!
Vous demandez une nouvelle ration de pain, et, | bien entendu, vous vous adressez au domestique, !i à qui pareil soin n’incombe pas. En vérité, n’y ij a-t-il pas assez de plats sur la table pour que vous jj puissiez vous dispenser de manger autant de pain? |i Vous faites des phrases pour demander la chose que |i vous désirez, quand il est si simple de la désigner ; du doigt et de prononcer seulement « please « (s’il vous plaît).
Quand un domestique passe un plat, vous vous inclinez à droite et à gauche pour faciliter son ser-
LA RESIDENCE
vice; c’est tout simplement direque vous vous croyez ; au cabaret, où les convives sont- si pressés les uns 1 contre les autres, les domestiques si mal dressés que I vous courez le risquede recevoir un plat sur vos vêtei ments. Double hypothèse également défavorable pour i le maître de maison et pour ses gens. A deux rei prises, j’ai vu le buttler secouer, de verte façon, les I domestiques dont votre tenue faisait suspecter l’aj dresse.
A votre conversation maintenant. Vous parlez I français en anglais, comme un manuel de conversa- I tion. Vous répondez : Oui, monsieur. Oui, madame,
I comme si vous parliez au prince de Galles et à la I Reine; quand vous parlez à un de leurs humbles 1 sujets, dites donc tout simplement : Oui, non.
I N’appelez jamais personne master, même un ami I auquel vous parleriez familièrement. Master ne s’em- I ploie qu’avec les enfants. Appelez vos amis par leur I nom, et faites précéder le nom des personnes que vous I interpellez du mot mister ou mistress, qu’il ne faut I jamais écrire que Mr et Mrs. De même, n’appelez I sir qu’un chevalier ou un baronnet, en ayant sur- I tout grand soin de ne pas faire suivre cette désigna- I tion du nom de famille.
Vous paraissiez, à la façon dont elle vous écoutait, dire des choses très-aimables à la fille aînée de lord Field; mais vous l’appeliez miss. Or, malheureux, cette charmante personne étant fille aînée d’un lord, il est absolument inconvenant de la désigner autrement que par son nom patronymique précédé du 1 mot lady. Sa sœur, au contraire, est une simple miss
et s’appelle miss Mary. N’oubliez pas non plus que Field appartient à une branche cadette, et que si vous vous trouvez avec lady Field, en présence de la fille aînée de la branche aînée, lady Field redevient immédiatement lady Helena, et même, si, au lieu d’être la fille d’un lord, elle était la fille d’un chevalier ou d’un baronnet, elle cesserait d’être lady, pour être tout simplement miss Helena.
Informez-vous du nom du domestique auquel vous voulez adresser la parole; si c’est un homme, ' vous l’appellerez par son prénom; si c’est une femme, vous l’appellerez par son nom de famille, sans lui dire surtout monsieur ou madame, comme vous le faites à Paris pour vos concierges et vos femmes de ménage.
Quant à votre manière de prononcer l’anglais, il faut renoncer à l’espoir de le prononcer jamais d’une i façon aristocratique ; votre nature s’y refuse. Ce n’est | pas avec des leçons et des conseils que vous pourriez | y parvenir. Il vous faudrait vivre des années avec la | meilleure société anglaise, et encore ! Jusque-là, vous i parlerez toujours l’anglais des domestiques, des bou- | tiquiers, des gens de commerce.
Encore un mot. Vous rappelez-vous, lors de ma première venue en France, les conseils, les remontrances avec lesquels vous m’avez accueilli? J’étais sec, roide, gourmé, hautain avec vos amis,, exigeant envers les domestiques. Je buvais et mangeais avec excès; j’étais sans gêne; je ne savais ni obliger, ni être aimable. Et toujours, à chaque instant, vous me reprochiez ma morgue britannique. Je viens de
LA RESIDENCE
prendre ma revanche. La familiarité banale, le laisser-aller français, sont aussi choquants pour nous que notre roideur, nos manières froides et compassées le sont pour vous.
|Une jolie tille. — Les portraits de femmes. — Deux élégants. 1 — Les maîtres de la maison.
Le souper duChristmas ressembla à celui du soir précédent, avec un peu plus de recherche et d’abonjdance peut-être. On fit grand succès au rôti, superbe paon orné de ses plumes et servi dans un plat d’or que la fille d’un garde apporta elle-même sur la table.
Ce qui valait mneux que le rôti et le plat, quelque beaux et riches qu’ils fussent tous deux, c’était, sans tontredit, la fille qui les portait.
Encore toute jeune, mais déjà formée et bien développée, elle tenait le plat au-dessus de sa tête, fai- ;ant ainsi valoir les attaches de ses bras, de son cou, a courbure de ses reins et la richesse de son corsage. Jne lourde chevelure rousse formait un épais chignon sur sa nuque. Une robe jaune d’or, aux reflets ernes et passés, servait de fond au teint éclatant des hairs. L’or de la robe, l’or cle la chevelure, l’or du )lat luttaient ensemble sans se nuire.
Une telle fille apparaissant de telle façon eût parout excité des bravos enthousiastes. Là-bas, elle
passa à peu près inaperçue. Les habitants n’euren d’yeux et d’admiration que pour le rôti.
Un critique éminent, pour un auteur un critiqU( est toujours éminent, nous a reproché, naguère, d( glisser trop rapidement sur les charmes extérieur^ des femmes dont nous parlions. Nous nous contentons, paraît-il, de dire qu’elles sont laides ou jolies, e nous passons. Cen’estpas un portrait, c’est unesimph' déclaration qui demande des développements afin d( permettre au lecteur de juger en connaissancedecause !
Nous ne voulons pas rééditer la spirituelle charge d’Alphonse Karr qui fit, un jour, q^eindre par ur de ses amis une femme à la peau de neige, auj cheveux d’ébène, aux yeux de saphir, au cou d( cygne, au sein de marbre, un monstre enfin. Nou: nous contenterons de prendre, sans jouer à leurs au teurs le mauvais tour de les nommer, quelques dé tails de portraits de femmes tracés dans les romans avec juste raison, les plus en faveur de ce temps-ci
Sa charmante tête se balançait à l’extrémité d’ui cou gracieux.
La profondeur morbide de ses yeux.
Elle avait deux ]"eux aux regards de flamme.
La ligne fuyante, souple et hardie de son nez.
Les méplats dorés, creux et saillants ^
Un menton ample, doux, arrêté par une brusqu ligne.
Une main ferme, longue, sèche, une vraie maii de femme.
Une main molle, grasse, une vraie main de femme
LA RÉSIDENCIv
Est-ce là ce que nous demande notre critique éminent? De tels détails peuvent-ils efficacement renseigner le lecteur et laisser dans Tespritune agréable image?
I Une femme est blonde ou brune, jeune ou vieille, laide ou jolie, voilà le point qui importe au lecteur. Son imagination travaille, rêve et évoque un gra- I deux souvenir, celui de la femme dont il est aimé,
. ou mieux de la femme qu’il aime; il n’en est pas de ; plus belle !
; Les jours qui suivirent furent bien remplis, cha- ;cun suffit à sa part déplaisir. Puis, le froid devint iplus vif. C’était le moment désiré pour les grandes ; chevauchées sur les landes couvertes de neige. On ; chassait le renard; on tirait des corbeaux à balle; let ces fraîches jeunes filles, au teint doux, aux memibres délicats, trouvaient un puissant attrait dans ces lexercices pénibles. Elles restaient plusieurs heures de suite à cheval, bravaient la fatigue, le danger, ;courant sans relâche au grand air, le visage fouetté par le vent et par la neige. Le soir, au salon, en grande toilette, elles ne donnaient aucun signe de ■faiblesse ni de lassitude, n’éprouvaient nul besoin de repos. Les ressources de leur esprit égalaient la vigueur de leur corps, l’ardeur avec laquelle elles con- Itinuaient la chasse au mari en était la preuve : pas |un célibataire, passant à portée, n’échappait à la séduction de leurs regards et de leurs sourires.
I Deux nouveaux venus, arrivés de Londres, avaient jmodifié la situation. Les filles de la veuve, ne vovant
pas leurs efforts couronnés d’un assez prompt succès, avaient abandonné Dick et Frédé pours’occuper des deux Londoniens. Ceux-ci fumaient de courtes pipes, étaient coiffés de casquettes de voyage, hautes de forme, avaient des chemises à pois, avec des cols cassés, un fer à cheval monté en épingle de cravate, j Ils portaient leurs moustaches cirées, retroussées à « la française »; sedandinaient, en parlant, de façon à faire croire que leurs bras allaient se détacher; enfin, ils n’employaient jamais un adjectif qualificatif sans le faire précéder du moi diablement, ce qui, est, on le sait, le suprême du genre. Ils étaient jugés | irrésistibles.
Un peu de dépit s’était glissé dans les relations de ces jeunes gens, anciens et nouveaux venus, et, s’ils ne tenaient pas à attirer personnellement rattention des jeunes filles, ils désiraient encore moins voir leurs compagnons mieux faire qu’eux-mêmes. Ils ne cherchaient pas à plaire en redoublant d’em presse- i ment et d’attentions, en faisant assaut d’esprit, d’en- i train,, de bonne humeur; au contraire, c'était à qu^} paraîtrait le plus bourru, le plus désagréable. Er revanche, ils faisaient parade de leur force physique exagéraient leurs succès à la balle, au crochet, ai polo, racontaient leurs victoires dans les courses, dan.‘ les régates, à la marche, à la nage. Alors, touchées di : récit de telles prouesses, les jeunes filles ouvraien ' de grands yeux, ne dissimulant pas leur admiratioi pour le plus fort, le plus adroit, le plus robuste.
Les maîtres de la maison remplissaient leurs de voirs d’une façon discrète, disparaissant pour ains
LA RÉSIDENCE
dire, afin de ne pas gêner leurs hôtes, auxquels ils laissaient toute liberté à lous les points de vue.
Leur maison et ce qu’elle contenait, choses, bêtes et gens, tout avait été mis à la disposition de leurs invités. Ils avaient abdiqué enleur faveur, les laissant se conduire à leur guise, faire ce qui leur plaisait, commander, aller, venir, suivre leur caprice et leur fantaisie du moment. Ils n’avaient conservé de pouvoir et d’autorité que ce qu’il en fallait pour que tout allât bien, et que rien ne vînt gêner les amis abrités sous leur toit. Eux, de leur côté, en prenaient également à leur aise, se levaient, se couchaient comme il leur convenait. Ils présidaient aux repas, siégeaient au salon à la place d’honneur, avaient un mot aimable, une attention délicate pour chacun. Leur grand mérite était de s’occuper de tout sans en tvoir l’air, de veiller à ce que rien ne manquât au |:onfort et au bien-être de tous. Ils s’acquittaient de leur tâche sans peine et sans effort. Loin de s’im- [poser, ils s’efforçaient tellement de disparaître, qu’on ioouvait leur supposer la crainte d'être importuns.