CHAPITRE III
BIRMINGHAM
Notre arrivée. — La ville le soir, — Une mère de treize ans.
Nous avons, il y a quelque temps, publié, au sujet des logements à bon marché, un travail qui, bien entendu, fit peu de bruit en France; mais il en fit davantage à l’étranger. Nous ne sommes pas le premier à qui il arrive de ne pas être prophète dans son pays.
Notre travail, dénigré, injustement attaqué parqui aurait dû peut-être le défendre, fut, au contraire, apprécié par des administrateurs de la ville de Birmingham. On nous demanda des renseignements, des explications, et ce fut pour nous un honneur de les porter. Ce fut également pour nous une occasion de visiter les vieux et les nouveaux quartiers de la ville, la maison du riche et la maison du pauvre.
Après Glasco'W, Birmingham est une des grandes villes d’An^ileterre où la misère se présente sous son aspect le plus lugubre, le plus effrayant, ou, si on le préfère, c’est dans ces deux villes que la misère
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humaine nous a produit l’impression la plus profonde, la plus inetfaçable, peut-être parce que là nous l’avons approchée de plus près et vue plus en détail.
Nous avons encore présent à la mémoire le souvenir de notre arrivée à Birmingham. Il nous semble que la chose date d’hier, tant les tableaux qui se sont déroulés devant nos yeux nous ont frappé et nous ont causé une émotion vive et poignante.
C’est par une après-midi de novembre; il est à peine plus de deux heures, et déjà le brouillard, la fumée de grandes cheminées d’usines obscurcissent le ciel. Partout, dans la rue, dans les magasins, dans les intérieurs, le gaz est allumé. 11 pleut depuis le matin. La pluie, hne, serrée, tombe sans interruption. Une boue noire et liquide couvre le sol, cache les pavés. Les sabots des chevaux, les roues des voitures la soulèvent et l’envoient couvrir de taches immondes la ligure et les vêtements des piétons près-' sés sur les trottoirs.
Dans les grandes voies, High Street et Broad Street, le mouvement des piétons, des omnibus, des lourdes voitures, est incessant. Les marchands, sur leur porte, appellent les clients, offrent et vantent leurs marchandises. Ils obligent les passants à s’arrêter, à tâter une étoffe, à examiner des chaussures. Un marchand de cigares a sa boutique pleine : des gentlemen élégamment mis choisissent des cigares, les fument. Ce sont des mannequins destinés à faire illusion aux passants, à les attirer. Près de la banque, près de l’hôtel de ville, contrefaçon d’un temple
grec, la foule est encore plus dense, plus pressée; elk a des mouvements de houle qui la poussent en avan: et tout à coup la (ont refluer. Chacun marche en hâte, se presse, joue des coudes. Les voitures s’arrêtent, repartent, et c’est à peine si tous ces gens font entendre quelques cris, quelques interpellations poui se guider ou s'appeler. Pas d’ouvriers, pas d'hommes du peuple en costume de travail : des hommes, de^ femmes, bien vêtus, et, comme contraste, des pauvres en haillons, les pieds nus, à Taspect lamentable. Ils assaillent les passants et courent de l’un à l’autre, les harcelant sans merci. Leur contact est répugnant; on redoute de les voir s’approcher.
Au milieu de la rue, heurtant les passants, bousculés et repoussés par eux, circule une bande de pierrots-sandw'iches, pierrots en calicot blanc, cou verts d’éclaboussures.
Les bars et les pâtisseries regorgent de consommateurs. Dans les bars, debout, en contemplation silencieuse devant la bar-maid, des gentlemen en costume clair à grands carreaux mangent des sandwichs et boivent du champagne. Dans les pâtisseries, des femmes, des jeunes filles occupent les boxes et, sans mot dire, engloutissent d’énormes morceaux de gros gâteaux lourds et épais. Elles boivent du lait, du punch ou du thé, et font provision de bonbons renfermés dans de jolies boîtes en carton peint.
Sur le seuil d’une boutique, est assise une fillette,, pieds et jambes nus; une mauvaise jupe en guenilles^ est fixée à sa ceinture; une loque lui couvre les épaules. Ses cheveux sont coupés, sa figure hâve,
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j maladive, a une mauvaise expression. Elle tient un J enfant dans ses bras.
1 La maîtresse du magasin, une grosse femme, bien i en chair, au teint luisant, aux bandeaux plats, à l’air doux, repousse la mendiante d’un vigoureux coup de pied. La petite malheureuse va s’asseoir un peu , plus loin, sans mot dire, sans même se retourner. Puis la marchande nous fait, en souriant, ses ofifi'es de service. Nous trouvons qu’elle a été un peu vive, et nous ne le lui cachons pas. Alors, toujours avec ,son sourire doux et tranquille, elle nous demande de ne pas nous intéresser à ces vilaines petites créatures, î Elle voit bien que nous sommes étranger, sans cela |notre compassion donnerait mauvaise opinion de lînous. Son mari intervient; il est plus précis et entre I dans des détails. L’enfant que porte cette petite misé- ' rable est le sien. Elle paraît avoir à peine douze ans; elle en a peut-être quatorze ou quinze. Les accidents de cette nature sont assez fréquents dans les grandes fabriques. Les ouvriers, les ouvriers de passage surtout, abusent des enfants qui travaillent près d’eux. Ce sont des brutes, et les enfants ne valent guère mieux. ;|Quand les filles deviennent enceintes, le patron les jtrenvoie. Elles tombent alors dans la misère la plus I abjecte, et, comme ces malheureuses, il en montrait 1 Crois ou quatre qui traversaient la rue, elles n’ont, pour vivre, que les ressources du vice. Aussi un gentleman doit-il éviter de se laisser approcher par elles. On peut mal penser.
En sortant du magasin, nous retrouvons la petite F mendiante toujours là, accroupie dans la boue; son
enfant crie et s’épuise après un sale biberon vide. Nous lui jetons un shelling; elle nous remercie d’un rire ignoble, se relève, et nous la voyons entrer dans un bar infect.
La journée finit, la nuit, la vraie nuit est venue. Les ateliers se sont ouverts et ont dégorgé la population emprisonnée dans leurs murs. De tous côtés, dans les rues grandes et larges, étroites et petites, se presse une masse d’ouvriers en vêtements de travail. Ils ont la figure et les mains noircies, leur démarchej est lente, fatiguée ; cependant ils paraissent forts et! robustes. Leurs mouvements sont brusques : ils se poussent, se heurtent; le grand air qui succède tout à coup à la température moite de l’atelier, les trouble et les grise; c’est le moment du repos et de la liberté ; demain leur semble bien loin.
Les femmes et les enfants sont pieds nus; leure pieds claquent dans la boue qui s’étale en flaques noires, elle jaillit avec un bruit continu qu’on nt s’explique pas tout de suite.
Tout ce monde s’engouffre dans des rues fangeuses bordées de maisons à Taspect lugubre.
Les marchands de viandes cuites, de légumes, de poissons frits, ont ouvert leurs boutiques. Une odeur de nourriture grasse, fade, remplit l’air. Chacun s’arrête et fait ses provisions.
Les ménages d’ouvriers, occupés tout le jour dans les fabriques, n’ont pas d’intérieur. La femme rentre du travail en même temps que l’homme. Tous deux, le soir, regagnent ensemble le logis qu’ils ont quitte ensemble le matin. Les enfants, eux, sont, depuis
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longtemps, sortis de l’école. Ils attendent, dans le I ruisseau, le retour des parents. Quand ceux-ci sont ^arrivés, tout ce monde retrouve son taudis et va prendre la nourriture et le repos dont il a besoin pour recommencer, le lendemain, la triste existence à lajquelle il est condamné.
jLes logements ouvriers. — Les ruelles. — Un raggeJ-meeting.
j Une société vient de se fonder pour construire, jdans des terrains qu’elle possède aux portes de la jville, des logements convenables, sains et salubres. !Les anciens bâtiments seraient détruits; on transforjmerait le quartier en y établissant des avenues, des [squares, et en y élevant des maisons d’un autre ordre ique celles qui existent.
Mais, avant d'étudier ce qu’on se propose de faire, il faut voir ce qu’on veut supprimer.
Des rues étroites, sombres, glissantes, des maisons basses et noires. L’eau s’écoule des toits, tombe sur le sol, se perd dans la boue qu’elle délaye. Pas de trottoirs, quelques rangs de pavés sur la chaussée.
Au hasard, nous entrons dans l’une de ces maisons : pas de porte, un couloir obscur, un ruisseau latéral qui déborde et inlecte. De chaque côté, des chambres servant de magasins. Dans l’un, un marchand de bière et de gin; dans l’autre, un marchand de poissons secs et de viandes de rebut. Au bout du couloir,
une cour dans laquelle deux ou trois trous béants, : cachés par des planches, servent de privés. Des tas d’ordures ménagères se mélangent à la boue et à la ' terre du sol; le pied enfonce, on ne sait où le poser; il faut chercher quelques pierres saillantes ménagées de place en place.
Un escalier en pierre conduit aux étages; les marches disparaissent sous la lange, sous les immondices detoutes sortes. On est obligé de s’appuyer aux murs ^ humides, gras et dégoûtants. i
Nous poussons une première porte, personne. Une ' série de paillasses par terre; nous en comptons sept; à côté, dessus, des couvertures, des vêtements, des haillons. Pas de sièges; une caisse renversée, quelques assiettes sales et ébréchées, des débris de nourriture. A la fenêtre, un carreau cassé est remplacé par une loque. Pas d’ustensiles de cuisine, rien pour se laver et se nettoyer. Une odeur fade, fétide, écœurante.
Dans ces ménages, les enfants, dès qu’ils sont en âge de le faire, travaillent avec les parents; le logis n’est donc pas habité. On achète la nourriture toute préparée et on la mange, en hâte, à la taverne ou là, par terre, avant de s’étendre sur le grabat commun. Pas de vie de famille, pas de soins de ménage.
Au lieu de s’unir, de s’aider l’un Pautre, chacun, homme ou femme, se laisse aller, s’abandonne, sans penser au lendemain, sans en avoir souci, et, dès qu’il le peut, va chercher dans l’ivresse l’oubli de la misère et des privations.
Quelle différence entre ces tristes intérieurs et ceux.
ïimples et modestes, de nos ouvriers français : intéi rieurs réguliers, honnêtes, prospères, qui peuvent servir d’exemple et qu'on rencontre en si grand nombre dans nos villes industrielles et manufacturières!
Les logements que nous visitons ne sont pas ceux de mendiants, de gens sans aveu, dénués de ressources; non, ces logements sont ceux d’ouvriers gagnant environ 3o à 4-0 francs par semaine, la femme en gagne i 5 à 20. Mais les familles sont nombreuses, la vie matérielle est très-chère et le désordre excessif.
Nous montons un étage, personne encore. Les Ipories ne sont pas fermées ; les paillasses sont rem- Iplacées par un tas de paille maintenue au moyen de
de-chaussée loue à la semaine.
En face, la porte est fermée. Une vieille femme nous ouvre : elle est ivre et fume une courte pipe inoire. L’intérieur est semblable aux précédents; trois [femmes, deux vieilles et une jeune, boivent près d’une
t-il, nous monte aux jambes, l’odeur de ces taudis nous poursuit et nous soulève le cœur.
Nous voici dans une autre rue : elle est plus large, à peu près pavée et pourvue de trottoirs; on distingue la couleur des briques sur les façades des maisons.
Au rez-de-chaussée de ces maisons, des boutiques sordides. Au premier étage, la porte est fermée à clef, le locataire l’emporte quand il sort, ce qui prouve qu’il a quelque chose à conserver. Au-dessus, le loge-
jplanches ; des loques sont pendues à des clous. C’est [une sorte de dortoir qu’un des marchands du rez-
Isorte de cheminée.
Nous quittons cette maison; la vermine, semble-
ment se compose de deux pièces et d'un cabinet; Fun deces pièces sert à tous les usages communs, cuisine réfectoire; l’autre contient six couchettes, presque def lits, pour les enfants; les parents occupent le cabinet Les vitres des fenêtres sont propres ; les carreaux de vitre de la partie inférieure sont cachés par de petits rideaux. On voit une armoire et des chaises Une femme, à jambe de bois, qui garde ce ménage, nouL dit que son fils, employé dans la fabrique de machines à coudre de M. Singer, gagne 5o francs par semaine, sa belle-fille en gagne la moitié; deux enfants sont à' l’apprentissage, deux autres à l’école, un cinquième chez une voisine; la mère est enceinte... Le prix de ce logement est de 5oo francs. Impossible à ces gens de faire des économies; du reste, ils n’y pensent pas et dépensent ce qu’ils gagnent. Ils gagneraient plus, qu’ils dépenseraient davantage.
A côté de ces maisons, habitées, nous l’avons dit, par des ouvriers vivant de leur travail et gagnant péniblement leur vie, il existe à Birmingham tout un quartier qui abrite les voleurs, les assassins, les gens sans aveu, si nombreux dans les grandes villes de l’Angleterre.
Ce quartier est formé d’un réseau de ruelles in- | fectes, dont les maisons sont des repaires d’un accès dangereux, et dans lesquelles tout autre qu’un affidé ne peut pénétrer sans la protection de la police.
Les maisons, dites des ruelles, ne sont pas divisées en chambres, en logements ; on ne trouve que de grands espaces, des salles communes, recevant pêlemêle, dans une répugnante promiscuité, des hommes
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j‘t des femmes; ces êtres sans norrî*, rebuts de Tesj)èce humaine, viennent là chercher un refuge dans jes courts espaces qui s’écoulent entre leur sortie de irison et le moment où quelque méfait, quelque •rime, les y fait rentrer.
Au rez-de-chaussée, des bouges, des tavernes, des lébits de boissons alcooliques, des boutiques closes, lermétiquement et solidement fermées, boutiques de •ecéleurs dans lesquelles les voleurs écoulent le proiuit de leurs larcins. Au-dessus, de grandes salles, les dortoirs communs qui se superposent à un ou leux étages.
Un de ces dortoirs contient trente lits, lits en fer ivec sommier, matelas, oreiller et couverture. Ces lortoirs sont moins misérables', moins malpro- :>res que les logements d'ouvriers. Plusieurs lits sont |:)ccupés, bien que nous soyons au milieu du jour. Une femme dort, une autre est accroupie sur son matelas, une troisième, demi-nue, chantonne, étendue sur le dos, les bras ramenés sous sa tête; à côté, m couple. Quelles têtes! Quelles expressions! Les bmmes sont en grande majorité. Les vieilles sont gnobles; les jeunes, ou du moins celles qu’on suppose devoir l’être, portent sur la figure l’empreinte n l'expression de tous les vices.
Le droit d'occuper un de ces lits se paye quatre i six pence par jour, compris le feu et la lumière.
Dans une autre pièce, deux femmes sont assises 3i'ès du feu; elles fument et boivent; d’autres se liv^rent à des soins de ménage. Une vieille lave des guenilles dans un seau d’eau. Quelles guenilles et
quelle eau! Nous n’apercevons que deux enfants.
La surveillante, la receveuse, est énorme, grasse, luisante; elle a l’air réjoui et bon enfant.
Pas une de ces créatures qui n’ait eu des démêlés avec la justice, nous dit-on, qui n’ait pris part à quelque assassinat ou à quelque vol. Elles nous regardent d’un air farouche, et sans les constables qui nous entourent nous ne serions certainement pas en sûreté. Nous en remarquons cinq ou six qui ont les yeux pochés ou dont un œil est recouvert par un bandeau, souvenir des luttes et des brutalités de la nuit précédente, sans doute.
Nous demandons poliment à l’une d’elles si elle est malade. Elle nous répond qu’elle pense que la chose ne nous regarde pas. Une camarade s’approche ;
<( Est-ce que c’est notre affaire qu'elle ait ou non un bandeau sur l’œil? Est-ce donc la première fois que nous voyons une femme avec un œil poché? Que venons-nous faire ici? »
Elles se réunissent et nous entourent. Un policeman prend son sifflet pour appeler les hommes restés en bas. Ce geste suffit, ces créatures s’éloignent.
« Ce n’est pas la peine de déranger personne, déclarent-elles; elles n’ont pas de mauvaises intentions. »
Nous nous retirons; il est inutile et dangereux de rester plus longtemps. Il faut voir de telles choses; mais, une fois vues, on n’éprouve pas le désir de les revoir.
La transformation de ces effroyables quartiers est une œuvre essentiellement moralisatrice. Ceux qui
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a tentent espèrent, toutefois, y trouver une opération ructueuse.
La société en formation ne demande d’aide à per- ,onne; elle ne s’adresse ni au gouvernement, ni à la nunicipalité. Elle est en train d’acquérir de grandes urfaces de terrain en dehors de la ville. Elle ouvre les rues, des places, dont la commune payera seulenent la valeur.
Les nouvelles maisons s’élèveront en bordure de es voies. Elles seront conçues suivant des types de liverse importance comme surface et comme haueur. Tous les logements seront, bien entendu, )OLirvus d’eau, de gaz et... d’électricité, quand le noment sera venu. Les logements les plus modestes ;omprendront deux pièces et un cabinet {Les logenents à bon marché, Paris, i883j, et pourront être oués 3oo francs. Enfin, comme ce nouveau quartier St un peu éloigné du centre de la ville, on prévoit a création de lignes de chemins de fer et de lignes de ramways.
A côté de sa misérable population ouvrière, Birningham compte une population d’industriels et de ommerçants qui, grâce au développement pris ces 'ernières années par l’industrie du fer, a réalisé des Drtunes considérables. L’équilibre social n’est donc »as, semble-t-il, établi d’une façon équitable, et l’on oudrait voir l’excès dont jouissent les uns venir un )eu compenser le dénûment des autres. Les premiers roient avoir fait œuvre suffisante et méritoire quand Is ont créé un hospice, une maison de secours, une
école, et acquitté la taxe des pauvres. Ce sont là de maigres largesses, sans grand effet au milieu de tant de misères et de vices.
On dit que l’heure d’une révolution sociale en Angleterre est proche. Si le fait se réalise, il faut craindre le bouleversement qui suivra, car il sera sans précédents et fera reculer les plus osés.
Un bruit inaccoutumé, fourmillement d’une foule humaine, pas pressés, chants, cris mêlés aux sons discordants d’une musique burlesque, se fait entendre sous nos fenêtres. C’est le défilé d’un ragged-meeting, assemblée de déguenillés ; ils se rendent là-bas, dans un champ disposé pour la circonstance. Ce que ces pauvres gens demandaient, c’était une amélioration à leur sort ; ce qu’ils ont obtenu, on le devine. Le résultat, prévu d’avance, était sans intérêt; mais il n’en était pas de même de la procession de ces hommes, de ces femmes, de ces enfants en guenilles. Ils étaient là plusieurs centaines, des milliers peutêtre, sans coiffure, les pieds nus dans la boue, vêtus de quelques sordides haillons mouillés, collés au corps. Des jupons, des pantalons effiloqués descendant au genou , les épaules à peine couvertes d’une loque, pas de linge, bien entendu, et tous montrant les traces de la malpropreté la plus repoussante. Quelques-uns de ces malheureux avaient les pieds enveloppés de chiffons et boitaient en s’efforçant de suivre les autres, et tous, d’une voix lente, monotone, fatiguée, chantaient un psaume ou une complainte aux paroles indistinctes. La procession défila lente-
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nient; enfin le dernier ragged disparaît à l’angle de la rue, et longtemps encore nous entendons, dans le lointain, le bruit des pas et des chants ; et encore aujourd’hui, nous voyons comme dans une vision cette interminable file de misérables, dénués de tout, abandonnés des hommes, et qui, par bonheur, ont peut-être encore conservé Tespérance.
Miss Amphyon. — Au théâtre populaire. — Une mère.
Miss Amphyon est dans nos murs, miss Amphyon va faire notre joie. — Miss Amphyon va nous ravir. — Miss Amphyon. — Miss Amphyon, disent et répètent les journaux, les affiches et les sandwichs de Birmgham.
Miss Amphyon est une artiste qui chante bien et joue de même. Nous l’avions déjà entendue, à Londres, au théâtre Adelphi. Ses talents cependant n’auraient ipas suffi à la mettre en évidence, si une aventure inattendue, mais d’un tout autre genre que celle ar- ; rivée à Mr et Mrs Knobbs, n’avait appelé sur elle l’attention publique.
f Miss Denny, au théâtre Miss Amphyon, était pensionnaire de VOlympic Theatre de Londres et y obte- I liait un succès justifié par ses charmes extérieurs et ■ ses talents naturels. Elle inspira à lord Genmore, i fils aîné de lord Armses, une de ces passions insensées,
comme il s’en allume dans le cerveau de certains Anglais.
La vertu de miss Amphyon résista victorieusement à tous les assauts qui lui furent livrés. La passion de lord Genmore s’en accrut d’autant. A bout de ressources et désespérant de voir l’objet de sa flamme i céder à ses désirs, il proposa à Miss Amphyon de l’épouser. Celle-ci accepta; les deux amoureux partirent et allèrent s’installer à Osborne, dans l’île' de Wight. ;
Ce fut un grand scandale dans toute la gentry. ji Lord Genmore reçut la malédiction de sa famille, etî toutes les nobles vierges du royaume qui avaient | aspiré à sa main se voilèrent la face et refusèrent de ^ prononcer dorénavant son nom.
Nos amoureux, tout à la joie d’étre réunis, se pré- j occupaient peu des événements extérieurs; ils étaient ' au septième ciel et n’en voulaient pas descendre. ; Tout a une fin, même le bonheur, quelque complet ! qu’il soit; celui dont jouissait lord Genmore finit, ; triste aveu à faire, par une lassitude anticipée. Un : mois ne s’était pas écoulé, que lord Genmore disparaissait un beau matin. Il laissait un mot à la belle éplorée pour lui apprendre que sa mère refusant i| de consentir à son mariage, tout était fini entre eux. Ma mère, ajouta-t-il, est atteinte d’une maladie de cœur, la moindre émotion peut lui être fa-
‘ale- . , Il
Miss Amphyon ne perdit pas la tête. Sans trop s’émouvoir de l’état de santé de la noble lady qui avait failli devenir sa belle-mère, elle sc con- ,
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5ola, rentra à Londres et menaça d’un procès le ’ourbe qui l’avait indignement trahie. Nous faisons ^râce des incidents qui se produisirent. On lui offrit
250.000 francs; elle demanda un million; on transigea à 5oo,ooo francs.
Miss Amphyon est restée au théâtre et continue ses succès à la ville et sur la scène. Le plus curieux de [’histoire, c’est que Miss Amphyon avait toujours résisté aux élans passionnés de lord Genmore, que ia vertu était sortie intacte de ce grand péril. Pour
100.000 francs, lord Genmore a à peine arraché quel- ]ues feuilles à cette fleur que d’autréfe ont, depuis, iffeuillée à bien meilleur marché. On avait pensé à ’aire constater médicalement l’intégrité du capital le Miss Amphyon : mais l’amour-propre de lord jenmore s’est trouvé engagé à laisser la chose enveoppée d’un certain doute. Il a préféré payer, et con- >erver sa réputation de séducteur et de gentleman dangereux.
Au théâtre populaire, on représente une pièce d’un Retire absolument inconnu chez nous. C’est une pièce m cinq actes ou cinq tableaux, ou mieux en cinq parties, et qui a pour but de montrer au public l’acteur Ward sous cinq transformations successives et dans :inq rôles différents de la même pièce.
Dans la première partie, un brillant gentleman, ;rès-correctement mis, fleur à la boutonnière, habit loir, attend sa belle, la charmante Nelly; il lui dévoile sa flamme; après quelques péripéties, Nelly cède Il disparaît avec celui qui l’aime.
La seconde partie se passe à Venise. Nelly a été
enlevée à son amant, on ne sait par qui, ni pourquoi, ni comment. Ward est sur ses traces; il passe sur la Piazzetta, vêtu en gondolier. Nelly survient, il l’arrache à ses ravisseurs.
Troisième partie : un ignoble Irlandais, sur le I quai de Melbourne; il est ivre et couvert de vêtements sordides. Une femme passe, c’est Nelly. Elle reconnaît Ward, se fait reconnaître de lui et l’abrite i dans une villa des environs. I
Quatrième partie : des voleurs et des filles perdues | sont réunis sous un pont de Londres, Nelly est avec j eux. Survient Ward, en policeman, attitude et tenue | d’une scrupuleuse exactitude. Les deux amants se • retrouvent; mais, au moment de se réunir, Nelly j tombe à la rivière, poussée par un de ses compagnons i qui craint d’être dénoncé par elle.
Cinquième partie : un régiment de Highlanders ; revient d’Égypte. Le plus beau de la bande passe i devant une femme élégante, suivie de deux laquais. Ward et Nelly, au comble du bonheur de se revoir, j: tombent dans les bras l’un de l’autre; le public les ’j acclame, et le rideau est baissé. î
Il faut mélanger le tout de chants, de danses, de | querelles, de batailles à coups de pied et à coups de ^ poing, de scènes d’ivresse, de plaisanteries salées et j souvent peu intelligibles. i
Le sens des pièces de ce genre échappe; elles n’ont aucun but littéraire et ne peuvent plaire qu’aux yeux. Une chose étonne, c’est que le public ne s’en lasse | pas et puisse les voir plusieurs fois. La facilité avec laquelle ces acteurs peuvent, en quelques minutes, I