CHAPITRE PREMIER
EDIMBOURG
La vieille enfumée. — La Canongate. — Holyrood.
I Walter Scott appelait Édimbourg la vieille enfuimée; Stuart Mill rappelait TAthènes moderne. Les Français imitent Stuart Mill. On comprend la prel'mière désignation, on ne s’explique pas l’autre, à imoins que ce ne soit parce qu’à Édimbourg, comme à Athènes, les hommes portent des jupes, fustanelle là-bas, kilt ici.
, En somme, Édimbourg ne ressemble pas plus à Athènes qu’Amsterdam et Stockholm ne ressemblent là Venise, comme quelques-uns le prétendent. Édim- I bourg, et c’est là son grand mérite, a son caractère I propre, personnel, qui fait qu’elle ne ressemble qu’à i elle-même.
De hautes collines Tentourent; la mer est tout près; un ravin la traverse et la divise en deux parties. Dans Tune, les grands édifices, les riches habitations, l’animation, les affaires et l’argent. Dans l’autre, les taudis infects, la plus effroyable misère, et les vieux souvenirs : la Ganongate, Holyrood et le Château.
La Canongate va, sous différents noms, de Holyrood au Château. Dans la Canongate, se trouvent la maison que John Knox le réformateur habita de 1 56o à I 570, et la Tolbooth, que le roman de Walter Scott The Hearth of Mi dloti an, la prison d’Edimbourg, a rendue si populaire.
Sur tout son parcours, la Canongate est bordée de maisons à plusieurs étages dont les murs sont en
granit noir et le rez-de-chaussée blanchi à la chaux.
En bas, des bars malpropres ou des boutiques sordides; dans les étages, les fenêtres manquent; celles restées en place ont leurs vitres brisées. De grandes perches s’avancent presque jusqu’au milieu de la rue, supportant des loques et des linges mouillés qui sèchent au grand air. A l’intérieur, des cours qu’entourent les maisons, et dans lesquelles ne pénètre jamais le soleil. Là dedans grouille une population misérable d’enfants, de femmes en guenilles, pieds, jambes et bras nus Par instants, tout ce monde afflue dans la rue, couvre les trottoirs, les ruisseaux, et regarde sans paraître voir. On peut oublier la richesse, la splendeur des beaux quartiers d’Edimbourg; mais on conserve toujours le souvenir de la Canongate ; il est
ineffaçable.
• Quand on a passé Técole des déguenillés qui, i eries, est là bien à sa place, on aperçoit la sombre nasse du palais d’Holyrood.
Holyrood ressemble à une prison plutôt qu’à un alais. Les souvenirs qu’on retrouve à Lintérieur ne ont pas faits pour modifier Teffet que produisent ses lurs, son enceinte et la lugubre cour centrale.
Le grand attrait de Holyrood, la curiosité qui y ttire de nombreux visiteurs, est Lappartement aurefois occupé par Marie Stuart, la pauvre reine, lui eut le tort d’être femme et d’en avoir les fai- >lesses.
Les salles sont encore garnies de leurs anciens aeubles, meubles vermoulus, siégesdélabrés, tentures sées et déchirées. Des fenêtres rares et étroites éclaient les pièces d’un aspect repoussant. On oublie la eauté, la grâce de la femme; on ne songe qu’au ang versé entre ces murs, sur ce sol qui en a gardé 1 trace.
Un guide raconte et mime la scène du meurtre de lizzio; il montre, sur le parquet, la fameuse tache ie sang, repeinte chaque année, et répond aux quesions saugrenues que lui adressent les visiteurs.
On vend à Holyrood une biographie de Marie ituart dans laquelle on lit ces touchantes et tristes ignés, extraites du rapport sur Texécution delà reine i ’Ecosse :
« ...Lors la coiffure de sinople tombant de sa tête,
elle apparut aussi grise que si elle eût eu Lâge de ç soixante-dix ans ; ses cheveux étaient tondus fort t ( court, sa face, en un moment tellement changée
(( aux regards, lorsqu’elle était envie, que peu eussent (( pu la reconnaître; et, son visage mort, ses lèvres « remuèrent, haut et bas, bien un quart d’heure après (( qu’elle eut la tête tranchée. » j
Holyrood a servi d’asile à Charles X. La Reine | l’a successivement offert à Louis-Philippe et à Napoléon III, qui l’ont refusé. ■
En quiitant Holyrood, nous nous croisons avec , une voiture qui s’arrête un peu plus loin, au bas du chemin des roches de Salisbury. Une femme en des-' cend; elle est en grand deuil, robe de laine, chapeau : de crêpe. Ses cheveux sont gris, sa hgure est em- : preinte d’une profonde expression de tristesse et de ■ renoncement; elle s’appuie sur une petite canne et marche vite, comme pressée. ■
Cette femme est Tex-impératrice de France, la veuve de Napoléon III.
Mrs Robsay et Tamp. — Les petites femmes. — Maigrir.
Mrs Robsay et Tamp sont directeurs de l’une des ; nombreuses maisons de banque d’Edimbourg. Nous i les avions connus autrefois à Naples, à Paris; nous j les avions revus à Londres pendant nos séjours dans cette ville, et nous étions fort aise de les retrouver ! à Édim bourg.
Quand ils nous aperçurent faisant notre entrée ! dans leur office de George’s Street, ce furent tout '
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’abord des démonstrations de joie bruyantes, de ;rands gestes et des poignées de main à désarticuler : es épaules, l’allure d’Anglais satisfaits, enfin. Puis, ; ^utàcoup, ils échangèrent un regard, ies figures se : embrunirent, et une prudente réserve remplaça les I xpansions du début.
1 Les termes dans lesquels nous étions ensemble eur faisaient une obligation de nous accueillir chez ux, dans leur home, et cependant ils ne prononcent las un mot qui ressemble à une invitation, rien qui jxprime le désir de nous recevoir. Ils se regardent à Il dérobée d’un air contraint et embarrassé, comme pur se décider l’un l’autre à prendre la parole, à lire une chose difficile. Si bien que ne comprenant len à ce manège, voyant une situation inexplicable dur nous, nous nous levons et prenons congé, crai- Inant d’être importun.
I Tous deux protestent; pareille pensée ne peutnous îre venue. Non, certainement, nous ne pouvons jipposer pareille chose.
' Et toujours échange de regards embarrassés entre ;s deux amis. Enfin, Mr Tamp, le plus jeune, nous > emande de vouloir bien accepter l’hospitalité qu’ils |)nt heureux de nous otfrir; seulement et la roubur envahit sa figure, il doit nous prévenir... Il jarrête, les paroles deviennent rares, les mots font jifaut. Mr Robsay, aussi rouge que son ami, et les |mx baissés, parlant bas, prend la parole à son tour I nous apprend qu’ils sont avec leurs petites femmes eurs maîtresses). Elles sont installées dans un cotge des environs, et cette situation irrégulière, regret-
table, fâcheuse, qu’ils ne cherchent pas à excuser, est la cause de leur trouble, de leur hésitation.
Le cas était, en effet, aussi grave qu’il paraissait; il était de nature à nous gêner. En acceptant de pénétrer dans cet intérieur irrégulier, nous nous déconsidérions un peu aux yeux de nos amis; en refusant leur invitation, nous les blessions. La curiosité aidant, c’est au premier parti que nous nous arrêtons.
Un peu plus tard, les bureaux étant fermés, nous nous mettons tous trois en route, traversons Wa-jN' werley bridge, High Street, et suivons jusqu’au bout la longue Meadow walk. Les maisons sont d’abord petites, basses, étroites, toutes pareilles. Un jardinet les précède. Au milieu, pousse cet horrible arbre vert, originaire de nous ne savons quel pays, qu’on feti aime tant en Écosse, et dont les rameaux font l’effet de vers coupés et tordus dans d’atroces convulsions.
Dans d’autres jardins, on voit des palmiers, des orangers, venus en pleine terre et couverts de fruits; des aloès à haute tige, des rosiers en fleur. Il faut f;: rester à distance et ne pas s’approcher, autrement on J.: reconnaît que les troncs des arbres, les tiges des arbustes sont en fonte, les fleurs et les fruits en zinc et t en tôle peinte.
Peu à peu, les maisons deviennent plus rares et j^: en même temps plus importantes; elles sont entourées de beaux arbres et de pelouses bien soignées.
Notre voiture prend une longue avenue et s’arrête bientôt devant le porche d’une maison aux formes tourmentées, vraie maison anglaise, avec des loges
i:dim r.o r R(;.
3 saillie, des fenêtres de toutes dimensions et des li s enchevêtrés les uns dans les autres, jijjjn buttler très-correct accourt, nous ouvre les p tes, et nous pênétronsdans un salon où se tenaient Ijix femmes à demi couchées sur un divan, le torse
K versé et, autant qu’on pouvait en juger, bâillant à ■]’' mieux mieux.
■ kous avions pensé que, pendant le trajet d’Edim- 3|irg au cottage, Robsay et Tamp nous donneraient ^'dques explications sur leurs « petites femmes ». vtre attente avait été trompée; ils avaient été trèsâ res de paroles à ce sujet, se contentant de nous dire, |l3ux ou trois reprises : « Vous verrez, ce sont tout mit des ladies » Nous savions, pour notre part, R, même adressée à des amis, toute question à ce Tit eût été inconvenante, et nous nous étions soi- ;^usement abstenu. Nous ne savions donc pas du ‘fk, en voyant ces jeunes femmes, ce qu’elles étaient ;t qui nous avions affaire.
'.es Anglais contractent rarement des liaisons de p'ique durée avec des femmes galantes; ils cèdent .fîz facilement à un désir passager, à une satisfacijî sans lendemain; mais le faux ménage n’est pas e ' fait. Leurs sens ne les troublent pas assez pour eiempêcherde voiries mauvais côtés, les fâcheuses ■( séquences d’une aventure de ce genre. Puis, ils c|t pratiques et économes : ménage pour ménage, Lj^réfèrent le ménage régulier, accepté, honoré, au ft'iage irrégulier, déconsidéré, honteux.
i.es deux jeunes femmes devant lesquelles nous i<|!s trouvons sont toutes deux jolies et élégantes.
Le thé fut remplacé par un souper, après lequel Robsay et Tamp s’endormirent sur un divan et y ronflèrent comme des toupies... anglaises.
Histoire de Mrs Liicy (Robsay), racontée par elle-même.
Elle est la fille d’un pauvre clergyman des environs de Garlisle; elle a été élevée avec les enfants d’un baronnet de la paroisse. Ce baronnet avait deux fils. Le cadet s’est épris d’une violente passion pour Lucy, passion partagée par elle. Mais comme, en sa qualité de cadet, il n’avait pour fortune que les largesses de son aîné, il était parti pour les Indes Elle resta trois ans sans recevoir de nouvelles; alors, désespérée, se croyant oubliée, trahie, abandonnée, elle avait cédé aux instances de sa famille et avait consenti à épouser Mr Bingyll, de la maison Bingyll et C®, grocery (épicier) à Glascow.
Plusieurs années s’écoulèrent. Lucy, qui ne s’était mariée que pour complaire à sa famille, comprit aussitôt après son mariage que consommer l’union qu’elle venait de contracter serait au-dessus de ses forces. Puis, elle détestait les enfants, et le cœur de Mr Bingyll, elle le vit tout de suite, ne pouvait sympathiser avec le sien; elle refusa donc, d’une façon absolue, de remplir ses devoirs d’épouse et d’accorder à son mari les douces faveurs qu’il sollicitait.
Sur ces entrefaites, son fiancé revint de l’Inde, rappelé par la mort de son frère qui le rendait subite-
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