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LES CRIMINELS ET LES FOUS

Application des théories modenies. — Le PMlencier Natiratl de Baenos-Âires. — Instilution modèle. — Réédaeatioii de la inorslilé. — Le trarail des détenus. — Visite aui atelien. — Le < journal > d'un prisonnier. — Un repentL — La prison des femmes. — Vieilles méthodes, vieux système. — Les fbus. — L'œuvre du D' Cabred. — L'Open Door. — Le principe de la < porte ouverte >. — Plus de fous (iirieiu. — Organisation parfaite. — Pavillons séparés. — Le régime d<« fou. — Le trav&il. — 20 pour 100 de gnérisons.

D'ime manière générale, on peut dire que les derniers vestiges de la domination espagnole disparaissent chaque jour, et qu'& la place de ses souvenirs déplorables surgissent, dans la jeunesse et l'ardeur de la prospérité, toutes les institutions que l'expérience 'et l'énergie des peuples vivants ont su créer. Ceci est jvrai, je l'ai montré, des hfipitaux, de la voirie, des .écoles, de l'hygiène, de l'assistance publique. Ceci 'est vrai aussi des prisons et des maisons de fous. Le vain orgueil et la munificence inutile des Espagnols, transplantés chez un peuple vivant et travailleur, se

transforment en éinoUUon féconde. On veut faire ici aussi bien que n'importe où, mieux si possible.

Et s'il arrive que le s&le des énergies dépasse quelquefois le but, c'est toujours par amour du mieux et orgueil patriotique.

Je ne connais pas d'établissement plus parfait que

le Pénitencier National de Buenos-Aires. On y trouve résolu le problème de faire vivre proprement les prisonniers de droit commun dans leurs cellules, de leur donner une nourriture saine et de les laisser respirer dans un air souvent renouvelé. Et j'ai admiré comment s'appliquent ici les théories modernes de rééducation de la moralité par le travail, la discipline, la lecture, les conférences et, enfin, le pardon, quand il ; ft lieu.

ToQt homme enfermé doit pratiquer un métier. S'il n'en a pas, comme c'est le cas pour la plupart des criminels enfermés là, il en apprendra un. De sorte qu'en sortant de prison il pourra vivre de son travail. Une commission composée d'administrateurs et de médecins décide, après examen, du genre d'occupatiou auquel chaque individu est le plus apte, si celui-ci n'a pas de préférence.

Aussi les 966 détenus' fournissent-ils une besogne considérable*. Les menuisiers ont bit 5,000 bancs

1. Bot hs BM détenus, B9T éUleot itrangen M S69 ÀTgentlna. Snr 1« ettUBre <t«> étruis«n, 60 p. 100 iUlôat d'oilsliie Mpagnote tt llalleniie, alcooliques pour la plupart.

S. Leur travail d'mI pu compIftteineDt gratall. Ils sont pajéi de H eentlnes h 1 fr. K par Jour, mIod lear habileté. On rerse ce salaire fe la Binillle du coadamuA, s'il eo a nue. S'il n'en a pat, l'admlalslratiOD en prend la motUé pour m rembonraer da l'amen' qo'tl lot coûte, l'autre mollit loi eat versie à ta sortie de prlsor

pour les promenades publiques; gravears lithographes, imprimeurs et relieurs composent et fabriquent tous les livres de statistique du gouvernement, les registres, etc., etc.; desfondeurs, des serruriers, des charpentiers travaillent aussi pour les administrations; les cordonniers conrectionnent les bottes des pompiers, de la police, de la marine; les boulangers pétrissent et cuisent 3,500 kilos de pain par jour pour le Bureau de bienfaisance (ces ouvriers se baignent avant et après leur travail). Il existe des cours de jardinage i l'usage des Taibles d'esprit qui ne sauraient apprendre un autre métier. Le jardin compte 7,000 rosiers et des centaines de Oeurs de toutes sortes. A ceui qui ont quelque instruction, on enseigne l'arpentage, la profession d'agriniensor étant une des plus utiles i ce moment du développement de l'Argentine.

Je m'intéressais & voir fonctionner ce mécanisme, comme dans un établissement modèle européen. Je songeais U aux infectes prisons espagnoles oâ les prisonniers sont traités comme des animaux. Non pas que je m'attendrisse, en général, sur les criminels pour lesquels je trouve que notre société est beaucoup trop tendre, mais j'admirais avec quelle facilité cette jeune nation s'assimilait le progrès.

J'ai passé dans tous les ateliers. Partout l'activité, l'ordre et le silence. Pourtant les détenus ont le droit de parler à voix basse. Mais ils n'en abusent pas. Que diraient-ils d'ailleurs, à leurs voisins toujours les mêmes? Ils travaillent, les unsavec uneardeur sombre, d'autres d'un air allègre, tous volontiers, semblet-il.

— Cest, ma dit le directeur, que les journées leur

parussent plus courtes, quttnd ils travailleat. Devant rétabli, parmi cinquante de leurs semblables, ils peuvent oublier l'endroit oit ils sont. Et c'est là le ▼rai soulagement qu'apporte le régime à leur peine. Ce qui est terrible, c'est le cachot, la solitude, l'oisiveté.

— La question justement est de savoir si la société a plus d'intérêt A punir qu'à réformer les criminels, àfaire peurpar l'horreur de la répression ou àessayer d'améliorer ceux qui sont sortis du droit commun.

— là nous sommes pour cette dernière opinion. Et nous obtenons des résultats qui nous satisFont. La bonne conduite est récompensée par des faveurs graduées : le droit de porter la moustacbe, de correspondre librement, d'avoir de la lumière à volonté dans les cellules, de fumer. Plusieurs années de coa* dnite exemplaire provoquent une diminution de peine. »

J'entrai dans la cellule d'un prisonnier. Au pied du lit, un crachoir posé sur une étoile de gros drap bleu soigneusement découpée; à hauteur d'homme, trois planches recevaient les objets personnels du c locataire > : nne botte à thé, du fil, un chassemonehes, une glace, une passoire, un réchaud, une boite de crayons A pastel, des estompes, quelques cigares, du maté, des livres recouverts de papier; pas un grain de poussière. Le détenu, un homicide, était lA depuis sept ou huit ans. Très bien noté pour son zèle à bien faire, à apprendre, à obéir, on lui accordait les menues faveurs dont je viens de parler. Il écrivait ses mémoires. Le directeur, er

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l'absence du eondamoâ, les prit sur une pUndte, «t nous en parcourûmes quelques pages.

Il y ùiiaait l'analyse naïve de ses impressions les jours de visite publique. Lui n'en recevait «ucone. Aussi soufirait-iî de se voir délaissé si complitMoent par les siens quand il voyait ses voisins entourés de parents et d'amis fidèles. Il y témoignait aussi d'amers r^rets de son crime, commis dans la colère. U entra dans sa cellule pendant que nous y étions. Sa ûgure rasée était celle d'un homme d'une quarantaine d'années, k l'expression sérieuse et forte. Il répondit avec une grave simplicité i mes questions sur le régime, le travail, ses occupations et ses distractions. 11 ne savait ni lire ni écrire en Mitrant en prison; il apprit très vile, et aussi A dessiner, car il y a un cours de dessin. Sur le mor était épingle un portrait an pastel d'une femme de type fortemntl espagnol, fumant une cigarette avec un air vulgaire et provoquant. Les fautes du dessin sautaient aux yeux, mais il y avait là une capacité singulière, un don naturel, et surtout j'y voyais la preuve d'une volonté, d'une application d'esprit extraordinaires. Visiblement, k l'entendre parler, la prison, sa soU'tude, le travail régulier, l'étude, avaient révélé cet homme à Ini-œème. Quand il sortira, s'il doit jamais sortir, c'est un homme nouveau que la prison rendrait k ta société. Le dirai-je? S'il n'avait dépends que de moi, j'aurais mis cet homme en liberté, tant fut profonde l'impression qu'il me fît. Visiblement, cet assassin n'était pas nn malfaiteur.

Sur la porte de chaque cellule sont ^quées les notes des détenus ; Exemplaire. Très bonne. Bonne. Ces notes sont données par un tribunal composé dn

BOBHO&AIRES 9»

directenr de la prison, de raam&nier, du directeur de l'école, des chefs d'atelier.

Li bibliothèque, trfis complète, est assez suivie. J'ai consulté le registre de sortie des livres. En un m, il en fot demandé 8,000, parmi lesquels j'ai noté, an hasard, quelques noms d'auteurs : Damas pire, 'Walter Scott, Hacaulay, Darwin, Uœkel, Auguste Comte, Spencer, Urne de Staël, Balzac, Reclus, JeanFinot.

Le patriotisme n'est pas oublié. On a arboré le drapeau argentin et les armes de l'Ai^entine dans la classe de dessin, qui est en même temps la salle des conférences. Toutes les conférences commencent par un salut au drapeau, exécuté par tous les condamnés. Du vigilant est spécialement délégué & cet exercice. Il prononce les quatre commandements suivants :

— t'ixel

— Face au drapeaat

— Salut au drapeau I

— Repos!

Les murs de la chapelle sont couverts de fresques exécutées par un prisonnier, d'après la Bible illustrée de Gustave Doré. Naïf effort d'un pauvre homme et qui fait peine i voir.

râ visité aussi la prison des femmes et l'orphelinat correctionnel pour les fltles. C'est moins bient Une vieille bâtisse autrefois construite par les Jésuites et qui tombe en mines. Rien de plus triste que ces pièces sombres, ces murs fendus, humides, ces planchers pourris, ces trous dans le pavage des couloirs et des cours, tout le noir et le gris de ce décor.

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