LES FOUS
Les fous ne sont pas oabliés dans cet élan générât de la charité publique et privée. Un établissemeot modèle, comme il n'en existe encore que très peu en Europe, fonctionne à Lujan, à une heure de Buenos- Aires, au milieu d'une campagne florissante. Fondée
' par l'Etat, sous l'impulsion d'un homme extraordinaire, à l'énergie aimable et souriante, auquel il est impossible de rien refuser, cette œuvre est en pleine prospérité et donne des résultais surprenants.
Le D' Gabred est le grand générateur de ce mouvement. Président de la Commission des hôpitaux nationaux, il pousse de son activité vigoureuse, de son enthousiasme contagieux, k la créaUon de nuisons modernes d'aliénés dans toute la République. 11 connaît parfaitement la France et Paris et les hôpitaux où il étudia sous la direction de nos maîtres. Mais il prit les modèles de son établissement en Ecosse et en Allemagne, où le système de la < porte ouverte > se pratique depuis plusieurs années avec succès, de même qu'en Russie et aux Etats-Unis. 0 s'inspira particulièrement, dans ses plans et pour les détails de l'installation, de l'asile d'Alt-Sdierbitx,
^ près de Dresde, en Saxe. La méthode de 1' ■ open door I, ou porte ouverte, est encore peu appliquée en France où les progrès sont lents i triompher. Le D' Cabred s'en montre très féru. II prétend que ce qui rend tes fous furieux, c'est justement la contrainte exercée sur lenr liberté, — liberté d'aller, de venir, de sortir, de se mouvoir.
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— Il n'y a plus guère de fous furieux — sauf le cas de crise aiguë,— m'explique le D' Cabred. C'est l'aDcien traitement qui les rendait furieux. Au lieu d'être les uns sur lesautres à s'exaspérer, à s'exciter, les Toilà libres d'aller, de venir, de s'isoler, de travailler, de se promener; ils ae Bougent pas à se sauver (nous comptons à peine une évasion pour 100 malades), ni & se rebeller, ni à crier, ni à se battre . ils sont libres I Aussi, devant ces résultats, le public n'bésîte-t-il pas i nous confier les déments.
De fait, des aliénés que nous avions autour de nous, aucun ne paraisiaît agité. 11 n'y eut que lorsque nous leur parlâmes, que nous tentâmes de les faire raisonner, que leur folie se manifesta. Mais, même ou plus violent d'entre eox, au moment oit il avait l'air le pins excité, le D' Cabred mit son bras familièrement sous le sien, et l'emmena en lui disant :
— Tous avez raison.
Et le malheureux, ravi, se transforma soudain, la figure illuminée de contentement, d'une tape pencha sa casquette sur l'oreille, en casseur d'assiettes, et nous oublia parfaitement.
— Il s'en est fallu de peu, dis-je au D' Cabred, que cet exalté ne devint furieux. Qu'eussiez-vous fait dors?
— Cela vous apprendra, répondit-il en riant, une vérité que nous connaissons bien : il ne faut jamais discuter avec les fous.
1 Quand une crise survient, ou quand un malade nous arrive avec une psychose aiguë, ce n'est plus te système de la porte ouverte que nous appliquons, mais le traitement au Ht, ou clinothéiapie, qui donne déjà en Europe les meilleurs résultats. Le
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malade restant conchi se calme betneoup plus vite; sa nutrition est meilleure. El nous avons l'avantage de pouvoir mienx rezaminer et le surveiller. Le traitement au Ut, remplaçant la cellule et la camisole de force, a fait tombor chu nous de 80 p. 100 le nombre des agités.
Open Door est bâti an milieu de la plaine de Li^aa, non loin d'une fameuse cathédrale, lieu du plus
célèbre pèlerinage de l' Argentine,
L'établissement se divise en deux parties distinctes : d'un c6té l'asile central, comprenant les services hospitaliers et administratifs, les villas des malades qui doivent être soumis à une surveillance continuelle ou à un isolement passager, ou à un traitement médical spécial; de l'autre cOté, la colonie de la porte ouverte et du travail agricole.
Aucun mur ne borne l'horiion, rien qui limite l'illusion de la liberté absolue. L'établissement se compose de quatorze pavillons séparés, — habitations, ateliers, cuisines, dépendances, — dont les façades blanches et les toits rouges s'éparpillent gaiement sur la verdure des champs. L'intérieur est aussi gai que l'extérieur : couloirs et galeries aux murs blancs, dallés de carreaux de couleurs variées, ' aux fenêtres fleuries. Des pavillons ouverts sortent des chants et des orchestres phonographiques. Singulière impression... Ceci est fait pour créer de la gaieté dans cet asile de la démence, et voilà qu'au contraire on se sent saisi par l'illusion angoissante que des fous crient et chantent trop fort leurs diansoQS ioop-
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portniies dans ces heures de soleil, aa miliea de cette natore assoupie.
Il est difficile d'imaginer une organisalioD matérielle plus parfoite que celle-ci. Les dortoirs sont tout blancs, les lits peints au ripolin ; les réfectoires aussi gais que les dortoirs. Comme il ; a plusieurs réfectoires et qu'on ne peut agencer des cuisines séparées, les mets j arrivent d'une cuisine centrale, dans un petit train DecauTille que l'on chaulTe l'hiTer. Des salles de bain luxueuses sont installées dans tous les pavillons, dans les quartiers des indigents comme dans les villas des pensionnaires payants de première, de seconde et de troisième classe. Le degré de promiscuité différencie seul les classes. Les indigents, au nombre de 30 et 40 par villa, coucbent dans des dortoirs collectifs; ceux de troisième classe sont hospitalisés par vingt; ceux de deuxième classe dix par dix; ceux de première classe se groupent par quatre. n y a des villas pour un seul malade. Le pavillon de l'hydrothérapie, situé au centre de la colonie, se compose d'une grande piscine de 30 mètres de long sur 13 de largeur, avec un renouvellement constant d'eau, de salles de douches froides et chaudes, de bains d'air cbaud, de bains sulfureux, d'une salle de massage, d'une salle d'électrolhérapie et de rayons Rœntgen.
Quant au régime des fous, il est fait de douceur et d'abondance, de travail agréable et de récréations, promenades, jeux de plein air, jeux de salon, théfllre, bal, cinématographe, etc.
Tous les fous travaillent, selon leurs capacités et leurs aptitudes, et s'ils le veulent. On ne les force pas. On tes stimule, si l'on peut, par l'oSre des r'
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qu'ils aiment, comme le tabac, par exempte. Car le travail est UD des éléments principaux de la cure. Les uns s'emploient à la confeclion de balais en paille de mais, d'autres à des objets de menuiserie; des maçons et des briquetiers travaillent de leur métier. Un jardinier français, fou aussi, fait des greffes sous nos yeux. Des forcerons, des serruriers, des charpentiers, des tailleurs, des boulangers produisent du matin au soir, les uns avec ardeur, les autres en rêvant, selon leur tempérament.
Nous trouvons un briquetier qui conrectionne 3,000 briques par jour à lui tout seul. C'est un grand Piémontais osseux dont toute la vitalité s'emploie iproduire oi^ueilleusement plus que n'importe qui dans l'asile, sans en paraître le moins du monde fatigué. Il vous dit, en montrant les pavillons d*ua geste large :
— C'est moi qui ai tout fait ici.
Les briques se vendent 55 francs le mille i Baenos- Aires; elles reviennent ici i 8 fr. 50.
Les fou9 qui travaillent gagnent vingt centimes par jour, qu'on inscrit i leur crédit. Quand ils sortent de l'asile — car 20 0/0 d'entre eux guérissent — on leur remet leur pécule.
Open Door réunit donc les perfectionnements des établissements les mieux connus d'Europe. Ouvert en 1903, il a déjà coûté prés de 3 millions de francs et son budget est de 70,000 francs par mois. Cbaque malade coûte 2 francs environ par jour.
Situé au milieu de six cents hectares de terrains — qui lui appartiennent — l'asile est construit selon le i^sléme antisymétrique, pavillons séparés et disper-
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£és, pour éviter la monotonie attristante des anciens asileS'Casernes.
D'immenses peloases, des jardins remplis de Oeiin et de plantes, des champs de luzerne et de maïs font partie de son domaine. Il y a 1 ,700 poules, dindes et canards dans le poulailler, 800 porcs et truies dans les étables, un grand nombre de bœufs, de vacbes et de montons, ane fromagerie bien installée, d'une propreté flamande. Dans les eares, j'ai vu une fÛtrique de glace, une chambre frigoriâque, la salle dés machines électriques. Le pain se fait avec des pétrisseurs électriques et les fours sont chauffés à l'électricité. Un château d'eau de trois étages conserve la provision d'eau nécessaire à l'établissement.
L'asile prépare Ini-mème le cuir de son bétail, le tanne, le vernit et le bconne pour la cordonnerie et la sellerie.
Depnis notre arrivée i Open Door, nous étions saivis ou devancés par un photographe qui braquait son appareil infatigablement sur notre groupe. C'était un ancien fon qui tira pour nous toute une collection de photos en souvenir de notre visite.
Nous rencontrâmes en chemin un dément dont la poitrine était constellée d'uue caitaine de médaille* et de décorations.
— DouGefoliedeagrandeorSiditledocteurCabred; c'est un Italien qui se croit le Pape, comme tant de gens qu'on laisse en liberté I
Justement, l'on de nos compagnons de visite, H. Montes de Oca, ancien ministre des affaires étrangères, qui le connaissait, lui avait apporté une nouvelle médaille qu'il lui remit. La figure du fou resplendit alors d'une joie suriiomaine. II baisa les mains
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de H. Montes de Oe«, préùpita let ordwas, et de sa
main droite, où il tenait une croix, multiplia snr nous les bénédictions.
— Ce sont les meillenres qne j'ei, fil^.
Noos pass&mes i Open Door presque une journ^ entière, sans latigne et sans ennui, intéressés et sonvent frappés par le foncUonnemmt sans accroc de tous les rouages de eelte grande oi^anisatioo. Le personnel en paraît presque aussi orgueilleux que le docteur Gabred.
— C'est que chaeon a ici le sentimuit de sa responsabilité et, par conséquent, te gi^t de bien Adret me dit ee dernier. J'ai Tonde une école spéciale d'infÎFmiers pour tes aliénés en liberté. Elle me fournit un personne dressé scientifiquement, en qui j'ai toute confiance.
Avant notre départ, le docteur Gabred voulut nous offrir le spectacle d'une des distractions favorites des aliénés : une course de chevaux. Les fous, habillés de toile bleue, pieds nus, coifTés de chapeaux gris de feutre mou, montaient de bons chevaux, sans selle; ils poussaient des cris de joie terribles en fouettant leurs bétes, et passèrent devant nous dans un tourbillon de poussière. Nous décem&mes des prix.
A voir l'élan de ces pays neub, leur &cilité k créer et k démolir, leur ambition de faire mieux que ce qui est, on se sent un peu honteux pour te vieux inonde.
Un pays comme l'Ai^entine, dont la développe-
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'méat date de trente ans, a'a, sous le rapport charité publique et de l'aide sociale, riea i e ' — au coatraire — aux pays les plus avancés d'Eu
Un tel résultat f^t honneur au savant argt Il avait tenu à m'expliquer lui-même son ce 11 s'en montrait, k bon droit, fier ; mais un pi mélancolie accompagna ces paroles qu'il me di
— Groiriez-Tousqu'iln'yapaicinquanteperst & Buenos-Aires qui connaissent Open-Door?
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