‹ En Argentine. De Buenos-Aires au Gran ChacoChapitre 22 sur 115 · I.*fiLBVAGE 1S · texte numérisé non relu

I.*fiLBVAGE 1S

trois kilomètres, il ne confond pas la corne du bœuf couché avec une touffe d'herbe; il reconnaît à des dislances fabuleuses les visiteurs de la pampa, distingue à l'horizon le galop d'un cavalier de la ferme de celui d'un étranger, et salue, sans se tromper, le caguar ou le puma en quête de charogne. Gependani les occasions de regarder étant très rares dans la monotonie du spectacle, la force d'attention du gaucho se concentre au dedans, et l'Ame devient méditative. Mais l'esprit sans aliments a des idées peu nombreuses qui tournent, toujours les mêmes, dans sa cervelle. Et c'est la mentalité du marin, du berger et du Bédouin.

YoiUi donc comment et par qui se pratiquait, il y a

cinquante ou soixante ans, l'élevage du bétail. Aussi, dans ce pajiis entièrement dédié à la vie pastorale, le lait était presque inconnu, le beurre plus encore. Après 1870, la viande, dans les villes, coûtait â francs les 19 kilos. Un bœuf domestiqué, c'est-idire un peu gras, sa vendait de 40 à 45 francs au maiimum. La vente des troupeaux s'effectuait de large façon. L'acheteur venait à l'estancia et demandait an certain nombre de têtes de bétail. On faisait un rodeo, on estimait d'un coup d'œil le nombre des bétes rassemblées et l'acquéreur exigeait < todo lo que pisa >, tout et qui ntit, c'est-à-dire les jeunes -veaux accompagnant la mère.

Le commerce du bétail se faisait surtout avec les saladeros établis sur les rives du Parana, de l'Uruguay et du Rio de la Piata d'où la viande salée et ' '

ogie

114 EH ARGEirriNB

chée était eipsrtée au Brésil et i Cuba. Tous les autres produits, peaux> laines, cornes, graisses et crins, cendres d'os et guano artificiel se Tendaient en Europe.

En 1832, l'exportation des produits de l'élevage s'élevait i 16 millions de francs. Cinquante ans plus tard, i 327 millions de fï-ancs.

En 1888, elle atteignait 355 millions.

En 1909 : 768 millions de francs. ChiSlFes élo> quents et qui en disent long sur la transformation de la vie pastorale en ces vingt dernières années.

Les huit vaches et le taureau amenés d'Espagne en Argentine, en 1553, ont donc fait des petits.

Aujourd'hui, le dénombrement des troupeaux argentins porte à 30 millions de tètes le stock des bovidés, & 68 millions celui des moutons, & 7 millions et demi celui des chevaux, & 1 miltioa et demi celui des porcs.

L'Argentine se place ainsi au troisième rang des pays éleveurs de bovidés, après les États-Unis qui eu possèdent 73 millions et demi et les deux Russies d'Europe et d'Asie qui en ont près de 48 millions. Elle occupe aussi le troisième rang pour le nombre de ses moutons, après les deux Russies (83 millions) et l'Australie (74ïmillions et demi). Le troisième rang lui revient également pour le nombre des chevaux, après les deux'Russies (33 millions et demi) et ' les Ëtats-Unis (31 millions).

Je n'ai cité le chiffre de la production porcine que 'pour montrer combien l'Ai^ientine était dislancée

L'âUVAGB ItK

par les ÉUts-Unis qui en ont 65 millioDS, rAIlemagiier 22 miltioDS, et la Russie, il millions*. I Dans ce dénombrement des troupeaux argentins, une angmenution est notable dans toutes les espèces, ^ sauf en ce qui concerne les moutons dont la diminution s'affirme depuis le recensement de i895 qui portait leur nombre à 74 millions et demi.

Sur les 68 millions de moutons argentins, il faut compter huit millions de mérinos Rambouillet pro-' prement dits, 25 millions de Rambouillet croisés d'animaux créoles et 35 millions de moutons anglais, de race Lincoln.

Je me suis enquis des raisons de cette diminution du troupeau ovin. Elle provient, d'abord, de l'augmentation constante du prix de la terre qui oblige i refouler de plus en plus les troupeaux vers le Sud, car les moutons ne c paient > que sur la terre bon marché; elle provient ensuite de la colonisation des régions de la Pampa et de la Patagonie où la culture a commencé; de l'accroissement de l'exportation des viandes frigorifiques, puisqu'on abat trois millions de moutons par ao pour les grill-rooms de Londres ; mais la raison principale, il faut la chercher dans la tendance qui va se généralisant chaque jour k augmenter la valeur individuelle des animaux en vue de leur poids au frigorifique. Cette tendance oblige l'éleveur ai^ntin à sacrifier la quantité pour la qua-

1. Pour Ikclllter les comporkiioni arec 1« Fntiu, dUons qns l« rtceoMBieBl d« 1906 déoombntlt eomnM rail lo troupeu traDcalt : 14,t39,000 beiMàcoTDM; 8,0M,O00 cbenuz; 18,560,000 mouiou; 7,090,000 por».

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1S6 EN ARGKSTINB

litâ. Au lieu de nourrir, comme autrefois, àt on huit moutons sur un hectare, par exemple, l'élevear, aujourd'hui, n'en nourrira que deux ou trois; au lieu d'acheter mille moutons créoles, il achètera trois cents métis de Lincoln.

On a calculé ce que la totalité de ces animaux représentait de kilogrammes de viande par tète de population. Si demain on tuait, aux Ëtats-Unis, au Canada, en Australie, en Argentine, tous les bœuls, les vaches, moutons et porcs, et qu'on voulût en par^ tager la viande entre tous les habitants respectifs de ces pays, l'Américain du Nord recevrait une portion de S65 kilogrammes de viande, le Canadien 3^ kilogrammes, l'Australien 957 kilogrammes et l'Argentin 1,624 kilogrammes.

L'Âi^entine peut donc exporter 1 Elle n'a pas, en eOet, une population nombreuse à nourrir, comme les États-Unis, et se trouve, de ce fait, dans une situ^ tion privilégiée au point de vue de l'exportation. Mais surtout, en raison du bas prix actuel du sol argentin, de ta possibilité de laisser, grAce à son climat, les troupeaux dans les champs toute l'année, elle peut produire dans des conditions plus avantageuses que les États-Unis. Là-bas la terre est plus chère, et les animaux sont grands consommateurs de mais et de fourragea, toujours en hausse, ce qui élève beaucoup le prix de la viande. Ëtant donné que la consommation lorâle augmente en Amérique du Nord, il semble que l'Argentine soit appelée, dans un avenir proche, i prendre une place prépondérante dans l'exportation mondiale.

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L'ÊLETAGI!

(SDin)

Répirtiticn dn tnttpeaa ar^ntin. — Le piilo faerte. — Pnlliei Mlnrelles et prairies artifldellu. — La Ituerne. — LueraièTe* de 97,000 heeUru. — Leur dorée. — ImmeD- ■ité des pnpriétis argentines. — Caractère exlensif de l'éto- TSge. — Des estandas grandes comme des arroodissementa français. — Tmnpeaai de 100 et tOO.OOO mouton*. — M. Dnggan, ses tOO.OOO Taches et son million de montons. — HoBolottie des étendues solitaires. — Description d« k pampa. — Lafane*. — On ejdone. — Las lalitondias.

Les trente millions de bœafs, les soixante-huit mil< lions de moutons, les dix millions de chevaux ai^eotins sont répartis sur tpute la surface du pays, depuis l'extrême limite de la province de Corrientes et de Salta, au nord, jusqu'aux terres maigres et froides du Ghubut et de Santa-Cmz, dans la Patagonie.

Ici, comme en agriculture, la province de Buenos- Aires, qoi fut la première à inaugurer les méthodes rationnelles, occupe le premier rang pour le nombre et la nlenr de ses établissements. Viennent ensuite Jes provinces de Santa-Fi, d'Ëntre-Rios, de Corrientes, de Gordobft, et le territoire de la Pampa centrale. Le

C'.oci'{lc

m BH AIlCENTinii

Sud, en raisoD de la séchereEse et de la paavreté de ses pâturages, ne s'occupe guère que de l'élevage du mouton, puisqu'il est convenu que le mouton c aime la misère >. Il faut, au contraire, pour les b&Les à comes, de bonnes prairies naturelles ou artiûcielles, de Teau dessus ou dessous, des moulins pour la puiser, de l'ombre pour abriter les troupeaux. One rivière, une lagune d'eau douce qui ne se dessèche pas, sont des trésors dans ce pays aux pluies trop rares.

La valeur des p&turages varie donc beaucoup selon la nature du sol et l'abondance de l'eaa. Il y a la prairie pampéenne proprement dite, restée en grande partie sauvage et que n'ont pas encore piétinée et améliorée les aumailles. Là, un bœuf n'a pas trop de' son hectare pour vivre. L'herbe qui couvre le sol est longue, dure et peu nourrissante, on la nomme paslo fuerie; le mouton n'y touche pas; le bœuf lui-même n'en est pas trop friand et ne la mange qu'à défaut d'autre; il lut préfère l'herbe fine qui s'abrite au pied de ces hautes touffes, mais qui n'abonde pas dans les terres vierges, et qui est souvent trop courte pour l'épaisse langue des bovidés.

Il y a encore le pré naturel dès longtemps piétiné où, le paslo fuerte détruit, il reste des herbes tendres ou tiemos, apportées dans les premiers fourrages des conquérants, Cinquante mille espèces d'herbes con< stituent aujourd'hui les p&turages de Cordoba, Santa* Fé et Buenos-Âires. Sur ces prés, on peut facilement mettre une vache et deux ou trois moutons i l'hectare.

Enfin, il y a les prairies artiBcielles de luzerne, que l'on a semées, depuis une vingtaine d'années, dans la province de Buenos-Aires, et dans la province de Cor-

doba surtout, mais aussi dans celle de Sanla-Fé, dans les terres irriguées de Mendoza et de Sao-Luis, ei dans la Pampa centrale. La luzerne exige, en effet, des terres légères où ses racines, toujours eu quête d'eau, puissent la trourer sans obstacle. Elles descendent parfois jusqu'à huit et douze mètres, pour y puiser la vie. Or, dans certaines provinces, la terre très grasse et argileuse ne permet pas l'infiltration des eaux; de plus, i deux ou trois mètres de la surface, on trouve souvent une couche de < tosca > impénétrable, composée d'argile mélangée de carbonate de chaux qui arrête les racines. Au contraire, dans les terres légères de la pampa, le blé semé deux on trois ans de suite finit par fatiguer la terre. On a donc tout intérêt i créer de grandes luiemiëres qui ont l'avantage de ne pas épuiser le sol, puisqu'elles se nourrissent d'eau, l'améliorent plutôt, et vivent dfx et quinze ans.

— J'ai des alTalfarès', me disait l'un des plus gros propriétaires de la Pampa centrale, qui durent depuis vingt et trente ans. Je crois qu'elles vivront indéfiaiment, si l'eau ne vient pas i leur manquer.

Heureusement, dans ces terres perméables de la pampa, la couche d'eau souterraine se reconstitue au coursdesannéespIuvieuses.DansIesendroits où l'eau est assez éloignée, elles peuvent vivre sept, huit et dix ans.

En général, les luzemières bien semées et bien | prises durent une dizaine d'années. D'ailleurs, on les resème par fractions. Aux places où la luzerne disparaît, elle est remplacée par d'excellents pâturages

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raffinés grice au séjour des aaimaui, et l' engrais naturel, de sorte que 1' < enluzernage > d'un champ conslitue une amélioration définitire. Aussi une terre voit sa valeur décuplée dès qu'elle est semée de lazeroe.

On cite parmi les plus grandes lusemiéres du paya celles de M. Juan Gobo, mort récemment, qui ne possédait pas moins de 97,000 hectares de luzerne dans la province de Gordoba, pour fengraissement de ses animaux 1 Hais les étendues de 10,000 à 30,000 hectares ne sont pas rares. Nos compatriotes, MM. Portails frères, fondèrent, il y a quelques années, une Société avec un autre Français établi là>bas, H. Hileret (mort depuis), dans le but de créer des alfalfarès. Ils en possèdent aujourd'hui 30,000 hectares, les trois quarts dans la province de Santa-Fé. le reste dans Gordoba. Ces terrains, achetés entre 30 et 40 francs l'heclare, valent aujourd'hui au delà de 450 francs. Spéculation sûre, comme on le voit, basée sur une valorisation réelU de ta terre, et qui tente nombre de gens sérieux. Des compagnies et des sociétés se forment chaque jour pour des exploitations analogues, telle cette compagnie ( Pastoril Argentine belga >, qui possède déji dans h pampa 35,000 hectares d'alfalfarès.

Après une djcaine d'années d'exploitation, la luzorniére est généralement fatiguée. Alors, les propriétaires qui entendent leur affaire louent leur terre à un fermier, poar quatre ans, i la condition qu'il y sèmera nne année du maîs, une année dn blé, une année du Un, puis, une autre année, du blé, et que la dernière année, avec son blé, il fera une semaille de luzerne. La luzerne n'empêchera pas le blé de pousser, on récoltera le blé, qui se coupe ici très haut, et ta

luzerne restera pour les animaux. Il aura ainsi un pâturage tout neuf et gratuit pour dix années encore 1

On se rend compte ^le rimmensïté des propriétés argentines et du caractère extensit de l'élevage, quand on voit sur la carte de larges taches multicolores qu'y font les estancias des Alrear, des Pereyra, des Dug^an, des Casarès, des Uozue, des Drysdale, des Luro, des Urquiza, des Santa-Harina, des Hartiaez de Hoz, etc. C'est par centaines que se comptent les estancias de 15 à 20,000 hectares, par milliers celles d'une dizaine de mille*.

Vous aurez une idée approximative de l'étendue de ces établissements si dilVérents de tout ce que nous avons en Europe, quand vous saurez que Mme Concepcion Unzue de Casarès possède, dans sa seule estancia de Huetcl (province de Bueaos-Aires), 67,500 hectares où l'on élève 60,000 moutons, 35,000 hètes à cornes et 5,900 chevaux de race clydesdale; que sa sœur, Mme Unzue de Âlvear, a, dans son estancia San Jacinto, 63,000 hectares dont 25,000 sont cultivés. Surle reste vivent 35,000 bètesàcomes métissées de race durham, 30,000 moutons tincoln et 10,000 chevaux dont 2,000 percherons; que Thomas Duggan n'a pas moins de 60,000 hectares de pâturages dans ta Pampa centrale et une douzaihe d'autres estancias éparpillées dans le reste de k République, vers le Sud

1. tToublloDS pu quB Paris enller, de la porto de la VlIIelle à U porte de Salnt-Cload, de Suresnes 4 Cbarenlon et de Sainl-Oueo k Irti, a'a pu tout k tail 8,000 becuns, le boU de Boulogne j oomprii.

priacîpalemeDt, où ït élève, dit-on, SOO.OOO vaches et un million de moutons; que H. Drysdale possède 350,000 hectares de pampa ; que UM. Santa-Harina, dans leur belle eslancia La Gloria, qui s'étend sur 39,000 hectares en pleine province de Buenos-Aires, élèvent 20,000 bêtes i cornes et 60,000 moutons, mais qu'en leurs divers établissements, ils ne possèdent pas moins de 95,000 bêtes à cornes, 370,000 moutons et 15,000 chevaux; queH. Santiago Luro, qui, sur la ligne du chemin de fer du Sud, est propriétaire de 3S,000 hectares, en a 30,000 autres plus au sud, dans son estancia San Antonio, où i! élève 40,000 moutons, tandis que son frère, Carlos Luro, exploite dans la même région 53,000 hectares d l'estancia SaaAdoUb où se reproduisent 100,000 moutons, 4,000 vaches et 1 ,000 chevaux ? Tais-je oublier H. Félix de Alzaga, ses 40,000 hectares, ses 100,000 bœufs, ses 30,000 bouvillons et ses 50,000 moutons? J'en passe cent autres. La plupart de ces magniGques estancias sont situées dans la province de Buenos-Aires. Hais dans le sud de l'Argentine, depuis le Rio Negro jusqu'à la Terre de Feu, dans la région palagonienne, où la terre demeure pauvre, faute d'eau, sauf dans les riches vallées andines, et où le froid est souvent intense, l'élevage du mouton s'est développé, grftce à l'initiative des Anglais, qui y créèrent d'immenses exploitations pastorales, la plupart, aujourd'hui, passées aux mains de compagnies. L'estancia c El Condor i, dans le Chubui, qui s'étend sur 1 75,000 hectares où paissent 160,000 moatons, est célèbre par la perfection de ses installations qui peuvent èlre comparées aux plus belles de l'Australie. La Banque d'Anvers possède dans le territoire de Sanu-Cruz des propriétés de 385,000 hectares;

c The Argentine Southern Land G* Limited > a ^>5,000 heclares dans le Rio Negro et le Chubut, f la Punia Loyola G'* >, 175,000 hectares dans le Chubut, et la «Greenshield and G* >, 100,000.

Imaginez la successionde ces propriétés qui parfois se juxtaposent sans interruption, sans qu'une colline, nne Forêt, un vallonnement, un large fleuve ou un torrent, ou même une haie vive, rompent la monotonie de ces mornes étendues.

Pendant des heures, et des heures, et des jours et des jours encore, nous les parcourûmes sur les milliers de kilomètres de voies ferrées qui les traversent. Hes yeus ne quittaient pas la campagne. Je ne pouvais me i^igncr à ne voir que de l'herbe. Il me semblait toujours que je devais jouir bientôt de spectacles eitraordinalres, et que ce serait au moment où mon attention se laisserait distraire qu'ils apparaîtraient. Comment I je serais veau si loin, si loin, pour ne fatiguer mon regard que sur ces innombrables troupeaux sans pfttre, dans ces étendues &oUtaire8?Et les heures du jour, et les heures crépusculaires passaient, sans apporter d'autre variété que les champs couverts d'épis après les pâturages, les tiges frêles du froment après les lances et les panicules gainés des maïs, et les barbes grises des oi^s et des seigles.

Quelquefois, au milieu de la pampa, s'étalait la moire d'une lagune silencieuse, un de ces immenses élangsqui trouentlesol argentin après les inondations et les grandes pluies. Des vols innombrables de cigognes, de flamants nacrés, de mard)oal3, d'aigiattes,

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iU EN ARGENTINE

d'ibis et de poules d'eaux venaient s'abattre et boire aux coins des étangs bleus. Les roseaux des borda miraient dans la nappe glacée d'azur l'armée de leurs lances et de leurs banderoles au repos, et les oiseaux, gracieux et immobiles, se détachaient sur le ciel, avec les roseaux, comme sur unfond de porcelaine orientale, et c'était un enchantement suave.

Ou bien l'horizon désert, tout à l'heure si par, se chargeait de nuages; en quelques minutes, le ciel devenait gris, puis presque noir, se voilait comme pour une éclipse, et on devinait, au loin, des tourbiltons de poussière s'avançant en cyclone, amenés par un vent de tourmente qui cornait et criait autour du train ébranlé. La poussière pénétraitdans le wagon en un clin d'œil, en même temps qu'un vent brûlant. L'atmosphère étouffante serrait les tempes et oppressait la poitrine jusqu'à la faire éclater. Heureusement, ces surprises ne duraient pas longtemps. Au bout d'un quart d'heure, le coup de folie du pampero était passé. Le ciel redevenait pur, les arbres réapparaissaient, les animaux, qui avaient essuyé avec résignation le cyclone, semblaient revivre.

De bons esprita prolestent contre ces propriétés démesurées, ces latifundia qui sont, d'après eux, an obstacle au développement de ta culture, c'est-à-dire au progrès du pays. On comprend, en effet, qu'il soit impossible à un proj)riétaire de faire semer de blé, de maïs ou de lin&s 50,000 hectares de son estancia. Il y fait de l'élevage, soit, mais dans des conditions souvent Ecédiocres. Lesberbt^es naturels nourrissent

relativement peu d'animaux, rongés qu'ils sont par les chardons et les autres parasites des terrains abandonnés à eux-mêmes, ou noyés dans des eaux stagnantes.

Si , au lieu de les laisser ainsi & peu pris improductives, on divisait ces terres en lots moyens, on aurait bientôt à leur place d'inûnis espaces couverts de luzerne ou de céréales, traversés de lignes de chemins de fer, et la fortune du pays augmenterait dans des roportions colossales.

Je crois cependant qu'il n'y a pas lieu de trop s'inquiéter pour l'avenir de ces mœurs Féodales. L'influence prolifique du sol et du ciel argentins est indéniable. Les familles nombreuses sont ici la règle. Et, peu à peu, tous ces domaines sans bornes se diviseront d'eQX-mftmes, sans qu'on soit obligé d'imiter les lois d'expropriation des landlords d'Irlande.

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L'ÉLEVAGE (Bum)

U petite et la mftyeime propriété. — Ettandu d'élevage. — Estancias d'élerage et de colture. — Lei cabaOai. — Lee eitaDciaa iDdulriïlUéea. — TnuuformalioD de la via pastorale eo Argendne. — Sei causes. — L'adoption des dAlur«s artiBcieliea. — Inponation de por-aang étraagen. — Le métissage. — Ses avantages. — Le choix dei reprodnctenn. — LesrâcesDnrtiaai, Beraford et Lincoln donuoeot. — L'Angleterre et t'Argeitine. — Le lauret du port de Boeooa- Airei. — On abat des uoreaox anglais de 76,000 franci. — Obstacles i t'eiilrèe dn bétail frangaii.

Cependant, il n'existe pas que de grandes estancias en At^entine.

Dans les cinq principales provinces et les plus peuplées, Buenos-Aires, Santa-Fé, Gordoba, Entre- Rios, et Pampa centrale, les seules où se fasse la culture des céréales, on compte 135,000 propriétés en chiSires ronds*. Ne Ggure pas dans ce chiflre la

1. Cw 13S,000 pro^ffUtés se divisent alnri : H.OOO, de 10 t M bectam; 38,000, de SOO à 5,000 bectares; t,S41, de 6,000 t ),000 Iwetares, et l.OtT dépassant 10,000 bectwea.

LtLBTÂGB 137

quantité innombrable des toutes petites propriétés, cbacras, quintas, jardins, etc., qui vont d'un hectara i 10 hectares, et que presque chaque habitant possède quand il a passé quelques années dans le pays, et qu'il n'a pas été trop éprouré par la malchance.

D'ailleurs, l'étendue d'une eslancia n'est 'pas toujours le signe de son importance. Les plus belles c caba&as > du pays, celles de MM. Manuel Cobo, Leonardo et Martin Pereyra, Casarès, des frères Urqniza, de H. A. Martinez de Hoz, d'autres encore, sont installées sur des propriétés de 10,000 & iS.OOO hectares. El c'est ici le lieu de g;rouper ces estancias d'élevage selon leur caractère.

Les unes, — la majorité — ne cherchent qu'à produire le plus graud nombre possible d'individus sains et de poids, pour la vente aux frigorifiques. Souvent, et surtout dans les régions où te prix de la terre est déjà élevé, l'estanciero fait de l'agriculture en même temps que de l'élevage.

D'autres estancias ne s'occupent que de la reproduction des animaux fins importés, et dont tes produits se vendent aux estancleros du pays, comme reproducteurs : ce sont les cabaHas, que l'on montre avec un juste orgueil aux étrangers.

Enfin, il y a tes estancias industrielles oit, à côté de l'élevage, on se voue à la vente du lait, à 1: " cation du beurre et du fromage. Elles n'e encore qu'en petit nombre.

Nous passerons en revue chacun de ces type:

Déjà nous savons que ce qui caractérise tes 4 sements d'élevage argentins, c'est la quantité d( produits réunis en une seule exploitation. Au cent taureaux, vaches on moutons de prix, con

,G(xij^lc

f38 EH ARGBHTINE

en trouve dans les ttud-farms aoglaises oa dada les belleB rermes françaises, on en compte ici mille, cinq mille et dis mille. En Europe, ane exposition renommée nous offre vingt, cinquante, au plus cent produits parfaits. Ici, c'est par mille, denx mille et trois mille qu'ils se chiffrent dans ces expositions fameuses que fonda la Société rurale de Buenos-Aires, l'organisme le plus important do l'industrie pastorale argentine. C'est elle qui institua ces fameux concours annuels de Palermo, où déûlent, devant les yeux étonnés, plus de quatre mille animaux fins, 1,500 béliers et brebis, 3,500 taureaux et vaches, SOO chevaux*. La Société rurale créa, en 1888, des archives généalogiques aux descendants des animaux purs importés d'Europe. Et aujourd'hui ces registres contiennent l'état civil de plus de 100,000 bêtes à cornes, chevaux, moutons et porcs de pedigree.

Quelles sont donc les raisons de cet essor qui, en trente années, transforma la vie pastorale argentine?

Indépendamment de causes générales, politiques et économiques, paix, stabilité des gouvernements, fin des guerres civiles et des révolutions, développement des voies ferrées, rapports plus fréquents avec l'Europe, il faut tenir compte de deux faits essentiels, bien simples en apparence, mais qui furent le point

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